Enfances juives cachées de Jacques et Annette Karpik à Tremblay-lès-Gonesse, dans le quartier du Vert-Galant
Enfances cachées de Jacques et Annette Karpik
dans le quartier du Vert-Galant
à Tremblay-lès-Gonesse
Sources
Le Mémorial de la déportation des Juifs de France. Beate et Serge Klarsfeld, Paris 1978. Nouvelle édition, mise à jour, avec une liste alphabétique des noms. FFDJF (fils et filles des déportés juifs de France) 2012
Archives du United States Holocaust Memorial Museum.
Archives de la ville de Tremblay-en-France.
Correspondance de René Lichtman.
Rédacteur de la fiche : Hervé REVEL, SEHT
Nous avons été mis sur la piste de l’enfance de Jacques et Annette Karpik par Sabine Sechi qui nous a fait part du décès du Franco-américain Jacques Fein et nous a transmis les actes de décès de la famille qui l’avait caché à Tremblay-lès-Gonesse, pendant la Deuxième Guerre mondiale.
Le père de Jacques et Annette Karpik est Szmul Karpik. Il est né le 15 décembre 1916 à Sokolow en Pologne. Il a épousé Rojza Tascynowicz née le 10 août 1918 à Volomin, en Pologne. Dans les années 1930, le couple émigre en France et s’installe dans le 20ème arrondissement, 10, villa Stendhal. Ils donnent naissance à deux enfants Jacques, en 1938 et Annette, en 1940. Le papa exerce la profession de tailleur, la maman s’occupe des enfants.
Après la publication du statut des juifs et les premières mesures prises contre eux, Szmul et Rojza Karpik décident de sécuriser leurs enfants. Ils s’adressent à l’association l’OSE (Œuvre de Secours aux Enfants) qui, depuis des décennies, aide les familles juives défavorisées de l’Europe de l’Est. Ils font appel à elle pour mettre leurs enfants en sécurité. Pour répondre à leur demande, l’OSE les confie à une famille catholique Marcel et Suzanne Bocahut qui résident à Tremblay-lès-Gonesse, au 152 rue d’Artois, dans le quartier du Vert-Galant.

Jacques Stein, 1997, Cliché René Lichtman.
En 1997 Jacques Stein témoigne en Allemagne. Il erelate le sort de sa famille, assassinée par les nazis à Auschwitz en 1942 et 1943. Au cours de son exposé, il montre au public qui assite à son témoignage, les photos de sa famille, assassinée à Auschwitz.
Une famille assassinée par les nazis à Auschwitz
Peu après avoir mis ses enfants en sécurité Szmul Karpik, est arrêté . Après un bref séjours à Pithiviers, il est déporté par le convoi n° 4, le 25 juin 1942, à destination d’Auschwitz, il a 25 ans. Ce convoi est le premier dont le départ a lieu à partir du camp de Pithiviers. Il comprend 999 hommes internés dans le camp de Pithiviers depuis leur arrestation par la police de Vichy. Le 19 juin, l’horaire du train spécial à destination d’Auschwitz est établi. Il doit quitter Pithiviers à 6 h 15. Le convoi a une capacité de transport de 350 tonnes et doit rouler à une vitesse de 80 km/h. Il est composé d’une locomotive, de dix wagons de marchandises et d’un wagon-lit. Il doit être prêt sur la plateforme, trois heures avant l’heure prévue de départ.
Dannecker donne l’ordre de départ du train 813 de la gare de Pithiviers, le 25 juin à 6 h 15. Le chef du transport est le lieutenant de la Feldgendarmerie Kleinschmidt, responsable du train jusqu’à la frontière située à Neuburg (Novéant-sur-Moselle). Après un voyage de trois nuits, les déportés arrivent à Auschwitz et sont emmenés dans une baraque à l’extérieur du camp où ils passent la nuit, entassés à 500 par chambre. Le lendemain matin, ils sont pris en charge par des Kapos qui les amènent à l’intérieur du camp. À leur arrivée à Auschwitz, le 27 juin, les hommes sont tous sélectionnés pour des travaux forcés et tatoués des numéros 41773 à 42772. Selon l’historien Serge Klarsfeld, on dénombre 59 rescapés de ce convoi, en 1945.
Yad Vashem
Un an après la déportation de son époux, Rojza Karpik est arrêtée dans le métro et internée à Drancy. Elle est déportée par le convoi n° 57, le 18 juillet 1943. Le train qui a servi pour la déportation du 18 juillet est sur place, à la gare de Bobigny, depuis la veille. Cette gare est alors devenue le lieu de départ de tous les convois à partir de la France. Le train est composé de 23 wagons de marchandises et 3 wagons de passagers. Le premeir est placé derrière la locomotive, le second au milieu du train, le troisième à l’arrière du convoi. Afin de prévenir toute évasion, les fenêtres du train sont recouvertes de barbelés.
Le 18 juillet 1943 à 9 h 30, le convoi transportant 1000 Juifs quitte la gare de Bobigny pour Auschwitz. Environ 20 policiers de l’Orpo de Saarbrücken (Ordnungspolizei, police d’ordre) escortent les déportés.
Selon l’horaire de tous les convois au départ de la gare de Bobigny en novembre 1943, le convoi se dirige vers Bobigny, Noisy-le-Sec, Épernay, Châlons-sur-Marne, Révigny, Bar-le-Duc, Lérouville jusqu’à Novéant-sur-Moselle (Neuburg), ville frontière avec l’Allemagne depuis 1940. À l’arrivée en Allemagne, il est dirigé vers Auschwitz.
À l’arrivée du convoi 369 hommes sont sélectionnés pour des travaux forcés. Ils sont tatoués des numéros 130834 à 130466, 191 femmes reçoivent les numéros 50204 à 50394.
Les autres déportés sont gazés dès leur arrivée au camp. Ce sera le sort de Rojza Karpik. Elle avait 24 ans.
En 1945, on ne dénombre que 30 hommes et 22 femmes rescapés de ce convoi.Yad Vashem

