1ère partie les armées libératrices
1ère partie : Les armées libérarices
Des plages du Cotentin aux plaines du Pays-de-France
Nous disposons maintenant de documents nouveaux sur la libération de Tremblay et du Pays de France. D'une part, les témoignages recueillis à l'occasion de la commémoration du 50e anniversaire de l'événement ont mis en lumière le caractère pluraliste des mouvements de Résistance, qui n’ont pas aussi monolithiques qu'on le croyait jusqu'alors. D'autre part, l'ouverture des archives américaines aux historiens, au terme de la période de cinquante ans fixée par la Loi, nous a livré une abondante documentation grâce à laquelle nous sommes maintenant en mesure de retracer l'histoire militaire de la libération de Tremblay.

Letre de Clifford L. SNYDER, des National archives de Washington, adressant à la SEHT les documents relatifs aux troupes américains engagées dans la campagne de France en 1944, notamment celles de la IVe Division.
Nous pourrions nous contenter de reproduire le journal du 22e régiment d'Infanterie de la IVe Division de l'armée des Etats-Unis. Il donne le détail des opérations menées sur le terrain le 28 et le 29 août, mais cette lecture ne permet pas de comprendre en profondeur ce qui s'est réellement passé en août 1944, dans notre région. Nous essaierons de rétablir l'enchaînement des événements qui lancent la 4e Division d'Infanterie américaine aux côtés de la 2e Division Blindée française dans les combats qui libérèrent Paris et la banlieue nord-est, avec le concours décisif des Forces Françaises Libres.
Le premier acte de la libération de Paris s'est joué en Normandie. La suprématie des Alliés avant d'être militaire a été industrielle. C'est parce qu'ils produisaient en masse des bateaux, des avions, des engins mécaniques, de l'artillerie et des armes efficaces qu'ils ont pu mettre en œuvre les moyens nécessaires au gain de la bataille de Normandie. Mais on ne peut réduire l'analyse de cette victoire à un simple bilan comptable des moyens matériels. Elle a été remportée par le camp qui sut le mieux préparer ses hommes sur le plan technique et les motiver sur le plan moral. Le chemin des troupes qui ont libéré la région Nord-est de Paris passait par les plages normandes, par Utah Beach où débarqua la IVe Division, à l'aube du 6 juin 1944.
Avant d'aborder le détail de son action, il n'est pas inutile de faire l'inventaire des moyens dont elle disposait. Réactivée le 3 juin 1940, elle avait été mécanisée et avait sui vi un entraînement spécifique alliant étroitement le fantassin à l'arme blindée. Un discours prononcé en 1943 par le Ministre de l'Intérieur David L. Powers, devant le Comité des Deux Chambres des Représentants, évoque la qualité technique de la IVe Division, la seule entièrement motorisée dont disposent les Etats-Unis à cette époque. Après avoir évoqué ses moyens mécaniques, il ajoutait que sa puissance de feu était énorme, probablement double de celle d'une division d'Infanterie ordinaire et certainement dix fois supérieure à celle des anciennes divisions d'Infanterie de 14-18. (1)
1 - it is the only completely mechanized infantry division that we have. Its complement of vehicles runs into the thousands. I cannot disclose the exact number. Its fire power is enormous, probably twice as much as an ordinary infantry division, and certainly 10 times as great as an old infantry division that you and I knew, Mr Chairman, back in 1917 and 1918.
Congressional Record, House of representatives, 78th Congress, Vol 89, n° 114, dated june 1943.
L'efficacité de cette division s'explique par sa capacité à se mouvoir, par sa puissance de feu et par l'entraînement spécifique qu'elle a reçu. Enfin la souplesse de son organisation permet d'adapter le schéma tactique aux besoins du moment. Ainsi, lors de la percée décisive du front de Normandie de juillet, le 22e Régiment d'Infanterie a été détaché de l’IVe Division pour former un groupement de combat avec le 66e régiment blindé de la 2e Division Blindée américaine. La citation décernée par le général Rose au 22e régiment d'Infanterie salue un travail d'équipe quasiment parfait entre tankistes et fantassins. (2)
2 - “ They perfected a teamwork between tanks and infantry that very nearly approached perfection. This together with their fighting qualities made them an irresistible force on the battlefield ". Extrait de la citation datée du 2 août 1944 décernée au 22ème régiment d'infanterie par le général de brigade Maurice Rose, commandant la 2ème division blindée américaine.
