Interné en Allemagne à 16 ans

INTERNÉ EN ALLEMAGNE À 16 ANS

Souvenirs de M. Roger MOREAU *

Entretien accordé à France et Hervé REVEL le 22 décembre 2000, transcription France REVEL

 

* Note du témoin : J’ai faut connaissance de M. REVEL. Président da la Société d’Études Historiques de Tremblay, qui étudiait  cette période. Témoin et victime de ces événements, j’ai bien voulu répondre à quelques unes de ses questions.

 

M. MOREAU, quel âge aviez-vous en 1940 ?

Je n'avais pas 16 ans, je suis natif du l8juillet 1924.

Où étiez-vous le 13 juin 1940 ?

Ma mère à ce moment-là était employée aux écritures, à la mairie de Villepinte. Elle était sous la responsabilité de Mme GODART, Secrétaire Générale. On devait partir, on attendait dans l'angoisse un ordre quelconque. On a vu toutes les troupes de la Somme qui descendaient avec armes et bagages. Il y avait les mules des régiments alpins. El puis on a décidé de partir. On est parti avec des vélos. Mon frère avait son petit chien sur le porte-bagages. Moi j'avais une espèce de sac marin, en travers du vélo. Ma mère aussi était à vélo et tout le monde pédalait.

On est arrivé au Raincy et ce n'était pas la peine d'aller plus loin parce que les Allemands étaient déjà là. On est arrivé jusqu'à la nouvelle église en béton armé. Alors on a fait demi-tour. On arrive à Aulnay, à côté du garage Ford maintenant qui était Citroën dans le temps. Des colonnes d'Allemands arrivaient sans arrêt. Des gens commençaient à faire des provisions. Ils étaient rentrés dans l’école Anatole France et puisaient dans les réserves de cantine.

On regagne Sevran par la route. On s'arrête chez une dame qui était de la famille GODART, la belle-mère d’une de ses filles qui a tenu longtemps la petite poste auxiliaire de Villepinte. Cahin-caha on arrive sur la route de Sevran à Villepinte. Là on est pris par le bombardement, on est resté allongé dans le fossé. Parce qu’il y avait quand même une poche de résistance dans le bois de la Poudrerie de Sevran.

 

C’était le 13 juin ?

C’était le 13 juin. C’était juste à la sortie de Sevran. Entre Sevran et Villepinte c'étaient des champs. Il y avait le lotissement du clos Montceleux, puis une transition nette entre Villepinte et Sevran. C'était la campagne, les champs. On s'est planqué là. M. LANG, concierge de la mairie a été blessé. C'était un ancien de 14. Il y avait le personnel de la Mairie, Mme GODART, ses enfants, une autre secrétaire qui s'appelait Mme COPI dont le beau-frère tenait une cordonnerie de l'autre coté du canal. M. LANG qui avait fait la guerre de 14 nous criait : restez couchés ! Ne bougez pas ! On est resté couché, ça sifflait, l’artillerie tirait. Un des fils GODART avait laissé tomber son vélo. Un obus était tombé dessus. Il était criblé.

C’était la poche de résistance du canal de l'Ourcq.

Les Allemands arrivaient, mais péniblement.

Finalement on a passe la nuit dans une boutique du Comptoir Français.

Le lendemain malin, on a regagné la Mairie de Villepinte. On avait abandonné la maison de ma mère qui habitait en face de l’ancien Commissariat de Police, dans la rue Pierre Curie. Elle m'a dit « écoute, il y a eu des bombardements, tu prends ton vélo, les clés, tu vas aller voir s’il n'y a rien de cassé ». Je suis arrivé au Commissariat de police. Là, il y avait un grand Allemand avec une mitraillette et un pistolet. Il a emmené bonhomme et vélo, ma mère ne m'a revu qu'un an et demi après.

Roger MOREAU, cliché du 12 décembre 2002. Archives de la SEHT

Etait-ce le 14 juin au matin ?

C’était le l4 juin, après déjeuner. Dans l'après-midi. Je ne savais pas que des otages avaient été fusillés le matin. Personne ne le savait autour de nous. Je me suis mis dans la gueule du loup, carrément. Sans ça, je serais resté au Vieux-Pays de Villepinte et j'aurais attendu dans la vieille mairie que les événements se tassent. Quand on est mené manu militari, on ne peut pas discuter. Je ne savais pas parler l’Allemand. Il n'y avait pas de discussion. J'étais un gamin, mais j‘avais un désavantage, j’étais grand. Finalement nous voila rassemblés, nous nous trouvons près de la compagnie des eaux. Ce pavillon de meulière existe toujours, sur Tremblay, juste avant le canal. Mais la configuration du lieu a changé. C'étaient des bois partout. Pour aller de la gare au lotissement des Cottages, on traversait les bois. Il y avait une grande avenue et c’était tout. C'était vide, il n’y avait aucune maison.

« Papiers, papiers !». Il y avait un Allemand qui parlait un peu le français. « À gauche, à gauche ! À droite ! ».

 

Combien étiez-vous ?

Combien élions-nous de détenus ? Vous savez, dans ces moments là on ne fait pas ses comptes. On compte sa peau, parce qu’on a une angoisse quand même.