Famille Karpik United States Holocaust Memorial Museum, courtesy of Jacques Fein.
Famille Karpik, Musée Américain de la Mémoire de l'Holocauste, dépôt de Jacques Fein,
né Jacques Karpik
Nous avons marqué d'une croix Szmul Karpik, père de Jacques et Annette, Rojza Karpik née Taszynowicz, maman de Jacques et Annette ; Jacques Karpik-Fein, placé entre sa maman et sa tante, Rivka Karpik épouse Waserman, sœur de Szmul Karpik. Les Waserman ont survécu à la Shoah, mais n'ont pas pris en charge leurs neveux, après la guerre.
Placement des enfants par l'association l’OSE (Œuvre de Secours aux Enfants)
Szmul et Rojza Karpik ont confié leurs enfants Jacques et Annette à l'association l'Ose qui les placés chez les Bocahut.
En 1942, La famille Bocahut a quatre enfants. Elle accueille Jacques et Annette Karpik et selon le témoignage de Jacques héberge plusieurs autres enfants Juifs. Ils vivent au grand jour, mais doivent faire attention. Ils cachent la véritable identité des enfants aux voisins. Afin de dissimuler l'dentité juive de Jacques Karpik, l'enfant a été baptisé, ainsi que sa sœur. Il ne s’agit pas de véritables baptêmes au sens sacramentel du terme. L’objectif de cette initiative était d’obtenir deux certificats de baptêmes que l’on pourrait présenter aux réquisitions éventuelles de la police, pour dissimuler l’identité juive de Jacques et d’Annette. Les deux certificats sont délivrés par le curé de la paroisse Sainte-Thérèse du Vert-Galant.

Marcel et Suzanne Bocahut
Nous avons extrait cette image d’une photo de mariage léguée par Jacques Fein au United States holocaust memorial museum. La photo des mariés et de leurs invités est publiée avec le commentaire « Portrait of the Bocahut family at a wedding celebration (sitting to the groom's right) ». Portrait de la famille Bocahut à une célébration de mariage (assise à la droite du marié). Nous avons coupé les mariés et leurs autres invités, leur présence n'ayant aucun intérêt pour illustrer la biographie de Jacques Fein né Jacques Karpik.

