Le groupe de Résistance FFI du Vieux-Pays de Tremblay
Le groupe de Résistance FFI du Vieux-Pays de Tremblay
Nous disposons d'un long témoignage de Maurice Decorzant, ancien chef du grupe de résistance FFI du Vieux-Pays de Tremblay-lès-Gonesse. L'autition du témoin a été faite en 1994, à l'occasion du cinquantième anniversaire de la Libération de Tremblay-lès-Gonesse. Ce témoignge restitue le climat dans lequel opérait son groupe et expose les motivations des hommes qui le composaient. De plus, il est un exemple frappant des pratiques discriminatoires du régime de Vichy. Le témoin, né en France, à Ferney-Voltaire d'un père suisse et d'une mère française a opté à sa majorité pour la nationalité française. Après avoir accompli ses devoirs militaires, il est entré dans la police. En novembre 1940, il a été renvoyé de la police, au titre des décrets de juillet et août 1940, pour filiation étrangère.
Nous donnerons l'intégralité du témoignage de Maurice Decorzant. Comme il s'exprime cinquante ans après les faits, sa mémoire marque quelques hésitations sur la composition exhaustive de son groupe. Comme nous disposons d'une copie carbonne du rapport qu'il a adressé, en septembre 1944, au gendarme Delpouve, nous citons en premier lieu lce document.
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Rapport du FFI Decorzant, copie carbone, cliché SEHT
TRANSCRIPTION DU RAPPORT DECORZANT
R A P P O R T
Rapport du patriote Decorzant Maurice à Tremblay-lès-Gonese (Vieux-Pays) sur la participation de son groupe de résistance sous l’occupation allemande.
Le patriote Decorzant qui était en liaison constante avec le gendarme Delpouve Cyr de Sevran depuis mai 1943, a été chargé par ce dernier de former un groupe de résistance à Tremblay-lès-Gonesse au Vieux-Pays, avec des hommes sûrs. Ces hommes ayant été jugés bons éléments, ils ont été rassemblés et la constitution du groupe a été faite le 15 mai 1944.
La participation du groupe conte l’ennemi a été le sabotage des convois de vivres et de munitions, sur les routes de Flandre, de Roissy-en-France au Mesnil-Amelot et la route de Roissy à Tremblay-lès-Gonesse, par la pose de dents de faucheuses et de clous, diffusions et collages de tracts anti-allemands, soutien de réfractaires et patriotes traqués, par la procuration de fausses cartes d’identité et titres d’alimentation.
Dès l’arrivée des troupes alliées à Villepinte, le 28/08/44, les Allemands qui avaient cerné le Vieux-Pays de Tremblay-lès-Gonesse et tiraient sur toutes les personnes se trouvant dans les rues, le groupe n’a pu se mettre ouvertement en action. Néanmoins quelques hommes ont pu fournir des indications sur l’emplacement des batteries allemandes et de son effectif au groupes alliés qui se préparaient à attaquer le Vieux-Pays et se trouvaient au Bois-Saint-Denis avec le groupe Bénichou, instituteur et au groupe Grémillon du Clos-Montceleux à Villepinte avec lesquels le groupe maintenait la liaison.
À l’arrivée des troupes américaines au Vieux-Pays de Tremblay-lès-Gonesse, le groupe qui avait récupéré des armes à l’ennemi s’est joint aux alliés et a participé à l’attaque du Mesnil-Amelot. Quelques patriotes, sur la demande d’officiers américains, les ont accompagné au-delà du Mesnil-Amelot pour la recherche du renseignement.
Aucun patriote n’a été tué ou blessé au cours de ces opérations.
Le chef de groupe Decorzant est heureux de porter à la connaissance des ses chefs, la conduite courageuse et exemplaire de ses hommes :
Cavelier Alfred, Boullonois Ernest, Boullonois André, Buisine Pierre, Dhaussy Louis, Frappart René, Berthon Marcel, Muller Roland, Monnet Roland et Bernard Camille, tous du Vieux-Pays de Tremblay-lès-Gonesse.
Le chef de groupe
Vu et transmis par le gendarme Delpouve Cyr de la brigade de Sevran-Livry (S-et-O), au capitaine Reynaud, de la SSB4, fort d’Aubervilliers (Seine).
Cachet de la brigade de gendarmerie de Sevran-Livry
Signature autographe de Cyr Delpouve.
Témoignage de Maurice DECORZANT
Audition du témoin en 1994, transcription de l'entretien : Hervé REVEL
Pouvez-vous vous présenter, M. Decorzant ?
Je suis natif de la frontière suisse, de Ferney-Voltaire exactement. J’avais une situation un peu spéciale. Mon père était Suisse, ma mère Française. Je suis né en France. Mes deux frères ont opté pour la Suisse et moi pour la France.
J’ai une photographie où je suis en soldat français et mon frère en soldat suisse. Lorsque j’ai terminé le service militaire, je suis entré dans la police. J’ai été affecté au commissariat de Tremblay-lès-Gonesse, en qualité de Gardien de la Paix.

Les frères Decorzant en 1935, Cliché SEHT d’après l’original archives du témoin.
Maurice Decorzant, en uniforme de l’armée française, coiffé de son képi, pose aux côtés de l’un de ses frères, vêtu de l’uniforme de l’armée suisse. Né dans une famille franco-suisse, Maurice Decrozant avait opté à sa majorité pour la nationalité française, à la différence de ses frères qui ont choisi la nationalité suisse.
C’était à quelle époque votre entrée dans la police ?
