La Grange-aux-Dîmes détruite par le Guerre de Cent ans
La Guerre de Cent ans
destruction de la Grange-aux-Dîmes
Situation politique à la veille de l’attaque de la tour de Tremblay
Si le XIIème siècle a apporté paix et prospérité au village, celui-ci connaîtra des heures beaucoup plus sombres deux siècles et demi plus tard, pendant la Guerre de Cent ans. Elles se traduiront par l’incendie du village et la destruction de la Grange-aux-Dîmes construite par Suger.
Le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, rongé par l’ambition de gouverner le royaume, voit en 1415, dans la défaite d'Azincourt (1), une conjoncture politique favorable à la réalisation de ses desseins. Il n’a pas pris part à la bataille au côté des Anglais, mais il avait défendu à tous ses vassaux d’y participer. Après la défaite, il met tout en œuvre pour s'emparer de Paris et de la personne du roi Charles VI, symbole au nom duquel s'exerce le pouvoir.
Les premiers signes d’aliénation mentale de Charles VI datent de 1392. Pris d’un accès de folie furieuse, après le célèbre incident où, alors qu’il cheminait dans la forêt du Mans, un homme habillé de noir avait saisi la bride de son cheval en lui criant : « Arrête, où vas-tu, Roi, tu es trahi ». Après qu’il se soit rué, épée à la main, sur son frère Louis d’Orléans, on avait dû le ramener au Mans lié dans un chariot. Depuis cet incident, il ne retrouve ses esprits que par intermittence et ses oncles ont pris les rênes du pouvoir (2).
1 - défaite d’Azincourt du 25 octobre 1415.
2 - Cf. Les Chroniques de Froissart, historiens et chroniqueurs du Moyen-Âge, édition établie et annotée par Albert Pauphilet, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, page 894 et suivantes.

Charles VI gravure extraite de Chronique des roys de France puis Pharamond, Jean d’Ongoys, 1576. Cliché SEHT.
Les Anglos-bourguignons maîtres de Paris
En 1417 Jean sans Peur passe à l'offensive avec toutes ses forces et essaie d'entrer dans Paris. Il n'y parvient que l'année suivante, grâce à des complicités dans la place. Le fils d’un riche marchand, Perrinet Leclerc, livre au sire de l'Isle-Adam, l'un des chefs de l'armée bourguignonne, les clés de la porte Saint-Germain-des-Prés.
Cette trahison n'était pas pour heurter le sentiment dominant de la population de Paris. Pour financer la guerre contre l'Anglais et contre les Bourguignons, le comte d’Armagnac a aggravé la fiscalité qui pesait sur la ville dans des proportions telles qu'elles attirent sur son parti la haine des Parisiens. Le bourgeois de Paris, qui exprime l'opinion de ses concitoyens, le qualifie à cette époque d'homme aussi cruel que Néron (3).
L’entrée des Bourguignons dans Paris est suivie du massacre des principaux chefs du parti Armagnac. Le dauphin Charles réussit à s’échapper et à se réfugier à Melun. Âgé de seize ans à peine, il se retrouve chef de parti, avec la double mission de faire face à la guerre civile et de mener la lutte contre l'Anglais.
À deux reprises, au cours de l'année 1417, en juin et en novembre, Charles VI lui avait confié la lieutenance du royaume, avec pleins pouvoirs. Après la prise de Paris, il reçoit l'appui des états du Poitou, de Saintonge, de l'Auvergne, puis du Dauphiné qui lui votent des subsides. Le 26 octobre 1418, il prend le titre de Régent et s'efforce de négocier la paix. L'année suivante il essaie de se réconcilier avec Jean sans Peur, mais l'entrevue de Montereau tourne au drame, le 10 septembre 1419, avec l’assassinat du duc de Bourgogne, perpétré sans son assentiment, mais dont il porte la responsabilité politique.
Le meurtre de Jean sans Peur jette son fils Philippe dans le parti Anglais. Maîtres de Paris et de la personne du roi, les Anglos-bourguignons concluent un accord de paix , aux termes duquel le roi Charles VI reconnait Henri V d'Angleterre comme héritier de la couronne de France, lui octroie le titre de Régent et le gouvernement des affaires, à la condition de s'abstenir de porter le titre de roi de France, tant que Charles VI restera en vie.
L’accord prévoit que les deux royaumes seront unis et tenus par un même souverain Henri, puis ses héritiers. Mais ils resteront deux royaumes indépendants, gouvernés selon leurs lois respectives. Le traité est signé à Troyes, le 21 mai 1420. Pour le consolider Henri V épouse Catherine de France.
