La grande grève des ouvriers agricoles, mai-juin 1936
La grande grève des ouvriers agricoles, mai-juin 1936
En mai 1935, la majorité politique a changé de camp dans l’Assemblée municipale de Tremblay-lès-Gonesse, avec l’élection de la liste communiste conduite par Gilbert Berger. Au printemps suivant, la majorité politique va basculer également au niveau national. Les élections législatives du 26 avril et du 3 mai donnent la majorité au Front populaire. La SFIO devient le premier parti du pays et Léon Blum forme le premier gouvernement de la France dirigé par un socialiste.
Le contexte qui avait fait échouer la grève des ouvriers agricoles de Tremblay-lès-Gonesse en 1932 est radicalement changé. Les grévistes de 1932 ont le sentiment qu’ils sont en situation de prendre leur revanche.
Les agriculteurs emploient 130 ouvriers permanents auxquels se rajoutent une centaine d’emplois saisonniers. Dans la seconde quinzaine de mai, les besoins de main-d’œuvre sont en progression dans les exploitations. C’est l’époque du démariage des betteraves (15).
15 - Les betteraves se sèment en ligne ou en poquets. La levée intervient environ une dizaine de jours après le semis. Lorsque les premières vraies feuilles apparaissent, il est temps d'éclaircir. Pour les semis en ligne on ne laisse qu'un plant tous les 15 cm, on choisit le plant le plus beau et le plus vigoureux et on élimine les autres en les arrachant à la main.

Page Une du journal l’Humanité du lundi 15 juin 1936 - Gallica
La grève des ouvriers agricoles de Tremblay-lès-Gonesse a échoué en 1932, en raison de l’hostilité du maire Le Guillou. Avec la victoire de la liste communiste aux élections locales des 5 et 12 mai 1932, du Front populaire aux élections législatives du 26 avril et 3 mai 1936, les grévistes de 1932 ont le sentiment qu’ils peuvent prendre leur revanche.

Ombragée de tilleuls, la place de l’église est le point de ralliement des grévistes, dans une ambiance festive. CPA, collection SEHT
Ces travaux urgents demandent un personnel très important, car il n'y a pas encore de machine capable d'effectuer cette besogne, qui doit être exécutée à la binette. Lorsque la grève éclatera on comptera 201 grévistes sur une population de 230 ouvriers, (100 de main-d'œuvre saisonnière et 130 de personnel fixe). Sur ce nombre, il y aura 29 ouvriers non grévistes, ne faisant pas tous partie du personnel fixe. Certains sont venus à Tremblay-lès-Gonesse pour effectuer uniquement les travaux saisonniers, si bien qu'ils repartent au début de la grève, de façon à ne pas perdre leur temps.
Parmi le personnel employé à l'année, les non-grévistes sont très peu nombreux, leur nombre varie selon les exploitations. Les deux fermes de 300 hectares, et une de 200, ont chacune quatre ouvriers non-grévistes. Le total du personnel permanent non-gréviste, pour toutes les exploitations, est à peine de seize. Sur cet effectif, il faut compter quatre contremaîtres et trois vachers. Leurs services sont très appréciés des employeurs pendant les grèves. Ceux des vachers, parce qu'on ne peut pas rester sans traire les vaches, ceux des contremaîtres, parce qu’ils sont pour les patrons d’un très grand secours moral. Grâce à eux, les exploitants peuvent quitter leurs fermes pour aller discuter avec les délégués de la Confédération Générale du Travail ou des ouvriers, et être assurés que, pendant ce temps, il y a toujours quelqu'un pour protéger leur bien. L’agressivité des grévistes est souvent plus marquée à l’égard des contremaîtres que des patrons Du 15 mai au 15 juin 1936, le temps est au beau fixe. Les grévistes reçoivent le renfort d’ouvriers agricoles des communes voisines et surtout celui de nombreux éléments venus des lotissements. Devant chaque ferme, se tient un important piquet de grève. Les ouvriers se réunissent par petits groupes et discutent, ça et là, dans les rues. Les femmes sont également présentes et participent aux débats.
Les rassemblements se tiennent au Vieux-Pays, sur la place de l’Église et l’allée des Tilleuls. Les tilleuls en fleurs diffusent un parfum de printemps, la foule est joyeuse, une ambiance de fête règne dans le village. Comme partout ailleurs, on discute beaucoup.