On était une bonne vingtaine. Il y avait même un infirme. Il y avait un dénommé Victor, un Belge qui  était marchand de glaces. Il passait avec un triporteur dans le temps, dans le pays. Il vendait des glaces l'été. « Mes gosses, mes gosses ! » pleurait-il. Il avait cinq gosses ! On a été embarqué, mais ils ont déjà fait un tri. Ils nous ont emmenés bien encadrés. Ils étaient bien tous les trois mètres et nous voila partis en colonne.

 

Nous voilà arrivés dans un champ derrière le café ORDET, aux Cottages. Alors là, ils commencent à installer la mitrailleuse. Le servant engage une bande.

Alors je me suis dit : « ça y est, mon petit tu auras vécu seize ans ! Ils vont mettre la machine en route ».

Ils mettaient des sentinelles tout autour de nous. Il y avait une espèce de feldwebel, j’ai appris après à connaître les galons. Il s’amène et nous dit : « S’il y en a un qui s'en va, on en fusille huit ! » Il a dit ça, c’était au mois de juin. L’herbe était haute. On était dans la rosée le matin. On n’a pas dormi de la nuit.

 

Je regardais si les sentinelles étaient toujours derrière nous. Je me suis dit si les sentinelles s’en vont, ils vont mettre la machine en route, on va y avoir droit. Il y avait un militaire qui venait tout le temps. Il nous faisait voir sa vareuse, percée. Puis il nous disait : « francs-tireurs, francs-tireurs ». Je me suis dit lui, il va nous faire la peau Ensuite on a été à l'entrée du vieux Tremblay. On s’est trouvé dans une ferme, qui existe encore d’ailleurs.

 

Etait-ce ferme POPO ?

Sans doute. Elle était occupée par les Allemands. Ils nous ont fouillés. Des fouilles qui ne ressemblaient à rien. Ils nous confisquaient de petits canifs de poche. Moi, j’avais une paire de lunettes que j’avais trouvées. Les motards de l'armée avaient ce genre de lunettes. Une estafette avait laissé tomber ça, bêtement je les avais ramassées. Ils m'ont enlevé mes lunettes. On est resté là.

 

Ils nous ont amenés à pied, après, dans une ferme a Vémars. Là on a retrouvé des soldats qui avaient été pris. La ferme était entourée de murs et on était encadré. On ne pouvait pas s’enfuir. Il n’y avait rien à faire. C’est là que j’ai vu M. SAVAR qui avait été blessé. Il travaillait à la Compagnie des Eaux qui dépendait de Paris. On voyait qu’il était à bout de forces. Sa femme avait été fusillée par les Allemands.

C’était Mme Juliette SAVAR. Ce Monsieur est arrivé complètement exténué. Il nous avait expliqué l’affaire en cours de route. Les Allemands étaient arrivés alors qu’elle était en train de soigner des soldats français blessés et ils l’avaient tuée sur place. Lui en était encore tout retourné. C’est à ce moment là qu’il s’est évanoui. Les Allemands se sont approchés de lui. Ils ont demandé qu’est-ce qu’il a ? Il a baissé son pantalon. Il avait les jambes criblées d'éclats. Ils ne l’ont pas laissé là. Ils l'ont emporté et je ne sais pas ce qu’il est devenu.

 

Il a été hospitalisé et amputé d’une jambe

Peut-être. Il était en triste état. Alors là, quand on a l5 ans et demi, on rentre dans le vif du sujet. Ça vous marque profondément.

 

On a passe la nuit là. Les soldats français prisonniers nous donnaient des bricoles. On était tellement noué qu’on n’avait pas faim. On a bu de l’eau.

 

Le lendemain matin, tout le monde debout et on s'en va à Drancy, toujours à pied. Le fameux camp de Drancy ! Ça faisait une bonne trentaine de kilomètres. On est passé devant Le Bourget, complètement bombardé. L’aéroport était complètement pulvérisé. Puis on arrive à Drancy. La grosse impression tout de suite. Qui nous gardait a l'entrée ? Des gardes mobiles ! Ca m’a fait un choc. J'ai dit ce n’est pas possible que ce soient des Français qui nous gardent ! Ils vont nous laisser partir ! Ils ne vont pas nous retenir ! À Drancy on n’était pas dans les gratte-ciel, mais dans les bâtiments autour. C’étaient des bâtiments bruts de béton. Ce n’était pas fini. Il y avait des barbelés tout autour. Là on est resté une journée ou une journée et demie.

 

Le lendemain, ils nous embarquent, toujours a pied : Drancy - Persan-Beaumont. Cela a été la plus longue étape qu‘on ait faite : 45 kilomètres dans la journée ! Les camps étaient improvisés. On pouvait être dans un stade, on pouvait être n’importe où. On arrive dans une école. Ils nous ont poussés dans les classes. Là où on arrivait on tombait. On dormait, si l'on pouvait dormir. On ne pouvait pas aller plus loin. Quand vous avez 45 kilomètres dans les jambes ! Et puis, au mois de juin 40, il faisait chaud. On n’avait pas d'eau en route. On avait croisé des Allemands qui arrivaient par camions entiers sur Paris. C’était pour eux l’euphorie. Ils soulevaient un tourbillon de poussière. Pas question de s'en aller, de se sauver. Il y avait des sentinelles qui marchaient avec nous et se relayaient sans arrêt.

