Souvenirs d'une petite-fille de fusillé

 

Souvenirs d’une des petites filles de M. Léon EVAIN, fusillé le 14.06.1940.

Témoignage de Madame MULLERrecueilli, le 08 décembre 1999 -   Première parution bulletin n° 23 de la SEHT, année 1999  -

 

 

Êtes-vous personnellement concernée par l’affaire des otages du 14 juin 1940 ?

Léon EVAIN était mon grand-père  C’était lui qui pratiquement nous élevait, puisque maman travaillait et mon père aussi, il était dans la presse. Je n’ai de souvenirs que de tendresse et de gentillesse de mon grand-père.  Il avait 60 ans quand ils l’ont assassiné.  Il travaillait à la poudrerie de Sevran, mais je ne peux pas dire exactement ce qu’il faisait. Ce n’était pas un cadre, c’était quelqu’un qui après la guerre de 14 avait vécu dans les  fermes. Il était davantage un homme de la terre  qu’un intellectuel.  Il  nous accompagnait à l’école quand il y avait de la neige. Il était  un grand-père tellement attentif ! Tellement gentil ! Tous les matins il se levait  très tôt et il allait à la boulangerie,  dans le centre du Vert-Galant.  Nous habitions  avenue de Sully, tout près de chez eux. Lorsque nous passions  devant chez lui, ma grand-mère était déjà à la porte avec deux petits paquets pour ma sœur et moi. Chacune avait son croissant.  Mon grand-père nous emmenait chaque année à la fête de la Saint Hubert, dans le bois du Vert-Galant, afin de nous faire admirer les beaux chasseurs tout de rouge et noir vêtus, avec leurs superbes cors étincelants.

Où habitaient-ils ?

Ils habitaient rue des Nymphes. Parmi tous les témoignages  que nous  avons connus,  il y a surtout celui de Mme Lenoir,  une grande amie de maman et qui était là pendant ces événements. Elle a été absente quelque temps, mais elle est revenue. Elle nous avait dit que mon grand-père avait été arrêté entre la boulangerie  et la maison de mes parents.  Il était allé acheter  des graines et du pain et il a été arrêté à cet endroit. Lui, n’était pas dans son lit quand il a été arrêté. Il était dans la rue tout simplement. Il venait de faire les courses. Il a voulu rester là pour soigner les poules de maman parce que maman avait ses poules et son chien, bien que travaillant et elle ne voulait pas laisser sa maison inoccupée. C’est donc mon grand-père qui lui n’est pas parti du tout  et est venu s’occuper de  la maison.  D’ailleurs,  juste à côté, il y avait la famille Bourbon qui a eu un énorme trou dans  sa maison.  Dans les berceaux  de nos poupées, il y avait des éclats d’obus qui avaient traversé la bibliothèque de mon père. Il y avait eu des bombardements sur le Vert-Galant.

C’était  le 13 juin, lors du combat ?

Sans doute, puisque après, le 14, ils ont pris les otages.

 

Quand votre famille a-t-elle appris le drame ?

Nous revenions d’exode. Nous étions partis pendant un mois, pour essayer d’atteindre l’Eure-et-Loir. Nous ne sommes jamais arrivés.  Nous sommes restés à Asnières-lès-Bauge  où on nous a prêté une maison. Il y avait maman, nous quatre, ma tante qui venait d’avoir un bébé  d’à peine un mois et ma grand-mère.  

Quand nous sommes revenus, nous sommes descendus du camion qui nous avait ramenés et j’ai vu maman pousser des hurlements. Elle adorait son père. On ne savait pas du tout ce qui se passait. On nous a amené chez Mme Lenoir. On ne nous a pas amené dans notre maison. Une petite fille de huit ans ça se demande ce qui se passe.  Pourquoi on ne va pas dans la maison voir grand-père qui est là ? Grand-père n’était plus là...   Maman  venait d’apprendre que son père avait été fusillé. C’est comme cela qu’on l’a appris. Moi je me disais : tout à l’heure,  je vais voir mon grand-père, il va bien m’expliquer pourquoi maman pleure. C’était parce qu’il n’était plus là...

 

Acte de décès de Léon, Alphonse, Léonard EVAIN, fusillé le 14 juin 1940, exhumé le 27 juillet 1940, état-civil de Villepinte

 



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