Fernand DIVE, vu par Edgar Snow, Saturday Evening Post du 4 octobre 1947


Traduction de l'article : "He Could Wreck Marshall's Plan" par Edgar Snow, publié dans The Saturday Evening Post, le 4 octobre 1947.
Cet article est illustré par 3 photographies, de Roger Coster, dont voici les légendes :
- Page 26 : "Tous les ouvriers ne comprennent pas qu'ils possèdent l'usine Renault mais le communiste Dive (le troisième en partant de la gauche) et ces leaders syndicaux le savent."

- Page 27 à gauche : "A l'école des cadres syndicaux, où les doctrines communistes sont enseignées, la jolie et jeune Marcelle Dive présente une analyse de presse aux élèves.
Le professeur (à droite) veille."
- Page 27 à droite : " Dive et sa jeune épouse, se distraient aussi. Ici, ils se reposent contre un tas de paille après une promenade à bicyclette à travers la campagne française."

L'article comporte également 2 encadrés :
- Page 26 : "Qui est l'homme susceptible de représenter un atout pour la Russie dans notre partie de poker internationale, acharnée et fondamentale ? C'est l'ouvrier français, ou bien un membre du Parti Communiste, ou bien quelqu'un sous contrôle communiste. Un homme comme, par exemple, Fernand Dive."
- Page 143 : "Peut-être sommes-nous la seule nation du monde à la recherche systématique de l'argent. Si vous ne pouvez l'emprunter dans un autre pays, vous devez lui donner la chasse." Herbert V. Prochnow
TRADUCTION
IL POURRAIT FAIRE ECHOUER LE PLAN MARSHALL
Par EDGAR SNOW
Peu connu de ce côté de l'Atlantique, les Français disent qu'il est cependant, le cerveau et les muscles, le véritable personnage qui tient dans ses mains le destin de la France. Ni Napoléon ou une Jeanne d'Arc d'aujourd'hui, ni Charles de Gaulle ou quelque ange libérateur battant des ailes dans la lumière, ne pourrait certainement vaincre le pouvoir de son opposition active. Peu d'hommes d'Etat semblent avoir conscience de lui quand ils parlent du rôle de la France en Europe. Cependant il est celui qui pourrait jouer un rôle décisif. Bien que vous ne le voyiez jamais parmi les délégués français dans les conférences internationales, chacun sait qu'il peut opposer son veto à tous leurs efforts. Ce n'est pas un homme couvert d'un capuchon de mystère. Vous le rencontrez ici, partout, nez à nez. C'est l'ouvrier français, pleinement affranchi, éduqué, fier, méfiant, patriote, un personnage étonnamment différent du prolétariat du siècle passé qui n'avait "rien à perdre que ses chaînes". Il a déjà des droits et des avantages dont Marx pensait que seule la révolution de classe pourrait les lui procurer. Il est la force économique la plus puissante en France, exprimée par sa Confédération Générale du Travail. Conscient du pouvoir de la confédération de 6 millions de membres, l'ouvrier français organisé peut utiliser sa force pour contrarier la marche de l'industrie ou bien l'utiliser de manière constructive pour apporter une véritable renaissance de la vie française.
Cet homme est habilement conduit par la vieille ligne syndicale tout aussi compétente que celle de ses cousins anglais qui anime le gouvernement outre-Manche. Mais la différence, ici, est que la majorité des leaders ouvriers sont ouvertement communistes, élus par le soutien des ouvriers, ce qui assure au Parti Communiste l'arme la plus puissante de tout l'arsenal de la vie politique française. C'est le pouvoir de paralyser la France si le moment et les circonstances se prêtent à la grève générale pour imposer un changement majeur dans la structure sociale et économique.
L'ouvrier français organisé est la réalité qui se trouve derrière toutes les autres réalités politiques, la peur qui hante l'actuel gouvernement non communiste et la menace qui pèse sur chaque décision politique non conforme aux vœux de la Confédération du Travail, lui donnant le caractère d'un choix effectué dans un jeu de hasard. Chaque hasard de cette sorte peut provoquer un effondrement. Chaque jeu se fait avec la conscience qu'un adversaire possède l'as qu'il peut tôt ou tard abattre sur la table pour le grand enjeu.