Sur la place de l'église, les grévistes dorment sur l’herbe ou jouent aux cartes, à plat ventre sur le sol. Les piquets de grève restent en fonction jusqu'à vingt-trois heures environ. Ils occupent la place depuis quatre heures du matin, aussi a-t-il été nécessaire d’organiser un roulement. Chaque gréviste est prévenu de l’horaire auquel il devra « être de piquet». Lors des changements de prise et cessation de poste, un clairon sonne. Tous les rassemblements s’opèrent au son de cet instrument, qui est remplacé pendant quelques jours par un tambour. Les instrumentistes sont fournis par l’harmonie municipale, créée le 4 février 1936, à l’initiative d’un groupe d’habitants du Bois-Saint-Denis, parmi lesquels Louis Dequet, premier adjoint au Maire de la Municipalité ouvrière élue en 1935. L’harmonie municipale ne compte pas moins de sept clairons, dont celui de Louis Dequet, qui a sonné à son tour, sur la place de l’église.

L’harmonie municipale. Créée le 4 février 1936, elle compte 7 clairons qui posent aux premier et deuxième rangs sur ce cliché
L’un des musiciens a le poing levé et parmi eux, au deuxième rang, on reconnaît Louis Dequet, repérable par une croix. CPA, collection SEHT.
Pierre Fromont et Francis Bourgeois décrivent ainsi le mouvement : « Au début de la grève, la population est encore relativement calme : les grévistes se contentent de discuter entre eux, de chanter quelques hymnes internationalistes et de crier : « Les soviets partout », « Vive la CGT ! » ou d’autres slogans qui résonnent dans la culture ouvrière. Devant l'immobilisme patronal, les esprits s'échauffent. Bon nombre d’ouvriers ont déjà dépensé la paye qu’ils avaient touchée, juste avant la grève. Ceux qui n’appartiennent pas au personnel des fermes adressent des injures et des menaces aux patrons ou aux membres de leur famille. Rares sont les employés permanents de fermes qui osent agir ainsi. Ceux qui franchissent ce cap seront renvoyés après la grève, le contrat collectif permettant les licenciements en cas de suppression d’emploi. Plus la grève continue, plus ces injures et menaces deviennent graves.
Après le 15 juin, dès que la nuit ne permet plus d'identifier ceux qui les profèrent, les patrons peuvent entendre des insultes et des menaces. Les exploitations sont dans un véritable état de siège.
Tous les grévistes ne restent pas à jouer aux cartes ou à discuter dans le pays. Le conducteur de la benne municipale les emmène dans les communes voisines. Il faut que partout le travail soit arrêté pour que les patrons capitulent, c’est la guerre de classes. La benne porte à ses angles de petits drapeaux rouges. Chaque jour, elle quitte le pays avec une charge complète. Tous les occupants chantent ou hurlent l’Internationale. Ils vont plus ou moins loin, suivant les jours. Lorsqu’ils descendent de la voiture, c’est pour aller trouver des ouvriers qui travaillent afin de leur faire cesser le travail. Lorsque ceux-ci refusent, les animaux sont dételés, et s'ils persévèrent dans cette idée, ils ont à craindre de recevoir de mauvais coups. S'ils acceptent d'emblée, ils reviennent à la ferme de leur patron, lui déclarent leur décision de grève, puis vont boire avec ceux qui sont venus les débaucher et qui leur donnent des conseils pour organiser la grève. De toute façon, même lorsque les débaucheurs ne réussissent pas — ce qui ne s'est d'ailleurs, produit qu'une seule fois, dans un petit village de 110 habitants à 7 kilomètres de Tremblay — ils finissent leurs essais chez les cafetiers, et la plupart sont ivres lorsqu'ils rentrent chez eux. C’est ainsi que furent déclenchées de nombreuses grèves autour de Tremblay-lès-Gonesse. Les plus fervents grévistes essayèrent même d'attaquer les non-grévistes. Il y eut plusieurs plaintes portées par ces derniers ce qui valut à leurs assaillants des amendes.
Des cailloux furent jetés contre un non-gréviste, sans l'atteindre heureusement. De même, un gréviste voulut attaquer à l'aide d’un couteau à cran d’arrêt un non-gréviste, mais celui-ci alla chercher parmi ses camarades du renfort qui mit en fuite l’assaillant.
