Interné dans un stalag, à 16 ans
INTERNÉ DANS UN CAMP EN ALLEMAGNE, À L'ÂGE DE 16 ANS.
Par Georges, Antoine BURGER
Source, bulletin n° 16 de la SEHT, année 1992, pages 32 à 35
J'ai été arrêté le 14 juin 1940 après-midi, vers 15 heures, après que les otages aient été fusillés. On est venu me prendre à mon domicile, avenue du sergent Maginot à Villepinte, aujourd’hui dénommée avenue de la République. J'étais âgé de 16 ans à peine.
Plusieurs dizaines de civils avaient été arrêtés. Nous avons été conduits devant les autorités allemandes, auxquelles il fallut présenter nos papiers d'identité. Nous avons été l'objet d'un tri. Dix d'entre nous furent conduits en Allemagne, Stalag 6A, à Hemer, Westphalie.

Georges, Antoine BURGER, 1939, archives du témoin.
Les otages emmenés en Allemagne Étaient tous des hommes valides, âgés de 16 à 45 ans. J'ignore la raison qui a motivé notre sélection. L'un d'entre eux, M. Nadelman, était de confession israélite. Il a pu dissimuler son origine, avec la complicité des autres otages. Ils ont acquiescé lorsqu'il a affirmé être catholique. Il est ensuite resté en Allemagne, où il a été employé par un tailleur. Celui-ci appréciait ses qualités professionnelles d'ancien employé de la maison Lanvin. Il a pu échapper aux persécutions anti-israélites, avec la complicité de son employeur. Il vivrait actuellement à Grasse.
Parmi les hommes arrêtés, il y avait Moreau, un copain d'école qui habite Villepinte et Roland Muller qui comme moi faisait partie de la fanfare les Bigophones de Villepinte. Il est aujourd’hui décédé. Il y avait M. Hennebert, M. Rota décédés aussi. Il y avait enfin M. Provinzi et M. Le Paulmier.
La stèle des otages fusillés de Villepinte compte quinze noms. Je les connaissais presque tous. C'étaient des habitants du quartier. Arrachés de leur lit en pleine nuit, la plupart étaient encore en pyjama, lorsqu'ils ont été fusillés. Parmi eux se trouvaient les frères Roche. Ils donnaient des cours de gymnastique au patronage laïque. C'étaient des artistes acrobates de music-hall. Ils étaient perchistes. Ils travaillaient avec leurs femmes. L'une d'elles faisait des caricatures. Un autre otage, M. Beaugrand, était le père d'une camarade de classe.
Nous avons passé la première nuit de captivité aux Cottages de Tremblay, parqués dans un champ, sous la surveillance de sentinelles, un fusil mitrailleur constamment braqué sur nous. A ce moment, je pensais comme les autres, que notre dernière heure était arrivée et qu'à l'aube ... Nous avons eu très, très peur. Nous pensions qu'ils avaient décidé d'en finir avec nous. Nous sentions leur détermination. Tenus constamment en joue, nous étions persuadés que nous allions tous mourir. Nous avons vécu une nuit d'angoisse.
Le lendemain matin, après quelques brutalités, nous sommes montés dans un camion. Il nous a déposés dans une cour de ferme au Vieux-Pays, où quelques soldats étaient déjà détenus comme prisonniers de guerre. L'un d'eux avait participé au combat du canal. Il nous a dit "nous avons fait un carton". Il nous a également dit qu'il ne resterait pas longtemps prisonnier. Et en effet, il disparut par la suite.
Ensuite, toujours encadrés de sentinelles, qui elles étaient équipées de vélos, nous avons quitté cette ferme et avons été dirigés, à pied sur Vémars.
Le jour suivant, toujours dans les mêmes conditions, nous avons quitté cette localité pour Drancy. Il y avait de grands immeubles en cours de construction. On les appelait alors gratte-ciel. Ils étaient déjà entourés de barbelés et aménagés en camp. Les pompiers de Paris nous ont fait passer de la nourriture à travers les barbelés qui ceinturaient le site. De là, les occupants organisaient des colonnes de prisonniers de guerre, qu'ils dirigeaient sur l'Allemagne, par étapes parcourues à pied, sans chaussures de marche, ni musette, ni gourde pour l'eau. Nous ne nous arrêtions de marcher qu'en fin de soirée.
Les étapes de notre route furent Drancy, Persan-Beaumont, Clermont dans l'Oise, Breteuil, Amiens, Doullens où nous avons été enfermés dans la citadelle, puis Saint-Pol, Béthune.
A Persan-Beaumont nous avons fait halte pour un "arrêt-pipi". Un des soldats prisonniers en a profité pour grimper dans un cerisier. Il a été abattu par un de nos gardiens. On nous a fait ensuite repartir et nous n'avons rien su du sort de ce malheureux.
Dans le Nord, la population nous apportait de l'eau, dans des seaux déposés sur le bord de la route. Les Allemands les renversaient d'un coup de botte. Lorsqu'une pompe bordait la route, l'accès nous en Était interdit, revolver au poing. J'avais griffonné un mot sur un bout de papier, pour donner de mes nouvelles à mes parents. Entre Saint-Pol et Béthune, je l'ai remis à un civil, qui a pu le faire parvenir à destination. Ce billet est en ma possession aujourd'hui... A Breteuil nous avons été parqués dans un grand champ. A Béthune dans un stade.

