Antoine, Laurent Lavoisier, propriétaire de la ferme de Mortières
Antoine, Laurent Lavoisier, propriétaire de la ferme de Mortières
SOUCE : Antoine, Laurent Lavoisier, propriétaire de la Ferme de Mortières, Hervé Revel, bulletin n° 43 de la SEHT, année 2019
Dans notre article sur les grèves agricoles, nous avons cité la lettre d’Antoine, Laurent Lavoisier, propriétaire de la ferme de Mortières, adressée le 29 mars 1792 au district de Gonesse.
Pourquoi le célèbre savant a-t-il choisi d’acheter cette ferme ? Quelle place tenait-elle dans son patrimoine ? Y a-t-il résidé ? Ce sera l’objet de notre étude. La célébrité du personnage nous invitant à préciser les liens qui l’unissent à Tremblay, nous débuterons notre propos par quelques mots sur sa biographie.
Lavoisier (1743 -1794), père de la chimie moderne, est aussi un économiste et un philosophe. Issu d’une famille bourgeoise, il assure sa fortune et une position de grand commis de l’État en devenant fermier général.
En 1771, il épouse Marie-Anne Paulze, qui prend une part active à ses travaux et illustrera son Traité de chimie. Dans le domaine économique, il est l’auteur de statistiques précises, base de travail de ce qu’il nomme à la suite de Condorcet « l’arithmétique politique », nous dirions aujourd’hui l’économie politique. Son expertise lui vaut d’être sollicité par l’administration royale puis révolutionnaire sur de nombreux sujets, allant de l’instruction publique au système monétaire, en passant même par l’hygiène publique. Mais la célébrité de cet homme illustre est aujourd’hui avant tout basée sur son œuvre scientifique. Ses ouvrages majeurs restent la Méthode de nomenclature chimique publiée en 1787 (1)et le Traité élémentaire de chimie, publié en 1789 (2).
1 - Méthode de nomenclature chimique est un traité scientifique de nomenclature chimique d'Antoine Lavoisier publié à Paris en août 1787, chez l'éditeur Cuchet.
2 - Traité élémentaire de chimie, publié à Paris en 1789, chez l'éditeur Cuchet.

Antoine, Laurent Lavoisier et son épouse Marie-Anne Paulze portrait de Louis David, 1788 Metropolitan Museum of Art New York Cliché SEHT, Hervé Revel
La ferme de Mortières, bien national au titre de la loi du 10 octobre 1789
Ancienne possession des abbés de Saint-Denis, la ferme de Mortières est donnée aux Dames de Saint-Cyr, par Louis XIV, lorsqu’il supprime le titre d’abbé de Saint-Denis. Elles en sont dépossédées le 10 octobre 1789, lorsque l'Assemblée constituante décide la nationalisation des biens de l'Église de France, sur une proposition de Talleyrand.
Les officiers municipaux de la paroisse de Tremblay, en exécution de la délibération prise par le Conseil général de la commune, le vendredi 30 juillet 1790, déclarent être dans l’intention de faire, au nom de la commune, l’acquisition de quinze domaines nationaux situés sur le territoire de Tremblay. Ils établissent une liste comportant l’estimation et la description de chacun d’entre eux. Le troisième des biens de cette liste est la ferme de Mortières « appartenant à Mesdames de St-Cyr, consistant en un grand corps de ferme contenant plusieurs bâtiments et lieux, grande cour et jardin potager et verger contenant environ neuf arpents affermée au sieur Michel Billouard, avec la quantité de quatre cent soixante-cinq arpents ou environ. Estimé à la somme de deux cent mille livres que nous offrons.
À Tremblay le 18 août 1790 ».
I

Extraits du plan de la ferme de Mortières dressé en 1756 Archives des Yvelines D 897, clichés SEHT
La municiapalité de Tremblay se prote acvuéreur de la ferme de Mortières

