La grève agricole de 1932
La grève agricole de 1932
prélude de celle de 1936, annonce du changement prochain de majorité politique
Au mois de mars 1932, la main-d’œuvre agricole de Tremblay-lès-Gonesse se met en grève. Le mouvement a débuté dans les fermes de Mitry, dont le personnel a bénéficié du soutien de la mairie communiste. Cette mobilisation obtient, dans cette commune proche, une diminution des heures de travail et une augmentation de salaire qui bénéficie aussi aux ouvriers agricoles de La Villette-aux-Aulnes.
Ces résultats encourageants poussent les ouvriers de Tremblay à imiter leurs voisins. Les troubles durent près de deux semaines, mais échouent dans la commune, faute du soutien de la municipalité dirigée par Maurice Le Guillou et sa majorité de ruraux. Élu en mai 1929, le Conseil Municipal compte six agriculteurs : André Pelletier, Pierre Dubois, Pierre-Paul Cousin, Edmond Lecailler, Louis Vaché, Pierre Guichard, un marchand de cochons, Maurice Le Guillou et une majorité de Conseillers peu sensibles aux revendications des grévistes.
Dans les fermes, certains ouvriers logés à l'intérieur des exploitations ne participent pas au mouvement de grève. Pour leur éviter des représailles, les patrons décident alors de faire travailler ensemble tous les non-grévistes successivement dans chaque ferme, et de les protéger, à leur passage dans l’agglomération. La première sortie à l’extérieur est un demi-échec pour les patrons. Les ouvriers travaillent depuis plus d’une heure lorsque tous les grévistes, renforcés d'éléments venus des lotissements, se précipitent sur les attelages et les détèlent.
Les ouvriers, protégés par les patrons rentrent à la ferme sans être maltraités. Les chefs d’exploitation font ensuite appel à de la main-d’œuvre étrangère au pays, notamment à des « briseurs de grève » venus de Paris, ils ont également le renfort des agriculteurs des villages voisins qui apportent leur aide en prêtant quelques ouvriers.
Le maire Maurice Le Guillou fait appel aux forces de police pour assurer la liberté du travail. Il vient lui-même, avec les gendarmes à cheval, protéger les non grévistes. Cette situation dure plusieurs jours. Les grévistes voyant que le rapport de forces leur est défavorable demandent alors la reprise du travail. Elle est accordée, mais à des conditions pénibles pour eux. En représailles, les meneurs sont licenciés, les primes précédemment octroyées pour beaucoup de travaux sont supprimées, les femmes ne sont plus employées l’hiver, ou lorsque les circonstances atmosphériques ne permettent pas l’exécution de travaux dans les champs.
Cependant, au moment de la moisson, les patrons, sans doute par peur de la reprise du mouvement, rétablissent les primes comme par le passé.
Le séparatisme du quartier du Vert-Galant
Au démarrage du lotissement, aucune voie carrossable ne relie le quartier du Vert-Galant au Vieux-Pays, dont il est séparé par le Bois-Saint-Denis, obstacle infranchissable par temps de pluie. Trois lieux de vie coexistent sur le territoire communal : le bourg historique au nord, et les trois lotissements au sud. Cottages et Bois-Saint-Denis au nord du canal, Vert-Galant au sud. La plupart des habitants des lotissements travaillent à Paris. Ceux des Cottages et du Bois-Saint-Denis prennent le train en gare de Villeparisis, ceux du Vert-Galant à la halte du Vert-Galant. Les habitants du village historique le prennent à la gare de Sevran, à laquelle ils sont reliés quotidiennement par un service d’autobus. Cette dispersion des accès aux transports publics ne suscite guère le sentiment d’appartenance à une même communauté. Comment les ruraux du vieux village pourraient-ils comprendre les citadins qui s’installent dans les lotissements ? Comment ces derniers arrivants, en proie aux pires conditions de vie matérielle, dans des quartiers mal viabilisés, dépourvus d’alimentation en eau et électricité, pourraient-ils se sentir citoyens à part entière d’une commune qui les rejette ? Les plus éloignés du chef-lieu, les habitants du quartier du Vert-Galant, affichent la volonté de se séparer de la commune de Tremblay-lès-Gonesse.