3 - Journal d’un bourgeois de Paris, Choix de chroniques et mémoires sur l’Histoire de France par J.A.C Buchon, Paris, Société du Panthéon littéraire, 1843, page 630. « Et cuide en ma conscience que le dit comte d’Aminac estoit un ennemi (démon) en fourrure d’homme car je ne croy nul qui ait esté à lui, ou qui de luy se renomme, ou qui porte sa bande qui tienne point la loi ne foi chrestiennne ».

L’ASSASSINAT DE JEAN-SANS-PEUR
Miniature des Grandes Chroniques de France (milieu du XVème siècle). Gravure extraite de F. Lavisse, Histoire de France, tome quatrième 1, page 334. Sur le pont de Montereau, un homme d’armes assène un coup de hache sur la tête de Jean-sans-Peur.
Implications locales dans la guerre civile : les notables de Tremblay liés au parti Armagnac
Après l’entrée des Bourguignons dans Paris, l’abbé Philippe de Villette seigneur de Tremblay en sa qualité d’abbé de Saint-Denis, est assassiné avec le connétable d’Armagnac, mais la châtellenie de Tremblay reste aux mains du parti armagnac.
En décembre 1419, Philippe de Villette est mort depuis près de deux ans, mais sans doute conscient des dangers qu’elle courait, il avait auparavant sécurisé le siège de sa seigneurie de Tremblay en rénovant les fortifications construites par l’abbé Suger, pour parer une attaque éventuelle.
C’est le cartulaire qui nous apprend que ces travaux ont été entrepris. On a rasé à cette occasion les masures qui bordaient les murailles, celles-ci pouvant servir d’appui à d’éventuels assaillants.
La nature de la société féodale lie le sort des populations locales aux engagements de leur seigneur dans les conflits du moment. Pendant les deux décennies qui précèdent l'assaut de sa tour, Tremblay, comme nous l’avons vu, a pour seigneur Philippe de Villette. élevé à la dignité d'abbé en des temps particulièrement tragiques, son administration n’a pas été plus heureuse que le règne sous lequel il a vécu.
À plusieurs reprises, son Abbaye est tombée sous la coupe de ses ennemis, qui la rançonnent. En 1410, le duc de Bourgogne permet à son frère, le duc de Brabant, de loger 6 000 de ses hommes dans Saint-Denis.
« Ils y entrèrent le vingtième de septembre et n'en sortirent que le lendemain de la Toussaint. Pendant tout ce temps là, ils vécurent avec si peu de discipline que, non contents de piller tout ce qu’ils trouvaient de vivres et de fourrages dans la ville, ils entraient jusque dans les maisons d'où ils emportaient tout ce qui se trouvait sous leurs mains. Les habitants auraient perdu dans cette occasion tous leurs meubles, s'ils n'avaient eu la précaution d'en serrer la meilleure partie dans l'Abbaye » (4).
L’appartenance de l’abbé Philippe au parti armagnac était connue. Le Bourgeois de Paris, dans la liste qu'il dresse des amis du connétable, le mentionne sous le titre « d’abbé de Saint-Denys-en-France, très faux papelart » (5). Arrêté en même temps que Bernard d’Armagnac, lorsque les Bourguignons se rendent maîtres de Paris, en 1418, il est jeté en prison avec quantité de prélats et seigneurs du parti du Dauphin. Il est assassiné quelques temps après. La famille de son successeur est au service des Bourguignons. Le frère du nouvel abbé occupe en effet la charge de bailly de Chalon-sur-Saône, ce qui laisse penser que c'est à la recommandation du duc de Bourgogne que Jean de Bourbon a été placé à la tête de l'Abbaye de Saint-Denis.
4 - Dom Félibien, Histoire de l’Abbaye Royale de Saint-Denys-en-France, Paris, 1706, page 325.
5 - Journal d’un Bourgeois de Paris, Choix de chroniques et mémoires sur l’Histoire de France, ouvrage cité page 629.
L’implantation locale du parti du Dauphin à Tremblay ne se limite pas à l'Institution religieuse. Elle compte aussi des laïques de haut rang. Dans le registre des champarts du cartulaire de l’abbé Philippe, nous relevons le nom de Jean Jouvenel. S'agit-il du célèbre avocat ? La localisation de ses terres, proches de Roissy, au lieu-dit le Chemin d'Amour, permet de répondre à la question par l’affirmative (6). On sait en effet qu'il était Seigneur de Roissy, en 1425. Adversaire résolu du duc de Bourgogne, il est alors dépossédé de son fief par les Anglais.