Délibération de l’assemblée municipale du 18 août 1790. Archives municipales cliché SEHT
La délibération du 18 août 1789 décrcrit la ferme de Mortières et en offre deux cents mille livres
Elle est signée du maire Cousin des officiers municipaux Legrand, Lévêque, Joly, Soupplet, Choconin, Louis Noël.
Le 15 février 1791, mise à prix 300 000 livres, la ferme de Mortières est adjugée pour 470 000 livres à Claude Berly, au profit d’Antoine Lavoisier de l’Académie des sciences, demeurant à Paris à l’Arsenal (3).
3 - extrait du tableau des ventes de domaines nationaux effectuées dans le département de Seine-et-Oise, en exécution des lois antérieures à celle du 28 ventôse an iv, district de Gonesse. archives départementales des yvelines, Q 354.
Pas un seul des biens nationaux dont la municipalité de Tremblay s’est portée acquéreur, le 18 août 1790, ne lui era adjugé. Tous les grands domaines seront acquis par des banquiers. Les fermes du Château et de Conac par Jean Girardot de Marigny, ancien gérant de la banque Necker et Thélusson, la ferme de Chalmassy par Guillaume Mallet, futur recteur de la Banque de France, sous le 1er Empire, Mortières par Antoine Lavoisier, ancien fermier général (4)
4 -Évolution des patrimoines fonciers à Tremblay, de l’Ancien Régime à la Révolution, bulletin n°14 de la SEHT, année 1990.
Pour une vue complète des mutations de la propriété foncière intervenues en 1791, nous renvoyons les lecteurs à notre article évolution des patrimoines fonciers à Tremblay-en-France, de l’Ancien Régime au lendemain de la Révolution (5).
5 - Bulletin n°14 de la SEHT, année 1990, pages 2 à 84.
Remarquons d’abord que Mortières n’est pas la première acquisition foncière de Lavoisier. En 1778, trois ans après la mort de son père, il achète le domaine de Fréchines près de Blois. Il se prend d'une passion sincère pour l'agriculture, se rend trois fois l’an sur ses terres, pour des séjours de deux à trois semaines, en compagnie de Madame Lavoisier qui assure la correspondance avec le gestionnaire local, le notaire Lefebvre. L’intérêt qu’il porte à l’agriculture et ses nombreux séjours au domaine de Fréchines lui donnent un ancrage local qui fera de lui un député suppléant du bailliage de Blois. C’est à ce titre qu’il lira, à la Société de 1789, le 29 août 1790, une communication intitulée Réflexions sur les assignats et sur la liquidation de la dette exigible ou arriérée (6). Il reviendra sur ce sujet dans une communication intitulée « Addition aux observations de M. Lavoisier, député suppléant au bailliage de Blois, sur la liquidation de la dette exigée ou arriérée » (7).
6 - Œuvres de Lavoisier : correspondance, avant-propos de Henry Kagan, édition dirigée par Patrice Bret, volume VI, 1789-1791, Albin Michel, 1997, pages 364-384.
7 - Ibid. pages 385-402.
Patrice Bret relève des différences notables entre les propositions de Lavoisier et le plan voté par l'Assemblée. Elles concernent d'abord le montant de la nouvelle émission d'assignats. Selon Patrice Bret (8) : « Lavoisier préconisait, sous peine d'inflation et donc d'érosion monétaire, de ne pas excéder 500 millions supplémentaires, qu'il réduisait encore à 400 millions dans un deuxième temps. Sa proposition reposait sur une estimation serrée de la dette exigible ; elle prenait en compte les délais prévisibles de vente des biens nationaux ; enfin, elle tablait sur la vitesse de circulation de cette monnaie de papier provisoire.
Lavoisier insistait en outre sur la nécessité de ne pas émettre de coupures inférieures à 200 livres, pour épargner le peuple en cas de difficulté, mais l'Assemblée descend le seuil des émissions jusqu'à 5 livres en mai 1791, ce qui favorise encore l'inflation.
8 - Ibid
En 1791, Lavoisier se lance dans une série d’acquisitions de bien nationaux. Sa première motivation est de sauvegarder sa fortune. Jusqu’en 1789, comme financier et en particulier comme fermier général, il a disposé de revenus considérables. La Révolution supprime les impositions indirectes levées pour le compte de l’administration royale par les fermiers généraux, ce qui rend inutile la Ferme générale, officiellement supprimée et mise en liquidation le 20 mars 1791. Le règne des financiers, des manieurs d'argent intéressés dans les finances royales est terminé. Les énormes sommes avancées au roi (fonds d'avance) portent intérêt en attendant la liquidation de la Ferme générale et des autres compagnies financières. Lavoisier, qui a en outre participé aux avances faites au Trésor par la Caisse d'escompte, a donc en perspective l'encaissement de grandes quantités d'assignats, en remboursement des fonds qu'il a immobilisés au service du roi. Leur affectation dans des achats de biens nationaux lui permet de les sécuriser.
Au printemps 1791, l’inflation prend de l’ampleur. En mai la livre-papier perd le quart de sa valeur sur le marché de Londres. Pour mettre ses fonds en sécurité, Lavoisier va multiplier les achats de biens nationaux. De février 1791 à octobre 1792, il va se porter acquéreur de domaines nationaux à 16 reprises. Au total le montant de ses investissements s’élève à 1 456 875 livres. La ferme de Mortières n’est donc pas la seule de ses acquisitions. Toutefois elle est la plus onéreuse. Elle représente 32,06 % de ses investissements (9).
9 - Tableau des acquisitions d’après Œuvres de Lavoisier, : Correspondance, édition dirigée par Patrice Bret, publié sous les auspices du Comité Lavoisier de l’Académie des sciences, Paris, Herman 2012. volume VII, 1792-1794.


