Les conséquences économiques de la grève
Les conséquences économiques de la grève
Les jours de grève n’ayant pas été payés, Pierre Fromont et Francis Bourgeois évaluent la diminution des ressources annuelles des ouvriers à 120.000 francs environ pour l'ensemble des personnels concernés. Il faudra plusieurs mois pour que l'augmentation de salaires compense ce manque à gagner. Ainsi, pour un charretier qui gagnait 23 francs par jour, le manque à gagner est-il de 690 francs pour le mois de grève, son nouveau salaire journalier de 23,75 francs lui rapporte 82,30 francs d’augmentation par mois, il lui faut donc huit mois pour rattraper son retard, en supposant, bien entendu, que le coût de la vie soit constant.
En outre, pendant la grève, ceux qui avaient des économies les ont entièrement dépensées et ont même accumulé des dettes chez tous leurs fournisseurs. Ceux qui ne possédaient rien sont endettés pour de longs mois. Leurs dépenses ont été plus importantes pendant les grèves qu'en période normale, car beaucoup, pour occuper le temps, ont longuement fréquenté les cabarets, lieux de retrouvailles et de discussion des grévistes.
Les salaires ont tous été augmentés de 12 % en moyenne. Les non-grévistes, de leur côté, ont largement profité de la grève au point de vue pécuniaire. Pendant toute cette période de troubles, ils ont touché un salaire double de celui qu'ils gagnaient habituellement, et cela pour un travail dérisoire. La grève terminée, ils ont bénéficié des mêmes augmentations de salaire que ceux qui avaient fait grève.
Parmi tous les ouvriers, ceux qui ont eu le moins d'avantages sont les bineurs de betteraves saisonniers, les patrons ayant recruté une main-d'œuvre supplémentaire, pour rattraper le retard, les privant ainsi d’une part de leur travail habituel.
Les patrons ont subi de lourdes pertes du fait que les travaux n’ont pu être effectués en temps voulu pour la culture de la betterave et celle de la luzerne. Deux exploitations de 200 hectares chacune ont perdu 20 hectares de betteraves dont ils n’ont pu tirer aucun parti, le démariage prévu dans la deuxième quinzaine de mai n’ayant pu être effectué en raison de la grève. Lorsque le travail a repris, les betteraves étaient trop fortes, si bien que le dégarnissage n’a pu avoir lieu. Tous les frais de préparation de ces cultures : labours profonds, fumures organique et minérale, préparation du sol, semis, étaient en grande partie perdus. Ces terres, labourées dans le courant de l'été n’ont produit aucune autre graine ou plante de l'année.
Les autres exploitants ont pu tirer partie de leurs plantations. Mais le démariage tardif et le développement des mauvaises herbes ont affecté le rendement ; on évalue à 4 tonnes en moyenne la perte en poids de racines à l'hectare, ce qui représente 1 600 tonnes pour l'ensemble, soit une perte évaluée à 240 000 francs.
Dès la reprise du travail, les opérations ont été menées avec vigueur. Des agriculteurs des communes voisines, dont les travaux étaient achevés, ont apporté leur concours, amenant leurs ouvriers dans leurs voitures particulières, restant eux-mêmes avec leurs contremaîtres pour surveiller. Un autocar allait également chaque matin, dans les villages voisins, chercher des travailleurs qu'il reconduisait le soir. Il y avait eu, à un certain moment, une véritable armée de « dégarnisseurs » à Tremblay. On est ainsi arrivé à sauver toutes les betteraves, à l’exception des 20 hectares cités plus haut. Sans la solidarité des exploitants agricoles des communes voisines, la presque totalité de la récolte de betteraves aurait été perdue, ce qui aurait entrainé des difficultés financières. Les frais de dégarnissage ont été ensuite répartis entre tous les exploitants de Tremblay, au prorata de la surface occupée par cette culture dans chaque ferme.
Les pertes ont également touché les champs de luzerne. La première coupe ayant été considérablement retardée par les grèves, la moisson est arrivée avant qu’on ait eu le temps de la rentrer à l'abri. En raison du mauvais temps, la récolte des céréales s’est ensuite étalée sur un mois et demi, du 4 juillet au 24 août.