Je suis entré dans la police le 16 septembre 1937 et je suis arrivé a Tremblay-lès-Gonesse en février 1938. Or, je suis resté en service dans ce commissariat jusqu’en 1940. Vers novembre 1940, en application des décrets vichystes de juillet et août, j’ai été licencié de l’administration, pour filiation étrangère, mon père étant de nationalité suisse. Auparavant déjà, je me trouvais là au moment où les Allemands sont arrives à Tremblay-lès-Gonesse ; le personnel du commissariat est parti à l’intérieur de la France et au retour nous avons trouvé déjà les dégâts qui avaient été faits, puisque nous avons eu des otages fusillés au Vert-Galant. A ce sujet je puis vous apporter quelques précisions. Une dame du Service des Eaux* était en train de soigner un des blessés. Lorsque les Allemands sont arrivés, ils ont abattu cette femme, ainsi que le soldat blessé. Par ailleurs un des otages avait réussi à ramper jusque chez lui, on l’appelait le père Tranquille**. Il tenait un café avenue du Vert-Galant, pas très loin de la gare. Les Allemands ayant appris la chose voulaient aller chez lui pour l’achever. C’est une dame, Madame Roller, dont le mari était Allemand, et se trouvait détenu dans un camp à l’époque, qui est intervenue en faveur de ce garçon. Après j’étais présent lorsque nous avons exhumé les cadavres de ce charnier. C'était tout de même lamentable à voir. Nous connaissions presque toutes les personnes qui se trouvaient dans cette fosse.
* il s'agit de Juliette Savar
** il s'agit d'Albert Zechetti, le seul des otages qui ait survécu au peloton d'exécution. Gravement blessé il a réussi à se traîner jusqu'à son domicile (voir la fiche qui lui est dédiée sur notre site.
Ensuite j’ai continué à exercer mon service. Il fallait faire attention, surtout au départ. Je vais vous citer un cas. Les troupes françaises avaient laissé des voitures qui avaient été réquisitionnées. Un cultivateur, un très brave garçon d’ailleurs, Popot, craignant avoir des ennuis, avait enlevé les voitures de l’endroit ou elles se trouvaient pour les mettre à l’abri, parce que des personnes venaient se servir, ce qui se conçoit. Un officier allemand voulait le fusiller absolument, disant qu’il s’appropriait du matériel appartenant à l’armée française, alors qu'il devenait leur propriété. On a eu toutes les peines du monde à faire comprendre que c'était faux.
Au mois de novembre 40, lorsque, en application des décrets vichystes de juillet et août, j’ai été licencié de l’administration, je suis entré comme surveillant de culture pour le compte des cultivateurs de Tremblay-lès-Gonesse, c’est-à-dire Dubois, Cousin, Lécailler, Popot. Mon travail consistait à sillonner la plaine pour éviter les vols dans les champs. Ça m’a permis souvent de fermer les yeux. Parce qu’il y avait une misère terrible. Je vais vous citer un cas.
Pas très loin du sanatorium de Villepinte, un champ de pommes de terre avait été arraché, mais il restait des pommes de terre sur le terrain. Une jeune femme habitant Paris s’était fait conduire par un camion de ravitaillement jusqu’à Esbly. Elle revenait à pied d’Esbly à Villepinte ! Elle pleure et me dit :
- « Monsieur je vous en prie, vendez-moi des pommes de terre ».
- « Mon petit, les pommes de terre ne sont pas à moi ».
Elle m’explique que pendant le mois d’août 43 elle n’avait touché que 2 fois de la tomate et 1 fois du raisin avec ses tickets. Je précise que l’époux de l’intéressée était prisonnier de guerre.
Je lui dis : Attendez un peu. Le chef de culture était un brave type. Je ne voulais pas qu’il soit gêné. Quand il est parti je lui ai rempli son sac. Elle voulait me payer, j’ai refusé. Pas question, jusque là ma conscience était limpide. Ça n’empêcherait pas les gros messieurs propriétaires de ces pommes de terre de manger. Si j'acceptais l’argent, ça n’irait pas. Il y avait au moins 200 glaneurs derrière. « Et nous ? et nous ?
- « Vous, fermez-la ! Je vous vois tous les jours. Si jamais quelqu’un rapporte ça, ça va chauffer ».
Les ouvrières arrachaient les pommes de terre depuis 15 jours, le patron ne leur avait pas encore vendu un kg de pommes de terre. J’interviens pour elles. On me répond : « elles n’ont qu’à arracher les pommes de terre, je leur donne an terrain et du plant ».
- « Oui, mais le terrain vous le donnez assez tard, et le plant de pomme de terre n ’est pas précoce.
Le soir on me dit : « vous allez surveiller qu’elles ne prennent pas de pomme de terre ».
- « Rassurez-vous, je serai sur le champ ».
Sachant qu’elles étaient sur le bas, moi je passais en haut. Je voyais bien qu'elles me regardaient, mais je ne suis pas intervenu.
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équipe d'ouvriers agricoles en plaine, année 1940. Cliché SEHT, d'après l'original des archives de Mme Catté

Révoqué de la police nationale an titre des décrets vichystes de juillet et août 40 pour filiation étrangère, Maurice DECORZANT a été employé comme garde de culture à Tremblay pendant l'Occupation.
Par ailleurs, j'avais un copain, Grémillon, qui dirigeait le groupe de Villepinte. Ilme dit on a besoin de pommes de terre pour des réfractaires et des prisonniers soviétiques évadés
J’ai dit on va venir un soir et faire une petite razzia.
Un jour, un de mes anciens collègues du commissariat vient me voir. Dis-donc Maurice, tu connais-les sœurs du sanatorium de Villepinte. Un salaud est venu me vendre la supérieure en me disant qu’elle faisait travailler des réfractaires et des communistes. Je vais la voir, je lui dis : Ecoutez ma mère, voici ce qui se présente.
Elle me dit : « ce sont peut-être des réfractaires et des communistes, mais ils ont besoin de manger ».
- « Rassurez-vous, je rends hommage à ce que vous faites. Je vous conseille de continuer, mais soyez prudente et dites-leur de tenir leur langue ».
Remarquez, l’autre l’a payé cher. Le Gardien de la Paix l’a piqué en train de voler des choux. Il l’a emmené au commissariat. Il l’a corrigé comme il devait l’être.
