Enfances juives cachées à Tremblay-lès-Gonesse, 2ème partie

Enfances Juives cachées à Tremblay-lès-Gonesse

 pendant la Seconde Guerre mondiale

Source : Buletin n° 46 de la SEHT, année 2022, Hervé Revel, Enfances Juives cahcées à Tremblay-lès-Gonesse, pendant la Seconde Guerre mondiale.

Deux sites ont caché des enfants juifs cachés à Tremblay-lès-Gonesse pendant la Seconde Guerre mondiale :

  • Le premier dans le quartier des Cottages, au 13A, rue des écoles, où la nourrice Germaine, Palmyre DelestrÉe épouse Musin a accueilli Félix et Bernard  Dounaevsky, placés chez elle par l’association l’OSE, après que les parents Avram Dounaevsky, son épouse Rachel et leurs filles Rolande et Berthe aient été déportés en 1942.
  • Le second dans le quartier du Bois-Saint-Denis où Edouard Degouy et son épouse Estelle Bernard ont accueilli 13 adultes et 9 enfants juifs, notamment Gilberte Czyzyk qui a laissé un long témoignage vidéo au Mémorial de la Shoah.

2ème partie :

Enfances juives cachées dans le quartier du Bois-Saint-Denis

Les témoignages de Gilberte CZYZYK

 

Gilberte Czykzyk Eugénie, cliché extrait de l'enregistrement vidéo de son témoignage, Mémorial de la Shoah

Placée par Lucienne CLÉMENT DE L’ÉPINE chez Estelle et Edouard DEGOUY qui tenaient un café-hôtel-restaurant dans le quartier du Bois-Saint-Denis à Tremblay-lès-Gonesse, Gilberte CZYZYK a laissé de nombreux témoignages sur sa famille déportée et sur son séjour à Tremblay. Elle les a déposés au Mémorial de la Shoah où ils sont consultables.

Elle a également déposé des documents photographiques. La richesse de ce fonds permet de retracer, dans le détail, la vie de sa famille, son vécu à Tremblay-lès-Gonesse, les relations qu’elle entretenait avec Estelle et Edouard DEGOUY, ainsi que les liens qui l’unissaient à la cohorte d’adultes et enfants juifs avec qui elle partageait l’hospitalité des DEGOUY.

 

Nous rapportons le vécu de Gilberte CZYZYK d’après les documents que nous avons consultés au Mémorial de la Shoah, notamment l’enregistrement audio-visuel du témoignage qu’elle y a déposé. Nous en donnons la transcription intégrale en annexe. Nous avons complété notre information avec les entretiens qu’elle a accordés au journaliste Alain VINCENOT qui les a publiés dans Je veux revoir maman, le livre sur les enfances juives cachées qu’il a publié aux éditions des Syrtes, en 2005.

Gilberte CZYZYK est née à Paris en 1935. Son père Chaïm CZYZYK est né à Varsovie, en 1918. Recensé comme apatride, il arrive de Pologne en 1931, exerce à Paris la profession de tailleur. Sa mère est née à Chelm, à l’est de Lublin. De nationalité polonaise, elle exerce la profession de couturière. Après la séparation de ses parents, Gilberte a longtemps porté le nom de sa mère, Laja, née KOZÈS. Lorsqu’elle a passé le certificat d’études, il a fallu établir son identité et elle a découvert qu’elle n’était pas enregistrée sous le nom de KOZÈS à l’état-civil, mais sous celui de CZYZYK et que, bien que née en France, elle ne possédait pas la nationalité française.

 

Arrêté au début de l’année 1942, Chaïm CZYZYK est interné à Drancy. Il est ensuite dirigé vers Auschwitz par le premier convoi de déportés de France. Le train part de Drancy, le 27 mars 1942 à 17 heures, arrive à Compiègne à 18 heures 40. Il quitte Compiègne à 19 heures 40 et gagne Laon où il arrive à 21 heures 05. Il repart ensuite à 21 heures 23 pour Reims où il parvient à 22 heures 25 et s’arrête là pour la nuit. Le convoi redémarre le lendemain à 9 heures 10. À 13 heures 59, il arrive à la frontière à Novéant (Neuburg). Le chef du convoi n’est autre que le SS-Hauptsturmführer Theodor DANNECKER, l’adjoint d’Adolf EICHMANN pour l’organisation de la déportation des juifs.

Après le passage de la frontière franco-allemande, le train passe par Saarbrücken, Frankfurt-Main, Dresden, Görlitz, Nysa et Katowice. Il arrive à Auschwitz le 30 mars à 5 heures 33. Les mille cent douze Juifs déportés de ce premier convoi sont sélectionnés pour les travaux forcés et tatoués. Chaïm CZYZYK reçoit le numéro de matricule 27716. Il ne survivra pas longtemps au régime qui lui est infligé. La date de son décès figure dans une publication du Musée d'Auschwitz, c’est le 13 juin 1942.

