Du conflit avec la municipalité rurale au changement de majorité politique
Du conflit avec la municipalité rurale au changement de majorité politique
Pour comprendre l’origine des grèves de 1936 et le soutien apporté par les habitants des lotissements aux grévistes du monde agricole, il faut aussi évoquer l’insécurité du statut des travailleurs qui ne disposent pas, à cette époque, d’une couverture maladie. Ils ne comprennent pas l’attitude d’une municipalité conservatrice, indifférente au sort de ses nouveaux habitants, lorsqu’ils sont en difficulté.
Afin de mettre en évidence la situation dramatique des familles de lotis, lorsqu’elles sont frappées par la maladie, nous citerons une lettre écrite au préfet de Seine-et-Oise, le 11 février 1930, par une Tremblaysienne domiciliée rue de Rouen. Abandonnée par son mari, elle a alors en charge deux enfants de 6 et 9 ans et une vieille maman de 68 ans, qui garde les enfants pendant que sa fille travaille à Paris, en qualité de dactylographe.
« La fatigue du voyage, écrit-elle au Préfet, les privations pour arriver à nourrir la famille, ont eu raison de ma santé, et depuis près d’un an, il m’a fallu cesser tout travail, atteinte de tuberculose pulmonaire bilatérale. (…)
Je suis donc allée deux mois et demi à l’hôpital, espérant aller dans un sanatorium, et en suis sortie plus malade que je n’y suis rentrée.
J’ai aussi une demande à vous faire. Nous sommes venues il y a cinq ans au Tremblay, acheter un terrain par tempérament dans une société. Or, nous n’avons pu, une personne sur quatre travaillant, payer régulièrement les mensualités, si bien qu’un assez fort arrérage, près de 4 000 francs je crois, est encore dû sur notre livret.(...)
Ne pourrait-on, par votre protection, obtenir un certain délai ? Le maire de Tremblay à qui nous nous sommes adressées plusieurs fois pour obtenir un secours nous a toujours répondu que la commune n’était pas assez riche (9).


Feuillets 1 et 3 de la lettre au préfet du 11 février 1930. Archives des Yvelines, cliché SEHT, Cuvelette/Malagane
Nous avons souligné le passage qui évoque la réponse négative du maire de Tremblay, à une demande d’aide
Si le contentieux entre les habitants des lotissements et leur municipalité est ressenti au niveau des relations personnelles il s’exprime plus vigoureusement dans les rapports entretenus avec elle par les associations syndicales, créées dans le cadre de la loi du 15 mars 1928 pour l’aménagement des nouveaux quartiers.
Le ressentiment nourri contre le maire Le Guillou et son Conseil municipal est évident dans le quartier du Bois-Saint-Denis où l’opposition au maire est conduite par le syndic Louis Dequet qui deviendra premier adjoint au Maire de la municipalité ouvrière élue en 1935.

Cliché du bulletin de l’association syndicale autorisée du Bois-Saint-Denis, d’après l’original des archives des Yvelines
LLes rapports sont tout aussi conflictuels dans le quartier du Vert-Galant. Les Assemblées générales sont l’occasion de répondre aux critiques de la municipalité. L’Assemblée générale extraordinaire de 1932 ne ménage pas le maire Le Guillou qui finit par quitter la salle :« Aussi confus que le renard qu’une poule aurait pris, Monsieur le Maire et les siens quittèrent les lieux, les oreilles encore bourdonnantes des cris de « Démission ! Démission ! » qui avaient volé d’un bout à l’autre de la salle. Ils emportaient la leçon qu’ils étaient venus chercher » (10). Les dirigeants de l’association syndicale du Vert-Galant analysent lucidement le rapport de forces qui oppose les lotis à la majorité municipale. Ils savent qu’ils sont majoritaires. Pour que leurs lecteurs en prennent conscience, ils publient le recensement de population de 1931, la liste électorale rectifiée de 1932 et les invitent à s’inscrire sur les listes électorales. Le directeur syndic annonce clairement la chute de la majorité municipale rurale aux prochaines élections municipales, dès 1932, dans un article intitulé « la dernière avant-dernière de M. Le Guillou » (10).
10 - Bulletin de l’association syndicale autorisée du Domaine du Vert-galant, n° 17-18, 1932, article du docteur Gérard intitulé La dernière avant-dernière de M. Le Guillou
« M. Le Guillou n’aime ni la controverse ni surtout la lumière. Il aurait fait un bien mauvais danseur : les feux de la rampe l’auraient ébloui, affolé comme un vulgaire papillon ; il en aurait manqué tous ses effets et sifflets ou tomates l’auraient sorti de la scène. S’il peut encore se tenir sur la scène municipale, c’est grâce à quelques étais vermoulus. Mais le vent de la réprobation qui souffle les aura bientôt mis à bas et l’on verra alors M. le Maire regagner ses écuries qu’il n’aurait jamais dû quitter. »
L’hostilité des habitants des lotissements à l’égard du maire Le Guillou et de sa majorité rurale se traduit une première fois par le succès de ses opposants communistes au deuxième tour de l’élection municipale partielle du 4 décembre 1932. Il paye là un lourd tribut au combat qu’il a mené contre la grève des travailleurs agricoles, au printemps 1932. Il avait déjà contre lui l’hostilité des mal-lotis, nouveaux habitants de la commune, il y a ajouté celle des travailleurs de la terre du Vieux- Pays.
Un deuxième camouflet lui sera infligé lors des élections municipales de 1935. Pas un seul des membres de sa liste ne passera l’obstacle du premier tour de scrutin. Le second tour se jouera entre les deux listes de gauche, celle de la SFIO et celle du parti communiste, conduite par Gilbert Berger, qui remportera tous les sièges. *
* En 1936, la liste arrivée en tête au deuxième tour des élections municipales, remporte tous les sièges.

Page une du bulletin de l’association syndicale autorisée du Domaine du Vert-galant, n° 17-18, 1932

Gilbert Berger, élu maire communiste de Tremblay-lès-Gonesse en mai 1935, Archives de la SEHT
Après la victoire de la liste communiste aux élections municipales des 5 et 12 mai 1935, Gilbert Berger est élu maire de Tremblay-lès-Gonesse, le 17 mai 1935. Désormais, les salariés du secteur agricole de Tremblay-lès-Gonesse n’auront plus face à eux une municipalité qui s’opposera à leurs revendications, mais une équipe qui les soutiendra.
Bibliographie :
fiche extraite de l'article de H. REVEL Mouvements sociaux dans l'agriculture sous le Front populaire : les grèves des ouvriers agricoles de Tremblay-lès-Gonesse, bulletin n° 43 de la SEHT, année 2019, pages 16 à 40.