 

Nous étions donc dans une école de filles. On a dormi accoudés sur les tables. Le menu ?  Une cuillère de macaronis par personne. Ils nous donnaient du pain généreusement. On le casse, il était tout moisi. On ne pouvait pas le manger.

LE CAMP DE DRANCY cliché SEHT, d'après S. Klarsfeld, "Les juifs en France".

 

De Beaumont on est allé à Clermont dans l’Oise, dans la prison de femmes. C'était obscur. On arrive, on butte dans des placards. On était dans la pharmacie. On se disait : qu’est-ce que ca pue l’éther ! On commence à fouiller dans les placards, on cherchait de la nourriture. On tombe sur du sirop de tolu. Il était utilisé pour des mélanges. À celle époque-là. La pharmacie c'était surtout des préparations. On buvait du sirop de tolu à pleins quarts, du sirop iodotanique. Je me disais si ça se trouve, on va être malades ! On n'avait pas à boire. Il y avait du pain azyme pour faire des cachets. Il y en avait de pleines boites, on dévorait tout ça. On était dans l'obscurité. C'était sur le soir. Le lendemain tout le monde debout. Rauss,  rauss. On repartait.

Il y avait des quantités d’ampoules d'éther écrasées. On ne s'est pas étonné d’avoir bien dormi !

 

Nous sommes partis pour Breteuil. On crevait de faim. Au bord de la route, il y avait un champ de petits pois. Toul le monde est allé en ramasser des brassées, mais il ne fallait pas que ça dure trop longtemps parce qu'ils commençaient à nous ajuster. Il fallait rester dans les rangs. On arrive à Breteuil. C’était un château. On était dans le parc, bouclé par des murs évidemment. Des sentinelles partout, des mitrailleuses en batterie. Qu'est-ce que vous vouliez qu'on fasse ! Il n'était pas question de nous sauver. Quand on avait été pris on se disait, ils vont s'apercevoir qu'on est civil. Ils verront qu'on ne peut pas être la. Qu'on ne peut pas nous garder. On pariait encore sur leur bonne foi.

Vous souvenez-vous des noms  de vos compagnons ?

Il y avait le pauvre père Rota qui était avec nous. Il ne pouvait plus marcher, le pauvre vieux. Il avait enveloppé ses pieds dans des sacs de jute. On était une bonne dizaine.

Il y avait, en commençant par les aînés Santo ROTA, un Italien, Maurice HENNEBERT, un vieux de 14 qui avait gardé des prisonniers allemands et se retrouvait prisonnier. Il y avait Pierre MARTINES, René LE PAULMIER, François PROVINZI et DEL MEDICO tous deux d'origine italienne. Henri MARTIN, alias MOITEZ, mais son vrai nom c’était MARTIN. Il y avait Georges BURGER, moi-même, Roger MOREAU. Il y avait Léon NADELMAN. Il avait 17 ans. Il y avait Roland MULLER.

 

On passait les nuits tant bien que mal, dans l'herbe. Pour se protéger de la rosée on mettait notre veste sur la tête.

Après Breteuil, nous sommes passés à Amiens. Là on était dans une caserne où j’ai retrouvé un copain qui demeurait aux Collages. C’était la famille GAUTHIER.

Il s'est débrouillé, il nous a amené de la nourriture, des savons.

Et puis le lendemain ou le surlendemain on est parti. On faisait une étape, on s'arrêtait une journée et on repartait souvent le lendemain.

 

L’étape suivante a été Amiens-Doullens. À Doullens on était dans la citadelle. C'était un fort avec de grandes murailles. Comment s'évader ?  Et puis on n'avait pas la force, il faut le dire. Quand vous avez fait 27 ou 28 kilomètres dans la journée, le ventre vide, vous n'avez pas la force, et puis adolescent, on n'avait pas l'aplomb nécessaire. Bien nous en à pris parce qu'on était suivi à la trace.

 

À Doullens on a subsisté dans une espèce de grenier. Il devait y avoir un régiment de cavalerie. On a dormi dans le foin. On a réussi à avoir des boites de conserve.

Beaumont, Clermont, Breteuil, Amiens. Doullens, et après on est arrivé à Saint-Pol. On était déjà dans le département du Nord. À Saint-Pol on arrive dans un grand stade. On allait voir les interprètes. Dites aux Allemands que nous on ne doit pas être là ! On est civil. Ils nous répondaient :

- Ne vous en faites pas. Ici c'est un camp de transition. Il faut aller au camp suivant.

Nous sommes entrés dans le jeu. On se disait on va aller au camp suivant.

 

Après Saint-Pol on est arrivé à Béthune. Entre temps Henri Martin s'était évadé. Il avait réussi à se cacher, je ne sais pas si c’est dans un fossé ou autre chose, et il était parti. Nous voilà à Béthune, dans le stade. On y est resté une quinzaine de jours. Je me rappelle que le l4juillet on était à Béthune. Je me suis dit : c’est la fête nationale ! C'est là que François PROVINZI a été blessé par un Allemand qui était ivre. Notre ami était dans les gradins du stade. L’Allemand, fortement éméché est arrivé avec un interprète marocain. On commençait à avoir des Nord-

Africains avec nous, des engagés volontaires marocains, algériens. Je ne sais pas ce qui s'est passé, l'Allemand a sorti son révolver, tiré dans le tas. François PROVINZI a été blessé à la jambe. Il a été hospitalisé. Son copain qui était avec lui. René LPAULMIER, avait un pneumothorax. À l'époque, il fallait dans ce cas des insufflations. Il a été pris de malaise, pareil, le voila parti. Cela nous faisait deux de moins à l'effectif !

