Grèves agricoles de Tremblay-lès-Gonesse en 1936

Mouvements sociaux  sous le Front Populaire

Grèves des ouvriers agricoles de Tremblay-lès-Gonesse

 

Source : article de Hervé REVEL, bulletin de la Société d’Études Historiques de Tremblay-en-France, année 1999.

 

Nous disposons d’une série de documents relatifs aux grandes grèves qui ont frappé les exploitations agricoles de Tremblay-lès-Gonesse, en 1936. Pour les étudier, nous avons à notre disposition le recensement quinquennal de population de 1936, les délibérations du Conseil municipal, les publications des associations syndicales des lotissements, les documents conservés aux archives départementales et surtout la grande étude de Pierre FROMONT et Francis BOURGEOIS publiée, en 1937, sous le titre LES GRÈVES AGRICOLES DE TREMBLAY-LÈS-GONESSE en 1936, dans la revue d’économie politique des éditions DALLOZ. (1)

1 - Revue d'économie politique, éditions DALLOZ, Volume 51, N° 5 - 1937, pages 1413-1451.

 

Les sources

Nous comptons appuyer notre étude sur l’article de Pierre FROMONT et Francis BOURGEOIS, notamment sur leur analyse économique, le calendrier événementiel et le suivi des négociations entre patrons et grévistes, mais nous apportons un regard personnel sur ce travail. Tout d’abord nous relevons qu’il ne fait pas suffisamment référence aux précédents historiques des mouvements de 1932 et 1936.

Les grèves agricoles, connues sous le nom de bacchanals se déploient depuis le Moyen-âge. Maurice DOMMANGER et Jean-Marc MORICEAU ont souligné leur aspect moderne et précurseur dans la mesure où il s’agissait de conflits de type salarial, opposant capital et travail :

« Tout autant que les manufacturiers, les gros exploitants constituent un patronat qui affirme  son pouvoir  économique sur un prolétariat revendicatif. Les grèves révèlent la  réaction  salariale  au  libéralisme  prôné  par  les fermiers » (2). On a souligné, précise également Jacques BERNET, le caractère novateur des formes de lutte et d’organisation des salariés du monde agricole « concertation, arrêt de travail, atteinte à la liberté du travail avec éventuelle occupation des lieux, menaces, voies de fait, violences physiques ou morales à l’encontre des fermiers et des représentants des autorités, affrontement avec les forces de l’ordre, loi de l’omerta face à l’oppression judiciaire… Ces aspects sont incontestables » (3).

Au début du XXème siècle, des grèves de moissonneurs se sont produites à Gonesse et dans toute la région. Elles avaient pour motif les revendications salariales des ouvriers saisonniers, belges et picards. « Des transactions avaient abouti à une détente mais le mouvement, relancé en mai 1906 par les ouvriers agricoles de la sucrerie de Mitry, s’étendit à nouveau. Il aboutit finalement à la constitution d’un syndicat, lors d’une réunion organisée, en juin 1906,

à la mairie de Mitry-Mory. Un projet de statut y est alors adopté et, en janvier 1907, se tient à Melun le premier congrès d’ouvriers agricoles de Seine-et-Marne, qui constituera la première Fédération Régionale de Travailleurs de la Terre » (4).

2 - Jean-Marc MORICEAU Les grands fermiers, XVème XVIème siècles, 1997.

3 - Jacques BERNET Les grèves de moissonneurs ou « bacchanals » dans les campagnes Histoire et Sociétés Rurales, n° II, 1er semestre 1999, pages 153-186.

4 - Gisèle SAVIN Coalitions de moissonneurs saisonniers à Mitry-en-France, au début de la Révolution française, Actes du Colloque, Les Paysans et la Révolution en Pays de France, 1988.

Dans leur analyse des conséquences économiques de la grève de 1936, Pierre FROMONT et Francis BOURGEOIS relatent les événements sous l’angle de la stricte rentabilité économique : «  Le  contrat  collectif  ayant  relevé  les salaires, et ceux-ci représentant une part très importante des prix de revient, il devenait nécessaire, pour ne pas augmenter ces derniers, d’accroître le rendement du travail.

Une méthode dont l'efficacité est bien connue s'offrait aux exploitants : la motorisation, laquelle entraine une réduction du personnel. Les machines leur permettront de débaucher en moyenne de 20 à 50 % de leur main-d’œuvre tout en respectant le contrat collectif ; car il y est stipulé que l'on peut débaucher un ouvrier pour le motif de suppression d'emploi. Dans toutes les fermes de Tremblay-lès-Gonesse,  c'est  presque  uniquement  la  main-d’œuvre étrangère, même fixée depuis longtemps, qui souffrira le plus de ces débauchages. Les patrons se laissent ici guider par des considérations d'ordre national : la solidarité entre Français, et d'ordre social : ce sont les étrangers qui, pendant la grève, leur manifestèrent le plus d'hostilité (…)

Mais la compression des effectifs ne sera pas aussi rigoureuse chez tous les exploitants. On peut estimer que, sur un total de 130 ouvriers permanents, 30 environ vont perdre leur emploi. »

Pierre FROMONT et Francis BOURGEOIS, insistent sur l’influence du parti communiste dans la radicalité du mouvement. « Les ouvriers avaient donc conservé un mauvais souvenir  de  la  grève  de  1932. Mais  les  circonstances changèrent. En particulier, les élections de 1935 substituèrent à l'ancien Conseil municipal un Conseil entièrement communiste, élu surtout par les habitants du lotissement. Il semble qu’à cette date commença un intense travail de propagande, qui, seul, explique les grèves de 1936 ».

 

On s’interroge sur les a priori idéologiques qui sous-tendent l’étude de Pierre FROMONT et Francis BOURGEOIS. Ils  évoquent le rôle du soutien apporté par la municipalité ouvrière à la grève, ce qui est parfaitement exact, mais ils minorent le contexte social lorsqu’ils mentionnent un intense travail de propagande « qui,  seul,  explique  les grèves de 1936 ».

Ils évoquent de surcroît une discrimination positive que la municipalité communiste aurait mise en œuvre en faveur des étrangers. « Pendant la grève, chaque homme touchait 10 francs par jour. Les étrangers avaient droit, de plus, à un bon de pain pour eux et leur famille. Les Français furent jaloux de cette faveur accordée aux étrangers, et, après la grève,  quelques-uns  donnèrent  leur  démission  du  parti communiste et de la Confédération générale du travail ».

Nous n’avons pas trouvé trace d’un traitement discriminatoire des étrangers dans les délibérations du Conseil municipal de Tremblay-lès-Gonesse, pas plus que dans les revendications des chômeurs (Cf. infra). Il est évident que de telles assertions ont circulé, mais elles sont de l’ordre de la rumeur et l’on s’étonne de les retrouver dans une publication scientifique. Notons enfin que le recensement quinquennal de 1936 révèle l’existence d’un petit bidonville, route de Villepinte. Tous les résidents de ce secteur sont de nationalité étrangère. Il serait étonnant que leur situation ait été jalousée par les travailleurs français !

L’étude rapporte même les rumeurs caricaturales qui ont circulé dans les milieux patronaux. « Ceux qui ont mené le mouvement ont tellement répété aux ouvriers qu’ils allaient bientôt pouvoir se partager les exploitations que beaucoup, et principalement les étrangers, en sont persuadés. Ils se disputent déjà entre eux pour savoir la partie du territoire qu’ils prendront. Il y en a notamment autour du lieu-dit les Plâtrières des  terres non moins fertiles que les autres, mais  beaucoup  plus  difficiles  à  cultiver.  Les  disputes deviennent alors très ardentes entre certains grévistes pour savoir qui ne deviendra pas propriétaire de ces terres ».

 

Recensement quinquennal de population de 1936, baraquement route de Villepinte, archives départementales

A contrario des assertions sur le soutien privilégié apporté par la municipalité ouvrière aux étrangers, nous relevons que le baraquement de la route de Villepinte n’est habité que par des Polonais.

 

Enfin, un autre passage décrivant la vie des grévistes est tout aussi surprenant :

« Dans tous les cafés où le patron est communiste ont lieu de fréquents rassemblements, quelquefois organisés, mais souvent ce ne sont que des discussions de rue qui viennent se finir là. Chaque gréviste y accumule des dettes importantes, qu'il devra rembourser petit à petit quand le travail aura repris. Les autres cabarets ne voient pour ainsi dire pas de clients : si un gréviste y entrait, il s'exposerait à des représailles de la part de ses camarades. Tout cafetier non inscrit au parti communiste ne travaille par suite que très peu ».

Nous critiquerons enfin un dernier passage concernant les épouses des grévistes que l’on s’étonne de retrouver dans une étude d’économie politique :

« Les femmes ne s'occupent pas ou très peu de leur ménage, elles tiennent des conciliabules également, un peu partout. Elles échauffent les esprits et souvent sont plus acharnées que les hommes». Si les précédents historiques et les traditions locales expliquent en partie la genèse des grèves agricoles de 1932 et 1936, un autre élément a largement pesé sur le développement de ces conflits, à savoir le clivage urbains/ruraux qui a mobilisé les habitants de la partie urbanisée de la commune contre les propriétaires fonciers, honnis par le mouvement des mal-lotis.

Cet antagonisme est à l’origine du changement de majorité municipale, qui est une revanche des habitants des lotissements envers la municipalité rurale qui avait réprimé la grève agricole de 1932.

 

Agitation sociale rythmée par le cycle des saisons dans l'agriculture

À la lecture des historiens des mouvements sociaux dans l’agriculture, on est frappé par la périodicité de ces troubles qui sont calés sur le rythme des saisons, avec un temps fort, celui de la moisson. Avant de nous plonger dans les grèves de 1936, il n’est pas inutile de se pencher sur les mouvements du passé qui ont laissé une trace et des traditions de lutte dans les mentalités du salariat agricole.

Tout d’abord, il faut faire une distinction entre le personnel permanent des fermes et les ouvriers belges et picards qui viennent faire le démariage des betteraves au printemps, les moissons en juillet, le travail dans les sucreries et distilleries à l’automne. Ce sont souvent ces personnels qui seront à la pointe des revendications et ils seront très actifs dans les mouvements de 1936.

Leurs traditions sont très anciennes. Nous avons cité la communication de notre amie Gisèle SAVIN, au colloque Les Paysans du Pays de France et la Révolution sous le titre Coalitions  de  travailleurs  saisonniers  à Mitry-en-France, au début de la Révolution Française.

On pourrait également évoquer les incidents survenus dans le district de Gonesse au printemps 1792. Le directoire du département de Seine-et-Oise se prononce, le 2 juin 1792, sur les troubles provoqués par les attroupement de manouvriers et charretiers qui exigent la taxation du blé, du pain, l’augmentation de leur salaire, et ont contraint par la force les municipalités de Louvres, Gonesse, Survilliers, Tremblay à transcrire leurs revendications dans leurs registres. Le directoire prend un arrêté pour mettre un terme à ces débordements et appuie sa décision sur un certain nombre de documents. Il évoque les courriers de la municipalité de Louvres du 2 avril 1792 et jours suivants, une lettre du juge de Paix de la ville et canton de Luzarches du 7 avril, un courrier de la municipalité de Tremblay du premier avril, portant qu’il s’est manifesté une insurrection dans cette localité, du jeudi 22 mars au mardi 26. L’arrêté s’appuie également sur une lettre de LAVOISIER, propriétaire de la ferme de Mortières, « annonçant des attroupements formés dans les paroisse de Tremblay, Roissy pour taxer le prix du blé et forcer l’augmentation des salaires » (5).

Le directoire « déclare en conséquence que toute prétendue délibération  prise  par  les  citoyens  des  différentes communes du département, et notamment du district de Gonesse, soit pour fixer le prix des journées, soit pour taxer le  prix  du  grain  et  des  différentes  denrées  sont  nulles, illégales contraires aux droits de l’homme, aux droits de la propriété et à la Constitution. Arrête que seront biffées sur les registres des Municipalités et le présent arrêté transcrit en marge des dits registres, enjoint aux officiers municipaux de refuser leur assentiment et  leur présence à  tout acte pareil, de  le dénoncer à  la justice et aux administrations supérieures, sous peine d’être  suspendus  de  leurs  fonctions,  et  poursuivis  eux-mêmes comme fauteurs et complices de ces infractions à la Loi. Approuve  la  conduite  des  Municipalités  de  Louvres, Survilliers, et celle du Maire de Jagny,  qui  ont toujours parlé  le  langage  de  la  Loi.  Invite  la  Municipalité  de Gonesse à montrer plus de courage et d’énergie, et à se souvenir que le plus grand des malheurs publics est que les Lois soient violées ».

