Mobilisé au cœur de la défaite : Robert WAGNER futur réfractaire au STO

Mobilisé au cœur de la défaite : Robert WAGNER futur réfractaire au STO

 

 

 

I -Mobilisation de Robert WAGENER (1)

 

Né le 27 février 1920 à Vincennes, Robert, Brice WAGENER est le fils d’Alfred, Paul WAGENER et Mélanie, Elodie SAGE. Lorsque la guerre éclate, il habite chez ses parents, rue de Lorraine, dans le quartier du Vert-Galant, à Tremblay-lès-Gonesse. Il a été déclaré bon pour le service par le Conseil de révision et est appelé sous les drapeaux en juin 1940, au moment où l’offensive allemande se rapproche de Paris. Le 9 juin, il prend le départ gare de Lyon, à 8 heures 05, pour rejoindre l’affectation figurant sur son ordre de mobilisation. Son voyage sera marqué par les errances de la situation politique et militaire de la deuxième quinzaine de juin 1940. Il arrive à Grenoble à 22 heures 30 et est dirigé sur la caserne Bayard où il passe la nuit. Le lendemain, il quitte Grenoble et est dirigé sur le Péage de Vizille où il est officiellement incorporé, le 10 juin 1940. Il perçoit ses habits militaires et cinq jours après, en compagnie des autres appelés, est transporté en autocar jusqu’à Grenoble. De là, ils rejoignent Saint-Savinien-sur-Charente. Effectué en wagon à bestiaux, le voyage dure 48 heures. Ils arrivent à destination le 17 juin à 14 heures.

 

Le périple qui a conduit ces appelés en Charente-maritime a été pénible, mais il a permis à Robert WAGENER d’échapper au drame qui s’est joué le 14 juin, dans son quartier du Vert-Galant, sur les rives du canal de l’Ourcq. Ce jour-là, furieux d’avoir été bloqués la veille, par le 24ème bataillon de chasseurs alpins, sur la rive nord du canal, alors qu’ils avaient l’ordre d’attaquer les troupes qui faisaient retraite vers la Loire, les Allemands ont fusillé 15 otages civils. Parmi eux le jeune Marcel CHAUVET qui habitait chez ses parents avenue de Navarre à Mitry (2). Réformé, en raison de problèmes pulmonaires, il a été traîné devant le peloton d’exécution, en compagnie de 14 hommes d’âge mûr. Né le 13 février 1871, à Verdes dans le Loir-et-Cher, Léon DESBRÉE, le doyen des fusillés est âgé de 69 ans. Si Robert WAGENER n’avait pas obéi à l’ordre de mobilisation qui lui a été tardivement délivré, il aurait couru le risque d’être fusillé, car les Allemands visaient au premier chef les hommes en âge de combattre, mais il n’y en avait plus dans le quartier.

 

Le 24 juin, Robert WAGENER est témoin de l’arrivée des Allemands à Saint-Savinien, mais il n’est pas question de s’opposer à leur entrée par les armes. L’armistice a été signé le 22 juin. Il est midi lorsque la première patrouille motocycliste ennemie est aperçue. Les jeunes recrues reçoivent l’ordre de rester dans leur cantonnement. Le 27 juin, les appelés ont l’ordre de quitter Saint-Savinien. Avec tout leur équipement sur le dos, ils se dirigent à pied vers Saintes, où ils arrivent sous un soleil torride,

vers treize heures, complètement exténués après cette marche de 20 kilomètres.

 

1 – Conscient que son départ pour la guerre n’était pas une chose banale, Robert WAGENER a tenu un journal qui couvre la période allant de son incorporation à sa démobilisation. La biographie que nous avons rédigée

suit fidèlement le journal du conscrit.

2 - Cf. les bulletins de la SEHT relatifs aux crimes de guerre du Vert- Galant : n° 16, année 1992, n° 23, année 1999, n° 24, année 2000.

Cf. H. REVEL La banlieue nord-est de Paris dans la Seconde Guerre mondiale, éditions Fiacre, 2012.