 

On arrive en Belgique, à Tournay, dans une caserne de chasseurs à pied, avec des murs voutés, des casemates. Alors là j'ai pleuré. Je me suis dit, ils vont nous embarquer. On ne reviendra jamais. J’ai eu un coup de blues, comme disent les jeunes maintenant. On avait de vieilles paillasses pourries. Nous étions tous prostrés, déprimés. On n‘avait pas de réaction. Le père Rota pleurait. C’étaient des moments difficiles.

 

Nous voilà ensuite embarqués, en camion encore. On arrive presque à la frontière hollandaise. C’était à Lokeren, en zone flamande. J’ai retrouvé le nom sur la carte. Je n'étais pas sûr de l'orthographe. L'accueil n’était pas tellement sympa. Des Flamands venaient nous vendre du chocolat. Ceux qui avaient trois sous sur eux en achetaient. On était dans une usine de tissage. Il y avait des métiers à tisser, de grands bacs, peut-être pour mettre le lin. J'ai vu qu'on était près de la mer parce qu’il y avait une rivière et qu‘elle subissait l'influence de la marée.

On est resté quatre ou cinq jours. On nous vendait du pain d'épice, du chocolat. Je n’avais pas un sou. Mais enfin on était au sec. On avait de l'eau à boire, un peu à manger. On arrivait à tenir le coup.

 

 

À Béthune on attendait, on attendait. On couchait dans un stand de tir couvert. Ils ne se cassaient pas la tête. Ils mettaient de la paille et on couchait là dedans.

C’est là que je puis dire qu’on était repéré. On nous embarque en camion. Avant de partir je demande à l’interprète :

- Mais où on va ? Nous on n’est pas des soldats !

D'un seul coup un adjudant s'approche :

- Venez avec les soldats, francs-tireurs ! Vous avez mis le nez avec les soldats !

On était catalogué comme franc-tireur. Notre C.V suivait de camp en camp et on était catalogué comme franc-tireur. Vous savez, ils n’ont jamais encaissé d'avoir eu 9 morts, les Allemands, dans le bois. En représailles, ils ont pris des otages, ils ont fusillé des gens.

Alors nous voilà partis en camion. On traverse Lille. Il y avait des prisonniers militaires. Ils commençaient à évacuer les camps vers l'Allemagne. On a traversé Lille à 80 à l'heure. Il n'y avait pas d’embarras de circulation dans ce temps-là. On ne pouvait pas sauter du camion. C'étaient des camions bâchés, avec un soldat en arme en bout, de chaque côté.

 

Brusquement on nous a fait sortir de là. On nous a embarqués dans de petits trains, sur des wagons à plateau. On voyait de vieilles dames avec de grandes coiffes. Je me suis dit : on est en Hollande, il n’y a pas de problème. Ce qui m'a fait une drôle d'impression avec ce petit train, c'est qu’on traversait des villages, jolis comme tout. C'est joli, la Hollande. Tout fleuri, des maisons vernies. Nous on pensait à autre chose. Tout d’un coup on était au pied d'une butte et je voyais en haut de petits drapeaux qui dansaient. On était en bas d'une digue. J’ai dit aux copains, comme j'avais un bon instituteur qui m’avait appris ce que c'était que le Zuiderzee :

- Vous ne savez pas où on est ?’ On est au bord du Rhin.

- Penses-tu !

 

En effet, ils nous ont fait monter des marches et là des péniches nous attendaient. Ils nous ont embarqués, mais avec un peu de nourriture quand même. Ils nous ont donné un petit peu de pain et des patates cuites à l'eau. On n'était pas tout seuls. Il y avait des soldats français, deux péniches pleines. Il y avait des gars qui sortaient des hôpitaux avec des tas de difficultés. Certains avaient des béquilles. Ils les mettaient à fond de cale, d'autres restaient sur le pont. J’étais avec mon copain Burger. On avait trouvé des couvertures, je crois à Amiens dans la caserne. Je ne vous parle pas de nos affaires. Je portais un costume de flanelle. Il était beau ! Je lui ai dit :

- « Restons sur le pont. Si la péniche coule, on pourra s’échapper. »

 

On a eu une veine inouïe : un orage la nuit, des tirs de DCA ! On était rincé sous la couverture ! Le voyage a duré trois jours et trois nuits. Le Rhin est très large, à certains endroits on ne voit pas l’autre rive. Le soir pour être tranquilles, ils nous mettaient au milieu du fleuve, une mitrailleuse à chaque bout avec des projecteurs.

 

Sur la péniche ils avaient aménagé des latrines rudimentaires. La dysenterie commençait. Chacun s’exposait sans pudeur. On buvait énormément d'eau. Tout ce qu’on nous donnait était un peu frelaté : du pain moisi, une espèce de pain de farine de haricot dont le milieu était tout vert, tout pourri. En cours de route, la Croix Rouge hollandaise nous avait abordés avec un bateau et nous avait donné des casse-croutes.

