La grève du 20 juillet 1936
La grève du 20 juillet 1936
La grève de juin a eu pour effet de développer considérablement les syndicats, tant ouvriers que patronaux,
Plusieurs syndicats patronaux de la région parisienne, représentant une superficie de plusieurs milliers d'hectares, s'unissent en juin, juillet pour contracter une assurance collective contre les mouvements de grève. Aucune compagnie française n'acceptant de couvrir ce risque, des pourparlers sont engagés avec une compagnie anglaise qui ne refusait pas catégoriquement de dédommager les pertes de récolte engendrées par une grève éventuelle. Sur le point d'aboutir, les négociations échouent.
Du côté ouvrier, les syndicats se développent également. Le plus important est la Confédération Générale du Travail. De leur côté les ouvriers qui n’ont pas participé à la grève, les jaunes, sentent la nécessité de se protéger et se rattachent aux syndicats « professionnels ». À Tremblay, ce syndicat regroupe d'abord tous les non-grévistes et ensuite les mécontents de la CGT. Tous les adhérents de ce syndicat professionnel, non-grévistes ou cégétistes dissidents, n'ignorent pas que de nouveaux troubles sont prévisibles. Aucun d'eux ne veut cesser le travail, bien au contraire. Ils veulent continuer à travailler et être protégés. Dans ce syndicat, il y a deux catégories d’adhérents, l'une comprenant les membres actifs, tous français, et l'autre « les amis étrangers de la France », beaucoup moins nombreux.
Dès la fin du mois de juin, on commence à reparler de grève. Les résultats de la dernière sont encourageants. Les travaux de la moisson qui se profilent offrent une occasion favorable. Les réunions se multiplient, à l’initiative de la CGT et du parti communiste. Dans les milieux patronaux on sent que la grève peut éclater à tout moment. Les exploitants de Tremblay s'attendent donc à une nouvelle cessation du travail, début juillet. Ils commencent la moisson le vendredi 10 et s’attendent au démarrage de la grève le lundi suivant. Elle n'a pas lieu. Ils l'envisagent alors pour le 15 juillet. Elle ne se produit pas encore.
Dans le courant de la semaine, d’anciens grévistes viennent trouver discrètement les patrons et demandent de pouvoir travailler s'il y a grève. Ces permissions sont toutes accordées et des stratégies sont envisagées pour assurer la liberté du travail. Dans les champs, le temps pluvieux ne favorise pas les travaux, et quand ceux-ci peuvent être effectués, les ouvriers font preuve de mauvaise volonté. La situation est si tendue que la grève parait imminente, on pense dans chaque exploitation qu'elle se déclarera le lundi 20 juillet, ce qui se produit effectivement.
Le matin du lundi 20 juillet, les portes des fermes sont ouvertes comme tous les jours ouvrables. Tous les ouvriers sont présents. À l’heure habituelle de reprise du travail, personne ne bouge lorsque les cloches de Saint-Médard retentissent. Les patrons ne sont pas surpris, charretiers et bouviers n’étant pas venus une heure auparavant pour soigner les animaux. Lorsqu’ils invitent le personnel à entrer, il leur est répondu que la grève a été votée. Le cahier de revendications est présenté, mais aucune discussion n’est engagée.
Les non-grévistes rentrent discrètement.
Les portes des fermes restent ouvertes. Il n'y a pas de piquets de grève.
Charretiers et bouviers viennent donner les soins aux animaux. Vers 9 heures, la benne municipale, arborant les drapeaux rouges, quitte Tremblay, chargée de grévistes embarqués dans le véhicule pour inviter les ouvriers des communes voisines à cesser le travail. Le mouvement s’étend sur trois départements Seine-et-Oise, Seine-et-Marne, Oise, dans un rayon de quatre-vingts kilomètres autour de Paris.
Le lundi 20 juillet se passe à Tremblay dans le calme, la benne revient vers 19 heures 30. Les attroupements recommencent un peu partout dans le pays
Les grévistes envisagent l'éventualité de faire la moisson pour leur propre compte.
D’anciens grévistes du mois de mai ne s’engagent pas dans le mouvement de juillet. Des pressions sont faites pour les persuader de se joindre à nouveau à la grève.