Il y avait un collègue, Desmoulins, qui me dit : « je connais un des hauts pontes de la Résistance » Beaucoup de personnes pouvaient le dire.
À la même époque, le gendarme Delpouve m'avait dit : « les Allemands nous ont demandé de désigner quelqu’un pour leur signaler s’il y avait des parachutages en plaine. On t’a désigné et si jamais ça arrive, viens me prévenir tout de suite. Je lui ai dit : bon, j’ai compris ! »
J’ai dit à ce Desmoulins s’ils veulent faire des parachutages en plaine, je suis chargé de les dénoncer. Un beau jour je suis tombé sur un monsieur dont j’ignore le nom, c’était au mois de mai 43. Je lui ai montré l'étendue de la plaine qui allait du Mesnil-Amelot à Tremblay. Il me dit ça serait la première fois qu’on pourrait faire un parachutage, aussi près de Paris. J'attendais lorsque j’ai vu des gardes républicains qui montaient à bicyclette et traversaient Tremblay-lès-Gonesse. Je me demandais qu’est-ce qu’ils peuvent faire tous les jours à cette heure-là, à bicyclette. Je me suis fait connaître. Ils m’ont appris que les Allemands venaient de monter un poste d’écoute à Epiais-Les-Louvre.
Vite j’ai prévenu de ne pas faire de parachutage parce qu’il y avait un poste d’écoute à l’hôpital qui était la caserne Tirpitz, il y en avait un au fort à Vaujours, l’autre à Epiais. On aurait été pris dans un triangle. J’ai dit prévenez, parce qu’on aurait été coincés.
Avec des lames coupantes, nous avons attaqué des convois, entre le Mesnil-Amelot et Roissy en France, pour éviter qu’il y ait des représailles sur la population. Par ailleurs nous avons enlevé les poteaux indicateurs. Les Allemands regardaient toujours, au passage, celui qui se trouvait à la hauteur de la poste de Tremblay-lès-Gonesse, au Vieux-Pays. Vous avez une route qui file tout droit et l’autre qui fait un crochet pour rejoindre la route de Soissons. Il est plus facile de suivre une route droite.

Le groupe Decorzant sabotait la circulation des convois allemands en utilisant des lames coupantes, fabriquées par le forgeron Berton, à partir de lames de faucheuses usagées.
Lorsque nous avons enlevé le poteau, ils se sont engagés dans ce chemin. Le début, que l’on appelle le chemin des Voyeux, à partir du cimetière, a très, très bonne apparence, il est même pavé. Mais 100 mètres plus loin, là vous avez des ornières considérables. Un convoi qui s’était engagé à 11 heures du soir était de retour à 5 heures du matin et croyez-moi, ils n’étaient pas contents ! Pris la dedans, c'était fini, il y avait trop d’ornières.
C’était plus utile de faire ça que ce que voulait un de mes copains de Villepinte, une tête chaude. Un de mes petits gars, je crois que c'était Muller, vient me prévenir. Dis-donc Maurice, Grémillon veut couper des arbres à Tremblay-lès-Gonesse, pour abattre des Allemands, alors qu’ils étaient plusieurs centaines au Vieux-Pays. J’ai dit Pas question. Je suis responsable ici. Je ne veux pas revenir et avoir cinquante pères de familles alignés le long du mur du cimetière pour descendre deux Allemands.
Je suis passé à travers la plaine et je lui ai dit je t'interdis de le faire. Pas question. Si tu veux le faire, fais le chez toi. La chose n’a pas été faite. Il m’a dit tu es un dégonflé. Je lui ai répondu que je ne l’étais pas, car au retour je risquais, si j’étais pris par les Allemands, d'être fusillé, heureux, si auparavant je n’étais pas torturé.
À la même époque, il y a eu la prise de la Mairie de Trcmblay-lès-Gonesse. Ils avaient commencé à prendre la Mairie de Tremblay, puis celle de Villepinte. C’étaient les Comités de Libération qui opéraient. J’étais parti avec un tombereau et des herses pour mettre en travers de la route. Arrive une voiture allemande, avec l’Allemand debout, armé d’une mitraillette. J’ai fait un saut qui aurait mérité une médaille d’or, s’il avait été homologué. Il n’a pas tiré, je ne sais pas pourquoi.
La Libération est arrivée. Nous avons nettoyé la plaine. Ça m’a fait mal au cœur. J’ai ramené un tombereau de cadavres. I1 y avait des mômes, des gosses qui auraient été mieux dans les jupons de leur mère, plutôt que là, sur un champ de bataille. C’était pénible à voir. J’ai récupéré peut-être une centaine de fusils, une dizaine de mitrailleuses, divers engins. Par ailleurs de la ferme de Mortières, on m’avait ramené un tombereau de bazookas. J’avais jamais vu ces engins-là. I1 y avait certains fils longs comme ca, d’autres qui étaient tirés derrière. Je me suis dit ça va nous exploser dans la figure. J'ai fait ouf quand j’ai posé le dernier !

Réddition d’un enfant soldat allemand, Cadran n° 1, septembre 1944
Chargé après la bataille de nettoyer la plaine, entre Villepinte et Tremblay, Maaurice Decorzant a été profondément ému par l’extrême jeunesse de cadavres de soldats allemands
Pouvez-vous revenir sur le début ? Comment êtes-vous rentré dons ce réseau-là ?
En 43 exactement. Delpouve est venu me voir. S'il m'avait désigné, c’est qu’i1 savait très bien que je ne signalerais pas des parachutes. Depuis 43, j’ai été résistant. Une fois j’ai vu un garçon qui avait l’air perdu. Je 1'ai abordé. Que faites-vous là ? Je lui ai dit n’ayez pas peur. I1 était dans le train. On l’emmenait en Allemagne, comme travailleur volontaire. I1 a sauté du train au Vert-Galant. Je 1’ai ravitaillé et je lui ai dit mon petit, faut pas passer par Paris. Tu auras des contrôles dans les gares. Je lui ai recommandé de passer par Gonesse, Argenteuil, et de prendre ensuite là-bas des trains secondaires, moins contrôlés. J’ai reçu de lui une lettre que j’ai gardée, me disant qu’i1 était par la suite arrivé à bon port.