Dans cette région, la plupart des ouvriers n’économisent pas et vivent au jour le jour et souvent même en contractant des dettes importantes. La majorité n'aurait donc pas pu décider la grève s’ils n'avaient pas su que la municipalité leur donnerait des secours. Pendant la grève, chaque homme touchait 10 francs par jour. Les étrangers avaient droit, de plus, à un bon de pain pour eux et leur famille (16). Les Français furent jaloux de cette faveur accordée aux étrangers, et, après la grève, quelques-uns donnèrent leur démission du parti communiste et de la Confédération Générale du Travail ».
16 -Ceci est inexact, la délibération du Conseil municipal précise :
« Le Conseil, considérant que la grève des ouvriers agricoles, se prolonge, qu’elle dure depuis plus de trois semaines Décide de venir en aide aux familles des grévistes et vote à cet effet une somme de 7 000 francs pour achat de denrées.
Ces denrées seront distribuées en tenant compte du nombre d’enfants.
Cette somme sera prélevée par autorisation spéciale sur les fonds libres de l’exercice en cours ».
À aucun moment il n’est question d’un traitement de faveur qui serait accordé aux étrangers ! Toutefois, compte tenu du critère adopté par le Conseil municipal, il est évident qu’un célibataire de nationalité française touche une aide inférieure à celle d’un étranger, père de famille nombreuse".

Délibération du Conseil municipal décidant l’aide apportée aux grévistes. Archives municipales, cliché SEHT
Au début de la grève, les vachers ont la permission de travailler, chacun d'eux va et vient sans être jamais inquiété. La vente du lait s'effectue comme en temps normal. Les quatre derniers jours, les grévistes s'opposent à la livraison du lait.
Les ouvriers qui continuent à travailler ne peuvent être occupés qu’à l’intérieur de la ferme. Ils donnent, au début, les soins aux animaux. Ils promènent les chevaux dans les cours pour éviter les « coups de sang » (17). On occupe ces ouvriers comme on peut, car, s'il y a beaucoup de travail à l’extérieur, il n'en est pas de même à l’intérieur. Ils effectuent des travaux de rangement et d'entretien.
Pour faire ce peu de travail, ils touchent un salaire très élevé. Chaque non-gréviste est chaque jour payé le double de ce que gagne un charretier en temps ordinaire.
17 - Le syndrome du coup de sang, ou encore « myosite » se définit comme une maladie musculaire très douloureuse suite à un exercice physique. Elle correspond plus ou moins à des crampes musculaires chez l’homme, intenses et généralisées. On lui a aussi donné le nom de « Maladie du lundi » car elle survient généralement suite au repos du dimanche.
À la fin de la grève, un clivage durable s’est instauré entre grévistes et non-grévistes. Après la reprise du travail, ces derniers éprouvent un sentiment d’insécurité, en raison de l’hostilité que leur témoignent les anciens grévistes. Seul, le temps ramènera peu à peu le calme dans les esprits.
La journée du 22 mai 1936
Depuis le début de la grève, tout semble endormi dans les exploitations. Les patrons ont mis en sécurité tout leur matériel, rentré en hâte dans la cour (tracteurs, outils tractés, etc.) Au début de la grève, les ouvriers auraient voulu venir soigner les animaux, pour toucher le salaire dominical (18). Les patrons s'y sont opposés, par crainte d'une occupation des bâtiments. Le ravitaillement des animaux est assuré par les contremaîtres et les non-grévistes dans les grandes exploitations, et dans les autres par les patrons. Au début, le contremaître peut lui-même aller chercher la pulpe nécessaire pour les bœufs, le fourrage pour les chevaux et l’herbe pour les vaches, car on ne peut les conduire au pré. On profite de cette permission pour faire des réserves, Les non-grévistes distribuent ensuite les rations alimentaires et donnent les soins de pansage à tous les animaux. À cette époque, il n’y a que les travaux de laiterie qui peuvent s’effectuer dans le calme, sans être entravés par les grévistes. Les chevaux sont promenés dans les cours pendant une demi-heure chaque demi-journée.
18 - En temps normal, personne ne travaille le dimanche. Les charretiers et bouviers viennent seulement soigner les animaux et touchent pour cela une indemnité de 10 francs.
Il y a plus d’effervescence que lors de la grève de 1932, mais les patrons veulent tenter ce qui leur a réussi quatre ans auparavant. Ils embauchent donc des briseurs de grève et de la main-d'œuvre, principalement africaine, à Paris, pour tenter d’aller travailler dans les champs. Des cultivateurs de communes avoisinantes viennent leur apporter leur aide.