Le plus grand des syndicats industriels de France est la Fédération des Ouvriers Métallurgistes avec environ 300.000 membres. Ses ressources comportent la propriété d'immeubles de bureaux, de pavillons, de châteaux et de maisons de repos. Il gère ses propres hôpitaux, des dispensaires pour les mères et les enfants, des écoles, clubs, camps d'été, piscines, gymnases, cinémas, théâtres, journaux et moyens de transports. A la direction de ces 1.700 syndicats se trouvent les métallurgistes de la Régie Nationale des Usines Renault, le plus grand établissement industriel de France. L'usine des automobiles Renault emploie maintenant 35.000 ouvriers dont 28.000 uniquement pour l'implantation de Paris, et elle est allée le plus loin possible dans l'application des nouvelles lois qui améliorent la situation de l'ouvrier.
Renault offre virtuellement à l'ouvrier tous les avantages sociaux proclamés par le système soviétique, tout en élargissant les droits politiques que les ouvriers organisés ont conquis à travers des générations de lutte. Ironiquement, cependant, Renault a été le premier groupe industriel français à se révolter contre la politique économique du gouvernement Ramadier. La grève sauvage de Renault pour des salaires plus élevés, au printemps dernier, a développé la crise qui a cassé la coalition socialistes-communistes, et placé les communistes de nouveau dans l'opposition. Ils ont dû quitter le gouvernement, mais ils gardent le contrôle de la Confédération du Travail. Les ouvriers de Renault ont finalement obtenu ce qu'ils revendiquaient. Mais leur exemple a provoqué une série de grèves qui ont constitué l'aboutissement des sérieux efforts prodigués à l'économie dirigée.
Ainsi, en temps de paix comme en temps de guerre, le destin de cette nation est aujourd'hui dépendant des rouages et des hommes qui peuvent les laisser tourner ou bien les arrêter ; des hommes comme Fernand Dive qui est le secrétaire à l'organisation des syndicats chez Renault. J'ai rencontré Dive pendant un de mes voyages à l'usine de Paris où j'ai non seulement visité l'usine, mais où j'ai aussi noué des liens familiers avec beaucoup d'ouvriers, aussi bien chez eux que derrière leurs machines.
Fernand Dive est un ouvrier au dessus de l'ambition moyenne, mais vivant des mêmes espoirs, craintes, et besoins qui motivent beaucoup de ceux de sa classe en France. C'est un fonctionnaire chevronné du parti qui a failli de peu devenir un des 75.000 communistes tués par la Gestapo pendant la Résistance. II a combattu avec le Maquis prés de Paris, devint un commandant des F.F.I., fut sérieusement blessé durant la libération du département de la Seine, et porte la Croix de Guerre pour bravoure. Par préférence, il serait encore dans l'armée. Comme 90 pour cent des officiers issus du rang, il en a été sorti par de Gaulle qui a restauré le contrôle de l'armée par des officiers de St Cyr.
Dive a été un "militant catholique", mais en 1936 il s'est tourné vers le marxisme militant. Cette année là, dit-il, "le parti a adopté une ligne qui signifiait le passage d'une organisation sectaire à un mouvement de masse responsable et qui permettait, pour la première fois, à un catholique français, d'être communiste."
Nous sommes assis dans l'appartement de 2 pièces des Dive, dans les mansardes pour les domestiques, sous le toit d'un immeuble de 6 étages près de l'Arc de Triomphe. Ce sont des locaux à l'étroit, sans salle de bains et sans toilettes, choses encore rares dans les logements de la classe ouvrière française. Une pièce sert de cuisine et de salle à manger. L'autre fait office de chambre et de cabinet de travail ; avec une immense penderie faisant saillie d'un mur et remplie par deux uniformes de Dive, deux manteaux, faits de tissu américain, son unique costume civil, les deux robes de sa femme, quatre jupes et quatre vestes, et des piles de livres, des brochures et des vieux journaux.
Le mobilier est bon marché, mais il y a de la lumière et de l'air ici, près du ciel parisien. Madame Dive est aussi une ouvrière syndiquée, employée dans une fabrique privée de téléphone, mais elle trouve le moyen de faire les achats pour les repas et elle garde l'appartement propre et net. Marcelle est âgée de vingt ans, dix-sept ans plus jeune que Dive, et seulement six ans plus âgée que la fille de Dive qu'il a eue d'une précédente épouse. Bien que mécontents de leur appartement, et cherchant avec espoir quelque chose de mieux, les Dive se considèrent comme chanceux d’avoir autant de place.
