Les troubles des subsistances à Tremblay et dans le district de Gonesse 3ème partie Coalitions et rassemblements de mars 1792
Les troubles des subsistances à Tremblay
et dans le district de Gonesse
3ème partie Coalitions et rassemblements de mars 1792
Les mouvements de l’année 1791 n’ont pas apaisé les tensions sociales. À la fin du mois de mars 1792, les ouvriers des fermes se plaignent de ne pas pouvoir vivre de leur salaire. Ils déposent une pétition, dans laquelle ils déclarent leur intention de ne pas cesser le travail et supplient les fermiers d‘augmenter leur salaire. Ils demandent que le blé leur soit vendu 20 livres le setier, soit très précisément le prix qui avait été payé au marché de Gonesse, le 20 septembre 1791, pour le blé de Louis Courtier.
Sous la pression de leur personnel, les fermiers de Tremblay, en accord avec la municipalité, consentent de fournir une plus grande quantité de blé pour les nourrir. Une délibération est prise par l'Assemblée municipale, pour arrêter les termes de l'accord sur les salaires et sur la taxation du blé. Elle est transmise au département, le 1er avril 1792. Le 3 avril 1792, à 19 heures, le directoire du département de Seine-et-Oise entend le rapport de MM. Blaquière et Dumont, députés du district de Gonesse. Ils font part « de leur inquiétudes relatives aux mouvements populaires qui se manifestent dans divers points de leur arrondissement pour la taxe du blé et de divers autres objets des subsistances ». (1) Ils laissent sur le bureau du directoire « des détails sur ce qui s'est passé à Drancy, Aulnay, Tremblay et Louvres, avec réquisition par écrit pour obtenir des forces suffisantes et indispensables pour arrêter dans leur origine des mouvements qui peuvent se propager et devenir très dangereux ».
.jpg)
Feuille de tête du rapport de Blaquière et Dumont
commissaires nommés par le directoire du district de Gonesse, en date du 3 avril 1792
Archives des Yvelines 1 LM459
À la suite de ce rapport, le Directoire nomme un commissaire, M. Vaillant, qui est chargé de se rendre sur place. I1 est précédé par 1'envoi d‘un contingent de 100 hommes du bataillon des volontaires parisiens et de 50 hommes du 9e régiment de chasseurs. Le Directoire du Département reçoit également l‘avis du nouvel acquéreur de la ferme de Mortières, le célèbre savant chimiste Lavoisier. Sa lettre, datée du 29 mars 1792, est adressée au district de Gonesse. Elle est portée au registre du Directoire du département de Seine-et-Oise, le 2 juin 1792. Lavoisier évoque les rassemblements des manouvriers et charretiers qui exigent la taxation du blé et l'augmentation des salaires dans les paroisses de Tremblay et Roissy. Il
Déconseille l'emploi de la force, à laquelle il préfère un effort de dialogue : « Ces vérités sont trop frappantes pour qu'il ne soit pas possible de le faire sentir au peuple qui, en général, ne se trompe pas longtemps sur ses véritables intérêts » (2)
1 - Archives départementales des Yvelines. Registre des délibérations du Directoire du Département. L 50. f° 38
2 - des Yvelines. Registre des délibérations du Directoire du Département. L 50. f° 50
Intervention du Ministre de l’lntérieur
Le Ministre de l'intérieur, Roland, est saisi de cette question par une lettre de Louis Courtier fermier de la ferme du château à Tremblay. Le ministre en fait état dans le courrier adressé, le 30 mars 1792, au Directoire du département de Seine-et-Oise. Louis Courtier date le début des événements de Tremblay du 22 mars 1792.(3) D'après lui, les fermiers et la municipalité ont été contraints de signer au péril de leur vie la délibération relative à la taxation des blés, arrêtée à 20 livres le setier, ainsi que l’augmentation des salaires dont le prix de la journée était augmenté d'un tiers par rapport aux tarifs habituels. Le fond de ce courrier, pour ce qui concerne les tarifs évoqués, semble exact. Mais l'interprétation politique de Louis Courtier est beaucoup plus contestable. Soit aveuglement, dû à une lecture sectaire des événements, soit malveillance, il dénonce des responsables, qui n'ont d'évidence aucune part personnelle dans ces événements. Cette délation jette une ombre antipathique sur le personnage.