Cette volonté apparaît dès la première Assemblée générale constitutive où est émise la proposition de rattachement à Vaujours, assez inattendue, puisque le maire de cette commune, Monsieur Sohier, n’est autre que le lotisseur dont les habitants du quartier dénoncent les manquements. Notons cependant que les rapports avec l’intéressé sont de nature conflictuelle. Un pavé en caractères gras, dans le n° 2 de décembre 1930, de l’association syndicale précise : « Si le Maire de Tremblay est trop éloigné pour accomplir son devoir, celui de Vaujours, Monsieur Sohier, est sur place et pourrait agir. Sans doute, mais Monsieur Sohier, Maire de Vaujours, est le véritable lotisseur du Domaine, c’est trop que de lui demander de faire respecter son cahier des charges. Avez-vous déjà vu un gendarme qui, ayant commis un délit, se dresserait procès-verbal, et exigerait que des poursuites fussent exercées contre lui ? »

Convocation de l’assemblée générale extraordinaire du 10/04/1932, bulletin de l’association syndicale autorisée du domaine du Vert-Galant, n° 13-14, avril 1932, archives de la SEHT
Le projet de sécession n’est pas seulement soutenu de quelques aventuristes non représentatifs, il est porté par une large majorité des habitants du quartier, au sein de l’association syndicale. N’est-il pas exprimé par les Assemblées générales qui mandatent le bureau pour aller dans cette direction ? L’ordre du jour de l’Assemblée générale extraordinaire du 10 avril 1932, convoquée pour 9 h 30 au cinéma du Vert-Galant comporte la question en point n° 2
« Suite à donner à la résolution votée par l’Assemblée générale et par le syndicat en date du 14 février 1932, en vue de l’érection du Domaine du Vert-Galant en commune séparée ou de son rattachement à une commune voisine ».
Toutes les sensibilités du quartier se mobilisent pour promouvoir son indépendance. Les chrétiens font signer des pétitions et proposent de donner à la nouvelle commune qu’ils appellent de leurs vœux le nom de Thérèseville. Sur l’emplacement de la future église Sainte-Thérèse une baraque en planches a été érigée au rang de chapelle et inaugurée le 8 janvier 1928.
« On y dit une messe, le dimanche et un bon père jésuite de Paris, aidé de quelques dames, tient patronage dans une grange prêtée, qui menace ruine. Une école est en projet, pour laquelle on a reçu un peu d’argent. Mais les pauvres mal-lotis ont été si touchés de voir parmi eux la Petite Sœur, qu’ils ont tous signé - communistes en tête – une pétition pour que leur amas de cahutes, noyau d’une cité future, soit appelé Thérèseville. Et cette agglomération de minables cases sera, peut-être, la première ville du monde à laquelle la petite sainte de Lisieux aura donné son nom » (14).
14 - Pierre Lhande Le Christ dans la banlieue, le Dieu qui bouge,Plon, 1930, pages 101 et 102.
Le Conseil Municipal dirigé par Maurice Le Guillou, par manque de vision politique, s’oppose aux séparatistes, alors qu’il reprendra leur revendication à son compte, moins de trois ans plus tard. Le 10 janvier 1929, il estime que le lotissement du Vert-Galant doit demeurer dans la commune. Il décide de créer un secrétariat auxiliaire de la mairie dans le lotissement, afin « de donner toutes facilités aux habitants ».

La chapelle Sainte-Thérèse du Vert-Galant : une vieille baraque en planches datant de 1914, CPA, collection SEHT
En mars 1930, le maire est saisi par l’association syndicale. Mandatée par l’Assemblée générale, elle demande le rattachement à Vaujours. Le 15 mai 1930, le Conseil municipal s’oppose à ce projet « considérant que d’importantes améliorations ont été apportées dans le dit lotissement par les soins de la commune (écoles, annexe de mairie, marché, garde-champêtre, etc.) pour donner un mieux-être aux habitants, que de nouvelles voies d’accès permettront aux habitants de se rendre facilement dans toutes les parties de la commune » le conseil déclare « s’opposer au rattachement à la commune de Vaujours » des parcelles concernées.