5 - Archives de Seine-et-Oise, registre des délibérations du directoire du département, 1 L 52.

 

Équipe de travailleurs saisonniers belges, Tremblay-lès-Gonesse, vers 1920, archives de la SEHT, fonds Suzanne YSZBAERT

 

Le clivage population rurale population urbaine

Les trois lotissements de Tremblay ont été classés dans la catégorie des lotissements relevant de la loi du 15 mars 1928 sur la résorption des lotissements défectueux. Leurs habitants ont pris une part très active à la lutte des mal-lotis qui a débouché sur la loi SARRAUT. Ils auraient aimé être accompagnés dans leurs revendications par le Conseil municipal présidé par Maurice LE GUILLOU, composé en majorité de ruraux domiciliés dans l’agglomération historique de Tremblay-lès-Gonesse.

Pour comprendre l’acrimonie des critiques émises à l’encontre de la municipalité rurale, dans la première moitié des années 1930, nous citerons deux témoignages concernant le quartier du Bois-Saint-Denis et celui du Vert-Galant :

« Je vins installer une boulangerie, il y a plus de 6 ans, dans le lotissement du Bois-Saint-Denis, à Tremblay-lès- Gonesse.  Les  statuts  de  notre  société  promettaient  des routes et la viabilité, or ma route n’est toujours pas faite. Ma boutique est à 150 mètres de la route faite et chaque jour, dans la glaise, je dois y transporter le pain, laissant là ma voiture pour ne pas la mettre hors d’usage. Les fournisseurs eux-mêmes déposent leurs livraisons avenue du Bois-Saint-Denis, d’où pour moi des frais et de la fatigue supplémentaires.

J’ai été frappé par des accidents successifs. Un an après mon installation, mon four s’est écroulé. Bientôt la paralysie a emporté mon cheval, trop âgé pour supporter ces promenades journalières, dans la pluie et dans la boue. J’ai lutté avec acharnement pour la santé de mes enfants, mais aujourd’hui je suis à bout de forces et endetté » (6).

Au sud du canal, la situation n’est pas meilleure. Un habitant de la rue des Ardennes écrit au préfet le 23 juillet 1926 « Je marche dans de profondes ornières, un terrain détrempé d’eau et de boue, dans la broussaille, dans les ronces où je me déchire les vêtements etc. Pour ces raisons les commerçants de Vaujours, du Vert-Galant, de Paris même, refusent de m’apporter les denrées alimentaires, le combustible pour l’hiver, les matériaux indispensables pour quelques travaux d’hygiène (fosse d’aisance, écoulement d’eau, etc. » (6)

On ne s’étonnera pas que dans la région on ait dénommé par dérision Bouillasse-Ville les lotissements de Tremblaylès-Gonesse (7).

6 - Bulletin de la SEHT, n° 8, juin 1983, article de l’âge rural à  l’âge urbain, page 13.

7 - L’existence de cette dénomination péjorative nous a été attestée par Robert BALLANGER, ancien Député-maire d’Aulnay-sous-Bois.

 

Bouillasse-ville : aspect du lotissement du Bois-Saint-Denis CPA, édition BOUCHETAL, vers 1928

 

Les aspirations du Comité local des chômeurs

Pour comprendre les grèves agricoles, il faut connaître le contexte social dans lequel elles se développent, notamment l’existence d’un Comité local des chômeurs qui pèse sur les mouvements de grèves.

Les nouveaux quartiers de Tremblay, classés parmi les lotissements défectueux, connaissent d’importants travaux de réhabilitation au début des années 1930, grâce aux dispositions de la loi pour la résorption des lotissements défectueux de 1928, dite loi SARRAUT. Ces travaux sont conduits par les associations syndicales, dont les ressources reposent sur les subventions d’État et sur les taxes syndicales acquittées par les lotis. Si les premières sont indépendantes du contexte économique, les secondes sont en revanche affectées par la crise qui sévit à partir de 1929.

Nous disposons des états de paiement des allocations de chômage, documents qui recensent de façon exhaustive les chômeurs de la commune, avec émargement des intéressés.

Pour la période du 27 décembre au 31 décembre 1936, nous relevons 413 allocataires, dont 49 femmes et 364 hommes.

Ils sont répertoriés dans 115 professions qui peuvent être regroupées en 8 familles de métiers.

 

Les difficultés générées par la situation économique suscitent des débats au sein des associations syndicales. À l’assemblée générale de l’association syndicale du Bois-Saint-Denis, du 6 septembre 1931, une motion faisant état des incidences de la crise est adoptée à la quasi unanimité.

« L’assemblée constatant que les difficultés économiques et de chômage actuel abaissent la capacité de paiement d’une grande partie des syndiqués demande le maintien de la cotisation à 0,75 F par mètre carré ».

Le 6 juin 1932, le directeur syndic de l’Association syndicale du Bois-Saint-Denis, interpellé sur les mesures à prendre à l’encontre de ceux qui ne paient pas les taxes syndicales, déclare que « des délais seront accordés à ceux qui se trouvent dans l’impossibilité de payer ».

De son côté, le Conseil municipal est saisi de la question. Dès le 17 février 1928, il décide de payer des indemnités aux chômeurs. Le 18 décembre 1931, il adopte une résolution qui exprime son inquiétude et sacrifie à la xénophobie ambiante, en appelant les pouvoirs publics à donner aux chômeurs les emplois, selon lui indûment occupés par des immigrés : « vivement préoccupé des difficultés économiques qui, après avoir successivement frappé les autres pays ont fini par atteindre la France. Ému des souffrances imméritées amenées par le chômage, souffrances que ne peut manquer d’aggraver l’hiver, il appelle l’attention des pouvoirs publics  sur  les cas  trop nombreux  signalés de divers côtés, où des étrangers occupent  indûment, dans diverses  entreprises,  la  place  réservée  par  la  loi  aux citoyens français ».

Les chômeurs ne se résignent pas à payer seuls les conséquences de la crise. Ils se mobilisent et exercent des pressions sur le niveau de pouvoir le plus proche, le Conseil municipal. Le 26 février 1932, l’Assemblée municipale se réunit en présence d’une foule nombreuse. Il y a là, selon la relation du bulletin publié par l’Association syndicale du Domaine du Vert-Galant, le Comité de défense du quartier du Vert-Galant, les dirigeants de l’Association syndicale du Vert-Galant et de nombreux chômeurs. Sous la pression des chômeurs, l’Assemblée municipale adopte un programme inspiré par leur cahier des revendications :

 

Cahier de revendications des chômeurs de Tremblay-lès-Gonesse, section du BOIS-SOHIER, réunis en assemblée générale, le 11 février 1937, au nombre de 190. Cliché SEHT

 

• augmentation du tarif des allocations journalières portées à 8 F par chef de famille, plus 4 F par jeune enfant ou personne à charge,  avec plafond à 20 F pour un chômeur marié, père de 2 enfants, 22 F pour un père de 3 enfants,etc.

• délivrance de bons de lait à demi-tarif aux enfants âgés de moins de 3 ans,

• entreprise de démarches auprès de  la Compagnie des Chemins de Fer du Nord pour le transport gratuit à Paris des chômeurs à la recherche d’un emploi,

participation à la commission de contrôle de deux chômeurs élus par leurs camarades,

• vote d’un crédit de 2 000 F pour l’achat de denrées. Une commission de 4 chômeurs, présidée par un élu municipal, Monsieur NERRIÈRE, ferait les achats et la distribution à la mairie annexe du Vert-Galant.

• prise en charge par la commune de la part des frais médicaux et pharmaceutiques non couverte par les assurances sociales,

• pointage des allocataires à la mairie ou à l’annexe du Vert-Galant, dans l’impossibilité de l’envisager au Bois-Saint-Denis, faute de personnel.

• délais de paiement des taxes syndicales à la convenance des directeurs syndics, auxquels les chômeurs sont invités à s’adresser.

Toutes ces mesures ont été arrachées au premier magistrat sous une forte pression sociale. Fidèle à ses habitudes, le maire LE GUILLOU reviendra progressivement sur ces acquis.

Le 20 juin 1933, il informe le Conseil municipal du montant de la part communale des dépenses d’indemnisation du chômage. Elle s’élève à 400 000 F. Alléguant les difficultés financières de la commune, il propose de revenir sur les engagements pris et de s’aligner sur le taux fixé par la préfecture. Il envisage également de retirer de la liste des secourus les chômeurs ayant bénéficié de l’indemnité depuis 600 jours. À compter du 1er avril 1934, il propose de supprimer les secours à partir de 400 jours. Toutefois, le 13 novembre de la même année, il accorde aux radiés une période supplémentaire de 180 jours pendant la saison hivernale.

Nous avons évoqué l’impact du chômage à Tremblay d’un point de vue essentiellement statistique. Pour comprendre les aspirations des chômeurs, il faut mettre en relation tous les problèmes rencontrés dans la commune. Nous avons évoqué dans nos précédentes publications les difficultés rencontrées pour la scolarisation des enfants, entre 1923 et 1932. Il faut rajouter à cela l’inconfort des premières installations des lotis dont les logements sont parfois de simples baraques en planches, dépourvues d’eau, d’électricité et de gaz. Il faut aussi tenir compte du surendettement généralisé du quartier. Les acquéreurs de lots appartiennent tous aux classes populaires. L’achat d’un terrain et la construction d’un logement modeste, mobilisent toutes les ressources financières des familles. Dès qu’elles sont frappées par le chômage, elles ne peuvent plus faire face aux charges de la dette.

Le remplacement de la municipalité conservatrice par une municipalité ouvrière, en mai 1935, l’accession au pouvoir du Front populaire l’année suivante au niveau national, ouvrent des perspectives aux chômeurs de Tremblay. Ils reprennent à leur compte le programme du Front populaire et expriment dans leurs revendications leurs aspirations à une société du plein emploi, dans un monde sécurisé, respectueux des libertés individuelles. Aussi adoptent-ils un mot d’ordre inspiré de celui du Front populaire

 

Problèmes sociaux, rapports conflictuels avec la municipalité rurale, changement de majorité

Pour comprendre l’origine des grèves de 1936 et le soutien apporté par les habitants des lotissements aux grévistes du monde agricole, il faut aussi évoquer l’insécurité du statut des travailleurs qui ne disposent pas, à cette époque, d’une couverture maladie. Ils ne comprennent pas l’attitude d’une municipalité conservatrice, indifférente au sort de ses nouveaux habitants, lorsqu’ils sont en difficulté.

Afin de mettre en évidence la situation dramatique des familles de lotis, lorsqu’elles sont frappées par la maladie, nous citerons une lettre écrite au préfet de Seine-et-Oise, le 11 février 1930, par une Tremblaysienne domiciliée rue de Rouen. Abandonnée par son mari, elle a alors en charge deux enfants de 6 et 9 ans et une vieille maman de 68 ans, qui garde les enfants pendant que sa fille travaille à Paris, en qualité de dactylographe.

Lettre au préfet, Archives des Yvelines,

 

« La fatigue du voyage, écrit-elle au Préfet, les privations pour arriver à nourrir la famille, ont eu raison de ma santé, et depuis près d’un an,  il m’a  fallu  cesser  tout  travail, atteinte de tuberculose pulmonaire bilatérale. (…)

Je suis donc allée deux mois et demi à l’hôpital, espérant aller dans un sanatorium, et en suis sortie plus malade que je n’y suis rentrée.

J’ai aussi une demande à vous faire. Nous sommes venues il y a cinq ans au Tremblay, acheter un terrain par tempérament dans une société. Or, nous n’avons pu, une personn sur  quatre  travaillant,  payer  régulièrement  les mensualités,  si  bien  qu’un  assez  fort  arrérage,  près  de

4 000 francs je crois, est encore dû sur notre livret.(...)

Ne pourrait-on, par votre protection, obtenir un certain délai ? Le maire de Tremblay à qui nous nous  sommes adressées plusieurs fois pour obtenir un secours nous a toujours répondu que la commune n’était pas assez riche (9).