Les patrons décident de faire un essai le vendredi 22 mai après-midi. Ils demandent que la police vienne assurer le maintien de l’ordre à la porte des fermes, lors du départ dans les champs. Mais des renforts venus des lotissements et des villages voisins arrivent pour prêter main-forte aux grévistes, qui déclarent que, si les ouvriers sortent des fermes, c’est l'échauffourée immédiate et qu'ils empêcheront le travail par la force.
Les patrons demandent donc au chef de la garde-mobile la protection de leur personnel. Ce dernier discute avec le maire de Tremblay et décide d’en référer au préfet avant d’agir. Ils partent donc tous deux pour aller téléphoner. L’officier ne revient que vers 17 heures, disant qu'il ne peut joindre le préfet. Les ouvriers embauchés à cette occasion n'ont toujours pas reçu l'ordre de sortir des cours de ferme et attendent. C'est seulement vers 18 heures que la communication téléphonique est établie. Le préfet conseille au chef de la garde mobile de de négocier avec les grévistes. On discute pour le lendemain matin. La police refuse d’agir par la force si les non-grévistes partent au travail dans les champs. Elle n'interviendra que si les grévistes veulent rentrer dans les fermes, pour attaquer ceux qui sont venus travailler. Devant ces faits et les renforts toujours croissants du côté des grévistes, les patrons sont obligés de renoncer à l’envoi dans les champs de ceux qu'ils ont embauchés pour briser la grève. Ils donnent donc les salaires de deux jours à ces ouvriers et les remercient. La tentative a échoué totalement, elle a donné aux grévistes conscience de leur force, et cette victoire les encourage à ne pas céder. De plus, cet essai a eu pour résultat d'amplifier l'agitation.
Une semaine plus tard, devant l'agitation qui croit rapidement, les patrons prennent une autre décision. Les grévistes discutent pour savoir s'ils vont envahir les exploitations et les occuper en refusant les soins aux animaux.
Parmi les meneurs, il y a de nombreux partisans de cette méthode. Les patrons veulent à tout prix prévenir cette manœuvre. Ils décident donc d'envoyer leurs animaux, chevaux et bœufs, dans des régions plus calmes. Chacun s'entend alors avec des cultivateurs de Seine-et-Marne ct de l'Oise et décide l'évacuation. Pour réussir pleinement, il faut qu'elle soit simultanée dans toutes les fermes. D'autre part, on ne peut l'envisager durant la journée ou tant que les piquets de grève fonctionnent. L'opération est donc prévue pour être effectuée dans la nuit du lundi au mardi 26 mai. L'après-midi du lundi est employée aux préparatifs. Les non-grévistes sont prévenus. Ils accompagneront les animaux et les embarqueront. Pour éviter le bruit des sabots des animaux sur la route, on a préparé des sacs avec de la paille que l'on attachera au-dessus des genoux et des jarrets de chaque cheval et de chaque bœuf. À 2 heures du matin, les animaux doivent quitter leurs écuries. Le plan est mis à exécution, les animaux gagnent les champs par le chemin le plus court. On les charge dans des camions sur une route nationale à 5 kilomètres environ de l'agglomération, car, une fois dans la plaine, le bruit n'est plus à craindre. Les patrons aident au chargement, accompagnent les camions qui emmènent les animaux et les répartissent dans de nombreuses fermes.
Au terme de l’opération, ils ramènent ouvriers et contremaîtres en automobile, de façon à ce qu'ils ne soient pas vus par les grévistes à leur retour.
Dès le 27 mai au matin, chacun est déjà au courant et commente à sa manière l'événement de la nuit.
À partir de ce moment, il ne reste plus alors dans chaque ferme que les vaches et un cheval qui assure le transport du lait et des aliments nécessaires à la vacherie. Pendant la dernière quinzaine de grève, la vie continue dans les exploitations de la même façon. Il y a encore moins de travail que précédemment pour les non-grévistes.