Certificat de décès de Marcel, Alfred Bocaut, Service de l'état-civil, Tremblay-en-France. Le document précise que le domicile du défunt est sis 152, rue d'Artois, à Trembay-en-France et qu'il était l'époux de Suzanne, Lucienne Lejeune.
Après la Libération Jacques Karpik et sa sœur, Annette Karpik, sont placés dans des maisons de l'OSE, dans l'espoir de retrouver leurs parents. Ils séjournent aux Roches en Bretagne, puis à Taverny, près de Paris. Vers la fin de 1947, Harry et Rose Fein un couple américain, sans enfant, s’adresse à l'OSE à New York, dans l’espoir d’adopter un orphelin. Harry et Rose Fein, font la connaissance de Jacques et Annette Karpik et décident de les adopter. En octobre 1948, les enfants partent pour les États-Unis avec leurs parents adoptifs.
Aux États-Unis, Jacques et Annette Karpik officiellement adoptés deviennent Jacques et Annette Fein à l’état-civil. Jacques fait des études secondaires puis universitaires. Au terme de son cursus, achevé à l’Université Johns Hopkins de Baltimore, il fait carrière dans l'industrie des logiciels. Jacques Fein se marie et a deux enfants de son premier mariage : Rachel et Matthew. Il se remarie en 1986 avec Judee Iliff, qui a une fille, Laura. Ils ont trois petits-enfants et habitent à Elkridge dans le Maryland.

Clichés pris en France, en 1948, pour les passeports des enfants adoptés, qui deviendront Jacques et Annette Fein aux Etats-Unis. Archives familiales de Jacques Fein.
Cliché de gauche : Jacques Karpik - Cliché de droite : Annette Karpik
La vie aux Etats-Unis de Jacques Fein et son témoignage de survivant de la shoah
Pour conjurer le syndrome du survivant, Jacques Fein s’est adonné au bénévolat. Il a milité dans sa communauté juive et est devenu, pour les Américains, un témoin de la Shoah. Il a offert ses services au United States Holocaust Memorial Museum en qualité de bénévole et il est l’un des fondateurs de l'organisation Washington/Baltimore Survivors of the Holocaust-Last Generation. Il a partagé ses engagements militants avec René Lichtman*. Celui-ci nous a confié qu’il s’étaient liés d’amitié après avoir découvert, lors d’une conférence sur les survivants de l’holocauste, qu’ils avaient un passé commun. Tous deux s’étaient assis à une table réservée aux survivants d’origine française et avaient appris, avec beaucoup d’émotion, au cours de leurs échanges, qu’ils avaient vécu leur enfance cachée dans le même quartier du Vert-Galant. L’un dans la partie de ce territoire appartenant à la commune de Villepinte (René Lichtman), l’autre dans la partie appartenant à Tremblay-lès-Gonesse (Jacques Fein né Karpik).
« Jacques et moi avons découvert que nous étions tous les deux cachés à Vert Galant, nous a confié René Lichtman, il y a de nombreuses années, lorsque nous avons assisté pour la première fois à une conférence. Nous avons toujours fait partie de la même organisation la « Fédération mondiale des enfants juifs survivants », depuis 1992. Jacques a été un des fondateurs et leader de notre association à Washington DC et j’ai été l’un des fondateurs et le leader de notre groupe de Detroit, Michigan ».
* Pour l’enfance de René Lichtman voir bulletin de la SEHT n° 45, année 2021 Enfances juives dans la Seconde Guerre mondiale, témoignage de René Lichtman, pages 46 à 48.
Jacques Fein est mort le 11 mai 2017 à l'hôpital de Gilchrist Hospice Care d'Ellcott City, victime d’une rupture d’anévrisme.
Annette Karpik a émigré en Israël. Elle a travaillé dans un ministère et habité Jérusalem où elle s’est lié d’amitié avec Corinne Rachel KALIFA, qui était sa voisine lorsqu’elle habitait Jérusalem. Annette était artiste, nous a confié son amie, elle réalisait des tableaux de broderie minutieuse. Corinne Rachel Kalifa est l’une des responsables à Paris du Conseil National pour la Mémoire des Enfants Juifs Déportés (COMEJD). Elle nous a apporté son aide pour nos recherches en archives sur les enfances juives cachée à Tremblay-lès-Gonesse de Bernard et Félix Dounaevsky (Cf. bulletin n° 46 de la SEHT, année 2022). Elle complètera notre information sur la biographie d’Annette Karpik.