Si le contentieux entre les habitants des lotissements et leur municipalité est ressenti au niveau des relations personnelles il s’exprime plus vigoureusement dans les rapports entretenus avec elle par les associations syndicales, créées dans le cadre de la loi du 15 mars 1928 pour l’aménagement des nouveaux quartiers.

Le ressentiment nourri contre le maire LE GUILLOU et son Conseil municipal est évident dans le quartier du Bois-Saint-Denis où l’opposition au maire est conduite par le syndic Louis DEQUET qui deviendra premier adjoint au Maire de la municipalité ouvrière élue en 1935.

Les rapports sont tout aussi conflictuels dans le quartier du Vert-Galant. Les Assemblées générales sont l’occasion de répondre aux critiques de la municipalité. L’Assemblée générale extraordinaire de 1932 ne ménage pas le maire LE GUILLOU qui finit par quitter la salle :« Aussi confus que le renard qu’une poule aurait pris, Monsieur le Maire et les  siens  quittèrent  les  lieux,  les  oreilles  encore bourdonnantes des cris de « Démission !  Démission ! » qui avaient volé d’un bout à l’autre de la salle. Ils emportaient la leçon qu’ils étaient venus chercher » (10).

10 - bulletin de l’association syndicale autorisée du Domaine du Vert-galant, n° 17-18, 1932, article du docteur GÉRARD intitulé La dernière avant-dernière de M. LE GUILLOU.

 

Les dirigeants de l’association syndicale du Vert-Galant analysent lucidement le rapport de forces qui oppose les lotis à la majorité municipale. Ils savent qu’ils sont majoritaires. Pour que leurs lecteurs en prennent conscience, ils publient le recensement de population de 1931, la liste électorale rectifiée de 1932 et les invitent à s’inscrire sur les listes électorales. Le directeur syndic annonce clairement la chute de la majorité municipale rurale aux prochaines élections municipales, dès 1932, dans un article intitulé « la dernière avant-dernière de M. LE GUILLOU » (10).

« M. LE GUILLOU n’aime ni la controverse ni surtout la lumière. Il aurait fait un bien mauvais danseur : les feux de la rampe l’auraient ébloui, affolé comme un vulgaire papillon ; il en aurait manqué tous ses effets et sifflets ou tomates l’auraient sorti de la scène. S’il peut encore se tenir sur la scène municipale, c’est grâce à quelques étais vermoulus. Mais le vent de la réprobation qui souffle les aura bientôt mis à bas  et  l’on  verra alors M.  le Maire regagner ses écuries qu’il n’aurait jamais dû quitter. »

L’hostilité des habitants des lotissements à l’égard du maire LE GUILLOU et de sa majorité rurale se traduit une première fois par le succès de ses opposants communistes au deuxième tour de l’élection municipale partielle du 4 décembre 1932. Il paye là un lourd tribut au combat qu’il a mené contre la grève des travailleurs agricoles, au printemps 1932. Il avait déjà contre lui l’hostilité des mal-lotis, nouveaux habitants de la commune, il y a ajouté celle des travailleurs de la terre du Vieux- Pays.

Un deuxième camouflet lui sera infligé lors des élections municipales de 1935. Pas un seul des membres de sa liste ne passera l’obstacle du premier tour de scrutin. Le second tour se jouera entre les deux listes de gauche, celle de la SFIO et celle du parti communiste, conduite par Gilbert BERGER, qui remportera tous les sièges. *

 

* En 1936, la liste arrivée en tête au deuxième tour des élections municipales, remporte tous les sièges.

 

 

État comparatif par quartier du recensement de 1931 et du nombre des électeurs inscrits sur les listes électorales

                                                                                       Gilbert Berger

 

Après la victoire de la liste communiste aux élections municipales des 5 et 12 mai 1935, Gilbert BERGER est élu

maire de Tremblay-lès-Gonesse, le 17 mai 1935. Désormais, les salariés du secteur agricole de Tremblay-lès-Gonesse n’auront plus face à eux une municipalité qui s’opposera à leurs revendications, mais une équipe qui les soutiendra.

 

Structure agraire du territoire de Tremblay-lès-Gonesse, en 1936

Ayant appartenu à la puissante abbaye de Saint-Denis, du IXe siècle à la Révolution, Tremblay était la commune la plus étendue de l’ancienne Seine-et-Oise, après celle de Versailles. Son territoire représente une superficie de 2 244 hectares qui font d’elle la commune la plus étendue de l’est parisien. Selon les statistiques agricoles, 1 500 hectares de son terroir sont cultivés par des agriculteurs habitant le bourg, en 1936. Le reste de la superficie comprend principalement le territoire urbanisé et accessoirement les terres appartenant à des cultivateurs des communes voisines.

La majorité des fermes sont de grandes propriétés. Le nombre des petites exploitations est relativement réduit. Au total on en décompte en 1936, par ordre d’importance, deux fermes de 300 hectares, trois fermes de 200 hectares, une ferme de 150 hectares, une ferme de 80 hectares, une ferme de 25 hectares, une ferme de 15 hectares, deux fermes de 10 hectares.

Jusqu’au XVIIème siècle, les grandes fermes du village appartiennent à l’abbaye de Saint-Denis, seigneur de Tremblay. Un premier coup est porté, en 1675, à cette puissante institution, par LOUIS XIV, lorsqu’il supprime le titre d’abbé et partage ses biens entre les Bénédictins et les Dames de Saint-Cyr. C’est ensuite la Révolution qui dispersera ce patrimoine foncier, avec la nationalisation des biens du clergé et la confiscation des propriétés du ci-devant roi. Le tableau des ventes de domaines nationaux effectuées dans le département de Seine-et-Oise en exécution des lois antérieures à celle du 28 ventôse an IV, district de Gonesse, résume l’histoire de la structure foncière de Tremblay-lès Gonesse et la physionomie qui est encore la sienne en 1936 (11).

Ce sont des banquiers qui prendront possession des terres mises sur le marché par la Révolution : Jean GIRARDOT DE MARIGNY, ancien gérant de l’ancienne banque NECKER et THÉLUSSON, devenue en 1789 la société GREFFULE, MONTZ ET COMPAGNIE, Guillaume MALLET, banquier à Paris, rue Montmartre, futur régent de la Banque de France, sous l’Empire, promu baron MALLET DE CHALMASSY par Napoléon Ier. La liste de ces financiers est complétée par un ancien Fermier général : Antoine, Laurent LAVOISIER.

Le 13 janvier 1791, Jean GIRARDOT DE MARIGNY devient propriétaire de la ferme du château, «composée d’un corps de logis, écurie, vacherie et un jardin, plus 462 arpents, 97 perches ½ de terres labourables, prés et bois en dépendant, appartenant précédemment aux Bénédictins de Saint-Denis ». Le 10 mars 1791, il complète son patrimoine tremblaysien « d’un grand corps dit la ferme de Conac et bâtiments en dépendant, contenant ensemble 4 arpents plus 334 arpents appartenant aux Dames de Saint-Cyr ».

Le 15 février 1791 Antoine, Laurent LAVOISIER fait l’acquisition de la ferme de Mortières et des bâtiments en dépendant : « jardin potager, verger et pâture, le tout contenant 3 arpents, 25 perches, plus 450 arpents de terres labourables, appartenant précédemment aux dames de Saint-Cyr ».

Le 25 mai 1791 Guillaume MALLET acquiert un corps de ferme appelé Chalmassy « consistant en bâtiments nécessaires à son exploitation, le tout contenant 2 arpents 25 perches, plus 334 arpents 3 quartiers de terre. Appartenant précédemment au ci-devant roi à cause de sa terre de Mitry ».

11 - Archives des Yvelines Q35, Cf. Évolution des patrimoines fonciers à Tremblay-en-France, de l’Ancien régime lendemain de la Révolution, bulletin n° 14 de la SEHT, 1999

 

La ferme de Mortières. Cliché J-J MOREAU, Aéroports de Paris. Collection SEHT

Située sur le terrain d’assiette de l’aéroport CHARLES-DE-GAULLE, cette ferme a été détruite

 

Le sol, au nord de la route des Petits-Ponts, est d’une très grande fertilité. Tout ce territoire est recouvert par une couche très épaisse de limon des plateaux, reposant sur des calcaires et marnes infra gypseux.

Avant la mécanisation, les travaux des champs nécessitaient un abondant cheptel. Les statistiques agricoles de 1904 dénombrent 156 chevaux, 130 bœufs, un âne, un taureau, vingt-cinq vaches. La situation a peu évolué au début des années 1930. Ce n’est qu’après la grève de 1936 que la mécanisation réduira considérablement la taille du cheptel.

Le blé est la culture principale. Sa commercialisation ne se limite pas à la vente du produit en grain. La paille est également commercialisée. Quotidiennement, les pailleux amènent leur chargement en direction de la capitale et M. Pierre DUBOIS confiait à la SEHT qu’au début des années 1930, il couvrait la paye de son personnel avec le produit de vente de la paille qu’il expédiait à Paris.

En 1936, après la culture du blé, vient celle de la betterave à sucre ou à alcool, suivant les exploitations, ensuite viennent l'avoine et la pomme de terre. La superficie dédiée à cette plante sarclée augmente d’importance, depuis les grèves de 1932, au détriment de celle consacrée à la betterave. On cultive également de la luzerne et du sainfoin, destinés à être consommés à l'état de fourrage sec, mais qui sont en diminution notable depuis le début des années 1930, à cause de la vente de plus en plus difficile sur Paris.

Les fermes sont insérées dans le tissu bâti du bourg, à l’exception de Mortières, distante de deux kilomètres.

 

 

La Petite Ferme. Dépendance de la ferme VACHÉ elle était située rue de Roissy, légèrement en retrait du n° 5.

Sur ce cliché M. Pierre CAMUS a identifié une équipe franco-polonaise notamment composée de Valentine ANTERAK, Madeleine KUS, Raphaël CAMUS, chef de culture, Casimir KIIRILUK, Victor DUMESNIL Alexandre POTAS, André ANTÉRAK, Joseph KUS.

 

Le recensement quinquennal de population de 1936

Nous avons dépouillé entièrement le recensement quinquennal de population de 1936. Il répertorie les habitants de Tremblay-lès-Gonesse par quartier.

Selon ce document, le village historique compte 173 maisons, 271 ménages, 870 habitants dont 667 français et203 étrangers. Nous avons reporté ces données sur le logiciel Excel et relevons que le nombre des étrangers est légèrement supérieur. Il s’élève en réalité à 214 soit :

• 155 Polonais,

• 31 Belges,

• 22 Italiens,

• 3 Tchèques,

• 2 Suisses,

• 1 Russe.

Ces étrangers sont employés en majorité dans l’agriculture. C’est le cas de tous les Polonais et de la quasi-totalité des Belges, toutefois l’épicerie du village est tenue par un couple appartenant à cette dernière nationalité. Les Italiens se partagent entre l’agriculture et l’artisanat d’art. Le vénitien Vittorio MORETTI a ouvert au village une fabrique de perles de Venise avec une équipe de natifs de Murano (12).

Pour le Domaine du Vert-Galant on recense 915 maisons, 988 ménages, 3 158 habitants dont 2 714 Français, 444étrangers. Pour les Cottages du Vert-Galant on dénombre 236 maisons, 251 ménages, 848 habitants dont 753Français, 95 étrangers. Enfin le Bois-Saint-Denis possède 396 maisons habitées par 407 ménages qui représentent 1 305 habitants, dont 1 196 Français, 109 étrangers.

Cette comparaison de la population des différents quartiers montre que le Vieux-Pays est celui qui compte la plus forte proportion d’étrangers soit 24,59 %, alors que ceux-ci ne représentent que 14,05% au Vert-Galant, 11,20 % aux Cottages, 8,35 % au Bois-Saint-Denis.

Le recensement quinquennal de 1936 n’est pas aussi précis que celui de 1931. Il ne mentionne pas l’employeur des travailleurs recensés, ce qui ne permet pas de les affecter par exploitation, sauf pour ce qui concerne la ferme de Mortières que leur domicile, hors agglomération, permet de repérer. Dans ce panel nous relevons vingt-sept Français, 26 Polonais, 1 Belge. Parmi les ouvriers agricoles, on compte vingt Polonais, un Belge, trois Français. Chez les Français, les qualifications sont plus diversifiées. Il y a le propriétaire Raymond TÉTARD, répertorié en qualité d’agriculteur, puis un jardinier, une cuisinière, un garde chasse, deux maréchaux-ferrants, cinq ouvriers agricoles.