C'est longtemps après la grève de Renault que j'ai parlé aux Dive. Dans l'intervalle, son syndicat a encore intimidé le gouvernement avec la menace d'une seconde grève, en solidarité avec la demande d'augmentation des boulangers, une intimidation qui leur a procuré une paye plus élevée. Les grèves dans les chemins de fer et dans les usines de gaz et d'électricité, toutes appartenant au gouvernement, ont été de la même manière couronnées de succès. Elles ont révélé l'impuissance de la menace de Ramadier d’utiliser l'armée pour faire fonctionner les industries essentielles.
Un autre casse-tête accable le premier ministre : l'augmentation de salaire demandée par 1.200.000 fonctionnaires membres de la fédération des fonctionnaires affiliée a la Confédération Générale du Travail. Quand le gouvernement fut obligé de leur céder aussi, l'anomalie de sa position fut pleinement démontrée. La bureaucratie d'Etat d'un gouvernement anticommuniste, prenait elle-même exemple sur un syndicat contrôlé par les communistes.
L'hiver dernier, avec les communistes encore au gouvernement, le travail de Dive était d'opposer un discours aux demandes d'augmentation des salaires quotidiens. II devait plaider plutôt pour que les ouvriers augmentent leur paye en prenant part à "l’augmentation des cadences", une sorte de copie française du système stakhanoviste russe, qui ajoute un bonus si l'ouvrier devient un producteur supérieur à la moyenne. Pour les communistes zélés qui voulaient alors faire de l'usine Renault un exemple brillant de l'industrie nationalisée, être un ouvrier volontaire pour l'accélération des cadences était presque obligatoire. Les autres ouvriers ne pouvaient pas comprendre qu'ils possédaient l'usine. Ils ne pouvaient pas voir qu'ils devaient travailler plus dur pour l'Etat-patron qu'ils le faisaient pour la famille Renault dont la propriété fut confisquée parce que le vieux Renault avait collaboré avec les Allemands.
Le parti, aussi bien que le syndicat, a perdu des membres. Les rivaux des communistes commencèrent à montrer de la force. Les Trotskystes, les anarchistes et les Catholiques -étranges partenaires dans une combinaison anticommuniste- parvinrent finalement à obtenir la majorité des votes des ouvriers, pour lancer la grève de Renault. Mais leur succès fut de courte durée. Les communistes abandonnèrent depuis le gouvernement, firent revenir les ouvriers et amenèrent la Confédération du Travail à retrouver le plein contrôle de ce syndicat le plus important.
Le travail de Dive fut facilité. Le nombre d'adhérents au syndicat s'éleva, avec une direction communiste fermement rétablie. Sur 19.000 ouvriers syndiqués, 18.000 ou plus appartiennent à la branche parisienne de la confédération syndicale Renault, cependant que les adhérents de sa principale rivale, le syndicat catholique, la Fédération Catholique des Syndicats, sont environ 1.100.
Les sympathisants dans l'usine Renault garantissent aux communistes 90 pour cent des sièges au comité central exécutif du syndicat. Mais la plupart des ouvriers ne voudraient pas consacrer le temps et l'énergie demandés aux membres du parti dont le nombre est seulement de 2.500. Dive travaille au minimum cinquante heures par semaine à l'usine, par exemple, mais il consacre près de vingt heures en plus, au parti et aux affaires syndicales. Quatre soirées par semaine, il participe à des réunions de comité. C'est une lourde charge pour un Français qui aime se distraire.
La jeune et jolie épouse de Dive, une fille originaire de la province qu'il a rencontrée pendant la Résistance, est maintenant membre du parti et mène une existence aussi active que lui. Comme je lui parle, elle est encore toute excitée par son expérience de direction des femmes dans un "combat des travailleurs", dans son usine. Elles firent grève pendant trois jours, demandant une augmentation de dix francs par heure. Le directeur refusa de discuter leurs demandes. Rendues furieuses, les femmes passèrent à "l'action directe" en le faisant prisonnier dans son bureau, au pain et à l'eau pendant vingt-quatre heures, après quoi il accorda une augmentation de cinq francs pour arrêter la grève.
"Nous avons fait une grave erreur tactique" confesse Madame Dive, "Nous n'aurions pas dû utiliser la violence. Mais certaines des filles voulaient réellement le tuer. J'ai accepté la séquestration pour le sauver de quelque chose de pire."