 

 


Robert, Brice WAGENER, vers 1939

archives de la SEHT, fonds Marie Wagener

 

 

 

Page 1 du journal de Robert, WAGENER, juin-juillet 1940

archives de la SEHT, fonds Marie WAGENER 

 

Arrivés à Saintes, ils passent la nuit dans un champ, sous la tente. Le lendemain, ils reçoivent l’ordre, à 8 heures du matin, de démonter leur campement et de repartir, en toute hâte. Ils sont accueillis dans la cour d’une caserne, persuadés, comme le leur avait dit leur lieutenant, qu’ils allaient recevoir leur feuille de démobilisation. En fin de matinée, le bruit court qu’ils sont là pour plusieurs jours. Le soir, ils s’installent comme ils peuvent, réussissant à grand peine à s’allonger pour dormir, car ils sont des milliers (3) à partager leur cantonnement. Ils couchent à la belle étoile pendant trois jours.

 

Le 1er  juillet, ils quittent Saintes en direction de Surgères où ils arrivent à 13 heures. Là, ils rejoignent un véritable camp (4) occupé par des milliers de militaires. Ils couchent sous la tente, restent totalement inactifs, pendant douze jours interminables, sous une chaleur suffocante. Le 12 juillet au soir, ils apprennent enfin que leur départ est fixé au lendemain matin. Le 13 juillet, à la première heure, ils sont tous prêts, mais ce n’est qu’à 19 heures qu’a lieu le départ, encore une fois en wagon à bestiaux. Après une journée d’attente sous une pluie battante, le train prend enfin le départ à 20 heures, pour une destination inconnue. Chemin faisant, ils se persuadent qu’ils reviennent à Grenoble, car ils effectuent, en sens inverse, le même trajet qu’à l’aller, c’est-à-dire La Rochelle,

Bordeaux, Agen, Marmande, Toulouse, Carcassonne, Narbonne, Béziers. Enfin, le 14 juillet à 18 heures, ils arrivent à Sète, après avoir, avec soulagement, laissé derrière eux les Allemands sur la ligne de démarcation, au milieu de la nuit.

 

Le train s’arrête deux heures à Sète et les voyageurs sont autorisés à sortir en ville. Tout joyeux, ils reprennent goût à la vie. Le train repart à 20 heures et ils ne connaissent toujours pas leur destination.

Retournent-ils à Grenoble ? Encore une fois, le train emprunte le même chemin qu’à l’aller : la vallée du Rhône,  Avignon, etc. Ils arrivent finalement à Bollène, à quelques kilomètres d’Avignon, le 15 juillet à 3 heures du matin. Après avoir attendu la levée du jour, ils sont cantonnés chez l’habitant.

Ils sont totalement inactifs, sauf le 18, où ils effectuent une marche de quinze kilomètres.

 

3 - 14 000 hommes, selon le journal de Robert WAGENER.

4 - Le camp aurait compté jusqu’ à 26 000 hommes, selon le journal de Robert WAGENER.

 

II-Mobilisation en chantier de Jeunesse

 

Le 19 juillet, ils quittent Bollène à 16 heures pour se rendre à la gare : cinq kilomètres parcourus sous un soleil torride, avec leur barda. Ils arrivent enfin à Pont-de-Claix (Isère) à 22 heures, et sont hébergés dans des cantonnements modernes.

 

 

 

Page 2 du journal de Robert, WAGENER, juin-juillet 1940

archives de la SEHT, fonds Marie WAGENER

Grâce à ce document nous pouvons suivre, jour par jour, heure par heure, le vécu de Robert WAGENER en juin 1940

 

Quatre semaines après leur arrivée, les démobilisés quittent Pont-de-Chaix, le 27 août à 2 heures du matin, pour Saint-Pierre d’Albigny, via Grenoble. Ils arrivent à destination à 11 heures, sont cantonnés dans des baraques. Le lendemain, ils quittent Saint-Pierre pour École-Valentin qui n’est qu’à 10 kilomètres. Le 29 août, ils sont transférés d’École-Valentin à Aillon-le-Jeune d’où ils repartent pour Pan-Loup où ils sont cantonnés dans des baraques qu’ils ont dû construire eux-mêmes. Trois mois plus tard, le jour de Noël, ils ont droit à un menu de fête : saucisson, choux

fleur, haricots verts, bûche.