Nous regrettons que le recenseur répertorie les travailleurs sous le terme générique d’ouvrier agricole, alors que le salaire varie en fonction des qualifications : conducteur de tracteur, charretier, bouvier, garçon d’écurie. Il nomme toutefois quelques emplois précis : garde-chasse, jardinier, cuisinière, maréchal-ferrant. Comme la mécanisation n’est pas encore généralisée, dans les années 1930, les grandes fermes disposent toutes d’un travail (13) et d’un ou plusieurs maréchaux-ferrants. C’est notamment le cas de la ferme de Mortières appartenant à Raymond TÉTARD et de la ferme du château appartenant à Pierre DUBOIS.

Recensement quinquennal de population de 1936, ferme de Mortières, extrait, archives départementales.

 

12 - Cf. la communication que nous avons présentée au Musée National de l’Histoire de l’Immigration, au Palais de la Porte-Dorée, à Paris, le 17 mai 2017. Cf. également Tremblay, village de la plaine de France, d’après le recensement quinquennal de 1931, bulletin n° 40 de la SEHT, année 2017.

13 - Le travail du bas latin tripalium est l’appareil dans lequel le maréchal-ferrant place les animaux de traits pour effectuer le ferrage des animaux de trait.

 

La grève agricole de 1932

Au mois de mars 1932, la main-d’œuvre agricole de Tremblay-lès-Gonesse se met en grève. Le mouvement a débuté dans les fermes de Mitry, dont le personnel a bénéficié du soutien de la mairie communiste. Cette mobilisation obtient, dans cette commune proche, une diminution des heures de travail et une augmentation de salaire qui bénéficie aussi aux ouvriers agricoles de La Villette-aux-Aulnes. Ces résultats encourageants poussent les ouvriers de Tremblay à imiter leurs voisins. Les troubles durent près de deux semaines, mais échouent dans la commune, faute du soutien de la municipalité dirigée par Maurice LE GUILLOU et sa majorité de ruraux. Élu en mai 1929, le Conseil Municipal compte six agriculteurs : André PELLETIER, Pierre DUBOIS, Pierre-Paul COUSIN, Edmond LECAILLER, Louis VACHÉ, Pierre GUICHARD, un marchand de cochons, Maurice LE GUILLOU et une majorité de Conseillers peu sensibles aux revendications des grévistes.

Dans les fermes, certains ouvriers logés à l'intérieur des exploitations ne participent pas au mouvement de grève. Pour leur éviter des représailles, les patrons décident alors de faire travailler ensemble tous les non-grévistes successivement dans chaque ferme, et de les protéger, à leur passage dans l’agglomération. La première sortie à l’extérieur est un demi-échec pour les patrons. Les ouvriers travaillent depuis plus d’une heure lorsque tous les grévistes, renforcés d'éléments venus des lotissements, se précipitent sur les attelages et les détèlent.

Les ouvriers, protégés par les patrons rentrent à la ferme sans être maltraités. Les chefs d’exploitation font ensuite appel à de la main-d’œuvre étrangère au pays, notamment à des « briseurs de grève » venus de Paris, ils ont également le renfort des agriculteurs des villages voisins qui apportent leur aide en prêtant quelques ouvriers. Le maire Maurice LE GUILLOU fait appel aux forces de police pour assurer la liberté du travail. Il vient lui-même, avec les gendarmes à cheval, protéger les non grévistes.

Cette situation dure plusieurs jours. Les grévistes voyant que le rapport de forces leur est défavorable demandent alors la reprise du travail. Elle est accordée, mais à des conditions pénibles pour eux. En représailles, les meneurs sont licenciés, les primes précédemment octroyées pour beaucoup de travaux sont supprimées, les femmes ne sont plus employées l’hiver, ou lorsque les circonstances atmosphériques ne permettent pas l’exécution de travaux dans les champs. Cependant, au moment de la moisson, les patrons, sans doute par peur de la reprise du mouvement, rétablissent les primes comme par le passé.

 

Le séparatisme du quartier du Vert-Galant

Au démarrage du lotissement, aucune voie carrossable ne relie le quartier du Vert-Galant au Vieux-Pays, dont il est séparé par le Bois-Saint-Denis, obstacle infranchissable par temps de pluie. Trois lieux de vie coexistent sur le territoire communal : le bourg historique au nord, et les trois lotissements au sud. Cottages et Bois-Saint-Denis au nord du canal, Vert-Galant au sud. La plupart des habitants des lotissements travaillent à Paris. Ceux des Cottages et du Bois-Saint-Denis prennent le train en gare de Villeparisis, ceux du Vert-Galant à la halte du Vert-Galant. Les habitants du village historique le prennent à la gare de Sevran, à laquelle ils sont reliés quotidiennement par un service d’autobus. Cette dispersion des accès aux transports publics ne suscite guère le sentiment d’appartenance à une même communauté. Comment les ruraux du vieux village pourraient-ils comprendre les citadins qui s’installent dans les lotissements ? Comment ces derniers arrivants, en proie aux pires conditions de vie matérielle, dans des quartiers mal viabilisés, dépourvus d’alimentation en eau et électricité, pourraient-ils se sentir citoyens à part entière d’une commune qui les rejette ? Les plus éloignés du chef-lieu, les habitants du quartier du Vert-Galant, affichent la volonté de se séparer de la commune de Tremblay-lès-Gonesse.

Cette volonté apparaît dès la première Assemblée générale constitutive où est émise la proposition de rattachement à Vaujours, assez inattendue, puisque le maire de cette commune, Monsieur SOHIER, n’est autre que le lotisseur don les habitants du quartier dénoncent les manquements.

Notons cependant que les rapports avec l’intéressé sont de nature conflictuelle. Un pavé en caractères gras, dans le n° 2 de décembre 1930, de l’association syndicale précise : « Si le Maire de Tremblay est trop éloigné pour accomplir son devoir, celui de Vaujours, Monsieur SOHIER, est sur place et pourrait agir. Sans doute, mais Monsieur SOHIER, Maire de Vaujours, est le véritable lotisseur du Domaine, c’est trop que de lui demander de faire respecter son cahier des charges. Avez-vous déjà vu un gendarme qui, ayant commis un délit, se dresserait procès-verbal, et exigerait que des poursuites fussent exercées contre lui ? »

Le projet de sécession n’est pas seulement soutenu de quelques aventuristes non représentatifs, il est porté par une large majorité des habitants du quartier, au sein de l’association syndicale. N’est-il pas exprimé par les Assemblées générales qui mandatent le bureau pour aller dans cette direction ? L’ordre du jour de l’Assemblée générale extraordinaire du 10 avril 1932, convoquée pour 9 h 30 au cinéma du Vert-Galant comporte la question en point n° 2 « Suite à donner à la résolution votée par l’Assemblée générale et par le syndicat en date du 14 février 1932, en vue de l’érection du Domaine du Vert-Galant en commune séparée ou de son rattachement à une commune voisine ».

Toutes les sensibilités du quartier se mobilisent pour promouvoir son indépendance. Les chrétiens font signer

des pétitions et proposent de donner à la nouvelle commune qu’ils appellent de leurs vœux le nom de Thérèseville. Sur l’emplacement de la future église Sainte-Thérèse une baraque en planches a été érigée au rang de chapelle et inaugurée le 8 janvier 1928.

« On y dit une messe, le dimanche et un bon père jésuite de Paris, aidé de quelques dames, tient patronage dans une grange prêtée, qui menace ruine. Une école est en projet, pour laquelle on a reçu un peu d’argent. Mais les pauvres mal-lotis ont été si touchés de voir parmi eux la Petite Sœur, qu’ils ont tous signé - communistes en tête – une pétition pour que leur amas de cahutes, noyau d’une cité future, soit appelé Thérèseville. Et cette agglomération de minables cases sera, peut-être, la première ville du monde à laquelle  la  petite  sainte  de  Lisieux  aura  donné  son nom » (14).

14 - Pierre LHANDE Le Christ dans la banlieue, le Dieu qui bouge, Plon, 1930, pages 101 et 102.

 

Le Conseil Municipal dirigé par Maurice LE GUILLOU, par manque de vision politique, s’oppose aux séparatistes, alors qu’il reprendra leur revendication à son compte, moins de trois ans plus tard. Le 10 janvier 1929, il estime que le lotissement du Vert-Galant doit demeurer dans la commune. Il décide de créer un secrétariat auxiliaire de la mairie dans le lotissement, afin « de donner toutes  facilités aux habitants ».

En mars 1930, le maire est saisi par l’association syndicale. Mandatée par l’Assemblée générale, elle demande le rattachement à Vaujours. Le 15 mai 1930, le Conseil municipal s’oppose à ce projet «considérant que d’importantes améliorations ont été apportées dans le dit lotissement  par  les  soins  de  la  commune  (écoles,  annexe  de mairie, marché, garde-champêtre,  etc.) pour donner un mieux-être aux habitants, que de nouvelles voies d’accès permettront aux habitants de  se  rendre  facilement dans toutes  les  parties  de  la  commune  »  le conseil déclare « s’opposer au rattachement à la commune de Vaujours » des parcelles concernées.

Le 25 septembre 1930, le Conseil, suite à une demande du sous-préfet de Pontoise, confirme sa délibération du 15 mai 1930, s’oppose au rattachement du Vert-Galant à la commune de Vaujours.

Convocation de l’assemblée générale extraordinaire du 10/04/1932, bulletin de l’association syndicale autorisée du domaine du Vert-Galant, n° 13-14, avril 1932, archives de la SEHT

 

Tentative de partition du territoire communal, proposée par le maire LE GUILLOU

Après le succès de l’opposition communiste aux élections partielles de 1932, le maire LE GUILLOU comprend enfin que la municipalité sortante perdra les prochaines élections. La culture ouvrière des habitants des lotissements heurte sa sensibilité politique et la majorité conservatrice du village rural. Il décide donc de faire alliance avec les mécontents du lotissement et de soutenir les projets de partition du territoire communal.

Le 13 novembre 1934, la majorité des élus municipaux présente le projet de séparation du Vieux-Pays et des lotissements. Le maire donne lecture de leur rapport.

« Les Conseillers municipaux du Vieux-Pays considérant que la commune de Tremblay-lès-Gonesse dont le territoire d’une longueur de 13 km environ est nettement divisé par la route départementale dite des Petits-Ponts

1° un vieux-pays : ce dernier village de 800 habitants, composé d’une population essentiellement rurale, la plupart des ouvriers y résidant travaillent dans l’agriculture ou l’artisanat agricole, ils ont des besoins strictement particuliers et des ressources très modiques. Aucune usine ni commerce important n’existe dans cette bourgade. D’autre part aucune chance de modification de cet état de chose n’est à prévoir. Ce vieux pays a son organisation propre et indépendante  : Mairie, écoles, service des eaux, édifiés petit à petit pendant ces 30 dernières années grâce aux nombreux et importants sacrifices financiers d’une population  agricole

2°  un  ensemble  de  lotissements  situés  à  l’extrémité  du territoire, à cheval sur la ligne Paris-Soissons et le canal de l’Ourcq comprenant environ 8 000 habitants et qui se développe  avec  rapidité  et  essentiellement  urbain. De nombreux commerces s’établissent, nécessaires à la vie et à l’approvisionnement d’une population dense. Cet ensemble  est pourvu d’écoles, eau, gaz, électricité, tout à l’égout et a des besoins comparables à ceux d’une ville et d’autre part tout ce qu’il faut comme établissements publics pour avoir une vie indépendante.

Cette demande ne pouvait être effectuée à l’origine, les services administratifs se devaient de prêter leur concours à la vie et à l’aménagement des lotissements. D’autre part de gros travaux non subventionnés devront être entrepris à brève  échéance  dans  le  vieux  Tremblay  :  réfection  du réseau  des  eaux  et  de  la  rue  principale,  aménagement d’égouts. L’importance de ces  travaux est  telle que des rivalités risqueraient de s’établir entre lotis et vieux-pays. Cela il ne le faut pas ».

En mai 1935, la liste communiste remporte les élections municipales. Les nouveaux élus s’opposent au fractionnement tardivement souhaité par l’ancienne majorité municipale, à la veille d’une défaite électorale prévisible.

Le 6 juillet 1935, le nouveau maire, Gilbert BERGER, porte à la connaissance de l’Assemblée municipale que des listes de pétition circulent contre la scission des lotissements et du Vieux-Pays.