Qui décidait des actions à mener ?
Après au début 44, lorsque j’ai formé le groupe, c’est moi qui décidais. Auparavant on ne pouvait pas agir dans le Pays, à cause des représailles.
À quelle époque avez-vous formé le groupe ?
Exactement vers le mois de février 44. Avant ça n’aurait servi a rien.
Comment s’appelait-il ?
Nous ne lui avons pas donné de nom. On l'a formé et puis c’est tout.
C’est vous qui l’avez formé ? Aviez-vous reçu des instructions ?
Delpouve et Grégoire m’avaient dit : Il faut former un groupe. De même certains garçons avec qui j’étais en rapport comme Boulonnois, m’avaient dit il faut faire quelque chose, former un groupe. C’est eux qui m’ont désigné comme chef.

Rapport du gendarme Cyr Delpouve sur les activités du groupe Decorzant
Sur quel critère avez-vous recruté des gens ?
À force de parler, de voir des tracts aussi bien depuis l’Humanité en passant par Franc-tireur, jusqu’à Témoignage chrétien, on ne regardait pas à 1’époque les questions politiques. Et c'était ce qu’il y avait de beau.
La mère supérieure du sanatorium employait des communistes et trouvait cela normal. Ces enfants souffrent, me disait-elle.
Comment se préparait une action ?
Le soir on partait avec nos sacs, à travers plaine. J’étais surveillant de culture, pour empêcher le vol. J’repêchais malgré tout les plus gros dégâts. Vous avez des personnes qui venaient voler en plaine pour revendre au marché noir. Ces gens-là, je ne les ai pas épargnés. J’ai rencontré en cours de route des gars avec nos sacs, qui racontaient ensuite dans le pays que moi aussi je volais des pommes de terre. Dans les sacs nous transportions des plaques coupantes pour faire des barrages sur la route de Sois- sons, entre Le Mesnil-Amelot et Roissy-en-France. On passait a travers plaine pour éviter les routes.
Huit ou quinze jours avant la Libération, des personnes sont venues me voir, me disant il y a deux types qui demandent le responsable de la Résistance. C’étaient deux garçons du groupe Ildevert de Gagny et du Raincy. Ils étaient partis en camion en direction de Villevaudé. Ils avaient de vieilles pétoires. À Villevaudé ils sont tombés sur des chars Tigres. La plupart ont été massacrés. Ils avaient une tenue militaire. On a récupéré des frusques. L’un, qui était très petit, portait un pantalon qui lui remontait jusque sous les bras.
Une chose dont je suis fier c’est d’avoir évité que mon collègue de Villepinte qui était une tête chaude, n’abatte des arbres pour tuer des Allemands, alors qu’il y avait plusieurs centaines d’A1lemands au Vieux-Pays. Cela aurait fait un massacre. Surtout avec la tête folle qui les commandait. Un colonel. Ce colonel voulait faire entrer les tanks dans la cour du sanatorium. La mère supérieure lui a dit : « Vous ne ferez pas entrer vos tanks dans mon établissement, d’ailleurs les lois de La Haye vous l’interdisent ». Il a répondu qu’il n’avait rien à faire des lois de La Haye. La mère lui a rétorqué que cela tombait bien, puisqu'il serait au contact des tuberculeux. Il a eu peur de cela. Elle lui a confié : « si vous avez des blessés, je les soignerai, mais vous et vos hommes en armes, je ne veux pas les voir ».
Quels ont été les personnages qui vous ont marqué ?
Je me souviens de la réunion chez le docteur BRUMBERG avec Fernand DIVE, le petit CUSINO, il y avait des collègues etc. Brumberg m'a présenté à Fernand Dive en disant : « je te présente le personnage le plus représentatif du Vieux-Pays de Tremblay ». Ils discutaient de deux coups qu’i1s devaient faire, à Mitry-Mory où ils devaient récupérer de 1’essence, et également au café Léon, route des Petits-Ponts. C’est là que le petit Cusino a été abattu. J’ai eu doublement peur. J’avais envoyé deux de mes gars chez son père porter ces fameuses lames de faucheuses, pour faire des barrages sur la route de Meaux. Je traversais le canal, je tombe sur le père de Cusino. Je lui dis je suis bien content de vous voir, mes gars sont-ils déjà venus? Non, me dit-il, je ne les ai pas encore vus. Il m'a demandé si je savais quelque chose au sujet du petit Cusino, que l’on surnommait Baby, je crois. Je n’ai pas eu le courage de lui dire que son fils avait été tué. I1 me l’a reproché.
Le lendemain il m'a dit : « tu aurais dû me le dire ! Si tu savais la nuit que j’ai passée ! Quand j'ai su qu’il avait été tué et qu’il n’avait pas été torturé, c’était déjà quelque chose ».
Est-ce qu’il y avait des parachutages ?
I1 n’y en a pas eu. Après son décès, la femme de ce copain, Desmoulins, m'a dit mon mari avait connu Jean Moulin. S'i1 se trouvait en mai 43 dans la région parisienne, je me demande si cela n'aurait pas pu être lui que j’avais rencontré à Tremblay. Il me semble que son visage me dit quelque chose, une figure plutôt poupine. Le nom, je ne puis pas dire. Le collègue m'a parlé d’un « haut ponte de la Résistance ». Ce personnage m'a dit ce serait la première fois que 1’on ferait un parachutage aussi près de Paris, et c’était vrai. Seulement les Allemands se doutant de la chose avaient commencé à multiplier leurs postes d’écoute, ce qui a annulé le projet. I1 y avait Villepinte, Vaujours et derrière Epiais-les-Louvre. Ça faisait un triangle.
Vous dites avoir rencontré Fernand DIVE, aviez-vous des relations entre groupes ?
