René LICHMAN : une enfance juive cachée à Villepinte

Témoignage de M. René Lichtman

Recueilli à Paris, les 2 et 6 décembre 2021(1)

Transcription France Revel

 

1 - Le témoignage de M. René Lichtman a été enregistré à Paris, le 2 décembre 2021, par Hervé REVEL. Il a été transcrit par France REVEL, vérifié par le témoin le 6 décembre 2021.

 

Pouvez-vous vous présenter M. Lichtman ?

 

Je m’appelle René Lichtman, je suis né à Paris le 4 décembre 1937, j’habite aux Etats-Unis à Détroit, Michigan. Après demain, j’aurai 84 ans. Mes parents étaient originaires de Lubartow, en Pologne, c’est à côté de Lublin. C’était une ville assez connue. À Villepinte, il y avait beaucoup  de Polonais originaires de cette ville. J’ai une carte qui montre que ceux qui avaient émigré à Villepinte et dans cette banlieue étaient nombreux.

 

Mon père Jacob Lichtman est venu en France en 1930, ma mère Hana Zajdman en 1936. Je suis né en 1937. À la déclaration de la Guerre, après l’invasion de la Pologne, beaucoup de Polonais, comme mon père, se sont engagés dans l’armée française. Ils ont servi dans la Légion étrangère. Mon père a été affecté au 12ème régiment étranger d’infanterie. Parmi ces engagés, il y avait beaucoup de juifs Polonais.

 

Sachant les risques qu’il encourait, mon père avant de partir à l’armée a demandé à  la famille Lepage qui habitait le quartier du Vert-Galant à Villepinte, au n° 83 avenue Nappée  devenu aujourd’hui le n° 5 avenue Napée, si elle accepterait de s’occuper de moi, s’il lui arrivait quelque chose à lui et à sa femme. Ils aimaient bien mon père. Ils ont dit oui.

 

Mon père a été tué à Soissons, en juin 1940.(2) Ma mère, arrivée en 1936, ne parlait pas bien le Français. Elle travaillait. Je suis resté avec la famille Lepage jusqu’à la fin de la guerre. J’étais vraiment caché dans la maison. Derrière la maison, il y avait un jardin. Je ne sortais jamais. Je n’allais pas à l’école. Je n’allais pas à l’église. Eux-mêmes n’allaient pas à l’église. Ils étaient plus ou moins de gauche. Ils étaient antifascistes. Villepinte appartenait à la ceinture rouge. Il y avait beaucoup d’antifascistes dans la population.

 

2 - Le site du ministère de la Défense mentionne Jacob LICHTMAN mort pour la France en juin 1940 à Soissons, Aisne, né le 23.03.1909 à Varsovie, Pologne. Statut : militaire, 12ème  régiment étranger d’infanterie (12ème REI), mention « mort pour la France ». Source  Service Historique de la Défense, Caen. Source : Service historique de la Défense, Caen, cote AC 21 P 78493.

L’historique du 12ème REI nous apprend que, du 7 au 22 juin 1940, bombardées pendant 48 heures, les unités du 12e REI tiennent tête aux assauts. Soissons est violemment bombardée mais l’ennemi ne peut franchir l’Aisne.

Après les combats des 6 et 7 juin, le régiment ne compte plus que 300 légionnaires valide selon le  journal de Marche et des opérations du 12ème  REI (Service Historique de la Défense à Vincennes cote 34N317.)

 

 

 

Jacob Lichtman, son épouse Hana Zajdman et leur fils René, 1939

 

 

Le frère de maman Nana Albert Meunier était résistant. C’est lui qui escortait ma mère, lorsqu’elle venait me voir au Vert-Galant. Après le 16 juillet, la rafle du Vel’div, elle s’est cachée aussi. Elle habitait au n° 13 rue Notre-Dame de Nazareth, à côté de la synagogue. Des voisins l’ont aidée à se cacher. Elle a cessé de me visiter, vu les risques.