Il présente un exposé concluant que le projet de séparation ne se justifie pas. Après l’avoir entendu, le Conseil adopte à l’unanimité ses conclusions, proteste contre le projet de séparation et se prononce pour le maintien du statu quo.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Délibérations du Conseil Municipal de Tremblay-lès- Gonesse, séance du 12 décembre 1932 : proclamation des résultats de l’élection partielle du 4 décembre 1932.

Aucun des candidats de la liste du maire LE GUILLOU n’est élu. Les cinq candidats de la liste communiste sont élus.

 

Les grèves des ouvriers agricoles, mai-juin 1936

Les partielles de 1932,  montrent que  la majorité politique va changer de camp dans l’Assemblée municipale de Tremblay-lès-Gonesse.

Aux élections de mai 1935  la liste communiste conduite par Gilbert BERGER est élue.

Au printemps suivant, la majorité politique va basculer également au niveau national. Les élections législatives du 26 avril et du 3 mai donnent la majorité au Front populaire. La SFIO devient le premier parti du pays et Léon BLUM forme le premier gouvernement de la France dirigé par un socialiste.

Le contexte qui avait fait échouer la grève des ouvriers agricoles de Tremblay-lès-Gonesse en 1932 est radicalement changé. Les grévistes de 1932 ont le sentiment qu’ils sont en situation de prendre leur revanche.

Les agriculteurs emploient 130 ouvriers permanents auxquels se rajoutent une centaine d’emplois saisonniers. Dans la seconde quinzaine de mai, les besoins de main-d’œuvre sont en progression dans les exploitations. C’est l’époque du démariage des betteraves (15).

15 - Les betteraves se sèment en ligne ou en poquets. La levée intervient environ une dizaine de jours après le semis. Lorsque les premières vraies feuilles apparaissent, il est temps d'éclaircir. Pour les semis en ligne on ne laisse qu'un plant tous les 15 cm, on choisit le plant le plus beau et le plus vigoureux et on élimine les autres en les arrachant à la main.

 

Illustration

Page de Une du journal l’Humanité du lundi 15 juin 1936 - Gallica

 

La grève des ouvriers agricoles de Tremblay-lès-Gonesse a échoué en 1932, en raison de l’hostilité du maire. Avec la victoire de la liste communiste aux élections locales des 5 et 12 mai 1932, du Front populaire aux élections législatives du 26 avril et 3 mai 1936, les grévistes de 1932 ont le sentiment qu’ils peuvent prendre leur revanche.

 

Ces travaux urgents demandent un personnel très important, car il n'y a pas encore de machine capable d'effectuer cette besogne, qui doit être exécutée à la binette. Lorsque la grève éclatera on comptera 201 grévistes sur une population de 230 ouvriers, (100 de main-d'œuvre saisonnière et 130 de personnel fixe). Sur ce nombre, il y aura 29 ouvriers non grévistes, ne faisant pas tous partie du personnel fixe. Certains sont venus à Tremblay-lès-Gonesse pour effectuer uniquement les travaux saisonniers, si bien qu'ils repartent au début de la grève, de façon à ne pas perdre leur temps. Parmi le personnel employé à l'année, les non-grévistes sont très peu nombreux, leur nombre varie selon les exploitations.

Les deux fermes de 300 hectares, et une de 200, ont chacune quatre ouvriers non-grévistes. Le total du personnel permanent non-gréviste, pour toutes les exploitations, est à peine de seize. Sur cet effectif, il faut compter quatre contremaitres et trois vachers. Leurs services sont très appréciés des employeurs pendant les grèves. Ceux des vachers, parce qu'on ne peut pas rester sans traire les vaches, ceux des contremaitres, parce qu’ils sont pour les patrons d’un très grand secours moral. Grâce à eux, les exploitants peuvent quitter leurs fermes pour aller discuter avec les délégués de la Confédération Générale du Travail ou des ouvriers, et être assurés que, pendant ce temps, il y a toujours quelqu'un pour protéger leur bien. L’agressivité des grévistes est souvent plus marquée à l’égard des contremaîtres que des patrons. Du 15 mai au 15 juin 1936, le temps est au beau fixe. Les grévistes reçoivent le renfort d’ouvriers agricoles des communes voisines et surtout celui de nombreux éléments venus des lotissements. Devant chaque ferme, se tient un  important piquet de grève. Les ouvriers se réunissent par petits groupes et discutent, ça et là, dans les rues. Les femmes sont également présentes et participent aux débats.

Les rassemblements se tiennent au Vieux-Pays, sur la place de l’Église et l’allée des Tilleuls. Les tilleuls en fleurs diffusent un parfum de printemps, la foule est joyeuse, une ambiance de fête règne dans le village. Comme partout ailleurs, on discute beaucoup.

Sur la place de l'Église, les grévistes dorment sur l’herbe ou jouent aux cartes, à plat ventre sur le sol. Les piquets de grève restent en fonction jusqu'à vingt-trois heures environ. Ils occupent la place depuis quatre heures du matin, aussi a-t-il été nécessaire d’organiser un roulement. Chaque gréviste est prévenu de l’horaire auquel il devra « être de piquet». Lors des changements de prise et cessation de poste, un clairon sonne. Tous les rassemblements s’opèrent au son de cet instrument, qui est remplacé pendant quelques jours par un tambour. Les instrumentistes sont fournis par l’harmonie municipale, créée le 4 février 1936, à l’initiative d’un groupe d’habitants du Bois-Saint-Denis, parmi lesquels Louis DEQUET, premier adjoint au Maire de la Municipalité ouvrière élue en 1935. L’harmonie municipale ne compte pas moins de sept clairons, dont celui de Louis DEQUET, qui a sonné à son tour, sur la place de l’Église.

 

L’harmonie municipale. Créée le 4 février 1936, elle compte 7 clairons qui posent au premier et deuxième rangs sur ce cliché. L’un des musiciens a le poing levé et parmi eux, au deuxième rang, on reconnaît Louis DEQUET. CPA, collection SEHT

 

Pierre FROMONT et Francis BOURGEOIS décrivent ainsi le mouvement : « Au début de la grève, la population est encore relativement calme : les grévistes se contentent de discuter entre eux, de chanter quelques hymnes internationalistes et de crier : « Les soviets partout », « Vive la CGT ! » ou d’autres slogans qui résonnent dans la culture ouvrière. Devant l'immobilisme patronal, les esprits s'échauffent. Bon nombre d’ouvriers ont déjà dépensé la paye qu’ils avaient touchée, juste avant la grève. Ceux qui n’appartiennent pas au personnel des fermes adressent des injures et des menaces aux patrons ou aux membres de leur famille. Rares sont les employés permanents de fermes qui osent agir ainsi. Ceux qui franchissent ce cap seront renvoyés après la grève, le contrat collectif permettant les licenciements en cas de suppression d’emploi. Plus la grève continue, plus ces injures et menaces deviennent graves.

Après le 15 juin, dès que la nuit ne permet plus d'identifier ceux qui les profèrent, les patrons peuvent entendre des insultes et des menaces. Les exploitations sont dans un véritable état de siège. Tous les grévistes ne restent pas à jouer aux cartes ou à discuter dans le pays. Le conducteur de la benne municipale les emmène dans les communes voisines. Il faut que partout le travail soit arrêté pour que les patrons capitulent c’est la guerre de classes. La benne porte à ses angles de petits drapeaux rouges. Chaque jour, elle quitte le pays avec une charge complète. Tous les occupants chantent ou hurlent l’Internationale. Ils vont plus ou moins loin, suivant les jours. Lorsqu’ils descendent de la voiture, c’est pour aller trouver des ouvriers qui travaillent afin de leur faire cesser le travail. Lorsque ceux-ci refusent, les animaux sont dételés, et s'ils persévèrent dans cette idée, ils ont à craindre de recevoir de mauvais coups. S'ils acceptent d'emblée, ils reviennent à la ferme de leur patron, lui déclarent leur décision de grève, puis vont boire avec ceux qui sont venus les débaucher et qui leur donnent des conseils pour organiser la grève. De toute façon, même lorsque les débaucheurs ne  réussissent  pas —  ce  qui  ne  s'est  d'ailleurs, produit  qu'une  seule  fois,  dans  un  petit  village  de  110 habitants à 7 kilomètres de Tremblay — ils finissent leurs essais chez les cafetiers, et la plupart sont ivres lorsqu'ils rentrent chez eux. C’est ainsi que furent déclenchées de nombreuses grèves autour de Tremblay-lès-Gonesse. Les plus fervents grévistes essayèrent même d'attaquer les non grévistes.

 Il y eut plusieurs plaintes portées par ces derniers ce qui valut à leurs assaillants des amendes.

Des  cailloux  furent  jetés  contre  un  non-gréviste,  sans l'atteindre  heureusement. De même,  un  gréviste  voulut attaquer  à  l'aide  d’un  couteau  à  cran  d’arrêt  un  non gréviste, mais celui-ci alla chercher parmi ses camarades du renfort qui mit en fuite l’assaillant.

Dans cette région, la plupart des ouvriers n’économisent pas et vivent au jour le jour et souvent même en contractant des dettes importantes. La majorité n'aurait donc pas pu décider la grève s’ils n'avaient pas su que la municipalité leur  donnerait  des  secours.  Pendant  la  grève,  chaque

homme touchait 10 francs par jour. Les étrangers avaient droit, de plus, à un bon de pain pour eux et leur famille (16).

Les Français furent jaloux de cette faveur accordée aux étrangers, et, après la grève, quelques-uns donnèrent leur démission  du  parti  communiste  et  de  la Confédération Générale du Travail ».

16 -Ceci est inexact, la délibération du Conseil municipal précise :

« Le Conseil, considérant que la grève des ouvriers agricoles, se prolonge, qu’elle dure depuis plus de trois semaines. Décide de venir en aide aux familles des grévistes et vote à cet effet une somme de 7 000 francs pour achat de denrées. Ces denrées seront distribuées en tenant compte du nombre d’enfants. Cette somme sera prélevée par autorisation spéciale sur les fonds libres de l’exercice en cours ».

À aucun moment il n’est question d’un traitement de faveur qui serait accordé aux étrangers ! Toutefois, compte tenu du critère adopté par le Conseil municipal, il est évident qu’un célibataire de nationalité française touche une aide inférieure à celle d’un étranger, père de famille nombreuse.

 

Délibération du Conseil municipal décidant l’aide apportée aux grévistes. Archives municipales, cliché SEHT

 

Au début de la grève, les vachers ont la permission de travailler, chacun d'eux va et vient sans être jamais inquiété. La vente du lait s'effectue comme en temps normal. Les quatre derniers jours, les grévistes s'opposent à la livraison du lait.

Les ouvriers qui continuent à travailler ne peuvent être occupés qu’à l’intérieur de la ferme. Ils donnent, au début, les soins aux animaux. Ils promènent les chevaux dans les cours pour éviter les «coups de sang » (17). On occupe ces ouvriers comme on peut, car, s'il y a beaucoup de travail à l’extérieur, il n'en est pas de même à l’intérieur. Ils effectuent des travaux de rangement et d'entretien.

Pour faire ce peu de travail, ils touchent un salaire très élevé. Chaque non-gréviste est chaque jour payé le double de ce que gagne un charretier en temps ordinaire.

À la fin de la grève, un clivage durable s’est instauré entre grévistes et non-grévistes. Après la reprise du travail, ces derniers éprouvent un sentiment d’insécurité, en raison de l’hostilité que leur témoignent les anciens grévistes. Seul, le temps ramènera peu à peu le calme dans les esprits.

17 - Le syndrome du coup de sang, ou encore « myosite » se définit comme une maladie musculaire très douloureuse suite à un exercice physique. Elle correspond plus ou moins à des crampes musculaires chez l’homme, intenses et généralisées. On lui a aussi donné le nom de « Maladie du lundi » car elle survient généralement suite au repos du dimanche.

 

La journée du 22 mai 1936

Depuis le début de la grève, tout semble endormi dans les exploitations. Les patrons ont mis en sécurité tout leur matériel, rentré en hâte dans la cour (tracteurs, outils tractés, etc.) Au début de la grève, les ouvriers auraient voulu venir soigner les animaux, pour toucher le salaire dominical(18). Les patrons s'y sont opposés, par crainte d'une occupation des bâtiments. Le ravitaillement des animaux est assuré par les contremaitres ct les non-grévistes dans les grandes exploitations, et dans les autres par les patrons.