 

On a remonté le Rhin, on est arrivé jusqu’à Wesel, en Allemagne. Là on nous a embarqués dans des wagons à bestiaux, an milieu de la journée. Cinquante-cinq par wagon. La norme de quarante hommes huit chevaux, était dépassée. Il y avait de grands blessés, des gars qui avaient une jambe allongée qu'ils ne pouvaient plus bouger, serrés comme des harengs là-dedans. De temps en temps, ils nous arrêtaient pour nous permettre d’uriner, c'était tout. On arrive à destination, sans savoir ou nous étions. On traverse la ville. Des enfants nous crachaient dessus.

Enfin on était en stalag à Hemer, en Westphalie. Après ils nous ont pris un par un. C’est là qu’ils m’ont donné ma plaque d'immatriculation. Je l'ai gardée.

Elle portait « Stalag VI A, matricule 39018.»

- Comment t’appelles-tu ?

- MOREAU Roger.

- Religion ?

- Catholique.

Mon copain NADELMAN était derrière nous. Je lui dis :

- Léon, ne dis pas que tu es juif.

- Non, non !

NADELMAN, cela veut dire l’homme à l’aiguille. Il était tailleur. Il est mort il y a cinq ans, au mois de juin justement, de sinistre mémoire. Il était retiré au Muy.

Devenu veuf, il s'était remarié. Je suis allé à son enterrement là-bas. Je l’ai pleuré, parce que c‘était un bon copain. Il avait l7 ans en I940.

 

Finalement on arrive dans ce camp. Là l'un des arrivants a envie d’uriner, va le long des barbelés. La sentinelle le met en joue, le tue devant nous. Tout cela parce que c’était interdit d’approcher les barbelés à moins de 2 mètres. Il ne le savait pas le gars ! C’était de nuit. On venait d'arriver.

 

PLAQUE D’IMMATRICULATION AU CAMP de HEMER de M. MOREAU, archives du témoin.

 

C’était l’un d’entre vous ?

Non, c’était un militaire. On était mélangé avec eux. On n'était pas considéré comme des civils. Là a commencé la vie au stalag. Il y a eu deux périodes. Un séjour dans de grandes tentes de 100 places environ. Là nous retrouvons des Nord-Africains. On ne nous impose aucune corvée. Ensuite on nous fait descendre dans une caserne en construction, située au has de la colline. Les bâtiments sont imposants. Ils sont dépourvus de portes, comportent deux étages, et des fenêtres ou s’engouffre le froid.

 

À quoi servait le matricule ?

Au début ils nous laissaient à peu près tranquilles. Mais après, tous les matins et tous les soirs, il fallait porter 8 cailloux. On allait sur une colline. On était en Westphalie, c’était un peu comme les Vosges. Il y avait beaucoup de rocaille. On creusait un peu la terre et c'était du rocher. À flanc de montagne, ils avaient creusé pour faire ce stalag. À l'origine ce devait être pour faire une caserne allemande. Ils nous amenaient sur le haut de la colline, prendre un caillou. Il fallait le redescendre dans la cour pour paver. Le père Rota était encore là. C’est lui qui pavait la cour. Ils ne nous laissaient jamais sans rien faire. Il fallait qu’on fasse quelque chose tous les jours. Le matin on avait nos huit cailloux, l’après-midi on avait nos huit cailloux. Il fallait faire huit tours. Il ne fallait pas prendre un petit caillou, parce que lorsque l'on arrivait en bas le contrôle disait :

- Tu feras un tour de plus.

Là-haut, il y en avait qui cassaient les gros blocs à la masse.

Arrivé en bas, ils avaient nos matricules et portaient une croix. Si l’on n’avait pas porté nos huit cailloux à midi on ne mangeait pas, voila !

Le matin réveil à 6 heures avec du jus d'orge au menu. Il fallait être dans la cour au rassemblement, qu’il pleuve ou qu’il neige. Certaines fois on ne touchait le repas qu’à 2 heures de l’après-midi. On était rassemblé à midi, dans la cour du stalag où l’on attendait avec nos gamelles.

 

Je pourrais raconter des tas d'anecdotes sur ce qui se passait dans le camp. Vexations, brimades et violences étaient journalières. Certains gardiens avaient de fâcheuses renommées. Il y avait des poux, des puces, des séances de rassemblement qui duraient des heures et des heures, où l’on était debout, dans le milieu de la cour. À la sortie du stalag on déposait nos affaires dans la chambre à gaz, de sinistre mémoire.

 

Cela ne m’a pas étonné les chambres à gaz, les déportations. J'ai vu de quoi ils étaient capables. On était déshabillés, on mettait nos affaires dans des chariots avec des crochets, on rentrait ça dans des chambres à gaz, avec notre couverture. Après on ressortait. Pendant le temps de la désinfection, on passait à la douche. Ils ne nous donnaient pas de serviette. On était dans une grande salle. Tous nus là-dedans. Pas de savon, mais des visites au plus profond de nous-mêmes, pour voir si on n'avait pas de parasites.

 

Après on allait récupérer nos affaires qui avaient été désinfectées. Pour les éventer, il fallait courir en rond, pendant un quart d'heure. Il y avait un homme en blouse blanche qui se mettait au milieu. Ceux qui s’arrêtaient de courir prenaient des coups. J'avais oublié ma couverture. Je retourne en vitesse. Il m’a donné un coup de manche de pioche. Je croyais qu’il m'avait cassé l'épaule. Pour une peccadille comme cela. Les copains m'ont aidé à finir de m‘habiller. J'en étais incapable.

