Mémoires de Mlle de Montpensier, année 1652
Mémoires de Mademoiselle de Montpensier, 1652 (1)
1 – Mémoires de la duchesse de Montpensier publiées par Petitot, collection des Mémoires relatifs à l’Histoire de France, Foucault, 1825, tome 41.
Anne, Marie, Louise d’Orléans dite la Grande Mademoiselle, 1627-1693, était une princesse du sang, petite fille d’Henri IV, fille de Gaston d’Orléans et de Marie de Bourbon, duchesse de Montpensier. Sa mère, morte en couches, lui lègue à sa naissance une fortune qui fait d’elle l’une des plus riches héritières du royaume. En 1652, elle rejoint son père dans le clan des frondeurs et elle se jette, le 27 mars dans Orléans, menacé par les troupes royales. Le 2 juillet 1652, lors de la bataille du faubourg Saint-Antoine, elle fait tirer le canon de la Bastille sur les troupes royales, pour sauver son cousin, le prince de Condé. Ces deux épisodes entraînent sa disgrâce et l’on a pu dire que les boulets tirés par les canons de la Bastille ont tué tous ses prétendants, la couronne s’étant opposée par la suite à tous ses projets matrimoniaux.
L’un de ses nombreux châteaux, celui de Bois-le-Vicomte, était situé à Mitry. Elle accepta d’y accueillir les villageois chassés de leur logis par les exactions des troupes de Charles IV de Lorraine, lors de leur séjour à Villepinte, de juin à novembre 1652.

Château de Bois-le-Vicomte, plan d'Intendance, 1785
Archives départementales de Seine-et-Marne C4/12
En 1652, pour échapper aux exactions des Lorrains, la plupart des habitants de Tremblay se sont réfugiés dans ce château, possesion de Mlle de Montpensier. Ils y restèrent de juin à novembre 1652. Seuls les plus fortunés se sont réfugiés à Paris.
Situé sur le territoire de Mitry, le château de Bois-le Vicomte fut saccagé par les invasions de 1814 et 1815 et ensuite démolli.
L’affaire d’Étampes : trahison du duc de Lorraine (pages 246 et 247).
Après que M. de Lorraine eût été quelque temps couché sur le sable à faire mille contes, Monsieur le résolut à monter à cheval ; et ils allèrent dans un petit bois : ils tinrent conseil, où Monsieur de Lorraine leur promit positivement de faire passer la rivière à ses troupes, qui étaient toutes en bataille. Sa cavalerie était fort belle, mais pour son infanterie elle ne l’était pas trop ; il y avait des Irlandais, qui pour l’ordinaire ne sont ni de bonnes ni de belle troupes : tout ce qu’il ont de recommandable sont leurs musettes. (2) Comme nous eûmes vu tout, il fit repasser la rivière à trois ou quatre régiments de cavalerie, qui repassèrent la rivière dès que nous fûmes parties. Il demeura cinq ou six jours en ce poste là. Tous les marchands de Paris y allaient vendre leurs denrées, et il y avait quasi une foire dans le camp ; les dames de Paris y allèrent aussi tous les jours. M. de Lorraine venait de fois à autre à Paris caché, en sorte que l’on ne le pouvait trouver. Il vit Mme de Châtillon ; qu’il trouva fort belle : aussi n’avait-elle rien oublié pour cela ; elle eût encore été bien aise de faire cette conquête, du moins que l’on l’eût cru. Un jour, après avoir été visité du roi d’Angleterre, il nous manda qu’il était fort pressé, qu’il serait obligé de donner bataille et qu’on lui envoyât du secours. Il troubla notre divertissement, car nous allions danser quand cette nouvelle vint. M. le prince [Condé] s’en alla changer d’habit pour monter à cheval et aller au devant de notre cavalerie ; car M. de Lorraine avait mandé à Étampes que dès que les ennemis auraient levé le piquet ils sortissent, et qu’il irait les joindre : de sorte que