Un autre haut personnage du royaume appartenant au parti Armagnac, a une position forte à Tremblay. Il s’agit de Miles Baillet. Conseiller et maître des comptes du roi, il est chargé des finances du royaume pour tous les pays de langue d’oïl, c’est-à-dire pour la moitié de la France, l’autre partie étant confiée à Guy Chrétien, en vertu de l’ordonnance de Charles VI du 7 janvier 1404, document qui confirme les charges occupées par Miles Baillet depuis plusieurs années. Selon la coutume de l’époque, il est amené à manipuler des sommes considérables et à faire l’avance au pouvoir royal des recettes fiscales, ainsi en 1386, a-t-il été chargé d’avancer 12 000 livres tournoi, pour financer une expédition navale.
Le 26 septembre 1377, il rend à Philippe de Villette l’aveu du fief de la Queue. Le fief consiste en un manoir avec cour jardin et six arpents de pré. il comprend également sept arpents et demi de terre à l’arrière de la demeure, dix arpents en une pièce située au Luat, un arpent et demi situé sur le Rû (sans doute le Sausset), trois arpents situés derrière la maison du Truant, soit un total de vingt-huit arpents et demi. Le fief comporte également des droits sur trois maisons et des droits seigneuriaux sur dix fiefs et arrière-fiefs (7).
Lorsque les Anglos-bourguignons se rendent maîtres de Paris, Miles Baillet quitte le somptueux hôtel qu’il possède rue de la Verrerie et se réfugie dans son fief de Tremblay. Lorsque les Anglos-bourguignons s’empareront de Tremblay, il se réfugiera à Toulouse. Nous ne connaissons pas la date de sa mort. Nous savons seulement qu’il était décédé en 1421(8) puisque les comptes ordinaires de la prévôté de Paris l’évoquent, à cette date, sous le nom de feu sire Miles Baillet. À la confiscation de ses biens à Paris s’ajoute celle de son fief de Tremblay : « la terre et seigneurie du Tremblay, qui fut à sire Miles Baillet, et depuis à ses hoirs absents (…) lesdits héritages donnés à James Houtar, Anglois » (9)

PAGE DE TITRE DU CHAPITRE VIII DE L’INVENTAIRE DES TITRES ET PAPIERS DE LA CHASTELLENIE DE TREMBLAY ET VILLEPINTE, Archives Nationales S 2432.
Le fief de la Queue est répertorié au chapitre VIII de l’inventaire des titres de la seigneurie de Tremblay. Il signale les aveux de Miles Baillet enregistrés à la prévôté de Paris les 26 septembre 1377, 29 mars 1380 et 6 juillet 1402.
6 - Le registre tenu par Mahiet de Villemoroy, dans le cartulaire de l’abbé Philippe nous apprend qu’Odenet de Monsel paie 38 gerbes d’avoine pour 4 ½ arpents appartenant à Jehan Jouvenel, situés au chemin d’Amour, en bordure des tenures d’Oudin du Puiz et Jehot du Moustier.
Oudinet Du Puiz de Roissy paie 30 gerbes de blé pour plusieurs propriétaires, dont Maître Jehan Jouvenel qui possède un quartier et demi au lieu-dit Quatre-arpents.
7 - Pour le détail de l’implantation locale de Miles Baillet, voir Tremblay pendant la Guerre de Cent ans : le fief de la Queue sous le règne de Charles VI, bulletin n° 18 de la SEHT, année 1994, pages 2 à 28.
8 - Compte de confiscation de la ville de Paris pendant l’époque anglaise, d’après Sauval, Histoire et recherche des Antiquités de la ville de Paris, tome 3, page 289 et suivantes.
9 - Sauval, ouvrage cité, page 325.
Les Anglos-bourguignons attaquent la tour de Tremblay, janvier 1420
De nombreuses chroniques rapportent l’attaque de la tour de Tremblay. Nous suivrons plus particulièrement celle du Religieux de Saint-Denis, Michel Pintoin (10).
Dans le courant de l’année 1419, les négociations de paix reprennent entre les Anglais et Charles VI. Au cours de ces pourparlers, les négociateurs cèdent aux Anglais le pont de Beaumont-sur-Oise, ce qui provoque un vif mécontentement car ceux-ci sont en mesure de bloquer l’approvisionnement de Paris. Pour apaiser les esprits, les Anglais respectent la trêve conclue et se joignent aux troupes du roi et du duc de Bourgogne pour attaquer les points forts des Armagnacs.
Au début de l’an 1420, les Anglo-bourguignons décident de prendre la tour de Tremblay. Ils envoient une troupe de quatre à cinq cents hommes pour l’attaquer, sous le commandement d’un capitaine nommé Gautier de Jaillart.