 

J’avais touché une capote, de la cavalerie polonaise et des chaussures, une de taille 42 et l'autre de 44. Comme je chaussais du 44, j'étais à l'aise ! Et je ne pouvais pas changer la gauche pour la droite. ..

Il fallait se tenir en rang. Des fois il pleuvait, on attendait que le sergent passe avec les officiers allemands pour compter, pour voir s’il n'y en avait pas un qui s’était évadé. C'est comme cela que l'on passait les journées. Et ça c'était en octobre - novembre. On était arrive au stalag fin juillet. Il n’était pas question d’avoir de la lumière le soir. Pour les latrines, il fallait aller à l'autre bout du camp. S’il fallait y aller en pleine nuit, il y avait ces fameux rochers qu'ils mettaient dans la cour. Je me suis cogné sur un rocher. Je me suis cassé un orteil.

 

Le stalag en allemand cela voulait dire stan lager, « camp de triage.» je l’ai appris par la suite. En abréviation, ils disaient stalag. À l‘époque des Yougoslaves étaient arrivées dans le stalag, des femmes déportées. Cela faisait drôle parce qu'elles étaient en costume régional. La journée au stalag c’était cela, avec toutes les contraintes, les corvées où il fallait porter des armoires lourdes comme le (liable, ou accomplir d'autres tâches pénibles.

On avait des gardiens tries sur le volet. Ils nous disaient :

-Allons enfants de la patrie le jour de gloire est arrivé ! Messieurs les Français, vous avez voulu la guerre, vous porterez des cailloux jusqu’à la fin de la guerre.

Il n’y avait, parait-il, pas de nazis, tout de suite après la guerre. J'en ai connus... Ils nous tapaient dessus quand on ne marchait pas assez vite. On était dans un stalag qui était un des plus durs d'Allemagne. Les gars qui venaient d'ailleurs nous disaient :

  • Qu’est-ce que c’est sévère, ici !

Dans le stalag, il y avait une prison. Celui qui ne se conformait pas, pour une raison ou pour une autre, était puni. La soupe tous les trois jours et la pelote.

La pelote c'était courir en rond autour d’un Allemand qui était avec un gros bâton. Il disait d'un seul coup «  Hin legen ! Auf stehen ! », Ça voulait dire « couché ! debout ! » Si tu ne comprenais pas, il  te le faisait comprendre. Si tu étais couché, il avait vite fait de te relever, Auf stehen  ça voulait dire debout. On a eu des gars qui volaient ou se battaient. Quand ils avaient fait trois jours de mitard, ils avaient compris.

 

Combien de temps êtes-vous resté au stalag ?

Jusqu'en décembre, ensuite, on est arrivé à la Kommandantur. Il y avait un sturmführer, un capitaine,  j’ai su ça après parce que les galons, on commençait à les connaître. Il y avait un adjudant. Il me dit :

- Qu'est-ce que tu fais là ?

- Je ne sais pas, j’ai été ramassé chez nous, je n’ai rien fait.

- Où est-ce que tu es né ?

- Je suis' né à Saint-Ouen.

- Tu ex un vrai Parigot, toi. Qu’est-ce qu’on va faire de toi ?" Votre histoire n'est pas nette. Tu vas aller travailler. On ne vu pas vous lâcher comme cela. Vous serez considérés comme des volontaires.

À ce moment là il y avait des travailleurs volontaires. L'appât du gain ou d’autres raisons.

 

Interrogés un par un et notre histoire concordait. On avait tous dit la même chose, sans se donner le mot. Mais il y avait avec nous des gars qui venaient d’ailleurs. Il y avait un facteur. Il devait être en uniforme, on l'avait ramassé. Un autre était à moitié saoul le jour où ils l'avaient trouvé. Ils l'ont pris aussi. Un autre était dans un hôpital, un gars du Nord, alors qu'ils raflaient les militaires valides dans les hôpitaux, et comme il était également valide, il avait été embarqué. Au stalag on était une bonne vingtaine. Ils appelaient ça la compagnie des civils. Il y avait un Italien avec nous. Del Medico. Il a été amené avec nous, mais libéré en Allemagne. M. HenneberT aussi a été libéré comme ancien, par la convention de Genève.

 

CARTE DU COMITE INTERNATIONAL DE LA CROIX ROUGE adressée à la famille du prisonnier civil MOREAU en novembre 1940. (Archives du témoin).

 

Le stalag était à Hémer. On a été ensuite dirigé vers une autre ville, Iserlohn où il y avait l’Office du travail, en Allemand Arbeitsamt. Là c’était le marché aux bestiaux. Des patrons arrivaient, disaient moi j’en prends un, j'en prends deux, j'en prends trois. Ils choisissaient les hommes qu’ils voulaient embaucher. Moi je travaillais dans une usine de transformation de métal. En allemand, ils appelaient ça metal-warenfabrik.

 

À Iserlohn il y avait beaucoup de petites entreprises. Il y avait des nadelfabrik, des fabriques d'aiguilles, des drathfabrik, c'étaient des usines de fil de fer. Moi, j’étais dans une usine où ils fabriquaient des rotules de lampe, avec des clés, comme dans le temps. Je suis tombé avec Roland MULLER. Georges BURGER est tombé à Stephanopel, dans une usine de fabrication de fil-de-fer. Mon Léon avait dit qu’il était tailleur, ça a intéressé sa patronne et il est tombé dans la maison du bon Dieu.