Lettre de Lavoisier : registre des délibérations du directoire du département de Seine-et-Oise, 2 juin 1792, Archives des Yvelines, 1 L 52, cliché SEHT
Rappelons que le directoire du département de Seine-et-Oise prend un arrêté, le 2 juin 1792, pour mettre un terme aux mouvements sociaux qui ont secoué le district de Gonesse et que sa décision s’appuie sur une série de documents émanant des municipalités et une lettre de Lavoisier du 29 mars 1792(10) .
10 -Cf. supra
Dans ce document le savant analyse les événements d’un point de vue économique. Tenant d’une économie libérale il craint que les revendications salariales et la taxation du blé ne déstabilisent les exploitations agricoles. Il conseille de faire preuve de pédagogie et de ne pas recourir à la force « ces vérités sont trop frappantes pour qu’il ne soit pas possible de le faire sentir au peuple qui, en général, ne se trompe pas longtemps sur ses véritables intérêts ».
En juin 1792, la notoriété de Lavoisier est encore forte. Les mesures prises par le dirmie libérale, il craint que les revendications salariales et la taxation du blé ne déstabilisent les exploitations agricoles. Il conseille de faire preuve de pédagogie et de ne pas recourir à la force « ces vérités sont trop frappantes pour qu’il ne soit pas possible de le faire sentir au peuple qui, en général, ne se trompe pas longtemps sur ses véritables intérêts ».
ectoire du département sont conformes à ses vues et son nom est cité en appui des mesures prises. En revanche la municipalité de Tremblay est critiquée. Le directoire « improuve la faiblesse et la négligence des officiers municipaux du Tremblay qui ont été témoins passifs de l’insurrection, et n’en ont instruit l’administration supérieure, que plusieurs jours après qu’elle s’est manifestée. Arrête enfin que le présent arrêté sera imprimé, envoyé à toutes Municipalités du Département » (11)
11 - Archives des Yvelines, registre des délibérations du département de Seine-et-Oise, 1 L 52.
Gestionnaire avisé, passionné par l’économie et l’agriculture, Lavoisier s’est impliqué dans l’administration de la ferme de Mortières, sa lettre du 22 mars 1792 le prouve, mais il n’y a jamais résidé.
Lorsque la Terreur éclate, il est l'un des trois commissaires du Comité des finances de la Convention chargé de réformer le système de perception des impôts. Son image est associée à la dévaluation qui a suivi la transformation des assignats en monnaie de nécessité, ce qui aurait profité aux émigrés. Il est dénoncé aux autorités révolutionnaires avec vingt-sept autres fermiers généraux, comme traître à la nation, par André, Siméon, Olivier Dupin de Beaumont, député de l'Aisne, ancien employé de la Ferme. Il est incarcéré avec son beau-père, Jacques Paulze, le 28 novembre 1793 à la prison de Port-Libre (12) et accusé d'avoir spéculé contre l'intérêt des citoyens. L'Ami du peuple, le journal de Marat, le vilipende comme trafiquant de tabac frelaté par de mauvaises conditions de stockage. Il est condamné à mort, cinq mois après son arrestation, le 5 mai 1794, malgré la courageuse défense de son disciple et collaborateur Jean-Noël Hallé.
12 - L’abbaye de Port-Royal, fermée en 1790, sert de prison à partir de 1793, sous le nom de Port-Libre.
Ayant demandé un sursis pour pouvoir achever une expérience, le président du tribunal révolutionnaire, Jean-Baptiste Coffinhal lui aurait répondu : « La République n’a pas besoin de savants, ni de chimistes ; le cours de la justice ne peut être suspendu ». Il est guillotiné place de la Révolution, le 8 mai 1794, à l’âge de cinquante ans, en même temps que 27 anciens fermiers généraux.
Le 8 germinal an III (28 mars 1795), sa veuve demandera la levée de séquestre de la ferme de Mortières. Le Directoire du district de Gonesse la lui accordera.

Lavoisier né à Paris en 1744
Décapité le 19 Floréal l’an 2 de la République(8 mai 1794)
Gravure de Tassart d’après David