Marcelle prit conscience de son erreur, semble-t-il, après avoir suivi des cours pendant une quinzaine de jours à "l'école des cadres" organisée par la Confédération Générale du Travail à Paris. "Les moyens de violence employés par les syndicats pour des revendications lors des grèves limitées doivent être dénoncés comme des actions irresponsables qui profitent aux ennemis de la classe ouvrière et aux fascistes."
Je lui demande : "Votre usine vous donne-t-elle la permission d'aller à l'école ?"
"Pas vraiment", rit-elle. "J'ai demandé deux semaines d'arrêt pour maladie et je les ai obtenues. " Mais c'était franc et loyal, pense-t-elle. Elle a fait le sacrifice de sa paye pendant la période, parce qu'elle n'a pas réclamé les indemnités des assurances sociales auxquelles un travailleur a droit en cas d'arrêt maladie. "Cela aurait été malhonnête."
Le programme étudié par Marcelle couvre les sujets suivants : (1) histoire du mouvement ouvrier français ; (2) économie politique ; (3) l'organisation syndicale ; et (4) Marxisme et révolution sociale. Elle me montre les textes utilisés dans sa classe qui comprend plus de quarante étudiants. Ce sont des petites brochures qui ont visiblement beaucoup servi, intitulées, le Matérialisme dialectique, les Principes du Marxisme, l'Etat et l'Economie Socialiste, et l'Etat ; Démocratie et Fascisme. La dernière porte l'inscription imprimée : Publié pour les écoles élémentaires du Parti Communiste.
Je demande : "C'était donc une école du Part Communiste, pas une école
syndicale, que Marcelle a suivi ?"
Dive m'assure que c'est vraiment une école du syndicat. "Elle est dirigée par la Confédération syndicale, pas par notre parti." L'utilisation de textes écrits et publiés par des communistes est approuvée par le comité d'éducation de la Confédération, qui comprend des socialistes aussi bien que des sans parti.
Madame Dive dit que la chose la plus intéressante qu'elle a étudiée à l'école des cadres était la différence entre le fascisme, la démocratie, et le communisme. Je lui demande si le Général de Gaulle est un fasciste, d'après ses connaissances récemment acquises.
"C'est un fasciste, bien sûr ! " interrompt Dive,
Elle le corrige rapidement, "Pas un fasciste, un fasciste potentiel. Il y a une grande différence ! " Devant l'imminence d'une dispute conjugale, je détourne la conversation sur la vie quotidienne, cherchant un élément permettant à Dive d'exprimer son mépris pour "le système." Mais cet élément ne se trouve pas dans quelque immédiat problème économique à l'intérieur du foyer.
Le salaire moyen chez Renault est un peu supérieur à 8.000 francs, semble-t-il, soit environ quarante dollars par mois au cours habituellement pratiqué sur le marché noir des devises, mais Dive gagne davantage. La paye est fonction des catégories qui prennent en compte l'expérience et le savoir-faire, et qui débutent avec les apprentis âgés de 16 à 19 ans, se poursuivent avec les échelons des non qualifiés, semi qualifiés, professionnels et très qualifiés. Dive a commencé à travailler chez Renault il y a douze ans ; il est maintenant contremaître et touche une paye d'ouvrier très qualifié, plus une prime de 50 pour cent en tant qu'ouvrier performant. II totalise 20.000 francs par mois, qui représentent 16.000 nets, après déduction des impôts sur le revenu, retenues sur salaire, cotisations pour le parti et assurances sociales. Madame Dive gagne aux alentours de 9.000 francs par mois ce qui leur fait un revenu commun de quelque 25.000 francs. La première femme de Dive s'est remariée et s'est vu accorder la garde de sa fille. II n'y a pas de chambre pour celle-ci dans l'appartement de Paris ; elle demeure en province et coûte à son père 36.000 francs par an. Il dépense aussi 1.000 francs par mois pour ses dépenses de voyage quand elle les rejoint pour les weekends,
Le loyer de Dive représente une somme modeste. Les plafonds fixés par le gouvernement sont rigoureusement appliqués depuis des décades, et sont loin derrière les autres prix inflationnistes. Ils payent seulement 40 dollars par an pour leur logis sous les toits. Dive prend 5 repas chauds par semaine à la cantine de l'usine, financée à perte par les subsides du gouvernement, pour 25 cents chacun. Mais 85 pour cent de leurs revenus sont consacrés à la nourriture, la plus grande partie étant achetée aux prix du marché noir. Les cotisations syndicales leur coûtent 150 francs par mois, mais les cotisations pour le parti se montent à 1.000 francs, plus des contributions.