Après, lui-même m’a dit : c’est ridicule, on a appris que des actions avaient eu lieu sur la route de Soissons et on ne savait pas qui les faisait. On ne savait pas à qui se confier. À l’époque il y avait tellement de délation. Les Français n’ont pas été unis. Durant l'Occupation, étant natif de la frontière Suisse, je n’ai pas remis les pieds chez moi. Nous sommes de nombreux frères et sœurs. Lors du décès de l’un de mes oncles, mes sœurs m'écrivent en me recommandant de m’adresser a tel bureau de la Kommandantur à Dijon pour obtenir un laissez-passer d’urgence. Cette procédure était peu connue. I1 y avait un capitaine de réserve, une dame d’un certain âge et un directeur d’usine. Ce directeur d’usine nous a expliqué en cours de route qu'un de ses amis avait un ouvrier qu’i1 avait formé. Ce garçon-là, prisonnier, avait réussi a s’évader. Le patron de 1’époque était paternaliste. Quand il avait formé un ouvrier, celui-ci devenait son protégé. Automatiquement, 1’évadé était venu voir son patron. Ce dernier 1’a mis en garde. Ecoute petit, les Français ne sont pas toujours ce que l’on pourrait espérer. Je ne vais pas te faire travailler clans mon usine et tu ne resteras pas chez toi. J’ai un pavillon en banlieue, que je n’occupe pas. Tu iras la avec ta petite femme et tes gosses. Quelque jours après, il revient le voir en le prévenant : tu as été dénoncé. Comme i1 avait une propriété en province, il 1’a envoyé occuper la maison du jardinier. Trois jours après, il avait un A.C.P (autorisation de circuler permanente,) il arrive en province et dit : Pas de temps à perdre, je t’emmène immédiatement à la ligne de démarcation. Tu vas passer de l’autre côté, puis j’emmènerai ta femme a Paris. La première fois il était difficile de savoir qui le dénonçait, mais la deuxième le champ des recherches était beaucoup plus restreint. Sa propre belle-sœur, jalouse de voir que lui avait pu s’évader alors que son mari à elle n’avait pas pu le faire, 1’avait dénoncé.
C’est incroyable, on pouvait être dénoncé par simple jalousie. I1 était difficile de savoir qui était sincère et qui ne l’était pas.
Comment circulaient les informations avec Delpouve ? Quelles étaient vos activités principales ?
Soutien aux réfractaires et renseignements à l’occasion. Par exemple sur le poste d’écoute d’Epiais-Les-Louvre. C’était un renseignement très utile. Les Allemands venaient de monter ce poste d’écoute. C’était une chose que Londres ignorait.
Cette information lui a été transmise, je ne sais pas comment. I1 n’était pas question d’actions de guerre, nous n’avions pas d’armement sophistiqué. Certains maquis ont été détruits à cause de ça.
Quelle était la présence des Allemands sur la commune ?
Pendant une période on ne les voyait guère. Il y avait juste la kommandantur. De temps en temps ils passaient, mais sans dommage. Lorsqu’ils se sont repliés, il fallait faire attention. Je me souviens, alors que nous étions en train de discuter avec des copains, sur la route qui va au Vieux-Pays, des balles nous ont sifflé aux oreilles. Une personne de Sevran, venue voir des parents à Tremblay, a été abattue à Villepinte, sur la route qui va de Villepinte a Sevran, bien qu’elle ait eu une binette sur les épaules. Les deux garçons du groupe Ildevert, c'est pareil. Au retour, je leur ai mis une binette
sur l'épaule, mais je leur ai fait éviter les routes. Une fois qu'on avait gagné les Cottages, il y a des maisons sans discontinuer jusqu’à Paris, et il était possible de circuler. Mais traverser la Plaine, c'était plus difficile.
De combien de personnes votre groups était-il constitué?
Une dizaine peut-être. C’étaient bien souvent des ouvriers agricoles. Sur le plan des idées, la plupart étaient communistes, alors que je ne l’étais pas, c’est ce qui est curieux. À un point tel qu’il y avait un garçon, X..., qui était un employé de la municipalité d’avant-guerre. Il l’est resté pendant la guerre. Des garçons, comme Boulonnois, m’ont dit Maurice, on n’en veut pas, on n’a pas confiance en lui. Je leur ai dit vous n’en voulez pas, c’est la démocratie, il n'entrera pas. Ce n’était pas un collaborateur, mais pour eux, il n'était pas franc du collier. Après la Libération, deux de ces gars m’ont dit : hier tu as été attaqué en cellule, on a pris ta défense. Pour qu’ils me préviennent et qu’ils prennent ma défense, je me suis dit que c’était pour X... L’autre est venu me voir et m’a dit j’ai su que tu n’y étais pour rien.
En quoi consistait le soutien des réfractaires ?
Le manger. Pour un kilo de pommes de terre que n’aurait-on pas fait ? Je vous cite un cas. Un jour, je gardais un champ de pommes de terre. J’ai surpris un pauvre vieux dont les doigts de pieds passaient à travers les chaussures. Je lui ai dit « grand-père, ne vous gênez pas ». I1 y avait une pièce de pommes de terre qui n’était pas entamée, c’est ce qui m’embêtait. Je l’ai emmené à la ferme Lécailler. I1 avait des pommiers an pied desquels avaient poussé des buissons, des gourmands. Le pauvre vieux avait pris des pommes de terre et avait peine à porter son sac. C’était lamentable. Je lui ai vidé la moitié des pommes de terre au pied de 1’arbre et je lui ai dit : « pépère, vous vous rappellerez, le 3ème arbre, quand vous reviendrez ». J’avais deux braves vieux chefs de culture. La brave vieille disait : « Eh mon Dieu, qu’est-ce qui faut point voir. Quand je pense qu’en face, elle parlait de ses patrons, ils s’en foutent plein la gueule ». Le perré Mauclair retirait ses lunettes tout embuées, les essuyait et les remettait :
- « qu’est-ce que vous feriez à ma place M. Decorzant ?