Cette unité appartient au VIIe corps de la 1ère Armée américaine (Ist US Army - Vth US Corps) pendant la bataille de Normandie. Elle est ensuite rattachée au Ve corps, lors de la bataille de Paris.
Forte de 12 250 hommes, elle est composée de trois régiments d'Infanterie: 8e, 12e et 22e R.I, appuyés des 20e, 29e, 42e et 44e bataillons d'artillerie de campagne, du 4e bataillon de combat du Génie, de la 4e Section de Renseignements, de la 4e compagnie de Transmissions, de la 704e compagnie du Matériel, de la 4e compagnie de commandement et de service, du 4e escadron de Reconnaissance, du 4e bataillon de Santé. Outre ses moyens internes, la 4e Division dispose de l'appui d'unités qui lui sont rattachées : 70e bataillon de chars, 801e et 893e bataillons de chasseurs de chars, 377e bataillon d'Artillerie antiaérienne automatisée. (3)
3 - Unités composant la IVe DI : 8th Infantry regiment, colonel Rodwel ; 12th infantry regiment, colonel Chance ; 22th Infantry regiment, colonel Lanham, 20th, 29th, 42th & 44th Field Artillery battalions, 4th Engineer Battalion, 4th Counter Intelligence Corps, 4th Signal company, 704th Ordonnance company, 4th Reconnaissance squadron, 4th Medical battalion.
Unités rattachées : 70th tank battalion, 801st & 893rd Tank Destroyers battalions, 377th Antiaircraft Artillery Automatic weapons battalion.
LE 6 JUIN 1944 (4)
4 – d’après
- 4th Infantry Division, US Army records, Historical Record, june-august 44, National Archives 304-1.
- Commendations, 4th Infantry Division, US Army records, june 45, National Archives 304-1.6.

Débarquement de la IVe division sur Utah Beach, 6 juin 1944
Photothèque du Mémorial, Musée de la Paix, Caen
Embarquée à Dartmouth, la 4e Division a eu l'inconfortable privilège de devoir affronter la plus longue des routes maritimes qui ont conduit les troupes d'assaut sur les plages du Cotentin. Les navires, surchargés d'hommes et de matériel, ont été soumis à une tempête épouvantable. Les hommes ont souffert pour la plupart du mal de mer. Ils en ont été tellement affectés, qu'à les en croire, cette épreuve a été pour eux plus pénible que la bataille elle-même. Mais il ne faut pas prendre au premier degré les témoignages des survivants, l'humour anglo-saxon et la pudeur des acteurs modèrent souvent, dans leurs propos, les difficultés qu'ils ont dû affronter.
En manœuvrant les vieilles écluses qui se trouvaient en amont de Carentan, les Allemands ont noyé la presqu'île du Cotentin dont les terres inondées ne pouvaient être franchies qu'en empruntant cinq routes surélevées que les forces allemandes, attaquant par le nord et par l'ouest, pouvaient facilement boucler, enfermant les troupes d'assaut dans un piège d'où elles seraient refoulées vers la mer. Trois divisions allemandes tenaient la région : la 709e au Nord et sur la côte Est, la 243e devant la côte Ouest et, récemment arrivée, la 91e au centre. Les batteries côtières de la marine, les contingents antiaériens de la Luftwaffe et diverses unités stationnées au voisinage de Cherbourg, complétaient le dispositif. C'est dans ce secteur redoutable que les parachutistes de la 101e Division aéroportée du major général Maxwell D. Taylor et de la 82e du major général Matthew B. Ridgway ont eu la redoutable mission d'établir une tête de pont préparant le débarquement de la IVe Division d'infanterie du général Raymond O. Barton.
La 1ère vague d'assaut était composée du 8e régiment d'Infanterie, commandé par le colonel Rodwell. Il avait été renforcé par le 3e bataillon du 22e régiment d'Infanterie et il était appuyé du 70e bataillon de chars, du 87e bataillon chimique, du 3e peloton de la compagnie A, du 4e bataillon de combat du Génie et du 3e peloton de la compagnie C du 4e bataillon de combat du Génie.
En raison de l'action des courants, gêné par une épaisse fumée, le navire qui guidait la 1ère vague l’amena sur un point situé à environ 2 km au sud du point prévu.