 

Cette femme qui était veuve avait une boutique de tailleur. C’était une dame profondément antinazie, d’une bonté extrême. De ce fait, il a travaillé comme nous. Avec ma chance habituelle, j’étais tombé chez un gars qui nous faisait travailler 11 heures par jour, tous les jours de la semaine. J’étais à Iserlo. J’y suis resté un an. On était logé à l'hôtel, dans une petite pièce de 6 m2, à trois, avec Roland MULLER et un ouvrier polonais. Le midi on avait la gamelle, on subsistait. On touchait des tickets, parce qu’on était considéré comme des travailleurs volontaires. Mais comme j'avais moins de 18 ans, j’avais un petit salaire. Ils nous faisaient payer notre chambre et notre nourriture. Un jeune qui va travailler avec la moitié du SMIC, il n’a pas grand chose après avoir payé sa nourriture et son logement. C’est ce qui se passait pour moi. Finalement on subsistait.

 

C’était le fils du patron qui faisait les courses. Souvent, il n’avait soi-disant pas eu le temps. On se couchait sans manger. Le matin on nous montait le café. Une fois, il nous a fait travailler à faire du béton pendant trois jours, sans nous donner a manger le soir. J’ai explosé. Je suis allé voir son père :

-Vous savez, M. FURST, on a travaillé pendant trois jours, le soir on n'avait rien à manger: Moi je vais aller à l'Office du travail, je vais aller me plaindre.

- Comment ça se fait ?

Il a sermonné son fils. Celui-ci était un alcoolique fini. Il était réformé. Là M. FURST nous a donné nos cartes d'alimentation. Mais on n’avait pas droit à certains produits : café, beurre.

Je disposais d'une somme d’argent et je pouvais aller chercher mon repas du soir. Des fois, on était à court de tickets. J'allais à l’épicerie et je leur disais : Donnez-moi un pain.

- Comment, vous n'avez plus de tickets ? 

Je faisais l'imbécile. Des fois ils en avaient tellement assez qu'ils finissaient par nous donner un pain.

Je partais avec ça, tout content.

J’avais retrouvé l'adresse de mon copain NADELMAN, dont la patronne habillait toutes les notabilités du pays, entre autres le directeur de la maison du travail qui s’occupait du service des étrangers. Elle lui a dit ce n’est pas normal que ce garçon travaille chez FURST le dimanche. Alors, on a déjà commencé par ne plus travailler le samedi après-midi et le dimanche. « Le dimanche, le catholique va à la messe » ai-je dit. Ce n'était pas vrai, mais cela ne faisait rien. Déjà les choses étaient mises au point avec mon patron.

 

J’ai retrouvé Léon et on a fait valoir auprès de l'Office du travail qu'au bout de six mois les volontaires avaient droit à une permission. Mon copain Muller me dit :

- Roger, mon grand-père est mal, il vaudrait mieux que ce soit moi qui parte, et puis je reviendrai.

Le patron a dit je veux bien qu’il pane, mais il faut revenir.

Le Roland Muller n’étant pas revenu, je suis resté.

Je n’ai pas trouvé ça très bien.

Au bout d'un an. Léon m’a dit tu devrais essayer de t'en aller. Mon patron faisait la sourde oreille.

Je suis allé à la Mairie du pays. Il y avait un portrait géant d'Hitler.

J‘ai dit :

- Je suis chez M. FURST el j'ai fini mon année. Vous nous considérez comme des volontaires. J’ai expliqué ça dans mon petit jargon. Je disais tout ça au présent, parce que je ne connaissais pas les conjugaisons.

Mon interlocuteur m'a répondu :

- Ah ! vous parlez bien l'allemand maintenant !

- Klein bischen. Un petit peu. Je veux repartir en France, j'ai fini mon année de travail.

- On va vous faire votre feuille de retour. Mais il vous faut des photos.

Je suis allé voir mon copain. J’ai demandé à sa patronne :

- Madame SCHÙLTE, vous ne savez pas où c’est ?

- C’est dans le haut du village, tu verras.

 

J’aurais remué ciel et terre. Finalement ils me délivrent ma feuille de retour. J'ai dit bon, je boucle ma valise. J’ai dit au revoir à la compagnie. J'avais économisé un peu d'argent pour payer mon billet de retour. Je vais à la gare d’Iserlohn pour prendre mon billet pour Paris. Bien m'en a pris. Les convois étaient bloqués pour les permissionnaires allemands parce qu'on arrivait à Noël.

Mon Léon me dit : on s'en va tous les deux.

Nous voilà partis. Nous disons au revoir à Frau Schùlte. « Je suis contente parce que tu vas revoir ta mère.» me dit-elle. Elle pleure toutes les larmes de son corps.

Nous voilà partis. Le train est bondé de soldats. On passe à la fouille. J'avais une valise de carton. Le train ne va que jusqu’à Charleroi. Je dis à Léon :

Allons jusqu’à Charleroi.  Ne t'inquiète pas, on sera toujours en Belgique !