18 - En temps normal, personne ne travaille le dimanche. Les charretiers et bouviers viennent seulement soigner les animaux et touchent pour cela une indemnité de 10 francs.

Au début, le contremaitre peut lui-même aller chercher la pulpe nécessaire pour les bœufs, le fourrage pour les chevaux et l’herbe pour les vaches, car on ne peut les conduire au pré. On profite de cette permission pour faire des réserves. Les non-grévistes distribuent ensuite les rations alimentaires et donnent les soins de pansage à tous les animaux. À cette époque, il n’y a que les travaux de laiterie qui peuvent s’effectuer dans le calme, sans être entravés par les grévistes. Les chevaux sont promenés dans les cours pendant une demi-heure chaque demi-journée.

Il y a plus d’effervescence que lors de la grève de 1932, mais les patrons veulent tenter ce qui leur a réussi quatre ans auparavant. Ils embauchent donc des briseurs de grève et de la main-d’œuvre, principalement africaine, à Paris, pour tenter d’aller travailler dans les champs. Des cultivateurs de communes avoisinantes viennent leur apporter leur aide.

Les patrons décident de faire un essai le vendredi 22 mai après-midi. Ils demandent que la police vienne assurer le maintien de l’ordre à la porte des fermes, lors du départ dans les champs. Mais des renforts venus des lotissements et des villages voisins arrivent pour prêter main-forte aux grévistes, qui déclarent que, si les ouvriers sortent des fermes, c’est l'échauffourée immédiate et qu'ils empêcheront le travail par la force.

Les patrons demandent donc au chef de la garde-mobile la protection de leur personnel. Ce dernier discute avec le maire de Tremblay et décide d’en référer au préfet avant d’agir. Ils partent donc tous deux pour aller téléphoner.

L’officier ne revient que vers 17 heures, disant qu'il ne peut joindre le préfet. Les ouvriers embauchés à cette occasion n'ont toujours pas reçu l'ordre de sortir des cours de ferme et attendent. C'est seulement vers 18 heures que la communication téléphonique est établie. Le préfet conseille au chef de la garde mobile de négocier avec les grévistes. On discute pour le lendemain matin. La police refuse d’agir par la force si les non-grévistes partent au travail dans les champs. Elle n'interviendra que si les grévistes veulent rentrer dans les fermes, pour attaquer ceux qui sont venus travailler. Devant ces faits et les renforts toujours croissants du côté des grévistes, les patrons sont obligés de renoncer à l’envoi dans les champs de ceux qu'ils ont embauchés pour briser la grève. Ils donnent donc les salaires de deux jours à ces ouvriers et les remercient. La tentative a échoué totalement, elle a donné aux grévistes conscience de leur force, et cette victoire les encourage à ne pas céder. De plus, cet essai a eu pour résultat d'amplifier l'agitation.

Une semaine plus tard, devant l'agitation qui croit rapidement, les patrons prennent une autre décision. Les grévistes discutent pour savoir s'ils vont envahir les exploitations et les occuper en refusant les soins aux animaux. Parmi les meneurs, il y a de nombreux partisans de cette méthode. Les patrons veulent à tout prix prévenir cette manœuvre. Ils décident donc d'envoyer leurs animaux, chevaux et bœufs, dans des régions plus calmes. Chacun s'entend alors avec des cultivateurs de Seine-et-Marne et de l'Oise et décide l'évacuation. Pour réussir pleinement, il faut qu'elle soit simultanée dans toutes les fermes. D'autre part, on ne peut l'envisager durant la journée ou tant que les piquets de grève fonctionnent. L'opération est donc prévue pour être effectuée dans la nuit du lundi au mardi

26 mai. L'après-midi du lundi est employée aux préparatifs.

Les non-grévistes sont prévenus. Ils accompagneront les animaux et les embarqueront. Pour éviter le bruit des sabots des animaux sur la route, on a préparé des sacs avec de la paille que l'on attachera au-dessus des genoux et des jarrets de chaque cheval et de chaque bœuf. À 2 heures du matin, les animaux doivent quitter leurs écuries. Le plan est mis à exécution, les animaux gagnent les champs par le chemin le plus court. On les charge dans des camions sur une route nationale à 5 kilomètres environ de l'agglomération, car, une fois dans la plaine, le bruit n'est plus à craindre. Les patrons aident au chargement, accompagnent les camions qui emmènent les animaux et les répartissent dans de nombreuses fermes.

Au terme de l’opération, ils ramènent ouvriers et contremaitres en automobile, de façon à ce qu'ils ne soient pas vus par les grévistes à leur retour.

Dès le 27 mai au matin, chacun est déjà au courant et commente à sa manière l'événement de la nuit.

À partir de ce moment, il ne reste plus alors dans chaque ferme que les vaches et un cheval qui assure le transport du lait et des aliments nécessaires à la vacherie. Pendant la dernière quinzaine de grève, la vie continue dans les exploitations de la même façon. Il y a encore moins de travail que précédemment pour les non-grévistes.

Les quatre derniers jours, la vie est encore plus difficile. On ne peut plus livrer aucun produit, les grévistes interdisent la vente du lait. Il faut alors le transformer en crème, en beurre et en fromage, que l'on espère vendre après la grève. On ne peut plus aller couper d'herbe pour les vaches, et on les nourrit alors avec la réserve de pulpe qui a été faite et avec le fourrage que l'on avait emmagasiné pour nourrir les chevaux et les bœufs.

 

Les négociations et la fin de la grève

Pour engager les pourparlers, il faut des délégués ouvriers et des délégués patronaux.

Il existe un syndicat patronal (19). La majorité des patrons en faisaient déjà partie avant la grève. Il recrute alors de nombreux adhérents, non seulement parmi ceux dont le travail se trouve arrêté (c'est le cas de tous les exploitants de Tremblay), mais également parmi les exploitants des environs qui n'ont pas de grève, mais redoutent de l'avoir un jour. Ils n'ignorent pas que, lorsqu'un accord sera signé, leurs ouvriers ne tarderont pas en demander également l'application. Dans les communes voisines, des syndicats se forment ou se renforcent, car chacun a pu voir ce qu'était la vie à Tremblay-lès-Gonesse. La cotisation de chaque adhérent est proportionnelle à la superficie qu'il cultive.

19 - Le syndicat patronal se confond pratiquement avec la coopérative de vente, laquelle a été créée au début des années 1930. Les activités de la coopérative sont grandes, celles du syndicat quasi nulles.

 

Comme représentants de la classe ouvrière, il y a les délégués des grévistes et les délégués mandatés par la Confédération Générale du Travail. Les premiers ont été élus dans des réunions ouvrières privées. Chaque exploitation occupant moins de 10 ouvriers a eu droit à un délégué ; au dessus, à plusieurs. Dans la majorité des exploitations, ils ont été connus des patrons, car ce sont eux qui ont dû présenter les revendications. Toutefois, dans certaines exploitations, ce sont d’autres grévistes qui apportent le cahier de revendications. Cependant le patron sait toujours officieusement quels sont les délégués de son exploitation, lorsqu'ils n'ont pas le courage de se faire connaitre sous ce titre, redoutant un renvoi. Les délégués de la CGT sont généralement instruits et d'une qualification supérieure à celle des précédents. Ce sont eux surtout qui discutent avec les délégués patronaux, mais ils sont toujours accompagnés par les délégués ouvriers, et leurs décisions sont prises en commun.

Pendant la première quinzaine de la grève, les délégués des ouvriers et de la CGT souhaitent la conclusion d’un accord, car ils ont hâte de connaître l'issue du conflit. À l’opposé, les patrons sont partisans d’une ligne ferme, comme en 1932.

La première semaine, ils comptent sur la réussite d'un essai de sortie des fermes pour aller travailler en plaine, c’est l’essai du 22 mai qui connaît l’échec que nous avons déjà évoqué. En outre, pendant cette première semaine, des grèves commencent à éclater également dans l'industrie, notamment dans les grandes usines de construction mécanique. Elles s'intensifient et se généralisent, au cours de la deuxième semaine. Jusqu'à la fin de cette quinzaine, les patrons de Tremblay espèrent que ces entreprises importantes ne céderont pas non plus. Ils durcissent encore leur position. Mais toutes les usines en grève lâchent prise, et leurs Conseils d'administration signent les accords dits « Matignon ». Ils acceptent presque intégralement les revendications ouvrières.

Les grévistes de Tremblay-lès-Gonesse ont déjà obtenu un succès en empêchant la tentative de travail la semaine précédente, la victoire de leurs camarades de l’industrie leur apporte un puissant encouragement. Un autre événement vient affaiblir la situation des exploitants. Au moment de la signature des accords «Matignon » par les industriels, une délégation d'anciens agriculteurs et de cultivateurs non touchés par la grève est allée au ministère de l'Agriculture et, sans être mandatée par qui que ce soit, a accepté les bases d'un contrat collectif très avantageux pour les ouvriers.

Les choses vont donc de mal en pis pour les patrons. Ils ne peuvent plus espérer qu'une prolongation de la grève amènera les ouvriers à réduire leurs demandes. Leur situation est délicate. Ils estiment que ce qui a été signé au ministère dépasse leurs possibilités. Mais le ministère Georges MONNET, la CGT, les délégués des ouvriers s'appuient sur cet accord et affirment que la signature que lui ont donnée des exploitants ayant l'expérience de la vie agricole démontre qu'il est applicable.

Les réunions entre patrons se font généralement chez l'un d’eux. Mais d'autres assemblées réunissent parfois tous les membres du syndicat. Dans les rencontres avec les représentants ouvriers, le président se fait toujours accompagner par un ou deux délégués patronaux. Les rencontres officielles des représentants des deux parties ont lieu soit au ministère de l'Agriculture, soit à la sous préfecture de Pontoise, dont dépendent Tremblay-lès-Gonesse, Sevran et Roissy-en-France, ainsi que Gonesse, où la grève a éclaté un peu plus tard. De temps à autre, les représentants de la CGT viennent en consultation chez les exploitants les plus importants. Lors de ces entrevues avec un ou deux patrons, ils espèrent, par la discussion, les amener à signer le cahier de revendications pour ensuite, pouvoir obtenir les mêmes clauses des autres agriculteurs.Mais chaque exploitant se retranche derrière le syndicat patronal. Rien n’est donc obtenu par ces contacts.

La tâche des délégués patronaux est d’autant plus difficile que les exploitants agricoles désirent vivement une reprise du travail. Les dommages causés aux cultures risquent d'être importants. D'autre part, le rythme de vie en de telles circonstances devient de plus en plus insupportable. Pendant

la dernière quinzaine de grèves, les réunions ont lieu à raison d'une en moyenne par jour.

Au ministère de l'Agriculture, les délégués du syndicat patronal sont fréquemment convoqués dans le bureau du ministre. Ces réunions durent souvent très longtemps. Nombreuses sont celles qui, commencées l'après-midi, ne se terminent que tard dans la nuit, quelquefois à une ou deux heures du matin, avec une heure d'interruption au moment du dîner. Georges MONNET, ministre de l’Agriculture désire que le conflit s'apaise, mais pour y parvenir, il n'envisage pas d’autre solution que l'acceptation des revendications ouvrières. Il la conseille aux patrons.

Ceux-ci lui rappellent qu'il avait pourtant été agriculteur dans l'Aisne, qu'il avait pu se rendre compte des difficultés d'un métier qu'il a quitté, bien que possédant une ferme dont la qualité des terres est très réputée, à un moment où les conditions économiques étaient pourtant bien meilleures.

Cependant, lors des dernières réunions, il dira aux représentants patronaux qu'ils peuvent augmenter le bien-être de leurs ouvriers et accepter leurs revendications, car il revalorisera les produits agricoles, et notamment le blé. La promesse a été tenue, mais elle a été suivie d’une dévaluation qui en a réduit les effets.

À la sous-préfecture de Pontoise, les réunions ne sont pas semblables. Le sous-préfet convoque les délégués ouvriers et patronaux. Il se rend parfaitement compte de la portée des revendications ouvrières et cherche à obtenir une conciliation.

Finalement, le 15 juin, un contrat provisoire est signé, devant le sous-préfet de Pontoise, par les délégués patronaux, les délégués ouvriers, les représentants de la CGT. Ses clauses principales sont les suivantes :

• Salaires : Augmentation 10 à 20%. (Cf. tableau)

• Durée du travail : Journée de dix heures, de 6 à 11 heures, de 12 h 30 à 18 heures, avec un quart d'heure par demi journée pour le casse-croûte.

