Gaston Beldame militant, élu local, résistant mort en déportation, le 17 mars 1945*

Gaston Beldame militant, élu local, résistant

mort en déportation, le 17 mars 1945*

* Beldame est décédé au Bad Gaudershiem Kommando de Buchenwald.

 

Le soldat de la Grande Guerre

Ancien Conseiller municipal de Tremblay-lès-Gonesse, Gaston Beldame est né le 11 juillet 1898 à Taverny, commune du Val-d’Oise située dans l’ancienne Seine-et-Oise à cette époque. Fils de Jules Beldame et Louise Dessenne, il a deux sœurs et un frère. Marthe sa sœur aînée est née en 1896, Yvonne sa sœur cadette en 1900, son frère Marcel, Emilien en 1901.

 

Dans notre article, nous aurons recours à plusieurs sources, en particulier pour l’Espagne à l’article de Daniel Grason, mais nous ne le suivrons pas aveuglément, notamment sur le passé combattant de la Première Guerre mondiale. Dans son article, nous ne reprenons pas le passage suivant : « Gaston Beldame passa cinquante-deux mois au front   pendant la Première Guerre mondiale. D’abord maréchal des logis, puis sous-chef mécanicien, il fut dégradé jusqu’au rang de simple soldat pour antimilitarisme »(1).

 

1 - https://maitron.fr/spip.php?article16123, notice Beldame Gaston par Daniel Grason.

 

Nous avons consulté la fiche matricule de recrutement militaire de Gaston Beldame.  Lorsqu’il est recensé sa famille réside à Montataire, canton de Creil, département de l’Oise. Inscrit sous le n° 14, il est classé dans la première partie de la liste en 1917, par le Conseil de révision. Incorporé à partir du 18 avril 1917 au 161e régiment d’infanterie, il arrive au corps le 1er avril 1917, passe au 106ème d’artillerie lourde le 7 mai 1917, puis au 118ème d’artillerie lourde, le 22 janvier 1918. Il est renvoyé dans ses foyers le 24 mai 1920, affecté dans les réserves au 102e régiment d’artillerie lourde.

 

Son service actif, entre le 18 avril 1917 et le 24 février 1920, est de 46 mois. Le grade de sergent n’est pas mentionné, aucune sanction n’est inscrite. En revanche sa qualification professionnelle de mécanicien est bien actée et c’est elle qui a été prise en compte pour son affectation dans un régiment d’artillerie lourde. Il reçoit une première affectation dans les réserves au 102ème régiment d’artillerie lourde. À partir du  12 août 1933, il dépend du centre de mobilisation de l’artillerie lourde. Il est classé le 15 avril 1935 dans  la  position  dite sans affectation. Enfin,  le  13 décembre 1938, il est affecté comme personnel de renforcement au titre des établissements Delaunay-Belleville, rue de l’Ermitage à Saint-Denis.

 

Il est probable que les déclarations antimilitaristes de Gaston Beldame datent de son engagement dans le parti communiste. Elles sont postérieures à sa mobilisation et n’ont eu aucune incidence sur sa carrière militaire, comme en témoigne sa fiche matricule de recrutement militaire (2). Le 24 février 1921 il épouse Marthe Jeangneau à Saint-Denis. Le couple s’installe ensuite à Tremblay-lès-Gonesse où il fait l’acquisition d’une parcelle dans le lotissement du Bois-Saint-Denis, au n° 44 boulevard de Bordeaux.

2 - Les fiches matricules de recrutement militaire mentionnent toutes les sanctions infligées à leur titulaire, y compris les condamnations pénales subies dans le civil, avant leur incorporation.

Le militant de la cause des Mal-lotis

Habitant dans les bois, dans un lotissement défectueux, Gaston Beldame va se trouver au cœur de la bataille des Mal-lotis. Le caractère spéculatif des opérations d’urbanisme est particulièrement criant dans son quartier. Les lotisseurs ont acquis les 231 hectares du domaine de la Villette-aux-Aulnes, au prix de 78 centimes le mètre carré, soit une somme de 1 816 000 F. Les 45 hectares situés sur Tremblay sont revendus, peu de temps après, au prix de 4 F le mètre carré, ce qui représente une somme totale de 1 816 000 F, soit le prix d’acquisition de la totalité du domaine (3).