Le général de brigade Theodore Roosevelt, commandant adjoint de la IVe DI, a tenu, malgré ses 57 ans et ses problèmes de santé, à accompagner la première vague d'assaut. Il s'est immédiatement aperçu de l'erreur, mais comme l'endroit jouissait d'un calme relatif, il prit la décision de laisser débarquer les troupes vers ce lieu improvisé, bien qu'il ne disposât que d'une seule route pour pénétrer vers l'intérieur, à la différence du point prévu qui en disposait de deux. Ce choix impliquait le renoncement aux objectifs initiaux assignés à la Division et comportait le risque de la piéger dans une véritable nasse, si la chaussée unique ne pouvait être dégagée de l’emprise ennemie.

Le général Théodor Roosvelt, commandant adjoint de la IVe DI, juin 1944.
Photothèque du Mémorial, Musée de la Paix, Caen
Cette décision assura le succès du débarquement des 30 000 hommes et 3 500 véhicules qui allaient arriver par vagues successives, alors que la plage initialement prévue était alors sous le feu de batteries lourdes.
Les hommes de la 1ère vague ont débarqué à 6 heures 30. Appuyés par les chars amphibies du 70e bataillon, ils ont balayé les défenses côtières, dégagé les obstacles qui encombraient la plage et se sont emparés de l'axe routier qui en commandait l'accès avant de se ruer vers l'intérieur.
Le 6 juin au soir, à partir d'Utah Beach, la 4e Division s'enfonce dans la presqu'île et établit sa jonction avec les parachutistes. Avec leur aide, elle tien solidement la première tête de pont américaine en France.
Au soir du 6 juin, 22 000 hommes et 1 800 véhicules ont débarqué. En comparaison des 2 500 hommes mis hors de combat sur Omaha Beach la sanglante, les pertes subies sur Utha beach par la IVe DI étaient légères : 197 hommes dont 60 perdus en mer.
11 – Sources
- 4th Infantry Division, US Army records, Historical Record, June-august 44, National Archives 304-1.
- Commendations, 4th Infantry US Army records, une 43 – June 45, National Archives 304-1.6.

Le général Raymond O Barton à Utah Beach, le 6 juin 1944, cliché publié avec l’aimable autorisation du site du 1er bataillon du 2ème régiment d’infanterie de l’armée américaine.
LA PERCÉE DE SAINT-LÔ (5)
5 – d’après Breakthroug operation, Historical Record, June-August 44, National Archives 304-1
Le chiffre des pertes, évalué à 2 500 hommes, comprend les blesses, les tués, les disparus.
Si le débarquement a été relativement facile pour la 4e Division, elle a ensuite connu des jours particulièrement difficiles. Les Allemands n'ont pas su rejeter à la mer les premières vagues d'assaut, mais ils se sont accrochés farouchement au terrain exploitant toutes les possibilités offertes par le bocage normand pour s'opposer à l'avance des blindés.
La 4e Division combat sur le front Carentan-Périers, du 6 au 16 juillet, lorsqu'elle est relevée et placée en réserve, à l'exception du 8e régiment d'Infanterie.
Du 6 juin au 18 juillet, elle a subi 7 876 pertes. Du 13 juin au 20 juillet, elle reçoit 6 663 hommes pour les compenser, des fantassins pour la plupart. Mais ils arrivent directement des centres d'instruction et n'ont participé à aucune manœuvre, avant d'être lancés dans la bataille. Ils n'ont jamais été placés sous le feu d'un tir d'artillerie, beaucoup de ceux qui sont donnés comme spécialistes n'ont jamais suivi d'entraînement spécifique dans leur spécialité. La Division ne dispose que de quelques jours, du 16 au 19 juillet, pour réorganiser le 12e et le 22e régiment.
Le 20 juillet, la IVe DI est à nouveau réaffectée au 7e Corps, à l'exception du 22e régiment qui est détaché auprès de la 2e Division Blindée de l'armée américaine. L'offensive est préparée par le bombardement d'une zone d'environ 7 000 mètres de longueur sur 1 000 de profondeur, au sud de la nationale Saint-Lô-Perrier. Il est opéré par 1 800 bombardiers lourds qui traitent un terrain situé 1 km au-delà des positions de l'Infanterie. Cette action lourde est précédée et suivie du bombardement en piqué des cibles localisées à moins d'un kilomètre de ses positions, tandis qu'après l'heure H des centaines de bombardiers moyens frappent les arrières des positions ennemies.