• Logements ouvriers : Promesse d'amélioration.

• Ouvriers étrangers : Mêmes droits et mêmes salaires.

• Aucun renvoi pour fait de grève.

Le contrat négocié est applicable à partir du mois de mai 1936 jusqu'à la fin des travaux de récolte.

Illustration

Tableau de l’accord salarial du 15 juin 1936

Pierre FROMONT et Francis BOURGEOIS LES GRÈVES AGRICOLES DE TREMBLAY-LES-GONESSE EN 1936

Revue d’économie politique DALLOZ Volume 51, No 5- 1937, page 1432

 

Les conséquences économiques de la grève

Les jours de grève n’ayant pas été payés, Pierre FROMONT et Francis BOURGEOIS évaluent la diminution des ressources annuelles des ouvriers à 120.000 francs environ pour l'ensemble des personnels concernés. Il faudra plusieurs mois pour que l'augmentation de salaires compense ce manque à gagner. Ainsi, pour un charretier qui gagnait 23 francs par jour, le manque à gagner est-il de 690 francs pour le mois de grève, son nouveau salaire journalier de 23,75 francs lui rapporte 82,30 francs d’augmentation par mois, il lui faut donc huit mois pour rattraper son retard, en supposant, bien entendu, que le coût de la vie soit constant.

En outre, pendant la grève, ceux qui avaient des économies les ont entièrement dépensées et ont même accumulé des dettes chez tous leurs fournisseurs. Ceux qui ne possédaient rien sont endettés pour de longs mois. Leurs dépenses ont été plus importantes pendant les grèves qu'en période normale, car beaucoup, pour occuper le temps, ont longuement fréquenté les cabarets, lieux de retrouvailles et de discussion des grévistes.

Les salaires ont tous été augmentés de 12 % en moyenne. Les non-grévistes, de leur côté, ont largement profité de la grève au point de vue pécuniaire. Pendant toute cette période de troubles, ils ont touché un salaire double de celui qu'ils gagnaient habituellement, et cela pour un travail dérisoire. La grève terminée, ils ont bénéficié des mêmes augmentations de salaire que ceux qui avaient fait grève.

Parmi tous les ouvriers, ceux qui ont eu le moins d'avantages sont les bineurs de betteraves saisonniers, les patrons ayant recruté une main-d’œuvre supplémentaire, pour rattraper le retard, les privant ainsi d’une part de leur travail habituel.

Les patrons ont subi de lourdes pertes du fait que les travaux n’ont pu être effectués en temps voulu pour la culture de la betterave et celle de la luzerne. Deux exploitations de 200 hectares chacune ont perdu 20 hectares de betteraves dont ils n’ont pu tirer aucun parti, le démariage prévu dans la deuxième quinzaine de mai n’ayant pu être effectué en raison de la grève. Lorsque le travail a repris, les betteraves étaient trop fortes, si bien que le dégarnissage n’a pu avoir lieu. Tous les frais de préparation de ces cultures : labours profonds, fumures organique et minérale, préparation du sol, semis, étaient en grande partie perdus. Ces terres, labourées dans le courant de l'été n’ont produit aucune autre graine ou plante de l'année.

Les autres exploitants ont pu tirer partie de leurs plantations. Mais le démariage tardif et le développement des mauvaises herbes ont affecté le rendement ; on évalue à 4 tonnes en moyenne la perte en poids de racines à l'hectare, ce qui représente 1 600 tonnes pour l'ensemble, soit une perte évaluée à 240 000 francs.

Dès la reprise du travail, les opérations ont été menées avec vigueur. Des agriculteurs des communes voisines, dont les travaux étaient achevés, ont apporté leur concours, amenant leurs ouvriers dans leurs voitures particulières, restant eux-mêmes avec leurs contremaitres pour surveiller. Un autocar allait également chaque matin, dans les villages voisins, chercher des travailleurs qu'il reconduisait le soir. Il y avait eu, à un certain moment, une véritable armée de « dégarnisseurs » à Tremblay. On est ainsi arrivé à sauver toutes les betteraves, à l’exception des 20 hectares cités plus haut. Sans la solidarité des exploitants agricoles des communes voisines, la presque totalité de la récolte de betteraves aurait été perdue, ce qui aurait entrainé des difficultés financières. Les frais de dégarnissage ont été ensuite répartis entre tous les exploitants de Tremblay, au prorata de la surface occupée par cette culture dans chaque ferme.

Les pertes ont également touché les champs de luzerne. La première coupe ayant été considérablement retardée par les grèves, la moisson est arrivée avant qu’on ait eu le temps de la rentrer à l'abri. En raison du mauvais temps, la récolte des céréales s’est ensuite étalée sur un mois et demi, du 4 juillet au 24 août.

Après la moisson, il a fallu couper les regains, avant de pouvoir rentrer le fourrage resté en meules. La première coupe étant avariée, on choisit alors de sauver la seconde, qui a été rentrée avant de revenir sur les meules de la première, totalement moisies. Seule leur partie centrale a pu en être récupérée. Certes impropre à l’alimentation des animaux, elle était encore utilisable pour les litières. Ces pertes ont affecté une surface d’environ 200 hectares de luzerne.

 

La mécanisation des exploitations

La grève de 1936 est suivie dans toutes les exploitations d’une motorisation intense. On substitue les machines au personnel et on remplace les animaux de trait par la motorisation. Ces conséquences se constatent non seulement chez les exploitants de Tremblay-lès-Gonesse, qui ont subi la grève mais encore chez les fermiers de la région qui redoutent de la subir à leur tour.

Dans le courant de l’été 1936 de grosses commandes de matériel sont faites. Elles sont d’une telle importance que les fabricants ne peuvent les satisfaire. L’article de Pierre FROMONT et Francis BOURGEOIS cite le cas d'un fabricant de charrues, qui, recevant des commandes au mois d'août, ne pouvait en promettre la livraison avant le mois de janvier. Les vendeurs de machines agricoles remplissent leur carnet de commandes. Les firmes qui en profitent le plus sont Caterpillar et Mac Cormick avec leurs tracteurs et moissonneuses-batteuses. Même les exploitations moyennes s'engagent dans cette voie, car, dans la région, des entreprises de motoculture se développent : c'est le démarrage des moissonneuses-batteuses.

La ferme du château, exploitée par M. Pierre DUBOIS opte pour une mécanisation complète qui entraînera une réduction sensible de la charge de personnel qui passera de 35 ouvriers à un peu plus d’une dizaine.

Ce résultat est obtenu par

1° La suppression de trois attelages de bœufs et de deux petits tracteurs Mac Cormick à essence, remplacés par un seul tracteur Caterpillar de 40 chevaux à chenilles ; marchant à l'huile lourde.

2° L'achat d'une moissonneuse-batteuse John Deer de 5 mètres de coupe capable de couper et de battre la récolte de 10 à 12 hectares par jour, dans des terres faisant en moyenne 36 quintaux à l'hectare. À cette acquisition, il faut ajouter l'aménagement d'un grenier pour la conservation du grain avec des appareils de montée en vrac par aspiration  débitant 100 quintaux à l'heure.

3° Les mises en service complémentaires

• d’une déchaumeuse cinq raies Oliver pour effectuer les travaux de semailles de blé et les déchaumages, lorsque le temps ne permet pas d'utiliser la déchaumeuse à disques Mac Cormick déjà existante,

• d’une charrue balance 2 raies Thiénie pour les labours profonds avec sous-solage (38 cm de profondeur et 7 cm de sous-solage) (20)

• d’un piocheur Massey-Harris pour travailler simultanément avec un instrument semblable faisant déjà partie du matériel de la ferme.

Tout le reste du matériel est adapté pour pouvoir travailler à grand rendement derrière le tracteur.

Les semailles de blé sont faites aussi à l'aide du tracteur à raison de 20 hectares par jour. Le tracteur tire en même temps la charrue, le semoir et la herse, attelés l'un derrière l'autre. Derrière le semoir, un banc avec un repose-pied a été monté, de façon qu'une personne puisse le suivre et veiller à ce que le grain coule dans chaque tuyau. Le tracteur, conduit par deux hommes travaillant en alternance, œuvre sans arrêt, seize heures par jour.

20 - Le sous-solage est une technique agricole permettant de redonner de la perméabilité au sol en améliorant le drainage naturel et la circulation capillaire horizontale de l’eau dans les sols labourés, en éliminant le compactage du fond de labour.

Caterpillar RD6 diesel crawler tractor, 1936

 

La grève du 20 juillet 1936

La grève de juin a eu pour effet de développer considérablement les syndicats, tant ouvriers que patronaux.

Plusieurs syndicats patronaux de la région parisienne, représentant une superficie de plusieurs milliers d'hectares, s'unissent en juin, juillet pour contracter une assurance collective contre les mouvements de grève. Aucune compagnie française n'acceptant de couvrir ce risque, des pourparlers sont engagés avec une compagnie anglaise qui ne refusait pas catégoriquement de dédommager les pertes de récolte engendrées par une grève éventuelle. Sur le point d'aboutir, les négociations échouent.

Du côté ouvrier, les syndicats se développent également. Le plus important est la Confédération Générale du Travail. De leur côté les ouvriers qui n’ont pas participé à la grève, les jaunes, sentent la nécessité de se protéger et se rattachent aux syndicats « professionnels ». À Tremblay, ce syndicat regroupe d'abord tous les non-grévistes et ensuite les mécontents de la CGT. Tous les adhérents de ce syndicat professionnel, non-grévistes ou cégétistes dissidents, n'ignorent pas que de nouveaux troubles sont prévisibles. Aucun d'eux ne veut cesser le travail, bien au contraire. Ils veulent continuer à travailler et être protégés. Dans ce syndicat, il y a deux catégories d’adhérents, l'une comprenant les membres actifs, tous français, et l'autre « les amis étrangers de la France », beaucoup moins nombreux.

Dès la fin du mois de juin, on commence à reparler de grève. Les résultats de la dernière sont encourageants. Les travaux de la moisson qui se profilent offrent une occasion favorable. Les réunions se multiplient, à l’initiative de la CGT et du parti communiste. Dans les milieux patronaux on sent que la grève peut éclater à tout moment. Les exploitants de Tremblay s'attendent donc à une nouvelle cessation du travail, début juillet. Ils commencent la moisson le vendredi 10 et s’attendent au démarrage de la grève le lundi suivant. Elle n'a pas lieu. Ils l'envisagent alors pour le 15 juillet. Elle ne se produit pas encore.

Dans le courant de la semaine, d’anciens grévistes viennent trouver discrètement les patrons et demandent de pouvoir travailler s'il y a grève. Ces permissions sont toutes accordées et des stratégies sont envisagées pour assurer la liberté du travail. Dans les champs, le temps pluvieux ne favorise pas les travaux, et quand ceux-ci peuvent être effectués, les ouvriers font preuve de mauvaise volonté. La situation est si tendue que la grève parait imminente, on pense dans chaque exploitation qu'elle se déclarera le lundi 20 juillet, ce qui se produit effectivement.

Le matin du lundi 20 juillet, les portes des fermes sont ouvertes comme tous les jours ouvrables. Tous les ouvriers sont présents. À l’heure habituelle de reprise du travail, personne ne bouge lorsque les cloches de Saint-Médard retentissent. Les patrons ne sont pas surpris, charretiers et bouviers n’étant pas venus une heure auparavant pour soigner les animaux. Lorsqu’ils invitent le personnel à entrer, il leur est répondu que la grève a été votée. Le cahier de revendications est présenté, mais aucune discussion n’est engagée.

Les non-grévistes rentrent discrètement. Les portes des fermes restent ouvertes. Il n'y a pas de piquets de grève. Charretiers et bouviers viennent donner les soins aux animaux. Vers 9 heures, la benne municipale, arborant les drapeaux rouges, quitte Tremblay, chargée de grévistes embarqués dans le véhicule pour inviter les ouvriers des communes voisines à cesser le travail. Le mouvement s’étend sur trois départements Seine-et-Oise, Seine-et- Marne, Oise, dans un rayon de quatre-vingts kilomètres autour de Paris. Le lundi 20 juillet se passe à Tremblay dans le calme, la benne revient vers 19 heures 30. Les attroupements recommencent un peu partout dans le pays

Les grévistes envisagent l'éventualité de faire la moisson pour leur propre compte.