 

La famille Lepage était décidée à m’adopter, à la fin de la guerre. On m’a même fait baptiser. J’ai le certificat de baptême. De 2 ans à 7 ans et demi, je suis resté dans cette famille. On avait un jardin. On avait des animaux, des élevages de lapins. Papa Paul travaillait à Paris, dans une banque. J’étais toujours avec maman Nana. La maison était cachée, par la voie ferrée et la végétation. Des voisins ont dit aux Lepage qu’il fallait déclarer les enfants juifs.  Il faut les enregistrer. Madame Lepage leur a dit : « Occupez-vous de vos affaires ! »

 

Paul Lepage et son épouse Anne Lepage, née Meunier ont  veillé sur René Lichtman, considéré comme leur propre fils, pendant toute la durée de la guerre, à Villepinte, rue de la Nappée.

 

Après la guerre, ils ont décidé de m’envoyer dans une école d’art, parce que je dessinais.

Ma mère est revenue me prendre. On ne savait pas qu’elle était encore en vie. Ça a été un choc pour moi, pour ma mère, pour la famille Lepage.

 

Ma mère parlait yiddish.  Je ne le parlais pas mais je comprenais et je répondais en Français. En 1950, elle a décidé d’aller aux Etats-Unis où elle s’est remariée. Ma mère m’a ensuite écrit. Elle m’a dit : « je viendrai te chercher ». Tu viendras avec moi aux États-Unis. À l’âge de 13 ans, je suis parti aux États-Unis, contre mon gré. Je suis resté en relation avec les Lepage. Je suis revenu en France à l’âge de 18 ans, pour les saluer. Je suis revenu les voir en 1964, maman Nana était d’âge mûr. Ils habitaient dans le Vaucluse, à Maubec.

 

J’ai passé une semaine à Villepinte. Avec la grande exposition, j’ai appris beaucoup de choses au sujet d’Albert Meunier et d’une sœur de papa Paul, Émilie Lepage qui cachait aussi des enfants juifs. Je croyais pendant des années que j’étais le seul enfant juif du Vert-Galant. J’ai appris avec l’exposition qu’il y en avait une bonne douzaine. Beaucoup de ces personnes sont mortes. Dommage que le bureau des enfants cachés à Paris soit fermé. J’ai appris que Villepinte est en train de reconnaitre les Justes. Yad Vashem viendra l’an prochain et reconnaîtra tous ces Justes.

 

Dans les années 1930, beaucoup de parisiens avaient acheté des terrains sur lesquels ils mettaient des cabanes en bois. Parmi eux il  y avait beaucoup de juifs, dans le quartier du Vert-Galant. Beaucoup ont été pris, certains ont pu être sauvés.

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Je voudrais que la ville de Villepinte et le quartier du Vert-Galant soient reconnus comme Communauté Juste. Au Chambon-sur-Lignon, les secours apportés aux juifs qui fuyaient la Shoah ont été inspirés par des sentiments religieux, puisés dans la lecture de la Bible. Les protections dont ont bénéficié les enfants juifs dans le quartier du Vert-Galant ont été inspirées par le refus du totalitarisme nazi, par ceux qui étaient attachés aux valeurs républicaines, aux philosophies humanistes.

 

Je suis venu des Etats-Unis à l’occasion de l’exposition « Enfance cachée à Villepinte ». Elle a été présentée, du 2 au 27 novembre, dans le hall du Centre Culturel Joseph Kessel. Elle s’est achevée par une grande journée, où, aux côtés de deux  anciens enfants cachés : Mme Gutkowski, M. Kornfeld j’ai apporté mon témoignage sur mon enfance à Villepinte, La journée a été également marquée par la conférence de l’historien Jacques Semelin et la présentation de son ouvrage « La survie des Juifs en France (1940-1945) »,

 

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Les réactions

Avatar rene lichtman

so happy to see this.
congratulations on such important work. 
Rene

Le 08-05-2023 à 21:15:58

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