Quatre ans après : vol sacrilège perpétré en l'église Saint-Médard, réplique du sac criminel de juin 1652
Quatre ans après : vol sacrilège commis en l’église Saint-Médard, réplique du sac criminel de juin 1652
Source:
Le sens du saré au XVIIème siècle, d'après les registres de catholicité de Tremblay-en-France : juin 1652 - juin1656, bulletin n° 36 de la SEHT, année 2012, pages 2 à 19.
Les troubles qui ensanglantent la France de 1648 à 1653 et que l’histoire a retenus sous le nom de la Fronde ont laissé derrière eux un pays entièrement ruiné. Les hommes d’armes recrutés par toutes les factions se trouvent sans emploi, à la fin de cette période.
Que du pauvre soldat déplorable est la chance
Quand la guerre finit, son malheur recommence (1)

Qui va lèche, qui ne bouge sèche
Gravure extraite de Recueil de proverbes de Lagniet, 1657
Chacune des gravures du recueil de Lagniet est accompagnée du proverbe dont elle est l'illustration. Ces dictons rendent compte de l'errence dans le royaume de la foule des gueux, après la Fronde.
Les anciens soldats qui parcourent les campagnes ou s’entassent dans les villes sont d’autant plus dangereux qu’ils ont fait sous les armes l’apprentissage du vol en réunion et du crime. Même dans les troupes du roi, le pillage a été toléré, lorsque l’on n’était pas en mesure de payer les soldats. L’année 1656 est marquée par une montée de l’insécurité. « La ville et les faubourgs de Paris, écrit Dom Félibien, se remplissaient cependant d’une infinité de vagabonds, gens sans aveu, sans pudeur, sans religion, accoutumés au libertinage, dévoués à tous les crimes ». (2)

Vas où tu peux, meurs où tu dois
Gravure extraite de Recueil de proverbes de Lagniet, 1657
Chacune des gravures du recueil de Lagniet est accompagnée du proverbe dont elle est l'illustration. Ces dictons rendent compte de l'errence dans le royaume de la foule des gueux, après la Fronde.
C’est dans se contexte social que Tremblay va connaître de nouvelles agressions. Ainsi, le départ des Lorrains n’a-t-il pas mis un terme aux agressions subies par l’église Saint-Médard. Quatre ans à peine, après le sac de 1652, un vol et sacrilège suprême y est perpétré. Dans le Mortuaire, le curé de Tremblay Jehan Turquan dresse pour la postérité et les autorités ecclésiastiques de l’époque, le procès-verbal d’un vol sacrilège qui est pour lui un malheur plus grand encore que l’agression sanglante commise par les Lorrains en juin 1652 :
« Aujourd’hui vendredi quatorzième jour du mois de juin mil six cents cinquante six, environ les cinq heures du matin, nous Jehan Turquan prêtre, bachelier de théologie et curé des églises Saint-Médard et Saint-Pierre du Grand et Petit Tremblay-en-France, diocèse de Paris, certifions à tous ceux qu’il appartiendra que, sur l’avis qui nous avait été donné par le maître d’école nommé Jehan Benoît allant sonner le pardon et allumer la lampe à l’église de Saint-Médard, que la dite église était volée et par un malheur étrange(3) le tabernacle enfoncé et, par un accident plus surprenant que tous les autres, le Saint ciboire volé ».
Payé par la paroisse, l’instituteur Jehan Benoît complète son emploi d’enseignant par les fonctions de bedeau. Le matin du 14 juin 1456, il découvre le vol, lorsqu’il se rend à l’église pour sonner le pardon(4). Il constate que la porte du tabernacle a été forcée, que les hosties sont répandues sur les marches du maître-autel. Plus que l’effraction et le vol, c’est le sacrilège qui soulève une vive indignation, tant dans le clergé local que dans la population du village. Pour en souligner la gravité, dans la mentalité de l’époque, nous évoquerons le contexte historique dans lequel s’inscrit cet événement, en rappelant le supplice du poète Claude Le Petit. Avocat au barreau de Paris, en relation avec les milieux lettrés, celui-ci se distingue imprudemment par l’audace provocatrice de ses écrits. Dénoncé pour avoir écrit des pièces irrévérencieuses à l’égard de la religion établie, il est condamné par le Châtelet à être brûlé vif, après avoir eu le poing coupé. Malgré son jeune âge, son talent et de puissantes interventions, le Parlement confirme la sentence, qui est exécutée en 1662, alors que le poète n’a que vingt-trois ans.
1 – Jacques Callot, Les misères et les malheurs de la guerre, 1633
2 – Dom Michel Félibien Histoire de la ville de Paris revue et mise à jour et augmentée par Guy, Alexis Lobineau, 1715, tome 2, page 1459.