- je ferais comme vous
- c’est bien triste, c’est tout c’qu’on va manger c’soir », reprit sa femme.
I1 y avait des braves gens partout. Mais néanmoins, il y avait des salauds partout.
Dans cette ferme Lécailler, un matin de gelée blanche, il y avait une femme avec deux gosses dans une couverture, qui attendait pour glaner. Le patron passe à cheval et me demande si ça va.
- Non ça va pas, c’est une honte ce qu’on voit. Regardez cette femme, avec ses deux enfants qui attendent que le champ soit bon à glaner. Vous ne voyez pas que ces gens ont faim ?
- Bon, je vais dire aux ouvriers qu’ils partent et le champ sera glané. Aussitôt, il y a eu deux
ou trois cents personnes. Une véritable marée humaine, qui attendait pour glaner.
J’avais une vieille tante et un vieil oncle à Rueil Malmaison. Si je ne les avais pas ravitaillés, ils seraient morts de faim. Mes ex beaux-parents, lui mutilé de guerre, elle complètement handicapée, seraient également morts de faim.
Lors de la Libération avez-vous eu peur quelquefois ?
Quand j’ai été pris dans le tombereau, mais ça ne m’a pas empêché de coller le soir des tracts demandant aux soldats allemands de se rendre. Ils n’avaient rien de commun avec la Gestapo et les SS.
Qui vous fournissait les tracts ?
Il me semble que c’était Grégoire, cette fois. On arrivait des fois à avoir ne serait-ce qu’un exemplaire de l'Humanité, de Franc-tireur ou de Témoignage Chrétien. On se les faisait passer de main en main.
Comment se passaient les distributions de tracts ?
On les collait aux arbres. On demandait à l’armée allemande de se rendre, que c’était perdu. Qu’ils ne devaient pas avoir peur de se rendre, qu’ils n’avaient rien de commun avec la Gestapo et les SS.

Les journaux clandestins de la Résistance : journal la France libre, août 1941, Gallica
Connaissiez-vous M. Bénichou ?
Oui. J’ai une attestation de lui. C'était un instituteur, un brave garçon, rallié au C.D.N.R. Après, le C.D.N.R. disait ne pas le connaître. J’ai 1’impression que tout était groupé avec un Monsieur Nicolas de Livry-Gargan et je ne sais pas s’i1 a été très sérieux dans son travail et a toujours communiqué les rapports qui lui ont été confiés. Bénichou a fait comme les autres. I1 a fait son travail comme il a pu. On se connaissait. Avec lui je pouvais avoir confiance, dire ce que je pensais, ce que j’allais faire. Mais on ne faisait rien en relation directe. On agissait en Francs-tireurs.
Et le docteur Brumberg ?
Le docteur Brumberg, c’est différent. Quand j'ai été chassé de l’administration, je l’ai rencontré. I1 m’a dit de mon côté ça ne va pas tarder. Effectivement, deux jours après il avait l’étoile jaune. Il a fait comme beaucoup. Ensuite il est devenu président du Comité de Libération. C'était un type très bien le docteur Brumberg.
Etiez-vous an courant de ses activités ?
On ne pouvait pas. Quand on faisait quelque chose, on évitait d’en parler. On ne battait pas le tambour.
Et Grémillon?
Lui, c’était la tête chaude. Je vais vous citer un cas. Ce collègue Desmoulins et lui ont trouvé le moyen de faire danser les Allemands au bistrot Léon ou Cusino a été arrêté, au son de la Marseillaise et de 1’Internationale. C’était en 43, alors que Desmoulins venait de passer trois mois à la prison de Fresnes. Le patron du bistrot était fou, mais les Allemands disaient si, si, gut. Pourquoi Desmoulins avait-il été en prison ? Il avait été dénoncé comme communiste, alors qu'il ne l’était pas du tout. En 40, les Allemands étaient en bonne relation avec les Communistes, à cause du pacte Germano-Soviétique.
Il y avait eu un tract disant À bas Daladier ! À bas ceci ! À bas cela ! Mais pas, À bas Hitler !
Desmoulins avait réussi à identifier l’auteur de ce tract et il avait été mis en camp de concentration, à l’époque, sous les autorités françaises. Par la suite, les Allemands l’ont gardé. On n’y pouvait rien. Anguerrand voulait engager une action contre Desmoulins. Périgueux a refusé et Anguerrand le trouvait trop doux. Je lui ai dit : « dis-donc, tu l’as pas trouvé trop doux quand il est venu chez toi. Tu crois qu’il n’a pas vu qu’il y avait des ronéos chez toi ? Seulement il n’en a pas fait mention dans son Procès-Verbal de perquisition. Ta as eu de la chance de passer l’Occupation sans te retrouver coincé dans une sale histoire ».
Qui était Périgueux ?
C’était le chef du commissariat de Villepinte. À la Libération, il devait faire partie du Comité de Libération. I1 connaissait tous ses agents et i1 a sauvé la mise à beaucoup, soit quand on venait dénoncer quelqu’un, soit quand certaines décisions arrivaient d’ai1leurs. Je n’hésitais pas à lui téléphoner.
Une chose me revient à l’esprit. J’étais allé au Vert-Galant. Je vois plein de tracts. C’était un non sens de balancer des tracts comme ça dans la rue. C’était la rue voisine, où se trouvait un communiste qui avait été interné en même temps que Desmoulins à Fresnes. Je lui ai passé un coup de fil et ai fait ramasser les tracts, parce que si les Allemands étaient tombés là-dessus, ils auraient encore fait une razzia dans le secteur. Je me demande si ce n’était pas par provocation que des types faisaient ça. Les tracts c’est très bien, mais il ne faut pas les déposer n’importe comment, surtout pas à un endroit où une personne risque d’être ennuyée.
Quelle était la foinction de Périgueux ?