Le 25 septembre 1930, le Conseil, suite à une demande du sous-préfet de Pontoise, confirme sa délibération du 15 mai 1930, s’oppose au rattachement du Vert-Galant à la commune de Vaujours.
Tentative de partition du territoire communal, proposée par le maire Le Guillou
Après le succès de l’opposition communiste aux élections partielles de 1932, le maire Le Guillou comprend enfin que la municipalité sortante perdra les prochaines élections. La culture ouvrière des habitants des lotissements heurte sa sensibilité politique et la majorité conservatrice du village rural. Il décide donc de faire alliance avec les mécontents du lotissement et de soutenir les projets de partition du territoire communal.
Le 13 novembre 1934, la majorité des élus municipaux présente le projet de séparation du Vieux-Pays et des lotissements. Le maire donne lecture de leur rapport.
« Les Conseillers municipaux du Vieux-Pays considérant que la commune de Tremblay-lès-Gonesse dont le territoire d’une longueur de 13 km environ est nettement divisé par la route départementale dite des Petits-Ponts
1° un vieux-pays : ce dernier village de 800 habitants, composé d’une population essentiellement rurale, la plupart des ouvriers y résidant travaillent dans l’agriculture ou l’artisanat agricole, ils ont des besoins strictement particuliers et des ressources très modiques. Aucune usine ni commerce important n’existe dans cette bourgade. D’autre part aucune chance de modification de cet état de chose n’est à prévoir. Ce vieux pays a son organisation propre et indépendante : Mairie, écoles, service des eaux, édifiés petit à petit pendant ces 30 dernières années grâce aux nombreux et importants sacrifices financiers d’une population agricole
2° un ensemble de lotissements situés à l’extrémité du territoire, à cheval sur la ligne Paris-Soissons et le canal de l’Ourcq comprenant environ 8 000 habitants et qui se développe avec rapidité et essentiellement urbain. De nombreux commerces s’établissent, nécessaires à la vie et à l’approvisionnement d’une population dense. Cet ensemble est pourvu d’écoles, eau, gaz, électricité, tout à l’égout et a des besoins comparables à ceux d’une ville et d’autre part tout ce qu’il faut comme établissements publics pour avoir une vie indépendante.
Cette demande ne pouvait être effectuée à l’origine, les services administratifs se devaient de prêter leur concours à la vie et à l’aménagement des lotissements. D’autre part de gros travaux non subventionnés devront être entrepris à brève échéance dans le vieux Tremblay : réfection du réseau des eaux et de la rue principale, aménagement d’égouts. L’importance de ces travaux est telle que des rivalités risqueraient de s’établir entre lotis et vieux-pays. Cela il ne le faut pas ».
En mai 1935, la liste communiste remporte les élections municipales. Les nouveaux élus s’opposent au fractionnement tardivement souhaité par l’ancienne majorité municipale, à la veille d’une défaite électorale prévisible.
Le 6 juillet 1935, le nouveau maire, Gilbert Berger, porte à la connaissance de l’Assemblée municipale que des listes de pétition circulent contre la scission des lotissements et du Vieux-Pays.
Il présente un exposé concluant que le projet de séparation ne se justifie pas. Après l’avoir entendu, le Conseil adopte à l’unanimité ses conclusions, proteste contre le projet de séparation et se prononce pour le maintien du statu quo.

Délibérations du Conseil Municipal de Tremblay-lès- Gonesse, séance du 12 décembre 1932: proclamation des résultats de l’élection partielle du 4 décembre 1932.
Aucun des candidats de la liste du maire Le Guillou n’est élu. Les cinq candidats de la liste communiste sont élus;
Bibliographie :
fiche extraite de l'article de H. REVEL Mouvements sociaux dans l'agriculture sous le Front populaire : les grèves des ouvriers agricoles de Tremblay-lès-Gonesse, bulletin n° 43 de la SEHT, année 2019, pages 16 à 40.