Epargnant ? Le "Français économe" dont on nous parlait à l'école, a disparu. "Personne n'épargne plus", Fernand fait une grimace en montrant les dents. "Dans quel but ? Pourquoi épargner 100 francs aujourd'hui alors qu'ils ne vaudront seulement que 50 francs dans six mois ?" Quand Dive était un jeune garçon, son père mettait chaque mois quelques francs à la Caisse d'Epargne, un système d'épargne de la poste en France. "Mais si je commençais à épargner pour ma fille jusqu'à sa majorité -cela fait encore quatre ans- qui sait ce que cela représentera en 1951 ?"
Acheter à crédit est peu pratiqué en France. Ils ne sont plus économes, mais les Français détestent encore avoir des dettes envers quiconque et, de façon surprenante, très peu en ont. Comme la plupart des Françaises, Marcelle est adroite avec une aiguille et elle confectionne ses propres vêtements quand elle trouve le tissu nécessaire, ce qui n'est pas souvent le cas, Dive aimerait un autre costume, mais il n'a pas l'intention d'en acheter un, tant qu'il n'en trouvera pas à moins de 15.000 francs ce qui est le prix actuel. II ne voudrait tout bonnement pas se mettre entre les mains d'un prêteur pour acquérir une machine à laver, un aspirateur, une cuisinière électrique ou n'importe quel gadget domestique. Sa femme rêve de posséder un jour un service de table pour la salle à manger, mais ils ne voudront pas l'acheter à crédit, aussi facile qu'en soit le paiement.
Bien que Marcelle contribue à fabriquer des appareils de téléphone, ils n'ont pas le téléphone. De même, bien que Dive fabrique des voitures depuis des années, il n'en a jamais possédé une.
Mais Fernand et Marcelle voient beaucoup de Français conduire de coûteuses voitures étrangères et en sont indignés. Puisqu' aucun salaire de travailleur ne permet de s'offrir une voiture, ils supposent que tous ces Français sont des profiteurs du marché noir. Ils sont trop bien disciplinés pour se joindre aux hooligans qui éraflent les calandres et lacèrent les sièges en cuir des voitures clinquantes, mais ils raisonnent sur le fait que chaque voiture importée représente un tel débit pour la balance du commerce de la France qu'il faudra que chaque ouvrier français produise quelque chose à exporter en échange.
A la différence de quelques uns de ses camarades qui n'ont pas d'autres centres d'intérêt en dehors du Parti, Dive et son épouse occupent leurs quelques heures de loisirs par des spectacles et de l'exercice à l'extérieur. Parmi leurs maigres biens se trouvent deux bicyclettes dont chacune coûte plus que le salaire mensuel moyen chez Renault. Ils se promènent en vélo à travers un des parcs de Paris, quelques minutes chaque soir, entre les meetings.
Les dimanches, ils partent tôt dehors, pour aller à bicyclette à vingt kilomètres de Paris et s'amuser au Chalet Baillet, un domaine de 70 hectares possédé par le syndicat des métallurgistes. Là se trouvent une piscine extérieure, des courts de tennis, un bois pour les pique-niques, un cinéma et un restaurant coopératif, Les dépenses tournent ici autour d'un dollar par personne. Pleinement remis de ses blessures de l'époque de la guerre, Dive a une apparence bronzée, musclée et athlétique, et il parle fièrement de sa force et de son énergie.
Pour leur mois de congés payés, ils ont emmené la fille de Dive pour un voyage en camping à travers la France du Sud et les Alpes. Avec un billet de train à prix réduit, que le gouvernement met à la disposition des travailleurs et de leurs familles, tous les trois ont effectué en train le voyage d'environ 1.200 miles, pour un total de 48 dollars. La nourriture était le poste le plus important de leurs dépenses avec environ 7,50 dollars par jour,
Les Dive s'intéressent à la musique, au théâtre, à la danse, à l'opéra et au cinéma et, lors de leurs soirées libres, ils essayent d'assister à l'un de ces spectacles. Marcelle aime mieux le cinéma que Fernand et garde une pile de Hollywood-Paris au milieu des exemplaires de brochures du parti et des livres syndicaux. Ses acteurs américains préférés sont Tyrone Power et Gary Cooper qui laissent Fernand froid. Mais ils sont d'accord sur le fait que Pierre Blanchar et Michèle Morgan sont les meilleures stars des écrans français.