Les lots sont ensuite vendus par le truchement d’une société d’épargne, par versements mensuels, avec un intérêt de 5%. En sept années, les lotisseurs, qui refusent pourtant le   moindre investissement pour aménager la zone, encaissent sur Tremblay 11 350 000 F et encore n’ont-ils pas avancé le prix d’acquisition du domaine, qu’ils ont payé par versements échelonnés (3)!

3 - Journal Officiel des débats parlementaires du 2 février 1928, intervention de M.  Albert Dalimier.

Les conditions de vie difficiles des lotissements et l’incompréhension dont fait preuve l’administration municipale génèrent un climat revendicatif qui prendra le nom de lutte des Mal-lotis, mouvement qui touchera toute la ceinture rouge de la région parisienne et dans lequel les lotissements de Tremblay-lès-Gonesse prendront toute leur place.

 

Témoin implacable des conditions de vie lamentable dans les lotissements, les cartes postales révèlent le manque d’infrastructures urbaines dans les trois quartiers de Tremblay, notamment celui du Bois-Saint-Denis. Aux lacunes de la voirie, se rajoute l’absence des fluides. Pas d’eau, pas d’électricité, pas d’égout.

 

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Au plan national, le ministre de l’intérieur, Albert Sarraut, a acquis la conviction que la situation des Mal-lotis fait courir au Pays de graves risques de troubles sociaux (4). Pour les conjurer, il s’attache à résoudre la question et propose le vote de la loi sur la résorption des lotissements défectueux.

4– « Des lotis qui sont dans une situation lamentable ». Journal officiel du 11 février 1928, - débats parlementaires, n° 14, séance du 10 février 1928, intervention du Ministre de l’Intérieur à la Chambre des Députés.

 

Au cours de cette période Gaston Beldame nouera des amitiés solides, notamment celle de Louis Dequet. Avec les habitants de leur quartier, ils exprimeront les revendications des lotis et auront la satisfaction d’obtenir, grâce à la mobilisation de toute la banlieue de Paris, le vote de la loi du 15 mars 1928 pour la résorption des lotissements défectueux (5).Créé en 1923 le lotissement du Bois-Saint-Denis est le plus ancien de Tremblay. C’est peut-être celui où les habitants ont fait preuve de la plus grande pugnacité dans la lutte des Mal-lotis. Dès le 12 septembre 1928, l’association syndicale autorisée créée en application de la loi du 15 mars 1928 est approuvée par le préfet de Seine-et-Oise. Gaston Beldame est élu syndic suppléant lors de l’assemblée générale du 21 août 1932. Lors de l’assemblée générale extraordinaire qui suit, il est élu syndic titulaire, Louis Dequet (6) est élu directeur syndic. Le 13 décembre 1936, Gaston Beldame est élu membre du bureau en qualité de secrétaire de l’association syndicale. Il le restera jusqu’à son départ en Espagne et sera remplacé, le 27 février 1938, par Edouard Winckel. 

5 - Cf. H. Revel « De l’âge rural à l’âge urbain, Tremblay-lès-Gonesse 1923-1935 » bulletin n° 8 de la SEHT, n° 8, année 1983, pages 7 à 42.

6 - Louis Dequet est un militant communiste qui porte ses préoccupations sociales dans les responsabilités qui lui sont confiées. Sous l’occupation allemande le militant garde intactes ses convictions et entre dans la Résistance. Arrêté en août 1943 à Paris, à la station de métro La Motte-Piquet, il est torturé et meurt à la       prison de la Santé.