3 – Le sens de l’adjectif étrange est beaucoup plus fort au XVIIème siècle ; selon le dictionnaire François de Pierre Richelet, il signifie « surprenant, grand, extraordinaire ».
4 - Le pardon était la prière dont la récitation, aux trois moments de la journée : matin, midi et soir, permettait d’obtenir des indulgences.
Prévenu du sacrilège commis dans son église, Jehan Turquan, curé de Tremblay, accourt sur le lieux. Après s’être prosterné devant les hosties répandues sur le sol de son église, le curé ressent alors un fort sentiment de culpabilité. Il pense que lui et ses paroissiens, par leurs péchés, ont irrité Dieu. Il se lance dans une recherche minutieuse pour retrouver les plus petites parcelles d’hosties, baise le sol avec lequel elles ont été en contact. Il dépêche ensuite son vicaire Haubourdin auprès de l’évêque, comte de Toul, vicaire général du cardinal de Retz, archevêque de Paris.
« Nous aurions trouvé la plus notable partie du marchepied de l’autel couverte des Saintes hosties, dispersées et répandues, et une dessus le premier degré, une autre vis-à-vis, à terre, dans le pourpris* du sanctuaire ; toutes lesquelles Saintes hosties, après les avoir adorées et fait mettre le peuple là présent en dévotion et prière, nous les aurions recueilles dans des corporaux (5) et les parcelles qui ne se pouvaient séparément reprendre ni distinguer que confusément, recueillir en autre linge précieux, ou après avoir posé les Saintes hosties sur l’autel, fait entendre au peuple que nous avions plus besoin de larmes et de soupirs que de paroles et que s’il fallait détester de tels sacrilèges infâmes pour un tel attentat, il était incomparablement plus utile d’aller à la source et d’en considérer la cause que de vouloir en éplucher les effets qui n’étaient autres que nos péchés et des uns et des autres, qui, sans doute, avaient irrité la colère de Dieu voilé, sous ces espèces adorables, pour le peu de révérence, de modestie et de silence que nos gardions dans son Saint Temple ».
* Le pourpris est l’enceinte d’un lieu (Cf. le dictionnaire françois de Pierre Richelet).
5 – De forme rectangulaire, les corporaux sont des linges consacrés que le prêtre étend sur la pierre de l’autel, au commencement de la messe, pour y déposer le calice et la patère.

Procès verbat du 14 juin 1656, Mortuaire de Tremblay, archives municipales.
Nous donnons ci-dessous la transcription du document, en respectant l'orthographe de l'origonal.
Proces verbal de l'attentast commis au tres Saint, tres Augute et tres Adorable Sacrements de l'autel dont les coppie ont estés fournyes au Conseil de Son Eminence. Le tout fait par l’ordre de Messieurs les grands vicaires de 1’Archeveché, suivant l'advis à eux donné par le Sieur curé, porté par son vicaire.
Aujourduy mercredy quatorziesme jour du mois de juin mil six cents cinquante six, environ les cinq heure du matin, nous, Jehan Turquan, pretre bachelier en theologie et curé des eglises de St Medar et St Pierre du Grand et Petit Tramblay en France, diocese de Paris, certifions a tous qu'il appartiendra que, sur l'advis qui nous auroit esté donné par le maistre d’escolle, nommé Jehan Benoist, allant sonner le pardon et allumer la lampe a l'eglise de St Medar, que ladite eglise estoit vollée et, par ung malheur estrange,(1) le tabernacle enfoncé et, par ung accident plus surprenant que tous les autres, le St cyboire vollé et les Stes hosties, par·un outrage qui ne se peult exprimer sans larmes, dispersée sur le marchepied de l'authel en plusieurs endroits et jusqu’à terre ; sur lesquelle advis, estant accourus à l'eglise et fait appeler pour nous asister nostre vicaire et convenir le plus qu'il nous auroit esté possible de nos paroissiens, nous aurions trouvé la plus notable partie du marchepied de l'authel couvert des Stes hosties dispersée et respandue, et une dessus le premier degré, (2) une autre vis à vis, à terre, dans le pourpris (3) du sanctuaire; toutes lesquelles Stes hosties, appres les avoir adorées et fait mettre le peuple là present en devotion et priere, nous les aurions recueillis dans des corporaux (4) et les parcelles qui ne se pouvoient separement reprandre ny distinguer que confusement, recueillir en autre linge pretieux, où, appres avoir posé les Stes hosties sur l'authel, fait entendre au peuple que nous avions plus besoing de larmes et de soupirs que de parolles et que si il falloit detester de telles sacrileges infames pour ung tel attentat, il estoit incomparablement plus utile d'aller à la source et d'en consider[er] la cause que de vouloir en esplucher les effects qui n’estoient autre que nos pechez et des uns et des autres, qui, sans doute, avoient irrité la colere de Dieu voilé soubz ces especes adorables, pour le peu de reverence, de modestie et de silence que nous gardions dans son St Temple ; les blasphemes, les execrations et les desbauches et ainsi, du reste, des autres impietez,demeurant impunies ; et qu‘enfin nous avions juste subjet si ces outrages que Nostre Seigneur avoit permis de luy estre faites par les mains sacrileges de ces volleurs infames, ne nous faisoient rentrer en nous mesme ; qu'il falloit aprehender avec aultant de justice que de verité que les traits de Sa Ste Colere ne fussent desjà lancéz contre nous.