Les Armagnacs n’ont laissé dans la place qu’un petit contingent d’une cinquantaine d’hommes à peine. Comme il est alors d’usage dans les sièges, une guerre psychologique s’engage entre les deux camps. Gautier de Jaillart somme la place de se rendre. Celle-ci repousse ses menaces avec hauteur et rétorque qu’elle va recevoir le renfort des châteaux environnants. Pour finir, les Anglo-Bourguignons annoncent aux assiégés qu’ils vont faire venir de Paris du matériel de siège et de l’artillerie.
Avant que n’arrive l’artillerie des assaillants, les défenseurs décident de quitter les lieux. Afin de couvrir leur retraite, ils mettent le feu à plusieurs granges, notamment la Grange-aux-Dîmes. Michel Pintoin ajoute qu’ils pillent l’église. Il semble plutôt qu’elle ait été détruite dans l’incendie.
Pour couvrir leur retraite, les assiégés laissent sept des leurs dans la place. Ceux-ci jugent plus prudent de ne pas engager un combat trop inégal et entament des négociations.
Comme les Parisiens ont rompu le pont-levis et sont entrés les premiers à l’intérieur de l’enceinte, les assiégés choisissent de s’adresser aux Anglais pour négocier leur reddition, ce qui provoque des disputes entre les assaillants, les uns estimant avoir été plus hardis que les autres.
Les conséquences de l’épisode sont la ruine totale du village, la destruction de la tour, de la Grange-aux-Dîmes et de l’église. La paix revenue, la Grange-aux-Dîmes sera la première bâtisse d’importance reconstruite à Tremblay. Ce sont à l’évidence des raisons économiques qui ont dicté ce choix. En revanche la construction de l’église n’a été entreprise qu’un siècle plus tard, sous le règne deFrançois Ier.
10 - Michel PINTOIN, CRONICA CAROLI SEXTI, chronique du Religieux de Saint-Denis, contenant le règne de Charles VI de 1380 à 1433, traduction de M.L Bellaguet, éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 1994, tome 3.
CHRONIQUE DE CHARLES VI – LIV. XL.
«Toutefois tant que dura la trêve et jusqu’à Pâques, les Anglais cessèrent d’inquiéter, comme ils l’avaient fait jusqu’alors, les diverses parties du royaume. Ils s’unirent même aux troupes du roi et du duc de Bourgogne, pour tenter de recouvrer à main armée les places fortes occupées par le parti désigné sous le nom d’Armagnac. Leurs efforts furent mêlés de succès et de revers. Ils s’emparèrent d’abord de plusieurs petites forteresses dont je ne me rappelle pas le nom. Puis, s’étant adjoint 400 hommes d’armes de Paris, sous la conduite d’un capitaine nommé Gautier de Jaillart, ils résolurent de prendre et détruire la forte tour du Tremblay, afin qu’elle ne servît plus de retraite à leurs adversaires et aux brigands. Il n’était resté, pour la défense de cette place, qu’une cinquantaine d’hommes d’armes, qui rejetèrent néanmoins toutes les sommations avec hauteur et indignation, et déclarèrent aux assaillants que, s’ils se proposaient de s’arrêter longtemps devant cette place, ils auraient bientôt affaire aux renforts qui viendraient des châteaux voisins pour faire lever le siège, et qui n’hésiteraient pas à les attaquer. Ils ajoutaient qu’ils comptaient fermement sur ces renforts. Mais quand ils virent qu'on ne tenait aucun compte de leurs menaces, ils profitèrent d’un intervalle pendant lequel les troupes royales couraient le comté de Valois, en attendant qu’on leur apportât de Paris des machines de siège, et s’enfuirent secrètement pendant la nuit. Toutefois, avant de partir, ils pillèrent l’église paroissiale du lieu, et mirent le feu à la plus belle grange de tout le pays, voisine de la tour ; c’était une grange assez vaste pour contenir les moissons de presque toutes les campagnes des environs, et qui fournissait au monastère royal de Saint-Denys blé en quantité suffisante pour la consommation annuelle des religieux.Après avoir ainsi causé des dommages irréparables à l’abbaye, ils décampèrent au plus vite, ne laissant dans la tour que sept des leurs. Ceux-ci, renonçant à une résistance impossible offrirent de payer rançon aux Anglais et non aux Parisiens, qui avaient rompu le pont-levis et étaient entrés les premiers dans la tour. Cette circonstance donna lieu à une altercation entre les Anglais et les Parisiens qui prétendaient s’être comportés plus vaillamment (…)».