Dive trouve le moyen de lire trois journaux : l'Humanité et Ce Soir, les journaux communistes du matin et du soir ; et Le Monde, un quotidien conservateur dont il admet qu'il donne une bonne couverture des nouvelles. Parfois il lit le journal catholique L'Aube, pour connaître la ligne prêchée par ses anciens camarades de l'Eglise. Tous les Français sont encore baptisés, font leur communion, sont mariés et enterrés par l'Eglise, mais son influence politique a nettement décliné, Dive assure que pas même 10 pour cent des ouvriers sont catholiques pratiquants.
Les livres lus par Dive sont pratiquement tous de gauche. Pour le moment, il lit, en prenant son temps, "la Mère" de Gorki et "l'Acier fut trempé" de Ostrowski, empruntés à la bibliothèque de Renault qui comporte 7.000 volumes. Au printemps dernier, il a été impressionné par la lecture de "Expédients Provisoires, le coup d'Alger" de René* Pierre-Gosset. C'est un livre hostile aux Etats-Unis puisqu'il prétend révéler un projet pro-fasciste derrière la politique de Leahy à Vichy et notre entente avec Darlan en Afrique du Nord. De l'étude de ce livre, Dive croit que les objectifs américains comportent la liquidation de l'Empire français et le soutien aux Français réactionnaires contre "les forces progressistes".
La propagande du parti a aussi convaincu Dive que l'indépendance et la souveraineté françaises sont aujourd'hui menacées par "l'impérialisme américain" et les "néo-fascistes" qui influencent notre politique extérieure. Il pense que l'Amérique est en train d'imposer des conditions qui condamnent la France à un état de dépendance économique. Dans son credo figurent les idées suivantes :
Que la pression américaine pendant la Libération et sa présence ont empêché les forces de la Résistance de prendre le pouvoir et d'instaurer un gouvernement qui aurait établi le socialisme en France. Que les Etats-Unis ne veulent pas donner à la France les machines pour ses industries, parce qu'ils veulent monopoliser le marche industriel mondial. Que la France a besoin du charbon de la Ruhr, mais que la politique anglo-américaine est de garder le charbon pour elle-même et pour reconstruire l'Allemagne afin d'en faire une base militaro-industrielle pour la guerre contre la Russie. Que la France a désespérément besoin de pain mais que les Américains préfèrent nourrir leurs porcs avec du blé et envoient du maïs aux Français, qui pensent que le maïs n'est bon qu'à nourrir les porcs. Que la politique américaine soutient le fascisme en Grèce et en Turquie et aspire à faire la même chose en France où l'Amérique a demandé l'exclusion des communistes du gouvernement pour prix de son aide.
J'attire l'attention de Dive sur quelques unes des contradictions qu'apportent les faits aux affirmations précédentes. Bien que la politique américaine et britannique aient clairement influencé la forme de la vie politique française avant et après le jour J, le contrôle politique américain sur le territoire français a cessé après la prise de Paris, en août 1944, quand la pleine souveraineté sur tous les territoires libérés fut remise au gouvernement provisoire français, une coalition avec participation et soutien communistes.
Deuxièmement, il n'est pas vrai que la politique des Etats-Unis interdise toujours la vente de machines américaines à la France ; en fait, un grand nombre de machines américaines, ont aidé à la remise en route de l'usine Renault. En ce qui concerne la production de charbon de la Ruhr, c'est une question qui concerne d'autres nations aussi bien que la France, et doit être réglée dans l'intérêt général de tous, une solution que la proposition Marshall rend possible. Que les Etats-Unis n' importent pas de charbon de la Ruhr, et ont approvisionné la France avec la masse de leurs importations, ce qui fait mentir la croyance de Dive en un complot des "trusts américains" pour empêcher la reconstruction de l'industrie française.