Dès le lendemain, le curé annonce à ses paroissiens, rassemblés pour la fête du Saint-Sacrement, que suivant l’ordre du vicaire général : chaque jour de l’octave de cette sainte fête se ferait un salut (…) que le vendredi suivant se ferait un jeûne, le plus régulier qu’il se pourrait et, le dimanche suivant, l’office et service se ferait le plus solennel ». Six prêtres de la congrégation de l’oratoire sont envoyés en renfort, pour la célébration de cette messe solennelle. Pendant une année, une antienne est chantée quotidiennement, durant laquelle le célébrant doit rester à genoux, sur le marchepied de l’autel.
Selon la relation du curé, les Tremblaysiens ont fait preuve de piété à cette occasion, à la réserve des officiers de justice. Henri Chéron qui cumule curieusement les professions de lieutenant de police et de cabaretier est dénoncé pour n’avoir pas pris part au jeûne expiatoire, ainsi que le procureur fiscal Claude de la Mare et le greffier Etienne Beauharnais. « Au moment où l’on était en dévotion, précise le curé, eux étaient au cabaret à ivrogner et pour terme de leur insupportable insolence, mettre les prisonniers hors des prisons ». Ces derniers ont été arrêtés la nuit du vol et sont soupçonnés par la rumeur publique d’être les coupables. Compte tenu de l’atmosphère qui règne dans la localité, après la découverte du vol sacrilège, les soupçons se sont portés sur eux, parce qu’il fallait des boucs émissaires pour évacuer l’émotion générale. On comprend qu’ils aient ensuite été relâchés. Si les présomptions qui pesaient contre ces prisonniers avaient été fondées, la conduite des officiers de police aurait été sévèrement sanctionnée par la suite, lorsqu’ils ont eu à répondre de leurs actes.
Au moment où se déroulent les faits, le curé Jean Turquan est un homme âgé. Nous n’avons pas connaissance de son âge exact, mais un passage de sa relation laisse penser qu’il n’est plus jeune. Il nous confie s’être rendu à Paris pour rendre compte à Mgr du Saussay, grand vicaire de l’archevêché, de tout ce qu’il a fait et ordonné aux paroissiens confiés à sa charge par la providence divine où « la Sainte Miséricorde le souffre depuis si longtemps ». Le conflit qui l’a opposé aux officiers de justice l’a profondément choqué. Il a eu le sentiment que ceux-ci refusaient de sanctionner les coupables.
Le procès verbal de la profanation a été adressé au cardinal Mazarin seigneur de Tremblay en sa qualité d’abbé de Saint-Denis. Au reçu du document celui-ci a traduit les officiers de justice devant son Conseil qui leur a infligé un blâme. La sanction ne donne pas satisfaction au curé qui aurait préféré une destitution. Il termine sa relation en jetant l’opprobre sur la conduite de ces officiers. Ils n’ont pas pris part au jeûne expiatoire et non guère été vus aux cérémonies réparatrices. Il considère que la punition de telles impiétés n’est que retardée et que les jugements de Dieu n’en seront que plus redoutables : « tarditatem poenae gravitate competit » (6). Il évoque « la vie horrible, scandaleuse et misérable des officiers de justice qui est si fort dans la notoriété publique » que chacun considérant des officiers de justice comme des véritables serviteurs de Dieu et de l’Église, peut s’écrier en ces termes : « Amara olim erat Ecclesia in corde martyrum, amarior in conflictu hereticorum, nunc vero amarissima in moribus domesticorum » (7).
6 – « tarditatem poenae gravitate competit » : plus la peine est retardée, plus grand est le châtiment.
7 - « Amara olim erat Ecclesia in corde martyrum, amarior in conflictu hereticorum, nunc vero amarissima in moribus domesticorum » Autrefois l’Église était ferme dans le cœur des martyrs, plus ferme dans la lutte contre les hérétiques, mais maintenant elle est plus ferme encore en ce qui concerne les meurs de ses membres.