Il faisait fonction de Commissaire de Police.
Prévenait-il les gens à l’avance ?
Il l’a certainement fait. La preuve le cas d’Anguerrand. Il a fait une perquisition chez lui et n'a pas vu les machines. Ce n’est tout de même pas une épingle, une machine à dupli copier. D’ailleurs je 1’ai dit à Anguerrand. Pour que je le fasse, il fallait que 1’on me 1’ait répété. Je le tenais de Périgueux lui-même : tu lui demanderas qu’est ce qu’il a fait de ses machines...
Comment s’est passé la Libération ?
I1 y a eu d’abord la prise de la Mairie. Les Allemands étaient là. Dollé m’avait donné une grenade a demi écrasée. En longeant la ruelle du château Bleu, je me dis je ne vais pas la garder sur moi. Bien m’en a pris. Cent mètres après, il y avait deux Allemands. Ils m’ont arrêté. J’avais sur moi la carte de surveillant de culture avec Ausweis permettant de circuler jour et nuit. I1 m’a fouillé les poches. La seule qu’il n’a pas fouillé, c’est la poche arrière qui contenait mon brassard. Vous voyez à quoi la vie peut tenir parfois !
La Libération, c’est l’attaque des troupes américaines. Ils ont mis tout leur poids. I1 y avait des quantités de tanks.
Les Allemands n’ont pas pu résister. Mais Tremblay a dégusté quand même. Les tanks rasaient tout le tour de Tremblay, si bien que de jeunes soldats allemands ont été écrasés.
On leur avait tellement monté la bobèche à ces pauvres gosses que...
Par où les Américains sont-ils arrivés ?
Ils sont arrivés de Villepinte, Aulnay. Ils sont arrivés à travers plaine. Je les ai vus quand ils sont arrivés à Tremblay. Ce n’était pas le moment de se montrer. Si vous sortiez, c’est les Allemands qui vous allumaient et également les bombardements. Je m’étais planqué à la distillerie de Tremblay-lès-Gonesse, chez des gens que je connaissais. Je ne pouvais pas rester chez moi. Parelon, le directeur d’école, m'avait prévenu. Viens-vite, tu as été dénoncé. J'ai dit pas question que je laisse tomber mes gars. Je m’étais « planqué » et des personnes qui travaillaient à la distillerie, M. et Mme Courtois, m’ont caché à la distillerie. I1 y avait une grande cheminée. Ça faisait un bon point de repère et les obus tombaient là.
Les Américains ont encerclé Tremblay et après c’était fini. C’était la débandade.
Qu’avez-vous ressenti quand vous avez vu les Américains arriver ?
Un soulagement terrible. Quand on a vécu un tel régime pendant quatre ans. Toujours la crainte... Revenons en arrière, à Pâques 42 ou 43 j’ai vu une femme avec ses deux enfants à côté d’un soldat allemand, les bras chargés de plaques de chocolat. J’ai vu le regard d’envie des enfants et celui de la maman qui savait ne pas pouvoir leur donner cela. Ça parait peu, mais lorsque les personnes manquent de tout, c’est terrible.
Dans ces périodes, il y a des moments difficiles et des moments plus agréables ?Avez-vous de bons souvenirs ?
Difficile. Seules les plaisanteries entre copains resteront. Pour le reste, ce n’était pas la joie.
Les Américains ont-ils été aidés par la population ?
Si. Une fois Tremblay libéré, beaucoup sont partis avec eux pour participer à la Libération du Mesnil-Amelot. Moi, je suis resté sur place. I1 était préférable que je reste sur place pour nettoyer la plaine. Le fils d’un ouvrier agricole polonais, âgé de 14 ans, en grattant le sol, a trouvé un explosif. I1 a été tué. Si on avait laissé trainer en plaine tout le matériel... Un jour j’arrive pour ramasser un cadavre allemand, il y avait deux types qui essayaient de le déchausser. Je le leur ai interdit. Les charognards, ça existe toujours.
J’étais requis par Monsieur Berger, qui était Maire à ce moment-la, pour nettoyer la plaine. Lorsque le V1 est tombé au Vert-Galant, mon équipe et moi avons été requis pour remettre les toits en place. Toutes les tuiles avaient été soufflées.
Mon groupe était constitué de Cabrolier qui était un réfractaire, Boulonnois Ernest qui était un ouvrier agricole, Boulonnois Jean-Louis ou André, j’hésite sur le prénom, Buisine Pierre, Frappart René, Frappart Pierre son cousin, Berton Marcel, qui a fait partie du Comité de Libération, Muller Roland, qui m’avait prévenu pour Grémillon, Monnaux Roland, Bernard Camille, tous du Vieux Pays de Tremblay-lés-Gonesse.
Vous étiez donc une dizaine ?
Une dizaine.
Qu’avez-vous retenu de cette période ?
Une période assez pénible, dont je me serais bien dispensé. La Liberté, c’est quelque chose. Certains ne se rendent pas compte. Beaucoup de jeunes ignorent le patriotisme, la manifestation de jeunes qu’il y a eu en 42 et la répression. Lorsque la Légion contre le bolchevisme avait défilé avenue des champs Elysées, ils avaient mis des gardiens de la paix sur le parcours. Un gardien de la paix a refusé de saluer le drapeau. Un des types est venu devant lui et l’a giflé devant tout le monde.
Ce garçon-la a eu un courage terrible. Il n’a pas réagi. Alors que derrière on lui criait : Fous-lui ton poing dans la gueule! S'il l’avait fait, tous les gars qui étaient là auraient manifesté d’une autre manière et cela aurait été un bain de sang.
Que voulait dire résister quand on habitait Tremblay ?
Résister, cela voulait dire manifester que l’on n’était pas pour l’ordre établi. Par exemple, je vais vous citer la délégation spéciale. C’étaient les gens désignés par le Préfet de l’époque. Le Préfet est toujours un personnage qui appartient à l’autorité régnante, à l’époque, Pétain. Le maire de l’époque aurait eu l’initiative de la réquisition de la main d’œuvre agricole. Un ouvrier, même s’il voulait quitter son patron, d’après cette loi, n’avait pas le droit de le faire. Il fallait l’approbation de son patron pour le quitter.