Bien que, d'une manière étonnante, peu de Français le réalisent -tant la plus grande partie de la presse n'a pas fait prendre conscience de son importance- le blé américain exporté en France pour l'année fiscale 46-47 a dépassé un peu la quantité que la France avait demandée et obtenue, comme part d'un accord international concernant -si je me souviens bien- environ soixante nations dépendant de notre aide,
Les cargaisons de maïs furent livrées en réponse aux demandes tardives françaises pour un secours supplémentaire. Finalement la plupart des 6 milliards de dollars en dons, versements, prêts accordés à la France par l'Amérique étaient alors placés à la disposition de gouvernements auxquels les communistes participaient. Ce ne fut pas la pression des Etats-Unis qui les a chassés du cabinet Ramadier, mais leur propre refus de donner un vote de confiance sur la stabilisation des salaires.
De tels arguments produisent quelque impression sur Dive. Mais ils ne le convainquent pas ; il est trop formidablement armé avec sa propre argumentation, les rumeurs, les soupçons et la désinformation absolue sur l'Amérique. Le marxisme et ses différents représentants l'avertissent que l'Amérique est "le centre du monde capitaliste et de la réaction mondiale" et ne peut formuler les principes d'une politique étrangère qu'en termes d'impérialisme cherchant à étendre son monopole sur les marché mondiaux, et cela pour promouvoir la guerre, tandis que l'U.R.S.S. protège les intérêts de la classe ouvrière par l'utilisation de son veto. Et il n'y a pas que les communistes qui pensent comme Dive ; un grand nombre de syndiqués sans parti et de larges fractions des classes moyennes partagent sa méfiance.
La proposition Marshall plaçant les nations européennes elles-mêmes devant l'entière responsabilité d'accepter la mise en œuvre du plan d'aide américaine présente incontestablement pour les communistes de l'Europe de l'Ouest leur plus difficile problème de propagande du moment. Et la direction du gouvernement Ramadier, en réponse à la même proposition, a momentanément renforcé son prestige à un moment de tension interne aiguë. Quand, en juillet dernier, le gouvernement vint devant l'Assemblée pour une épreuve de force, le ministre des affaires étrangères Bidault obtint un vote de confiance sans précédent pour la politique étrangère, vote unanime exceptés les communistes et leurs compagnons de route qui s'abstinrent sur la question de l'Allemagne.
Mais on doit observer que la motion de confiance était formulée de manière à demander explicitement à Bidault qu'il insiste pour l'intégration économique de la Sarre à la France, pour la garantie des réparations, pour œuvrer à l'internationalisation de la Ruhr, et pour chercher à utiliser n'importe quel appui offert par le plan Marshall seulement en "collaboration avec toutes les nations d'Europe" avec "priorité aux pays Alliés victimes de la guerre."
Des millions de Français semblent prêts à croire à l'oppression américaine plutôt qu'au fait que leurs ennuis proviennent largement d'eux-mêmes et ne peuvent être résolus que par une renaissance venant d'eux-mêmes. Il y a une jalousie naturelle envers les Etats-Unis qui fait de nous un bouc émissaire. Nous sommes pleinement trop riches, trop heureux, trop dans l'aisance, trop puissants, trop dangereux pour être crus. Personne n'aime la chose qu'il envie.
Si la proposition Marshall d'aider l'Europe est matérialisée, et quand elle le sera, elle sera à peu près certainement attaquée par les leaders syndicaux ici, comme un autre moyen d'exploiter le peuple français. Si le Congrès accompagnait l'offre de certaines conditions pouvant être interprétées comme une ingérence dans les affaires intérieures françaises, ou qui pourrait empêcher la France de satisfaire ses besoins dans la Ruhr, ou mettrait irrévocablement la France aux prises avec la Russie, le résultat serait prévisible. Ce n'est pas seulement les 7 ou 8 millions de Français qui votent pour les communistes et l'aile gauche des socialistes qui croiraient alors toute la propagande anti-américaine comme à un Evangile, ce serait la grande majorité de la nation. Aucun gouvernement acceptant de telles conditions ne pourrait tenir. Les socialistes et même beaucoup de députés du centre pourraient être conduits à se joindre aux communistes.