Etant donné le rôle des forces aériennes dans la préparation de l'attaque, le déclenchement de l'opération était
tributaire des conditions météorologiques. Dans l'après-midi du 20 juillet, une pluie diluvienne s'abat sur la région. Elle se poursuit toute la journée du 21 et la matinée du 22. Le 23 est encore trop nuageux pour permettre une opération aérienne d'envergure. Le ciel est encore couvert le 24 au matin, mais une éclaircie est prévue pour 12heures, l'heure H de l'offensive est arrêtée pour 13 heures.
Les bombardements commencent, mais l'amélioration attendue s'avère insuffisante, on doit remettre l'offensive au lendemain. Elle débute après une intense préparation le 25 juillet, à 11 heures, au nord de la route nationale SaintLô-Perrier. Au départ, la 9e Division est à la droite, la 4e Division moins le 22e d'Infanterie au centre, et la 30e Division à gauche. Les 26 et 27 voient l'entrée dans la bataille du groupement de combat Rose formé du 22e régiment d'Infanterie de la IVe et du 66e régiment blindé de la 2e Division Blindée américaine. Il occupe la gauche de la bataille, tandis que la 1ère Division passe à droite et la IVe DI reste au centre.
Le 27, les objectifs de cette offensive sont réalisés et dès lors commence une guerre de mouvement.
La bataille de Normandie n'entrant pas dans le sujet de notre étude, nous nous contentons d'avoir esquissé le rôle de la IVe Division dans la rupture de Saint-Lô. Celle-ci prépare la percée décisive d'Avranches qui a ouvert aux Alliés la route de Paris.
Nous avons choisi la rupture de Saint-Lô car elle permet de mettre en lumière l'aptitude de l'armée américaine à utiliser en parfaite complémentarité infanterie arme blindée. Nous l'analyserons au sein du groupement de combat du 22e d'Infanterie, unité que nous retrouverons au nord de Tremblay, le 29 août 1944, avec appui de blindés, pour dégager une forte position ennemie.
Le 26 juillet à 9 h 30, le groupement de combat Rose prend l’offensive. Il est formé du 22e d’infanterie, du 44e bataillon d’artillerie de campagne, de la compagnie C du 4ème bataillon de Santé, d'un peloton de la compagnie C du 4e bataillon de combat du Génie et des 427 et 428e compagnies du Train des équipages. Le reste du groupement de combat comprend le 66e Régiment Blindé de la 2e Division Blindée américaine, avec son artillerie d'appui et ses unités de service.
A 9 h 30, le 26 juillet, le groupement passe à l'attaque.
Le 2e bataillon du 22e d'Infanterie, commandé par le major Drakey, avec le 2e bataillon du 66e Blindé occupe la droite de la route de Saint-Gilles. Le 1er bataillon du 22e, commandé par le major Robert B. Latimer, avec le 3e bataillon du 66e Blindé, est à gauche de la route. Chacun des deux bataillons d'Infanterie a deux compagnies montées sur les tanks, à raison de 8 hommes par char moyen et 4 par blindé léger. Ces forces progressent à travers champs, les compagnies de réserve suivant de près en camion. Cependant le 2e bataillon du 22e trouve des routes tellement ravagées par le bombardement que la compagnie de réserve doit progresser à pied.
Dès que les lignes de front sot franchies, les unités d'assaut rencontrent de fortes positions ennemies soutenues par des chars. Cependant, quoique l'on soit au lendemain du bombardement, ses effets sont encore sensibles, la plupart des Allemands paraissant encore en état de choc et totalement épuisés. (6)
Quand les chars rencontrent une forte résistance, les fantassins les quittent, passent en avant pour localiser la position des chars ennemis. Ce travail est facilité par une habitude des tankistes allemands qui continuent à faire tourner leur moteur sur leurs positions de combat, ce qui permet de les détecter plus facilement. Lorsqu'ils ont repéré un char allemand, les fantassins en informent le chef de peloton qui déploie ses chars pour traiter l'objectif. L'efficacité de cette tactique et l'excellence du travail d'équipe entre tankistes et fantassins sont saluées en termes très chaleureux par le général Rose, le colonel Laham, le major Latimer et plusieurs commandants de compagnie de l'Infanterie.
C'est ce type de complémentarité sur le champ de bataille entre les combattants des diverses armes qui explique, avec bien entendu l'écrasante supériorité des moyens matériels, les victoires qui, de la Normandie au Bassin Parisien, jalonnent la progression des forces alliées.
6 – They looked beaten to a frazzle (ils semblaient lessivés) Breakthroug 4th INFANTRY DIVISION, CONTINUATION OF INITIAL BREAKTHROUG - CC ROSE (22nd INFANTRY), National Archives 304-1