Monsieur le prince trouva nos troupes vers Essonne ; elles y demeurèrent le reste de la nuit. M. de Beaufort partit en même temps que M. le prince pour mener à M. de Lorraine ce qu’il y avait de troupes, qui n’étaient pas bien considérables, n’étant que des recrues. Dès qu’il fut arrivé il lui dit qu’il était si pressé qu’il ne pouvait rester ; que le siège d’Étampes étant levé, qui était le seul sujet de son voyage, il avait traité avec M. de Turennes, et avait un passeport pour s’en retourner avec ses troupes. Il fit escorter celles que M. de Beaufort lui avait amenées jusques aux portes de Paris, et lui marcha pour s’en retourner. L’on vint me dire cette nouvelle à mon réveil qui me donna beaucoup d’étonnement et de chagrin des embarras ou cela nous pouvait mettre ; car pour mon intérêt particulier je n’en étais pas fâchée, puisque Madame pouvait par lui faire valoir, dans un accommodement, les intérêts de mes sœurs à mon préjudice. Quand M. le prince sut cette nouvelle, il laissa la cavalerie où elle était, et alla au devant de l’infanterie, il amena le tout camper à Juvisy, puis s’en vint ici ; il amena beaucoup d’officiers avec lui. L’on peut juger s’ils étaient fiers d’avoir fait lever le siège à M. de Turenne. Je fus au Luxembourg ce jour-là, où j’avoue que j’eus un peu tort ; car je gourmandai Madame comme un chien, et je lui dis pis que pendre de son frère, ce que je ne devais par faire, par le respect d’elle et de M. de Lorraine, mais le zèle du parti m’emporta. Quoique Madame eut beaucoup de crédit auprès de Monsieur, et que l’on l’y crût plus en considération que moi, cela ne parut guère en cette occasion, car il sut que je l’avais maltraitée, et je lui en parlai avec la dernière liberté sans qu’il m’en dit un mot. Il me traita tout aussi bien qu’à l’ordinaire, c'est-à-dire en apparence : il me fit assez bonne chère ; mais pour la confiance, j’ai dit ce qu’il en était, et il me semble que d’agir civilement n’est pas assez pour un père à une telle fille que moi. (3)

Anne-Marie, Louise d'Orléans, duchesse de Montpensier, dite "la grande Mademoiselle"
Portrait par Louis Ferdinand Elle the Elder
Tout Paris était dans des déchaînements horribles contre les Lorrains : personne n’osait se dire de cette nation, de peur d’être noyé ; et l’on n’en avait pas moins contre le roi et la reine d’Angleterre, que l’on croyait avoir fait la négociation entre le cour et le duc de Lorraine. Ils étaient enfermés dans le Louvre, sans oser sortir, ni pas un de leurs gens, le peuple disant : « Ils nous veulent rendre aussi misérables qu’eux, et font tout leur possible pour ruiner la France comme ils ont fait l’Angleterre ». L’on n’est point maître des discours des peuples : ainsi l’on ne les pouvait pas empêcher de dire tout ce qui leur venait dans la tête ; mais le roi et la reine d’Angleterre les évitèrent avec beaucoup de prudence, et plus que nous n’en aurions eu à la faire taire ; car Monsieur, M. le prince et moi nous nous étions un peu emportés contre leur Majestés Britanniques.
2 – Les musettes sont des sortes de cornemuse (dictionnaire françois de Pierre Richelet.
3 – Monsieur, Gaston Jean-Baptiste de France, duc d’Orléans, souvent nommé Gaston d’Orléans (1614-1660) est le troisième fils d’Henri IV et Marie de Médicis. Frère cadet de Louis XIII, il a épousé en secondes noces Marguerite, sœur du duc de Lorraine. Il est donc beau-frère du duc de Lorraine et père d’Anne-Marie, Louise d’Orléans dite la grande Mademoiselle, née en 1627, de son premier mariage avec Marie de Bourbon, duchesse de Montpensier.