Mais Dive ne voit pas les communistes conquérir le pouvoir de cette manière. Le tournant décisif est lié à la dépression qu'il attend aux Etats-Unis, II ne sait pas ni comment ni quand, mais il pense qu'une crise de surproduction et de sous- consommation est inévitable en Amérique, et que ses effets conduiront à la banqueroute des gouvernements bourgeois qui subsistent en Europe. Le compromis maintenu par le régime Ramadier devrait alors disparaître. A ce moment, les fédérations d'ouvriers et de paysans pourraient, par une grève générale, imposer "une fin au compromis et à la manœuvre" et conduire à un régime de coalition révolutionnaire conduit par les communistes,
Le secrétaire du parti communiste Maurice Thorez a dit que son parti est décidé à se conformer aux moyens constitutionnels dans toutes les circonstances. Jacques Duclos, le numéro deux du parti, m'a dit que les communistes comptent prendre le pouvoir sans violence. Dive pense que ce sont seulement des propos diplomatiques. Il dit que les propriétaires d'usines ne voudront jamais permettre aux ouvriers de confisquer leurs propriétés sans un combat sanglant.
Comme beaucoup de communistes dans la clandestinité pendant la guerre, Dive croit qu'il combattait pour une "nouvelle société" et s'est senti trompé quand les plans pour un gouvernement révolutionnaire furent abandonnés. "Si de Gaulle n'avait pas eu les troupes alliées derrière lui, nous aurions eu un nettoyage nécessaire de "la maison pendant la Libération" dit-il, "Maintenant nous savons que n'importe quel gouvernement révolutionnaire dans l'avenir sera combattu par les Français qui auront reçu l'aide américaine. Les communistes savent que le socialisme peut être imposé en France", dit-il, "seulement par la dictature du prolétariat, qui doit supprimer l'opposition."
Je réfléchis aux droits que Dive possède maintenant. Le gouvernement propriétaire d'usines paye pour les services sociaux administrés par le propre comité d'entreprise des travailleurs qui soutient les crèches pour les enfants d'ouvriers, fournit de la nourriture spéciale pour les mères, soutient des maisons de repos pour les femmes qui viennent d'accoucher, des aires de jeux et des camps, apporte des allocations pour les personnes âgées, une assistance sociale pour les familles nécessiteuses, et ainsi de suite. Son travail est garanti par un contrat professionnel. Son syndicat a la liberté d'organisation, de publication, de parole, et le pouvoir de poursuivre légalement ses objectifs, y compris par la grève. Il n'est pas persécuté ou victime de discrimination pour ses idées. Il n'y a pas de police secrète auprès de lui. Il ne peut être déporté a Madagascar,
"Bien sûr, votre vie est loin d'être facile. Cependant il me semble que vous n'êtes pas visiblement opprimé, n'est-ce pas ?"
Dive concède que ce n'est pas le cas.
"Alors, qu'attendez-vous du communisme ?"
"Rien dans l'immédiat. Je suis déjà privilégié parmi les ouvriers. Mais des millions d'autres ne gagnent pas assez pour manger. Chacun de nous vit dans un monde incertain, menacé par la crise et le chômage. Sous un gouvernement socialiste nous pourrions doubler la production et pas seulement procurer du travail à tous, mais constater que chacun travaille. La production planifiée, l'élimination des non-producteurs, et une juste répartition du pouvoir d'achat, alors chacun pourrait avoir ce dont il a besoin. Nous n'aurions pas à travailler pendant de longues heures. Nous aurions beaucoup de temps pour étudier et pour profiter de la vie. Partout à travers le monde nous pourrions réaliser la fraternité de l'homme."
"Je ne suis pas opposé à vos buts, mais pensez-vous que les Français soient faits pour travailler eux-mêmes sous une dictature ? Cela n'est-il pas le rejet d'un siècle d'expérience avec la machine démocratique, pour parvenir à des solutions par le compromis et la conciliation ?"
"La France a aussi une tradition révolutionnaire. Elle résout les problèmes mineurs par le compromis, mais les grandes crises, elle les résout par la violence et la révolution."
Avec cette conviction, Fernand Dive et des milliers d'autres leaders syndicaux à travers la France, se préparent aujourd'hui infatigablement pour "le grand soir" qui, ils en sont certains de manière dogmatique, sera provoqué par la prochaine crise américaine. Aujourd'hui, ils cachent les cartes importantes que l'histoire -et les libertés démocratiques- ont désormais placées dans leurs mains.
FIN
* Il s'agit en réalité de Renée Pierre-Gosset qui est une journaliste (note du traducteur).
Traduction réalisée par Gilbert BERGER
Ancien Professeur d'Histoire-Géographie
au Lycée Léonard de Vinci de Tremblay-en-France