Le 22 juillet, l'un des exploitants qui avait passé un contrat avec un entrepreneur de travaux leur proposant les services de tracteurs et moissonneuses lieuses pour effectuer la moisson, sur 140 hectares de son exploitation, se heurte à l’hostilité des grévistes. La semaine précédente, l’entreprise chargée d’effectuer la moisson de cette ferme n’avait travaillé que quelques jours, les conditions météo ne lui ayant pas permis un travail suivi. Le 20 juillet, jour du démarrage de la grève, une averse l’avait obligée à faire demi-tour au moment de sortir de la ferme. La nouvelle de cette tentative de travail s'étant répandue à Tremblay et dans les alentours, les grévistes prennent la décision d'empêcher toute sortie des tracteurs et des moissonneuses.
Le mercredi 22 juillet, le temps étant revenu au beau, l'entrepreneur mobilise cinq de ses ouvriers. Au moment de prendre la direction des champs, de nombreux grévistes, dont beaucoup d’extérieurs, s’opposent au départ des machines, disant qu’eux sont en grève. L'entrepreneur tente une sortie, elle provoque une échauffourée et il doit s'avouer vaincu et rentrer dans la cour, avec tout son matériel. « Une » gréviste a eu le bras foulé en tombant dans la bousculade. L'entrepreneur et ses ouvriers quittent la ferme sans avoir travaillé. Cet échec est salué comme une victoire par les grévistes.
Les non-grévistes subissent beaucoup moins de pression qu'en mai. Cependant pour éviter les incidents, ils ne travaillent qu’à l'intérieur des bâtiments. Ils sont beaucoup plus nombreux que lors de la première grève. Cela tient à plusieurs raisons : les dettes contractées qu'il faut rembourser, les rumeurs faisant circuler le bruit que la municipalité les a moins soutenus que les étrangers. Enfin, peut-être que certains, plus clairvoyants, se disent-ils que la motorisation commencée fera débaucher un certain nombre d'ouvriers et qu'en ne faisant pas grève ils éviteront d'être de ce nombre. Dans chaque ferme, le nombre de non-grévistes a augmenté pour toutes ces raisons. À la ferme du château il y avait eu deux non-grévistes sur trente-et-un ouvriers en mai/juin, il y en a huit cette fois-ci, plus le contremaitre et le vacher, qui, dans les deux cas, n'ont pas fait grève. En moyenne, selon Pierre Fromont et Francis Bourgeois, le pourcentage des non-grévistes a été de 30 %.
Les ouvriers qui travaillent sont occupés à faire des rangements dans les magasins à pommes de terre ou à engrais, à préparer la place pour la récolte. Cette fois, les conditions météorologiques ne favorisent pas les grévistes comme en mai. Il pleut tous les jours, ce qui interdit les rassemblements. Dans les fermes, on effectue à peu près le même travail que celui exécuté habituellement les jours de pluie. Tous les patrons ont pris, le samedi 18, la précaution de faire couvrir avec des bottes de paille les moissonneuses restées dans les champs, pour les protéger des intempéries. À partir du mardi 21 juillet, on promène les chevaux pendant trois quarts d'heure, matin et soir, dans les cours de ferme, pour éviter qu'ils n'aient des coups de sang en restant à l'écurie. Les conducteurs d'animaux viennent deux fois par jour les nourrir.
Les négociations en vue du contrat collectif
Le lundi matin, vers 11 heures, Louis Dequet premier adjoint au maire de Tremblay-lès-Gonesse va trouver successivement trois exploitants et leur conseille d'accepter les revendications ouvrières. Une réunion des patrons a eu lieu une heure et demie auparavant, ils ont décidé d'engager le plus tôt possible la discussion avec les délégués ouvriers. Leur tactique n'est plus la même qu'au mois de mai, ils craignent de perdre leur récolte, si la grève ne prend pas fin. Les circonstances leur sont plus favorables car ils ne trouvent plus en face d'eux les représentants de la CGT, mais seulement des membres de la municipalité, principalement le premier adjoint et les délégués des différentes fermes du pays.
Les revendications ouvrières consistent essentiellement en une augmentation salaire de 2 francs 25 par homme et par jour.