D’anciens grévistes du mois de mai ne s’engagent pas dans le mouvement de juillet. Des pressions sont faites pour les persuader de se joindre à nouveau à la grève.

Le 22 juillet, l'un des exploitants qui avait passé un contrat avec un entrepreneur de travaux leur proposant les services de tracteurs et moissonneuses lieuses pour effectuer la moisson, sur 140 hectares de son exploitation, se heurte à l’hostilité des grévistes. La semaine précédente, l’entreprise chargée d’effectuer la moisson de cette ferme n’avait travaillé que quelques jours, les conditions météo ne lui ayant pas permis un travail suivi. Le 20 juillet, jour du démarrage de la grève, une averse l’avait obligée à faire demi-tour au moment de sortir de la ferme. La nouvelle de cette tentative de travail s'étant répandue à Tremblay et dans les alentours, les grévistes prennent la décision d'empêcher toute sortie des tracteurs et des moissonneuses.

Le mercredi 22 juillet, le temps étant revenu au beau, l'entrepreneur mobilise cinq de ses ouvriers. Au moment de prendre la direction des champs, de nombreux grévistes, dont beaucoup d’extérieurs, s’opposent au départ des machines, disant qu’eux sont en grève. L'entrepreneur tente une sortie, elle provoque une échauffourée et il doit s'avouer vaincu et rentrer dans la cour, avec tout son matériel. «Une » gréviste a eu le bras foulé en tombant dans la bousculade. L'entrepreneur et ses ouvriers quittent la ferme sans avoir travaillé. Cet échec est salué comme une victoire par les grévistes.

Les non-grévistes subissent beaucoup moins de pression qu'en mai. Cependant pour éviter les incidents, ils ne travaillent qu’à l'intérieur des bâtiments. Ils sont beaucoup plus nombreux que lors de la première grève. Cela tient à plusieurs raisons : les dettes contractées qu'il faut rembourser, les rumeurs faisant circuler le bruit que la municipalité les a moins soutenus que les étrangers. Enfin, peut-être que certains, plus clairvoyants, se disent-ils que la motorisation commencée fera débaucher un certain nombre d'ouvriers et qu'en ne faisant pas grève ils éviteront d'être de ce nombre.

Dans chaque ferme, le nombre de non-grévistes a augmenté pour toutes ces raisons. À la ferme du château il y avait eu deux non-grévistes sur trente-et-un ouvriers en mai/juin, il y en a huit cette fois-ci, plus le contremaitre et le vacher, qui, dans les deux cas, n'ont pas fait grève. En moyenne, selon Pierre FROMONT et Francis BOURGEOIS, le pourcentage des non-grévistes a été de 30 %.

Les ouvriers qui travaillent sont occupés à faire des rangements dans les magasins à pommes de terre ou à engrais, à préparer la place pour la récolte. Cette fois, les conditions météorologiques ne favorisent pas les grévistes comme en mai. Il pleut tous les jours, ce qui interdit les rassemblements.

Dans les fermes, on effectue à peu près le même travail que celui exécuté habituellement les jours de pluie. Tous les patrons ont pris, le samedi 18, la précaution de faire couvrir avec des bottes de paille les moissonneuses restées dans les champs, pour les protéger des intempéries.

À partir du mardi 21 juillet, on promène les chevaux pendant trois quarts d'heure, matin et soir, dans les cours de ferme, pour éviter qu'ils n'aient des coups de sang en restant à l'écurie. Les conducteurs d'animaux viennent deux fois par jour les nourrir.

 

Les négociations en vue du contrat collectif

Le lundi matin, vers 11 heures, Louis DEQUET premier adjoint au maire de Tremblay-lès-Gonesse va trouver successivement trois exploitants et leur conseille d'accepter les revendications ouvrières. Une réunion des patrons a eu lieu une heure et demie auparavant, ils ont décidé d'engager le plus tôt possible la discussion avec les délégués ouvriers.

Leur tactique n'est plus la mêume qu'au mois de mai, ils craignent de perdre leur récolte, si la grève ne prend pas fin. Les circonstances leur sont plus favorables car ils ne trouvent plus en face d'eux les représentants de la CGT, mais seulement des membres de la municipalité, principalement le premier adjoint et les délégués des différentes fermes du pays.

Les revendications ouvrières consistent essentiellement en une augmentation salaire de 2 francs 25 par homme et par jour.

Les conversations de la matinée, entamées par Louis DEQUET, ne donnent rien. Une entrevue, l'après-midi, entre le président du syndical patronal et le maire Gilbert BERGER, n'aboutit pas davantage. On décide donc que les réunions auront lieu à la sous-préfecture. Après des discussions téléphoniques engagées entre toutes les parties, une réunion est fixée pour le lendemain à Pontoise. Les patrons y enverront trois délégués. Leur président propose à Louis DEQUET de l'emmener dans son automobile, celui-ci refuse, catégoriquement, pour garder sa totale indépendance. Un autre patron fait la même offre au délégué de sa ferme, mais il la refuse également. Louis DEQUET et les délégués des grévistes partiront le lendemain à la première heure, par le train.

La réunion a lieu le lundi 21 juillet, à la sous-préfecture Pontoise. Elle dure tout l'après-midi, de 14 à 18 heures. Louis DEQUET sert de porte-parole aux délégués ouvriers. Ceux-ci n'admettent aucune concession. Mais les délégués patronaux ont l'impression qu'ils sont surtout effrayés par leurs responsabilités.

La discussion reprend à la sous-préfecture dès le lendemain matin, mardi 22 juillet.

Les délégués ouvriers continuent de résister, mais on les sent faiblir. Après une pause pour le déjeuner, les pourparlers recommencent, les demandes ouvrières se rapprochent des offres patronales ; la fatigue et l'énervement semblent gagner le premier camp, tandis que le second reste calme.

Finalement, à 18 h 30, on se met d'accord.

Ce contrat du 22 juillet n'est plus provisoire, Comme celui du 15 juin : il est définitif. En outre, il ne s'applique pas seulement aux exploitations de Tremblay, mais à toutes celles des cantons d'Aulnay-sous-Bois, d'Écouen et de Luzarches.

Louis DEQUET, premier adjoint au Maire de Tremblay archives de la SEHT Militant communiste, Louis DEQUET est un manuel qui s’est formé dans l’action et fait passer ses préoccupations sociales dans les responsabilités qui lui sont confiées. Sous l’occupation allemande, le militant garde intactes ses convictions et entre dans la Résistance. Arrêté en août 1943 à Paris, à la station de métro La Motte-Piquet, il est torturé et meurt à la prison de la Santé.

 

Les revendications ouvrières s’établissent comme suit :

CATÉGORIE B. — Salaires à la journée

« Pour les ouvriers à la journée, le minimum de salaire sera de 25 francs par jour pendant la durée du contrat. Les charretiers, bouviers, garçons de cour, recevront un salaire de 28 francs par jour pendant la durée du contrat. De plus, ils recevront une prime de 10 francs par dimanche et jour férié pour les soins à donner au bétail.

Les ouvriers et ouvrières à la journée dont les conditions sont meilleures que celles prévues au présent contrat conserveront ces conditions de droit, plus 7%. »

CATÉGORIE F. — Travaux salissants

« Pour les travaux salissants, épandage d'engrais, d'acides, etc., l'ouvrier recevra une prime de 7 francs par jour. »

« ADDITIF.

« 1° Les patrons devront assurer à leur personnel affecté à la ferme du travail pendant la durée de tout le contrat;

2° Toute place occupée avant la grève par charretiers, bouviers, garçons de cour, devra être reprise par leur détenteur ;

3° La paye devra être effectuée tous les samedis, entre 17 h 30 et 18 heures ;

4° Il est bien entendu que tous les droits acquis resteront acquis.

De toutes ces conditions aucune n’est acceptée, si ce n'est que les patrons s'engagent à ne renvoyer aucun ouvrier pour fait de grève.

Les salaires sont portés de 23 francs 75 à 24 francs pour les hommes de journée et de 25 francs 73 à 26 francs pour les charretiers, bouviers et garçons de cour.

Toutes les autres clauses réglées par le contrat provisoire du 15 juin subsistent sans modifications.

La paye est effectuée deux fois par mois, le samedi soir ou le dimanche matin. Le régime du travail dominical reste le même que par le passé.

Pour les grévistes, cette grève se traduit par la perte de trois journées de travail qui ne leur rapportent qu’une augmentation de salaire de 25 centimes par jour. Ainsi l'homme de journée a-t-il perdu trois jours de salaire à 23 francs 75, soit 71 francs 25. Pour rattraper cette perte à raison de 25 centimes par jour, il lui faudra donc 283 journées de travail.

Pour les patrons, la perte subie est insignifiante. En effet, le lundi 22 et le mardi 23 juillet ont connu des conditions météorologiques qui ne permettaient pas d’effectuer la moisson. En pareil cas, le personnel est occupé des travaux intérieurs d'intérêt secondaire. Le retard réel apporté aux travaux agricoles n’a été que de vingt-quatre heures. Quant au supplément de dépense de vingt-cinq centimes par jour, il est couvert d'avance par l'économie des deux journées de salaires qui n’ont pas été payées aux grévistes.

Cette grève, qui n'apporte qu'une augmentation minime de salaire aux ouvriers, crée un fort mécontentement, car ils espéraient obtenir beaucoup plus. Les promesses faites par les meneurs n'ont pas été tenues. Cette déception contribue au développement du syndicat professionnel.

Les tentatives de reprise du mouvement social

Pendant le mois d'août, les travaux s'effectuent sans à-coups et à la vitesse habituelle. Au début du mois de septembre, un exploitant renvoie un ouvrier pour avoir, pendant le travail, tenté de frapper un de ses camarades qui n'avait pas participé à la grève, pas plus en mai qu’en juillet. La nouvelle de ce renvoi provoque un ralentissement considérable du travail, dans toutes les exploitations de Tremblay.

Des délégations ouvrières se rendent chez le patron, le menaçant de grève s'il ne revient pas sur le licenciement. Le maire en personne tente en vain, à plusieurs reprises, de le persuader de revenir sur sa décision.

Des bruits de grève courent, des groupes se forment après le travail sur la place de l'Église. La stratégie envisagée est la suivante : le premier jour, grève à la ferme intéressée, si elle n’obtient pas de résultat, grève générale le lendemain dans Tremblay-lès-Gonesse, jusqu'à sa réintégration.

Un soir, des tracts sont distribués à la porte de chaque exploitation, à la sortie des ouvriers. Ils annoncent une grande réunion communiste pour les ouvriers, suivie d'un bal. Le lendemain matin, les charretiers du patron en cause arrivent à l'heure habituelle, mais aucun ne se met à garnir ses chevaux. Le patron attend un moment sans faire aucune observation, et, un peu avant 6 heures, se fâche, disant qu'il mettra à la porte tous ceux dont les chevaux ne seront pas garnis immédiatement. Chacun s'exécute alors, car il a ajouté qu'il vendrait son exploitation plutôt que de céder.

À la fin du mois de septembre, lorsque commence l'arrachage des betteraves une dernière tentative est faite. Les revendications portent sur une augmentation du prix forfaitaire établi au mois de juin, sous prétexte que le travail était rendu plus difficile par les plantes adventices (21) qui se sont développées au cours de la première grève. Cette tentative connaît encore moins de succès que la précédente.

De ces échecs, il faut déduire que les partisans de la grève, majoritaires six mois plus tôt, sont devenus minoritaires en septembre 1936. Le rapport de force salariat/patronat est devenu défavorable aux partisans de la grève, notamment en raison de la mécanisation qui se profile et des réductions de personnel qu’elle engendre.

Nous dirons pour conclure que plusieurs facteurs sont à prendre en considération pour comprendre les grèves de Tremblay-lès-Gonesse en 1936 : les précédents historiques des conflits salariat/patronat dans l’agriculture, le clivage ruraux/urbains, le contexte social de l’époque, à savoir absence de couverture sociale, développement urbain anarchique. Enfin, les facteurs déclenchants ont été les changements de majorité politique intervenus au niveau local en 1935, au niveau national en 1936.

21 - Les plantes adventices, appelées « mauvaise herbe », dans le langage courant, désignent les plantes qui poussent dans les champs, sans y avoir été intentionnellement installées : prêle, pissenlit, renoncule rampante, consoude, lamier pourpre, mouron des champs, etc.



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