Les quatre derniers jours, la vie est encore plus difficile. On ne peut plus livrer aucun produit, les grévistes interdisent la vente du lait. Il faut alors le transformer en crème, en beurre et en fromage, que l'on espère vendre après la grève. On ne peut plus aller couper d'herbe pour les vaches, et on les nourrit alors avec la réserve de pulpe qui a été faite et avec le fourrage que l'on avait emmagasiné pour nourrir les chevaux et les bœufs. négocier avec les grévistes. On discute pour le lendemain matin. La police refuse d’agir par la force si les non-grévistes partent au travail dans les champs. Elle n'interviendra que si les grévistes veulent rentrer dans les fermes, pour attaquer ceux qui sont venus travailler. Devant ces faits et les renforts toujours croissants du côté des grévistes, les patrons sont obligés de renoncer à l’envoi dans les champs de ceux qu'ils ont embauchés pour briser la grève. Ils donnent donc les salaires de deux jours à ces ouvriers et les remercient. La tentative a échoué totalement.
Les négociations et la fin de la grève
Pour engager les pourparlers, il faut des délégués ouvriers et des délégués patronaux.
Il existe un syndicat patronal (19). La majorité des patrons en faisaient déjà partie avant la grève. Il recrute alors de nombreux adhérents, non seulement parmi ceux dont le travail se trouve arrêté (c'est le cas de tous les exploitants de Tremblay), mais également parmi les exploitants des environs qui n'ont pas de grève, mais redoutent de l'avoir un jour. Ils n'ignorent pas que, lorsqu'un accord sera signé, leurs ouvriers ne tarderont pas en demander également l'application. Dans les communes voisines, des syndicats se forment ou se renforcent, car chacun a pu voir ce qu'était la vie à Tremblay-lès-Gonesse. La cotisation de chaque adhérent est proportionnelle à la superficie qu'il cultive.
19 - Le syndicat patronal se confond pratiquement avec la coopérative de vente, laquelle a été créée au début des années 1930. Les activités de la coopérative sont grandes, celles du syndicat quasi nulles.
Comme représentants de la classe ouvrière, il y a les délégués des grévistes et les délégués mandatés par la Confédération Générale du Travail. Les premiers ont été élus dans des réunions ouvrières privées. Chaque exploitation occupant moins de 10 ouvriers a eu droit à un délégué ; au-dessus, à plusieurs. Dans la majorité des exploitations, ils ont été connus des patrons, car ce sont eux qui ont dû présenter les revendications. Toutefois, dans certaines exploitations, ce sont d’autres grévistes qui apportent le cahier de revendications. Cependant le patron sait toujours officieusement quels sont les délégués de son exploitation, lorsqu'ils n'ont pas le courage de se faire connaitre sous ce titre, redoutant un renvoi. Les délégués de la CGT sont généralement instruits et d'une qualification supérieure à celle des précédents. Ce sont eux surtout qui discutent avec les délégués patronaux, mais ils sont toujours accompagnés par les délégués ouvriers, et leurs décisions sont prises en commun.
Pendant la première quinzaine de la grève, les délégués des ouvriers et de la CGT souhaitent la conclusion d’un accord, car ils ont hâte de connaître l'issue du conflit. à l’opposé, les patrons sont partisans d’une ligne ferme, comme en 1932.
La première semaine, ils comptent sur la réussite d'un essai de sortie des fermes pour aller travailler en plaine, c’est l’essai du 22 mai qui connaît l’échec que nous avons déjà évoqué. En outre, pendant cette première semaine, des grèves commencent à éclater également dans l'industrie, notamment dans les grandes usines de construction mécanique. Elles s'intensifient et se généralisent, au cours de la deuxième semaine. Jusqu'à la fin de cette quinzaine, les patrons de Tremblay espèrent que ces entreprises importantes ne céderont pas non plus. Ils durcissent encore leur position. Mais toutes les usines en grève lâchent prise, et leurs Conseils d'administration signent les accords dits « Matignon ». Ils acceptent presque intégralement les revendications ouvrières.
Les grévistes de Tremblay-lès-Gonesse ont déjà obtenu un succès en empêchant la tentative de travail la semaine précédente, la victoire de leurs camarades de l’industrie leur apporte un puissant encouragement. Un autre événement vient affaiblir la situation des exploitants. Au moment de la signature des accords « Matignon » par les industriels, une délégation d'anciens agriculteurs et de cultivateurs non touchés par la grève est allée au ministère de l'Agriculture et, sans être mandatée par qui que ce soit, a accepté les bases d'un contrat collectif très avantageux pour les ouvriers.
Les choses vont donc de mal en pis pour les patrons. Ils ne peuvent plus espérer qu'une prolongation de la grève amènera les ouvriers à réduire leurs demandes. Leur situation est délicate. Ils estiment que ce qui a été signé au ministère dépasse leurs possibilités. Mais le ministère Georges Monnet, la CGT, les délégués des ouvriers s'appuient sur cet accord et affirment que la signature que lui ont donnée des exploitants ayant l'expérience de la vie agricole démontre qu'il est applicable.