Quels sentiments aviez-vous quand vous avez fait tout ça ? Que vous disiez-vous ?
C’était la satisfaction de montrer sa réprobation. Vous ne pouvez pas tout de même admettre des choses contraires à votre conscience. Même maintenant, je ne ferais pas une choses contre le sentiment de ma conscience.
C’est à ce moment là que vous avez eu le sentiment de pouvoir organiser des actions ?
Non seulement moi, mais ceux qui étaient avec moi.
Que vous disiez-vous entre vous ? II a bien fallu les convaincre ces gens-là ?
Oh, je n’ai pas eu besoin de les convaincre. Ils sont venus à moi et c’est eux qui m’ont désigné tout de suite. On parlait avant. Personnellement, je n’avais pas de poste de TSF. J’allais l’écouter chez Boulonnois Ernest. Quand on pouvait entendre radio Londres, c’était une satisfaction. On vous dit vous allez entendre notre chant national, qui est la Marseillaise, à l’époque ça vous remuait, quand on l’entendait. Après, quand on pouvait entendre le chant des partisans, on se sentait regonflé.
Est-ce lié à votre histoire personnelle ? Au fait que vous auriez pu devenir Suisse et que vous avez préféré devenir Français ?
Oui et non. J’ai opté pour la France. Je ne l’ai pas regretté, bien que cela m’ait valu bien des ennuis. D’abord, au lieu de faire 3 mois de service militaire en Suisse, je m’en suis tapé 2 ans. C’est déjà quelque chose. Et puis le service militaire de l’époque ce n’était pas celui de maintenant. Quand vous vous tapiez 50 km à cheval, j’étais dans l’artillerie, vous aviez quelquefois le caleçon collé aux fesses, et il faut rester en selle. On ne nous ménageait pas du tout.
Comment cela s’est-il passé lorsque vous avez été licencié ?
C’est très simple. Un courrier est arrivé de Versailles. Le brigadier m’a dit Decorzant partez un instant. Je suis revenu, tous étaient consternés ! I1 m’a dit tu es licencié. C’est tout.
Quand vous avez fait deux ans de service militaire, trois ans de police, que vous avez été fait prisonnier, à Pouilly-sur-Loire, que vous avez été le seul a garder l’écusson tricolore à votre képi et que l’on vous met à la porte, pour ne pas être Français comme les autres, je vous assure que cela vous fait mal.
Un jeune officier avait été descendu à 10 mètres de moi. Il n’avait pas voulu se rendre, ils ne lui ont pas fait de cadeau.
Vous même, est-ce que vous racontez cette période à des jeunes ?
Quelquefois, lorsqu’il y a des films a la télévision, je leur raconte ce qui se passait à l’époque.
Que leur dites-vous ?
Je leur relate ce que je viens de vous dire. Je leur dis surtout, faites bien attention, la Liberté n'a pas de prix. N’allez pas la gâcher.
Nous avons parlé de la Résistance, que voulait dire collaborer ?
Ces gens-là étaient méprisés. Collaborer cela voulait dire des personnes satisfaites de ce que faisaient les Allemands. Déjà, on ne peut pas l’admettre. Ceux qui dénonçaient des patriotes encore moins.
Y avait-il de la collaboration à Tremblay?
Non. Il y avait des personnes qui semblaient favorables au gouvernement Pétain. Au départ, ils pensaient que son rôle était utile. Mais par la suite il faut être réaliste. Quand la guerre a été stoppée, tout le monde vénérait Pétain. Moi beaucoup moins, parce que j’avais une raison. Mais ca n'a pas duré. Les propos soutenant l'entente avec l’Allemagne de l’époque, c’était inacceptable.
Que faisaient sur Tremblay les gens qui collaboraient ?
Bien souvent, ca restait en paroles.
Est-ce qu’il y a en des règlements de compte à la Libération ?
Il n'y en a pas eu. Une fois Muller me dit : Maurice il y a des FFI qui sont dans la cour de la ferme et qui font des bêtises. Ils veulent violer la femme Tétard et ses filles. Ils veulent tuer les poules des ouvriers. Il a fallu que je monte avec des gars pour leur dire : Maintenant vous allez déguerpir d’ici et vite...
À la Libération certains voyous s’étaient glissés dans le mouvement. C’était à nous de maintenir l’équilibre.
Comment avez-vous eu votre brassard ?
Je ne m’en rappelle plus. On agissait un peu en Franc-tireur. Après on m’a présenté Fernand Dive, mais on n’agissait pas en liaison. Comment voulez-vous avoir une liaison constante ! Le téléphone ne fonctionnait pas. Peu de personnes l’avaient. Il n'y avait que la bicyclette pour faire les liaisons.
Êtes-vous revenu dans la police, à la Libération ?
J’ai été réintégré trois mois après. J’ai passé le concours d’inspecteur. J'ai été réintégré en novembre 44.
Est-ce juste à la Libération que les divers groupes ont su ce que les uns et les autres avaient fait ?
Par le fait, un peu avant, puisqu'il y a eu cette réunion chez le docteur Brumberg. C’est là que Fernand Dive m’a dit qu’il avait su qu’il y avait des écoutes sur Roissy et Le Mesnil-Amelot. Il avait entendu parler des actions de ce côté-là, mais ne savait pas qui les conduisait. Effectivement, on ne se connaissait pas. C’était difficile d’être trop structurés. Il n’y a qu’à voir comment a été pris Jean Moulin. Si c’est trop structuré, il suffit d’une brebis galeuse dans un rouage ou d'un type qui n’a pas assez de caractère et dénonce un maillon. Une fois qu’un maillon a cédé, les autres risquent de claquer, les uns après les autres.