Les conversations de la matinée, entamées par Louis Dequet, ne donnent rien. Une entrevue, l'après-midi, entre le président du syndical patronal et le maire Gilbert Berger, n'aboutit pas davantage. On décide donc que les réunions auront lieu à la sous-préfecture. Après des discussions téléphoniques engagées entre toutes les parties, une réunion est fixée pour le lendemain à Pontoise. Les patrons y enverront trois délégués. Leur président propose à Louis Dequet de l'emmener dans son automobile, celui-ci refuse, catégoriquement, pour garder sa totale indépendance. Un autre patron fait la même offre au délégué de sa ferme, mais il la refuse également. Louis Dequet et les délégués des grévistes partiront le lendemain à la première heure, par le train.
La réunion a lieu le lundi 21 juillet, à la sous-préfecture de Pontoise. Elle dure tout l'après-midi, de 14 à 18 heures. Louis Dequet sert de porte-parole aux délégués ouvriers. Ceux-ci n'admettent aucune concession. Mais les délégués patronaux ont l'impression qu'ils sont surtout effrayés par leurs responsabilités.
La discussion reprend à la sous-préfecture dès le lendemain matin, mardi 22 juillet.
Les délégués ouvriers continuent de résister, mais on les sent faiblir. Après une pause pour le déjeuner, les pourparlers recommencent, les demandes ouvrières se rapprochent des offres patronales, la fatigue et l'énervement semblent gagner le premier camp, tandis que le second reste calme. Finalement, à 18 h 30, on se met d'accord.
Ce contrat du 22 juillet n'est plus provisoire, Comme celui du 15 juin : il est définitif. En outre, il ne s'applique pas seulement aux exploitations de Tremblay, mais à toutes celles des cantons d'Aulnay-sous-Bois, d'Écouen et de Luzarches.

Louis Dequet, premier adjoint au Maire de Tremblay archives de la SEHT
Militant communiste, Louis Dequet est un manuel qui s’est formé dans l’action et fait passer ses préoccupations sociales dans les responsabilités qui lui sont confiées. Sous l’occupation allemande, le militant garde intactes ses convictions et entre dans la Résistance. Arrêté en août 1943 à Paris, à la station de métro La Motte-Piquet, il est torturé et meurt à la prison de la Santé.
Les revendications ouvrières s’établissent comme suit :
CATÉGORIE B. — Salaires à la journée
« Pour les ouvriers à la journée, le minimum de salaire sera de 25 francs par jour pendant la durée du contrat. Les charretiers, bouviers, garçons de cour, recevront un salaire de 28 francs par jour pendant la durée du contrat. De plus, ils recevront une prime de 10 francs par dimanche et jour férié pour les soins à donner au bétail.
Les ouvriers et ouvrières à la journée dont les conditions sont meilleures que celles prévues au présent contrat conserveront ces conditions de droit, plus 7%. »
CATÉGORIE F. — Travaux salissants
« Pour les travaux salissants, épandage d'engrais, d'acides, etc., l'ouvrier recevra une prime de 7 francs par jour. »
« ADDITIF.
1° Les patrons devront assurer à leur personnel affecté à la ferme du travail pendant la durée de tout le contrat;
2° Toute place occupée avant la grève par charretiers, bouviers, garçons de cour, devra être reprise par leur détenteur ;
3° La paye devra être effectuée tous les samedis, entre 17 h 30 et 18 heures ;
4° Il est bien entendu que tous les droits acquis resteront acquis.
De toutes ces conditions aucune n’est acceptée, si ce n'est que les patrons s'engagent à ne renvoyer aucun ouvrier pour fait de grève.
Les salaires sont portés de 23 francs. 75 à 24 francs pour les hommes de journée et de 25 francs 73 à 26 francs pour les charretiers, bouviers et garçons de cour.
Toutes les autres clauses réglées par le contrat provisoire du 15 juin subsistent sans modifications.
La paye est effectuée deux fois par mois, le samedi soir ou le dimanche matin. Le régime du travail dominical reste le même que par le passé.
Pour les grévistes, cette grève se traduit par la perte de trois journées de travail qui ne leur rapportent qu’une augmentation de salaire de 25 centimes par jour. Ainsi l'homme de journée a-t-il perdu trois jours de salaire à 23 francs 75, soit 71 francs 25. Pour rattraper cette perte à raison de 25 centimes par jour, il lui faudra donc 283 journées de travail.