Georges Monnet, ministre de l’agriculture du gouvernementde Font popilaire
Les réunions entre patrons se font généralement chez l'un d’eux. Mais d'autres assemblées réunissent parfois tous les membres du syndicat. Dans les rencontres avec les représentants ouvriers, le président se fait toujours accompagner par un ou deux délégués patronaux.
Les rencontres officielles des représentants des deux parties ont lieu soit au ministère de l'Agriculture, soit à la sous-préfecture de Pontoise, dont dépendent Tremblay-lès-Gonesse, Sevran et Roissy-en-France, ainsi que Gonesse, où la grève a éclaté un peu plus tard. De temps à autre, les représentants de la CGT viennent en consultation chez les exploitants les plus importants. Lors de ces entrevues avec un ou deux patrons, ils espèrent, par la discussion, les amener à signer le cahier de revendications pour ensuite, pouvoir obtenir les mêmes clauses des autres agriculteurs. Mais chaque exploitant se retranche derrière le syndicat patronal. Rien n’est donc obtenu par ces contacts.
La tâche des délégués patronaux est d’autant plus difficile que les exploitants agricoles désirent vivement une reprise du travail. Les dommages causés aux cultures risquent d'être importants. D'autre part, le rythme de vie en de telles circonstances devient de plus en plus insupportable. Pendant la dernière quinzaine de grèves, les réunions ont lieu à raison d'une en moyenne par jour.
Au ministère de l'Agriculture, les délégués du syndicat patronal sont fréquemment convoqués dans le bureau du ministre. Ces réunions durent souvent très longtemps. Nombreuses sont celles qui, commencées l'après-midi, ne se terminent que tard dans la nuit, quelquefois à une ou deux heures du matin, avec une heure d'interruption au moment du dîner. Georges Monnet, ministre de l’Agriculture désire que le conflit s'apaise, mais pour y parvenir, il n'envisage pas d’autre solution que l'acceptation des revendications ouvrières. Il la conseille aux patrons.
Ceux-ci lui rappellent qu'il avait pourtant été agriculteur dans l'Aisne, qu'il avait pu se rendre compte des difficultés d'un métier qu'il a quitté, bien que possédant une ferme dont la qualité des terres est très réputée, à un moment où les conditions économiques étaient pourtant bien meilleures. Cependant, lors des dernières réunions, il dira aux représentants patronaux qu'ils peuvent augmenter le bien-être de leurs ouvriers et accepter leurs revendications, car il revalorisera les produits agricoles, et notamment le blé. La promesse a été tenue, mais elle a été suivie d’une dévaluation qui en a réduit les effets.
À la sous-préfecture de Pontoise, les réunions ne sont pas semblables. Le sous-préfet convoque les délégués ouvriers et patronaux. Il se rend parfaitement compte de la portée des revendications ouvrières et cherche à obtenir une conciliation.
Finalement, le 15 juin, un contrat provisoire est signé, devant le sous-préfet de Pontoise, par les délégués patronaux, les délégués ouvriers, les représentants de la CGT. Ses clauses principales sont les suivantes :
• Salaires : Augmentation 10 à 20%. (Cf. tableau)
• Durée du travail : Journée de dix heures, de 6 à 11 heures, de 12 h 30 à 18 heures, avec un quart d'heure par demi-journée pour le casse-croûte.
• Logements ouvriers : Promesse d'amélioration.
• Ouvriers étrangers : Mêmes droits et mêmes salaires.
• Aucun renvoi pour fait de grève.
Le contrat négocié est applicable à partir du mois de mai 1936 jusqu'à la fin des travaux de récolte.

Tableau de l’accord salarial du 15 juin 1936 Pierre Fromont et Francis Bourgeois LES GRÈVES AGRICOLES DE TREMBLAY-LES-GONESSE EN 1936 Revue d’économie politique Dalloz Volume 51, No 5- 1937, page 1432.
Bibliographie :
fiche extraite de l'article de H. REVEL Mouvements sociaux dans l'agriculture sous le Front populaire : les grèves des ouvriers agricoles de Tremblay-lès-Gonesse, bulletin n° 43 de la SEHT, année 2019, pages 16 à 40.