 

Dès sa création, l’association syndicale s’attaque résolument à la réhabilitation du quartier, en entreprenant un programme de travaux conséquent qui va remédier aux principaux problèmes : voirie, adduction d’eau, électricité. La loi lui en donne le pouvoir, grâce aux subventions de l’État qui prend en charge la moitié des investissements nécessaires et ouvre, avec les caisses départementales, l’accès à des crédits à taux privilégié, pour financer la part des lotis. « J’ai tellement reconnu moi-même la carence des pouvoirs publics, avait déclaré Albert Sarraut, que j’ai demandé l’application d’une sorte de pénalité pour l’État et j’ai proposé d’élever sa participation jusqu’à 50% des dépenses à engager  (7)».

– « Des lotis qui sont dans une situation lamentable ». Journal officiel du 11 février 1928, - débats parlementaires,     n° 14, séance du 10 février 1928, intervention du Ministre de l’Intérieur à la Chambre des Députés.

7 - Journal officiel des débats parlementaires du 2 février 1928, intervention du ministre de l’Intérieur.

 

Gaston Beldame élu local

La réhabilitation des nouveaux quartiers sera portée au crédit de ceux qui ont conduit la lutte des Mal-lotis. Lors des élections municipales de 1935, ils prendront le pouvoir. Trois listes s’affrontent : celle de la municipalité sortante conduite par le maire Maurice Le Guillou, celle des socialistes conduite par Marius Malatrait, celle des communistes conduite par Gilbert Berger, conseiller municipal sortant, élu lors des élections partielles du 4 décembre 1932.

 

Lors des élections du 5 et du 12 mai 1935, les deux listes d’opposition arrivent en tête. Ayant obtenu le plus grand  nombre de suffrages au second tour, la liste communiste enlève la totalité des sièges qui reviennent, au terme de la loi électorale, à la liste placée en tête du scrutin. La liste du maire sortant se classe en dernière position.

 

 

Election municipale, scrutin du 12 mai 1935, Bulletin de vote de la liste communiste

Lors du deuxième tour de scrutin les deux listes communiste et socialiste qui ont mené la lutte pour la réhabilitation de leur quartier arrivent en tête. La liste du maire sortant, Maurice Le Guillou arrive en dernière position.

Au terme de la loi électorale (scrutin majoritaire à deux tours) la liste arrivée en tête au 2ème tour obtient la totalité des sièges. Gilbert Berger est élu maire de Tremblahy-lès-Gonesse.

 

Participation de Gaston Beldame à la guerre d’Espagne

Gaston Beldame a participé aux luttes locales, mais son militantisme ne connaît pas de frontières. Il va prendre part à la guerre d’Espagne et s’engager comme volontaire dans les Brigades internationales qui combattent aux côtés de  l’Espagne républicaine. Il y restera  du 9 novembre 1936 au 12 novembre 1938. D’abord sergent dans la batterie franco-belge, il passe au Train de combat de la XIème Brigade, d’abord comme motoriste, puis comme commissaire politique. Il devient ensuite responsable des Transports de la XIVème Brigade et selon Daniel Grason aurait été un temps chauffeur du général Gomez à l’état-major d’Albacete, puis affecté à la  direction du Service d’investigation militaire (SIM) du bataillon de fortification de la 45ème Division.

 

Après son élection au Conseil municipal, Gaston Beldame a assisté à huit séances, entre mai 1935 et octobre 1936. Pendant son séjour en Espagne, treize réunions du Conseil municipal se tiendront, de novembre 1936 à novembre 1938. Il sera porté absent, ou absent excusé, à chacune de ces séances. Après son retour, il participera à la réunion du 27 janvier 1939. En hommage à son engagement au service de la République espagnole, il sera désigné secrétaire de séance. Lorsque l’ordre du jour sera épuisé, le Conseil adoptera, hors séance, une motion de soutien à la République espagnole dont il est évidemment l’inspirateur. Elle dénonce l’intervention italo-allemande et propose cinq mesures de soutien : ouverture de la frontière avec l’Espagne, aide alimentaire, fourniture d’armements et munitions, accueil en France des enfants, femmes et vieillards victimes des bombardements, utilisation des locaux communaux disponibles pour l’hébergement des enfants espagnols. La motion s’achève par un appel pressant à la population locale pour la constitution d’un comité chargé d’organiser l’aide immédiate aux réfugiés.(7) L’engagement de Gaston Beldame au sein des brigades  internationales n’est pas un fait isolé dans la commune. Le plus connu des engagements dans ces brigades est celui d’un antifasciste italien, Antonio Lamanteo (8).