Pour les patrons, la perte subie est insignifiante. En effet, le lundi 22 et le mardi 23 juillet ont connu des conditions météorologiques qui ne permettaient pas d’effectuer la moisson. En pareil cas, le personnel est occupé des travaux intérieurs d'intérêt secondaire. Le retard réel apporté aux travaux agricoles n’a été que de vingt-quatre heures. Quant au supplément de dépense de vingt-cinq centimes par jour, il est couvert d'avance par l'économie des deux journées de salaires qui n’ont pas été payées aux grévistes.
Cette grève, qui n'apporte qu'une augmentation minime de salaire aux ouvriers, crée un fort mécontentement, car ils espéraient obtenir beaucoup plus. Les promesses faites par les meneurs n'ont pas été tenues. Cette déception contribue au développement du syndicat professionnel.
Les tentatives de reprise du mouvement social
Pendant le mois d'août, les travaux s'effectuent sans à-coups et à la vitesse habituelle. Au début du mois de septembre, un exploitant renvoie un ouvrier pour avoir, pendant le travail, tenté de frapper un de ses camarades qui n'avait pas participé à la grève, pas plus en mai qu’en juillet. La nouvelle de ce renvoi provoque un ralentissement considérable du travail, dans toutes les exploitations de Tremblay. Des délégations ouvrières se rendent chez le patron, le menaçant de grève s'il ne revient pas sur le licenciement. Le maire en personne tente en vain, à plusieurs reprises, de le persuader de revenir sur sa décision.
Des bruits de grève courent, des groupes se forment après le travail sur la place de l'église. La stratégie envisagée est la suivante : le premier jour, grève à la ferme intéressée, si elle n’obtient pas de résultat, grève générale le lendemain dans Tremblay-lès-Gonesse, jusqu'à sa réintégration.
Un soir, des tracts sont distribués à la porte de chaque exploitation, à la sortie des ouvriers. Ils annoncent une grande réunion communiste pour les ouvriers, suivie d'un bal. Le lendemain matin, les charretiers du patron en cause arrivent à l'heure habituelle, mais aucun ne se met à garnir ses chevaux. Le patron attend un moment sans faire aucune observation, et, un peu avant 6 heures, se fâche, disant qu'il mettra à la porte tous ceux dont les chevaux ne seront pas garnis immédiatement. Chacun s'exécute alors, car il a ajouté qu'il vendrait son exploitation plutôt que de céder.
À la fin du mois de septembre, lorsque commence l'arrachage des betteraves une dernière tentative est faite. Les revendications portent sur une augmentation du prix forfaitaire établi au mois de juin, sous prétexte que le travail était rendu plus difficile par les plantes adventices (21) qui se sont développées au cours de la première grève. Cette tentative connaît encore moins de succès que la précédente.
De ces échecs, il faut déduire que les partisans de la grève, majoritaires six mois plus tôt, sont devenus minoritaires en septembre 1936. Le rapport de force salariat/patronat est devenu défavorable aux partisans de la grève, notamment en raison de la mécanisation qui se profile et des réductions de personnel qu’elle engendre.
21 - Les plantes adventices, appelées « mauvaise herbe », dans le langage courant, désignent les plantes qui poussent dans les champs, sans y avoir été intentionnellement installées : prêle, pissenlit, renoncule rampante, consoude, lamier pourpre, mouron des champs, etc.
Nous dirons pour conclure que plusieurs facteurs sont à prendre en considération pour comprendre les grèves de Tremblay-lès-Gonesse en 1936 : les précédents historiques des conflits salariat/patronat dans l’agriculture, le clivage ruraux/urbains, le contexte social de l’époque, à savoir absence de couverture sociale, le développement urbain anarchique. Enfin, les facteurs déclenchants ont été les changements de majorité politique intervenus au niveau local en 1935, au niveau national en 1936.
Bibliographie :
fiche extraite de l'article de H. REVEL Mouvements sociaux dans l'agriculture sous le Front populaire : les grèves des ouvriers agricoles de Tremblay-lès-Gonesse, bulletin n° 43 de la SEHT, année 2019, pages 16 à 40.