Le sac de Tremblay perpétré en 1652 par les soldats de Charles IV de Lorraine décime le cinquième de la population du village. En comparaison le vol de 1656 ne porte que sur quelques vases de métal précieux. Un commentateur de notre époque qualifierait la première affaire de crime de guerre, la seconde de perte matérielle aisément supportable par une communauté, bien qu’aggravée d’un préjudice moral, particulièrement traumatisant pour les croyants. Au contraire, si nous nous référons au sentiment des contemporains et aux cérémonies pour apurer les deux situations, l’échelle des valeurs s’inverse.
En 1652, le curé de Tremblay organise, avec la seule assistance de son vicaire, en stricte application des règles définies dans le manuel de l’archevêque de Paris, une cérémonie pour lever l’interdit qui pèse sur le cimetière, en raison du meurtre commis dans l’enceinte d’une terre sacrée. Son commentaire compare ce crime au sacrilège suprême qu’eût constitué à ses yeux, l’effraction du tabernacle et la profanation du corps de Jésus-Christ, présent dans les Saintes-Espèces. Pour éviter le viol du tabernacle, il avait disposé des cierges dans six chandeliers, autant de bougies, des tableaux et autres ornements. Cette mise en scène avait pour objet de faire comprendre aux intrus que, derrière les espèces visibles, il y avait la réalité d’un Dieu invisible dont on devait craindre le jugement. Ce stratagème a réussi. Intimidés, les pillards n’ont pas forcé le tabernacle et le curé s’en félicite. La profanation des hosties consacrées eût constitué à ses yeux un sacrilège plus grand que le crime de sang commis à la porte de son église.
Le vol avec profanation de 1656 bouleverse le curé et ses paroissiens. Ils se sentent coupables du sacrilège. Pour eux, c’est en raison de leurs propres péchés que Dieu ne l’a pas empêché. C’est pour les châtier qu’Il a permis cet horrible forfait, pensent-ils. Les cérémonies organisées pour réhabiliter le lieu-saint sont incomparablement plus complexes que celles de 1652. Elles sont organisées sous l’autorité de l’archevêché qui dépêche sur place le grand vicaire, Mgr du Saussay. Elles s’inscrivent dans la durée, mobilisent six prêtres extérieurs à la paroisse, ce qui avec le curé Jehan Turquan et son vicaire Haubourdin, porte à huit le nombre des officiants. Elles s’accompagnent d’un jeûne expiatoire, bref un dispositif beaucoup plus complexe que celui de 1652.
Le titre du procès-verbal du 14 juin 1656 suffit à lui seul à caractériser la foi qui anime son rédacteur. Il évoque « l’attentant commis au très Saints, très Augustes et très Adorables Sacrements de l’autel ». Pour lui, ce sacrilège est un « cas si horrible et un crime qui passe pour le premier de ceux que nous estimons par le crime de lèse-majesté au premier chef et par une malice qui n’a de pareille que dans l’enfer ». En quelque sorte, pour le curé de Tremblay et ses contemporains, les meurtres de 1652 sont des crimes prémédités commis en bande organisée, par des assassins récidivistes, mais le sacrilège de 1656 s’apparente à un véritable crime de lèse-majesté, faute beaucoup plus grave dans la législation de son temps.
Lorsque le prêtre inspecte le sol, à la recherche des miettes d’hosties qui parsèment les marches du maître autel, il a le sentiment de recueillir des fragments du corps du Christ, c’est pourquoi il baise, avec un respect infini, la surface qui les a portées.
Au XVIIème siècle, le mortuaire est le registre légal dédié au recensement des décès survenus dans chaque paroisse, à une époque où il n’existe pas de registre d’état-civil. Si le procès-verbal du 14 juin 1656 est transcrit dans ce document, à Tremblay, c’est qu’il y a un acte mortifère dont la communauté paroissiale porte le deuil. Sur le plan juridique, le sacrilège est assimilé par le curé Jehan Turquan au plus grave des crimes répertoriés dans le code pénal de son temps, celui de « lèse-majesté au premier chef ». Deux crimes de ce type sont inscrits dans les mémoires de ceux qui ont vécu sous le règne d’Henri IV, comme notre prêtre semble-t-il. Celui de Jean Castel écartelé vif, conformément à l’arrêt du 29 septembre 1595, pour avoir tenté d’assassiner le roi et celui de François Ravaillac condamné à la même peine, le 27 mars 1610.
Dans l’Ancien Régime, le crime de lèse-majesté au premier chef est une offense commise contre un roi ou un autre souverain. Il est d’autant plus grave que « les souverains sont les images de Dieu.

Procès-verbal du 14 juin 1656 : signatures du curé Turquan et du vicaire Haubourdin
Jehan Turquan signe prêtre et curé indigne (nous avons souligné l'adjectif indigne)