 

Pour sa part, Robert WAGNER reste au chantier de Jeunesse n° 8, du 15 août 1940 au 31 janvier 1941. Ses états de service précisent qu’il a servi, selon la formule imprimée sur tous les documents pré remplis par les services de propagande de Vichy « avec vaillance, en esprit d’équipe avec ses camarades, pour l’honneur de la jeunesse française. Il s’est fait remarquer par son ardeur et sa bonne humeur au travail ».

 

Les appréciations manuscrites portées sur sa fiche individuelle sont moins lyriques. Si son idéal et son esprit d’initiative sont qualifiés normaux et sa loyauté irréprochable, sa volonté en revanche est notée faible 4.

Son ascendant sur ses camarades est jugé sans influence.

En clair, cela signifie que Robert WAGENER n’a pas accueilli avec enthousiasme les mots d’ordre du régime de Vichy, pourtant ses qualités intellectuelles sont jugées grandes 7.

Le 9 février 1941, la démobilisation de Robert WAGENER est officialisée à Aix-les-Bains et il peut enfin rentrez chez lui.

 

III – Réfractaire au Service du Travail Obligatoire

 

À son retour à la vie civile, Robert WAGENER est recruté par la société Loste Manigne et Cie, courtiers en valeurs mobilières, dont le siège social est sis au 3, rue Taitbout à Paris, dans le 9ème arrondissement. Il y restera jusqu’au 25 mai 1943, date à laquelle il est requis par le Service du Travail obligatoire.

 

Le 20 août 1943, il est recensé par les autorités allemandes du secteur d’Aulnay-sous-Bois. Sa fiche de recrutement obligatoire précise qu’il est employé de banque, mais elle le qualifie dans la catégorie Manoeuvre et il est affecté à la société de Maxime RATEAU, entrepreneur de maçonnerie dont le siège social est à Paris, 56, rue de Volontaires. Le certificat de travail signé par Maxime RATEAU précise que Monsieur WAGENER Robert, demeurant 70, rue de Lorraine au Vert-Galant (S & O) est occupé, en qualité de garçon cimentier, sur les chantiers de l’entreprise allemande HOMER & Cie à Gennevilliers. Le 20 août, cette entreprise lui adresse une convocation pour travailler en Allemagne. Selon sa convocation, il doit se présenter le 25 août 1943, à 16 heures 40, à la gare de l’Est, pour se rendre à Brandebourg. Robert WAGENER désobéira à cet ordre et entrera dans la clandestinité. Il sera réfractaire au STO (5) comme des milliers de citoyens français, dont son voisin du quartier du Bois Saint-Denis Marc CUVELETTE, qui lui, l’a payé de sa vie.

 

 

 

 

Attestation de qualité de Réfractaire délivrée le 23 avril 1947 par le ministère du Travail et de la Sécurité Sociale.

Archives de la SEHT, fonds Marie Wagener

 

Appelé tardivement à rejoindre l’armée française en juin 1940, alors qu’elle est en pleine débâcle, Robert WAGENER est à nouveau mobilisé sous les drapeaux, à trois mois de la victoire finale. Rappelé à l’activité par convocation individuelle en date du 13 février 1945, il rejoint le COE 9 à Rambouillet, en qualité de 2ème classe. Il est affecté au 4ème  régiment de hussards, 3 ème escadron de reconnaissance, à compter du 21 février 1945. Au terme de la campagne, il est promu au grade de brigadier, le 26 septembre 1945.

 

Il est démobilisé le 19 octobre 1945 et retrouve avec soulagement le domicile de ses parents.

 

5 - Cf. bulletin n° 39, année 2015, article Marc Cuvelette dans l’enfer du camp d'Ellrich.