Après la moisson, il a fallu couper les regains, avant de pouvoir rentrer le fourrage resté en meules. La première coupe étant avariée, on choisit alors de sauver la seconde, qui a été rentrée avant de revenir sur les meules de la première, totalement moisies. Seule leur partie centrale a pu en être récupérée. Certes impropre à l’alimentation des animaux, elle était encore utilisable pour les litières.
Ces pertes ont affecté une surface d’environ 200 hectares de luzerne.
La mécanisation des exploitations
La grève de 1936 est suivie dans toutes les exploitations d’une motorisation intense. On substitue les machines au personnel et on remplace les animaux de trait par la motorisation. Ces conséquences se constatent non seulement chez les exploitants de Tremblay-lès-Gonesse, qui ont subi la grève mais encore chez les fermiers de la région qui redoutent de la subir à leur tour.
Dans le courant de l’été 1936 de grosses commandes de matériel sont faites. Elles sont d’une telle importance que les fabricants ne peuvent les satisfaire. L’article de Pierre Fromont et Francis Bourgeois cite le cas d'un fabricant de charrues, qui, recevant des commandes au mois d'août, ne pouvait en promettre la livraison avant le mois de janvier. Les vendeurs de machines agricoles remplissent leur carnet de commandes. Les firmes qui en profitent le plus sont Caterpillar et Mac Cormick avec leurs tracteurs et moissonneuses-batteuses. Même les exploitations moyennes s'engagent dans cette voie, car, dans la région, des entreprises de motoculture se développent : c'est le démarrage des moissonneuses-batteuses.
La ferme du château, exploitée par M. Pierre Dubois opte pour une mécanisation complète qui entraînera une réduction sensible de la charge de personnel qui passera de 35 ouvriers à un peu plus d’une dizaine.
Ce résultat est obtenu par
1° La suppression de trois attelages de bœufs et de deux petits tracteurs Mac Cormick à essence, remplacés par un seul tracteur Caterpillar de 40 chevaux à chenilles; marchant à l'huile lourde.
2° L'achat d'une moissonneuse-batteuse John Deer de 5 mètres de coupe capable de couper et de battre la récolte de 10 à 12 hectares par jour, dans des terres faisant en moyenne 36 quintaux à l'hectare. À cette acquisition, il faut ajouter l'aménagement d'un grenier pour la conservation du grain avec des appareils de montée en vrac par aspiration débitant 100 quintaux à l'heure.
3° Les mises en service complémentaires
• d’une déchaumeuse cinq raies Oliver pour effectuer les travaux de semailles de blé et les déchaumages, lorsque le temps ne permet pas d'utiliser la déchaumeuse à disques Mac Cormick déjà existante,
• d’une charrue balance 2 raies Thiénie pour les labours profonds avec sous-solage (38 cm de profondeur et 7 cm de sous-solage) (20).
• d’un piocheur Massey-Harris pour travailler simultanément avec un instrument semblable faisant déjà partie du matériel de la ferme.
20 - Le sous-solage est une technique agricole permettant de redonner de la perméabilité au sol en améliorant le drainage naturel et la circulation capillaire horizontale de l’eau dans les sols labourés, en éliminant le compactage du fond de labour.
Tout le reste du matériel est adapté pour pouvoir travailler à grand rendement derrière le tracteur.
Les semailles de blé sont faites aussi à l'aide du tracteur à raison de 20 hectares par jour. Le tracteur tire en même temps la charrue, le semoir et la herse, attelés l'un derrière l'autre. Derrière le semoir, un banc avec un repose-pied a été monté, de façon qu'une personne puisse le suivre et veiller à ce que le grain coule dans chaque tuyau. Le tracteur, conduit par deux hommes travaillant en alternance, œuvre sans arrêt, seize heures par jour.

Caterpillar RD6 diesel crawler tractor, 1936
Bibliographie :
fiche extraite de l'article de H. REVEL Mouvements sociaux dans l'agriculture sous le Front populaire : les grèves des ouvriers agricoles de Tremblay-lès-Gonesse, bulletin n° 43 de la SEHT, année 2019, pages 16 à 40.