Le 20 juillet 1940, à Béthune, alors qu’il était conduit en captivité en Allemagne, G, A BURGER a pu remettre un billet à un passant. Parvenu à ses parents, le billet a été conservé dans les papiers de famille.
En qualité de plus jeune du groupe, j'ai été chargé par mes compagnons d'obtenir des précisions sur les raisons de notre captivité. On supposait que les Allemands seraient plus tolérants envers des adolescents. Nous ne comprenions pas la raison de notre arrestation. Avions-nous été pris pour des soldats déguisés en civil ? Après plusieurs démarches, nous avons obtenu une audience de nos gardiens. Nous étions installés sur les gradins du stade. On nous a appelés au pied de la tribune, pour nous annoncer : nacht Paris! On s'est retrouvés dans les chambres voûtées de la caserne de Tournay, en Belgique. On nous avait sélectionnés en vue de nous conduire en détention.
Nous reprîmes notre route : Tournay, Alost, Lokeren. Nous avons été ensuite embarqués sur une péniche. Nous avons remonté le Rhin pendant plusieurs jours. Débarqués enfin, nous avons poursuivi le voyage par train, en wagon de marchandises. C'est en pleine nuit que nous avons débarqué au stalag 6A, à Hémer, en Westphalie. C'était un centre de tri qui dirigeait les prisonniers sur les commandos des petits camps où ils travaillaient. J'avais le numéro matricule 39019.
Internés et immatriculés comme les prisonniers de guerre, bien que civils, nous sommes restés 6 mois dans des conditions de détention difficiles, surtout pour des adolescents : promiscuité, absence de vêtements chauds, chaussures de ville pour marcher dans la neige, où nous restions plusieurs heures sans bouger, pour un soi-disant appel, le matin, dès six ou sept heures. Il durait de deux à trois heures.
Nous devions ensuite effectuer, à la limite de l'épuisement, six corvées journalières d'extraction de pierres, de transport et de terrassement. Tout cela tout en étant l'objet de brimades, d'insultes et, quelquefois même, en étant gratifiés de coups. Parfois nos gardiens nous chantaient par dérision quelques mesures de la Marseillaise "Messieurs les Français, ironisaient-ils, le jour de gloire est arrivé ..." Toutes ces attentions avaient pour objet de rappeler que notre groupe, qu'ils appelaient Gemischt Kompagnie, était l'objet d'un traitement spécial. A tel point que nous étions enfermés à l'intérieur même du camp, où une rangée de barbelés nous isolait des autres prisonniers.
Notre alimentation se composait ainsi : le matin une louche d'eau noire, baptisée café, le midi une louche de soupe, le soir en tout et pour tout une portion de pain. C'était vraiment le minimum que l'on nous accordait. Nous avons eu très faim. Le soir on dormait sur le ciment. Il ne fallait surtout pas faire d'incartade, car le commandant Revolver sévissait. Un homme atteint de dysenterie s'absenta au moment du rassemblement. Il fut fusillé. De même que celui qui urina le long des barbelés.
En décembre 1940, les autorités allemandes nous ont accordé une libération, toute relative, en nous contraignant à travailler pour l'Économie allemande. Nous Étions logés chez l'habitant et non plus au stalag.
C'est le 11 décembre que nous avons quitté le stalag. Je me suis retrouvé dans une fabrique de fil de fer. Quand mon patron m'a installé devant un plat de pommes de terre, j'ai mangé comme un Gargantua, à me rendre malade. Je n'ai pas dormi de la nuit.
On avait le droit de se voir, de temps en temps. On attendait notre permission, accordée après 6 mois de travail. Comme la mienne ne venait pas, un jour, je ne me suis pas levé de table pour reprendre mon travail. La femme de mon patron a alors convaincu son mari de me l'accorder. C'est son cœur de mère qui parlait.
Cette nouvelle situation nous a permis d'obtenir ensuite une permission de l'office du travail d'Isorthon, ce qui m'a donné la possibilité, entre autre, d'intervenir auprès de l'ambassade des Prisonniers de Guerre, afin de faire constater cet état de fait.
Ensuite, je ne suis pas retourné en Allemagne, malgré les injonctions qui m'ont été faites. Je n'ai pas cessé de faire des démarches et en définitive j'ai obtenu ma libération, toute relative, en France.

Etat signalétique des services militaires de G, A Burger.
Arrêté à l’âge de 16 ans et interné dans un camp en Allemagne, Georges, Antoine BURGER a été considéré, du fait de son incacération comme ayant satisfait aux obligations légales du service national, bien que civil, au moment de son arrestation.