 

 

Transcription du journal de Robert WAGENER

Le journal de Robert WAGENER est écrit sur deux feuillets qui ne sont pas très bien conservés, mais qui sont encore lisibles. Déchiré, le premier feuillet a été réparé par Robert Wagener avec du ruban scotch

 

Premier feuillet du journal de Robert WAGENER

 

Le 9 juin départ de la gare de Lyon à 8 heures 05, arrivée à Grenoble à 22 h 30, couchage à Grenoble à la caserne Bayard. Le 10 juin départ de Grenoble à 14 heures pour le Péage de Vizille, incorporation et habillement immédiats. Le 15 juin départ du Péage de Vizille en car à 10 heures pour Grenoble, départ de Grenoble à 10 heures, arrivée à St Savinien (Saint-Savinien-sur-Charente . département 17) le 17 à 14 heures, après deux jours dans les wagons à bestiaux. Le 24 juin, arrivée des Allemands à Saint-Savinien. Il était midi lorsque nous vîmes la première patrouille motocycliste. Ordre nous est donné de rester dans nos cantonnements, jusqu.à nouvel ordre. Le 27 juin nous avons ordre de quitter Saint-Savinien, avec tout l.équipement sur le dos, en direction de Saintes où nous arrivons en pleine chaleur, vers 1 h de l.après-midi, complètement exténués. Nous passons la nuit dans un champ, couchés sous la tente (Saint-Savinien-Saintes 20 km). Le 28 juin nous avons ordre à 8 heures du matin de démonter et de repartir, en vitesse. Nous sommes dirigés dans la cour d.une caserne, croyant, comme nous l'avait dit notre lieutenant que nous allions recevoir nos feuilles de démobilisation.. Après toute la matinée d.attente nous croyons savoir que nous sommes là pour plusieurs jours. En effet le soir nous nous installons du mieux possible, pouvant à peine nous allonger pour dormir (14 000 hommes). Nous couchons à la belle étoile pendant 3 jours. Le 1er juillet nous partons de Saintes en direction de Surgères où nous arrivons à 13 heures, véritable camp de 26 000 hommes. Nous couchons sous la tente, nous ne faisons rien, chaleur suffocante pendant 12 jours. Le 12 juillet au soir nous apprenons que notre départ est fixé au lendemain matin. Le 13 juillet, dès la première heure, tout le monde est prêt, mais ce n'est qu.à 19 heures que nous partons en wagons à bestiaux.

 

Deuxième feuillet du journal de Robert WAGENER

 

Après une journée d'attente sous la pluie battante, à 20 heures le train part, vers une destination inconnue. Nous croyons rentrer à Grenoble, car nous prenons le même chemin que pour venir, c.est-à-dire La Rochelle, Bordeaux, Agen, Marmande, Toulouse, Carcassonne, Narbonne, Béziers. Enfin, le 14 à 18 heures, nous arrivons à Sète, après avoir pris congé des Allemands à la ligne de démarcation, en pleine nuit. Le train s'arrête 2 heures à Sète et nous avons la permission de sortir en ville. Tout le monde est joyeux, nous nous sentons revivre. Le train repart à 20 heures et nous ne savons toujours pas où nous allons. Nous ne savons pas si nous retournons à Grenoble. Nous empruntons toujours le même chemin que pour l.aller, la vallée du Rhône, Avignon, etc. Nous arrivons à Bollène à quelques kilomètres d.Avignon, le 15 juillet à 3 heures du matin. Après avoir attendu la levée du jour, nous sommes cantonnés chez l'habitant. Nous ne faisons rien, sauf le 18, une marche de 15 km. Le 19 juillet nous quittons Bollène à 16 heures pour nous rendre à la gare ; 5 km sous un soleil torride, avec notre barda. Nous arrivons à Pont-de-Claix (Isère) à 22 heures, dans des cantonnements modernes. Là nous apprenons que nous ne sommes plus militaires et nous attendons notre départ pour les camps de jeunesse. Le 27 août à 2 heures du matin départ de Pont-de-Claix pour Grenoble, d'où nous partons à 7 heures vers Saint-Pierre d.Albigny. Arrivée à Saint-Pierre à 11 heures, couchage dans des baraques. Le 28 août départ de Saint-Pierre pour École-Valentin (10 Km). Le 29 août départ d.École-Valentin pour Aillon-le-Jeune. Le 29 août nous partons d'Aillon-le-Jeune pour Pan-Loup où nous couchons dans des baraques construites par nous. Le 25 décembre saucisson, chou-fleur, haricots verts, bûche. Le 9 février, démobilisation à Aix-les-Bains.

 

 

 

Certificat de Libération délivré le 10février 1941 par R. DE COURSON chef du Groupement de Jeunesse n°8

 



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