En Belgique on a trouvé un petit tortillard qui traversait toute la Belgique. On a mis la journée entière. Arrivés à Charleroi on a vu un train pour Paris. On l’a pris. Arrivés à Saint-Quentin, en zone rouge, les Allemands sont montés, nous ont demandé les papiers. J’avais ma feuille de retour, mon rukershein. Il y avait des gens qui traficotaient entre la Belgique et la France. Il y avait un gosse à qui sa mère avait bourré le col de cigarettes, pour les échanger contre de la nourriture. Elle avait mis une tablette de chocolat dans la valise de mon copain. On arrive gare du Nord, il n’y avait plus de train pour Vert-Galant. Ils s'arrêtaient à Aulnay-sous-Bois.

J'ai dit à mon copain :

- Léon, je ne reste pas à la gare du Nord. Je m'en vais jusqu’à Aulnay. On a fait 250 kilomètres à pied, en juin 40, on fera bien dix kilomètres maintenant.

Je suis arrivé en pleine nuit, avec la peur de me faire prendre par la patrouille. Il était plus de minuit. J’ai frappé à la porte. Ça a été l'effusion.

Léon est reparti. Juif, il avait eu écho des rafles. Il m'a dit :

- Je repars là-bas.

Sa patronne savait qu’il était juif. Un beau jour, Léon a eu la scarlatine. Le médecin voulait l'hospitaliser. Elle avait une grande maison, elle a refusé.

- Non, non, il ne faut pas l'hospitaliser. Je vais l’isoler chez moi, dans une chambre.

Elle s’est dit si jamais il est pris, en lui faisant une piqûre ou autre chose, ils vont voir qu’il a été circoncis. Elle savait qu’on arrêtait les juifs. Lui est resté jusqu'à la fin de la guerre. Elle a tout fait pour lui. Elle lui a fait donner des cours de coupe, pour qu'il se perfectionne dans son travail. Il travaillait chez le couturier Lanvin, et il aimait ça. Elle s'est même débrouillée pour lui faire avoir des laissez-passer pour aller voir son frère qui était prisonnier, à l’autre bout de l'Allemagne. Léon faisait tourner la boutique.

 

Quelquefois, j'allais le voir le soir, lorsque j'étais encore là-bas. Quand on ne m'avait pas donné à manger.

- Dis donc Léon, il ne m'a encore pas donné à manger !

- Ne t’inquiète pas. Assieds-toi là.

Ils étaient parfois en train de manger. Je pouvais arriver n'importe quand. Elle acceptait. Elle vivait avec un de ses neveux, qui était orphelin. Léon disait :

- Ah ! Dites donc, Roger n'a jamais goûté ça. Vous ne voulez pas lui faire goûter ?

- Mais si, mets-lui une assiette.

Il me mettait une assiette. Elle partait à la cuisine et il me resservait.

- Mange ! Mange !

Tout cela ne s’oublie pas.

BURGER était à Stephanopel, à une dizaine de kilomètres. Il y avait des tramways. On se déplaçait beaucoup par tramway, les strassenbahn.

 

Cette dame, cette frau SCHÙLTE qui était tellement gentille, il la considérait pour ainsi dire comme sa mère.

Il y retournait après de temps à autre. Moi-même j'ai voulu retourner en Allemagne, pour faire voir à ma femme où j'étais. Il m’a donné l'itinéraire. Il lui a téléphoné, parce qu'il parlait couramment l'Allemand, au bout de cinq ans. Elle m'a reçu avec ma femme et ma fille Nicole. Je leur ai montré ou je travaillais, où se trouvait le stalag. C'étaient des Canadiens qui occupaient le coin. Un beau jour quand Léon est tombé veuf, il est parti au Muy, à côté de Sainte-Maxime. Il m’a invité à aller là-bas en vacances. J'y suis allé un mois. Une autre année il a fait venir Mme SCHÙLTE. Je l'ai retrouvée là. Je l’ai bénie cette femme. C'est bien elle qui a insisté pour que je reparte. Bien m'en a pris, parce qu'après il y a eu le STO.

 

Dans les mois qui ont suivi, à partir de mars-avril il y a eu le STO. Huit jours après mon retour, j'étais au travail. Georges BURGER qui était dans le métier avec moi, travaillait dans une usine d’optique aéronautique de Courbevoie. Il m'a fait embaucher là. J’étais novice dans le boulot. Je ne connaissais pas grand chose. J'avais travaillé 7 à 8 mois comme apprenti, je suis rentré comme jeune ouvrier, c'était en 42, le 19 janvier 42. J'y suis resté six ans. J'étais là à la Libération.

Mon copain Léon est resté jusqu’à la fin de la guerre en Allemagne. Puis il est revenu. Ses parents habitaient la Huitième ou la Dixième avenue, aux Cottages.

Ce récit n’est qu'une partie de mes souvenirs de cette époque lointaine. Chaque jour avait ses anecdotes et ses péripéties, plus ou moins heureuses. Peut-être quelques erreurs de date affectent-elles ce témoignage, mais les faits rapportés, bien que lointains, sont encore présents à ma mémoire.

Ainsi s'est terminée cette triste odyssée. Nous n'étions pas des héros. Nous avons subi la furie des hordes nazies. J’ai une pensée émue pour tous mes camarades aujourd'hui disparus. Combien de jeunes ne sont jamais revenus d'Allemagne ?



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