Le Ministre de l‘Intérieur demande au Directoire de diligenter l'enquête pour découvrir « les auteurs, fauteurs et excitateurs de ces désordres, au nombre desquels le sieur Courtier place Madame Turgot, et les Sieurs Saint-Germain et Guéret, émissaires de la dite dame, si le résultat des informations que vous allez prendre me fait connaitre les coupables, je ne doute point qu'en conformité de la loi, vous ne les livriez à l’accusateur public ». (4)
3 – Archives départementales des Yvelines lLM459. Lettre du Ministre de l'lntérieur Roland du 30 mars 1792
4 – lbid.
La marquise de Turgot, en des temps où les accusations n'avaient pas besoin d'être étayées de solides preuves, courut donc le danger d'être tenue pour responsable des troubles. L’idée que les aristocrates excitaient les fauteurs de troubles était dans l'air. Ainsi le n° 139 des Révolutions de Paris, daté du 3 mars 1792, comporte une longue adresse au peuple. Nous en extrayons une des phrases, invitant à se détourner des provocateurs et fauteurs de trouble : « Surveille la destination et le transport des blés, fais-toi exhiber les lettres de voiture ; mais impose silence aux brigands qui te conseillent ». Ainsi les accusations de Louis Courtier ont-elles été prises au sérieux, bien que la marquise de Turgot n’ait rien à voir avec les événements, totalement spontanés, qui affectent la région de Tremblay, fin mars 1792..

Jean-Marie Roland, ministre de l'Intérieur
gravure extraite de l'Album du centenaire, Grands Hommes et grands faits de la Révolution Française, Combet et Cie, 1889
En octobre, 1792 le Ministre de l'Intérieur se rend au siège du Département. Il assiste à la réunion du Conseil Général, auquel se sont joints les représentants du district et ceux de la Municipalité de Versailles. Les trois corps font part au ministre des inquiétudes des citoyens relativement au trouble des subsistances : les marchés ne sont plus approvisionnés, la cupidité des fermiers est excessive, il est selon eux à craindre que le peuple, ne trouvant pas sa subsistance au sein de l'abondance, perde enfin patience et se porte à des excès, contre ceux qui préfèrent conserver leurs grains ou les vendre en gros chez eux, plutôt que de les envoyer sur les marchés. Le Ministre ré^pond que les marchés « ne seraient approvisionnés complètement, tant que le cultivateur serait menacé de mouvements populaires et qu'il ne serait pas le maître de porter son blé ou bon lui semblerait ». (5) Malgré la pénurie généralisée et les événements tragiques de mars 1792, culminant dans l‘assassinat du maire Simoneau à Etampes, le Ministre Roland, reste en 1792 partisan du libéralisme économique.
5 - Archives départementales des Yvelines Registre des délibérations du Conseil Général du Département. L 21 p. 666

Lettre du ministre de l’Intérieur Roland en date du 30 mars 1792, Archives départementales des Yvelines 1 LM 459
À Messieurs du directoire et procureur général syndic du département de Seine-et-Oise
Paris le 30 mars 1792
J’ai reçu Messieurs un mémoire par lequel le dit Courtier fermier au Tremblay ecpose que dans la paroisse dans laquelle il demeure le peuple depuis le 22 du courant est en insurrection, qu’il a contraint les fermiers sous peine de perdre la vie une délibération qu’il a arrachée à la municipalité, laquelle fixe le prix du blé à 20 livres, les gages à deux setier de blé d’augmentation par année et les journées à un tiers au-dessus de leur prix ordinaire qu’il devait mardi dernier 27 taxer arbitrairement tous les comestibles, et forcer tous les habitants d’y souscrire, il parait d’après le sr Courtier que ces troubles sont excités par les ennemis du nouvel ordre de choses, et qu’il serait facile de les faire cesser, par la seule présence de 25 hommes de la garde Nationale. Je vous prie messieurs de faire vérifier les faits que j’ai l’honneur de vous transmettre, et de prendre les mesures convenables pour découvrir les auteurs, fauteurs et excitateurs de ces désordres, au nombre desquels le sieur Courtier place Mme Turgot, et les sieurs St Germain et Guéret, émissaires de la dite dame. Si les résultyats de la décision que vous allez prendre me fait connaître les coupables, je ne doute point qu’en conformité de la loi vous les livrerez à l’accusateur public ; je vous serais obligé de bien vouloir me faire part du succès de vos démarches.
Le Ministre de l’Intérieur
Source : H. REVEL La question des subsistances à Tremblay, de 1789 à 1792, bulletin n° 13 de la SEHT, année 1989.