 

7 – Cf. Thierry Godin, bulletin n° 44, année 2020, Janvier 1939,    solidarité de la municipalité ouvrière avec la République espagnole, page 42.

8 – Cf. Hervé Revel, bulletin 42, année 2018 Mort en Espagne d’un antifasciste de la colonie italienne de Tremblay : Antonio  Lamateo, pages 12 à 15.

                               

Entrée de Gaston Beldame dans la Résistance

En 1939, après la dissolution du Conseil municipal de Tremblay-lès-Gonesse, Gaston Beldame s’installe à Paris dans le XVIIème arrondissement. Il travaille comme  plombier aux établissements Henri Piollet dans le Xème. Il sera signalé comme militant communiste dans plusieurs rapports de la police de Vichy. En 1943, Fernand Dive dit Gourget, commandant de la 11ème région Nord FTPF, dispose à Tremblay-lès-Gonesse d’un solide réseau de résistants (9). Gaston Beldame ne figure pas parmi eux. Il semble avoir coupé les liens avec son ancienne commune. Selon le dossier conservé au Service Historique de la  Défense (10), c’est dans le réseau OCM (orgaganisation civile et militaire) qu’il s’est engagé, le 20 mars 1943 (11).

 

Il est en charge de la récupération des parachutages  d’armes effectués dans l’Orne par les Anglais, au profit de l’OCM. Il assure cette mission au sein du maquis de l’Orne de D. Tinchebray.  Il est arrêté le 25 avril 1944, est d’abord emprisonné à Alençon, puis transféré au camp de Royallieu  à Compiègne (Oise) (12). Il est ensuite déporté dans le dernier train parti, le 18 août 1944, pour le camp  de Buchenwald. Le Courrier Picard décrit ainsi le départ de cet ultime transport : « La chaleur était étouffante en ce 17 août 1944 quand 1 250 prisonniers ont embarqué discrètement, à l’écart de la gare de Compiègne près du carrefour Bellicart et du passage à niveau de la route de Soissons, dans le dernier train de déportation à partir vers le camp d’extermination nazi de Buchenwald, une semaine seulement avant la libération de Paris » (13). Sur les 1 250 déportés de ce sinistre convoi, à peine 600 seront encore en vie, lorsque les Alliés libéreront le camp. Gaston Beldame ne sera pas de leur nombre. Le 14 décembre 1948, il sera promu à titre posthume au grade d’adjudant, ce qui ouvrira un droit à pension à sa veuve.

 

 

9 - Cf. Jean Blanchot Les combats de la Résistance contre les nazis au Vert-Galant, bulletin n° 26, année 2002, pages 36 à 40.

10 -  SHD Vincennes, cote GR 16 P 44059.

11 - Formé en 1940 par Jacques Arthuys, le réseau OCM  a connu de nombreux soubresauts. Décapité une  première fois le 22 décembre 1941 avec l’arrestation de son fondateur, il sera recréé par le      colonel Touny, ancien responsable du 2ème bureau de la IVème armée. Pierre Brossolette le mettra en contact avec plusieurs réseaux et, à partir de 1943, il connaîtra un afflux de nouveaux militants, dont beaucoup de socialistes, parmi lesquels Guy Mollet.

12 - Camp de transit ouvert par les nazis, en juin 1941. Au total, près de 50 000 déportés sont partis de ce lieu, vers les camps de la mort, entre mars 1942 et août 1944.

13 - Le Courrier Picard, édition du 18 août 2019, article relatant la commémoration du 75ème anniversaire du dernier convoi de déportés, parti de Compiègne.



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