 

Après la séparation du couple, la maman de Gilberte a repris son nom de jeune fille, mais ce changement d’identité n’ayant pas été acté par un jugement de divorce, c’est sous le nom de son mari qu’elle est recensée, lorsqu’elle est à son tour déportée. Victime d’une rafle ou d’une dénonciation, elle est internée au camp de Drancy, comme beaucoup de juifs habitant Paris. Le 11 novembre 1942, à 8 heures 55, elle est embarquée à bord du convoi n°45. Le train Da 901/38 quitte la gare du Bourget-Drancy pour Auschwitz avec 745 Juifs à bord, entassés dans des wagons à bestiaux. Le chef du convoi est le Feldwebel BRAND. Après avoir quitté la gare du Bourget-Drancy, le convoi se dirige sur Bobigny, Noisy-le-Sec, Épernay, Châlons-sur-Marne, Révigny, Bar-le-Duc, Lérouville. Il franchit la frontière vers l’Allemagne à Novéant-sur-Moselle (Neuburg) qui délimite la frontière avec l’Allemagne.

À son entrée dans le Reisch, la Schupo (Schutzpolizei- Kommando) prend en charge le convoi. Le train poursuit ensuite sa route par Saarbrücken, Mannheim, Frankfurt/Main, Fulda, Erfurt, Leipzig, Dresden, Görlitz, Liegnitz (Legnica), Neisse (Nysa), Cosel, Katowice (Kattowitz).

Arrivés à Auschwitz, cent douze hommes sont sélectionnés pour des travaux forcés et tatoués des numéros 74633 à 74744. Trente-quatre femmes reçoivent les numéros 24490 à 24523. Les autres déportés sont gazés dès leur arrivée. Laja KOZÈS CZYZYK partage leur horrible sort. En 1945, on ne dénombre que deux déportés de ce convoi, parmi les survivants 

 

La maman de Gilberte n’était pas encore mariée quand elle lui a donné naissance. L’enfant a été reconnu par Chaïm CZYZYK, lorsqu’il a épousé Laja KOZÈS. Après la séparation du couple, Gilberte a vécu avec sa maman, dont elle portait le nom. Elle a eu une petite soeur, Fanny, née le 15 novembre 1940. Elle a d’elle un souvenir culpabilisant. Elle se souvient d’en avoir provoqué la chute dans un escalier de la maison qu’elles habitaient, rue des Bernardins, à Paris. Lorsque l’accident est survenu, ses parents étaient déjà séparés. Enfant, Gilberte se souvenait du visage de sa maman, mais alors que celui de sa petite soeur est resté gravé dans sa mémoire, celui de sa mère s’est effacé, avec le temps. Gilberte n’a pas non plus gardé en mémoire les traits du visage de son père. Le seul souvenir qu’elle garde de lui, c’est celui d’une promenade à bicyclette, effectuée sur le porte-bagages.

Fanny CZYZYK-LABILLE, âgée de douze ans

« Ma petite sœur qui a été photographiée lorsqu'elle avait 12 ans et c'est la première photo que j'ai pu avoir d'elle lorsque je l'ai  retrouvée  en 1955 ». Témoignage de Gilberte CZYZYK - Mémorial de la Shoah.

 

Les DEGOUY ont appris à Gilberte que sa maman aurait souhaité que Fanny soit accueillie chez eux, afin que les deux s.urs ne soient pas séparées. Mais, lui ont-ils confié, sa petite sœur n’avait pas l’âge requis pour vivre dans un hôtel-restaurant qui n’était pas en mesure de lui assurer le suivi que réclamait une enfant en bas âge. Chez les DEGOUY il y avait seize adultes et neuf enfants « Pour nourrir tout ce monde ils travaillaient nuit et jour, allaient acheter la nourriture dans les fermes environnantes. Je ne sais comment ils s’organisaient avec les tickets de rationnement. Ils prenaient certainement des risques énormes. Un commissaire de police, au courant de la présence de tous ces juifs dans leur établissement, les prévenait dès qu.un danger se présentait. Des soldats allemands fréquentaient le café. Quand ils arrivaient, nous nous cachions, sans bruit, dans la salle de bal qui jouxtait le bar. Heureusement, aucun d.entre eux n.a jamais ouvert la porte. Je suis restée à Tremblay-lès-Gonesse jusqu’à la Libération ». Après la guerre, les DEGOUY sont partis en Charente, la région native d’Estelle. Changeant d’occupation professionnelle, ils reprennent alors une ferme à Pougné, commune de Charente proche de Ruffec. Emmenant Gilberte avec eux, ils ont continué à s.occuper d.elle. Durs avec eux-mêmes, ils se sont investis dans l’exploitation de leur ferme, travaillant sans relâche tout en continuant à prendre en charge Gilberte, sans déceler, semble- t-il, les difficultés psychologiques de cette orpheline. « Ils m’ont élevée sans déceler ma souffrance. Je ne leur en veux pas. Ils ne pouvaient pas savoir. Et ce qu.ils faisaient pour moi était tellement beau, tellement désintéressé, même s.ils ne me considéraient pas comme la fille de la maison. Alors je grandissais en étouffant mon chagrin »Citation extraite d’Alain VINCENOT, Je veux revoir maman, éditions des Syrtes, 2005

 

Après la séparation du couple, Laja KOZÈS s’est installée dans un hôtel meublé, rue des Bernardins. À plusieurs reprises, la police de Vichy a investi le bâtiment, à la recherche de locataires juifs. « Les cavalcades dans les couloirs, les cris, nous effrayaient. Tapies dans un coin de la pièce, nous évitions de faire le moindre bruit. Nous retenions notre respiration. J’avais une copine de mon âge dont les parents louaient une chambre à l’étage au-dessus. Ils les ont tous raflés ». Citation extraite d’Alain VINCENOT, ouvrage cité

 

 

Au bas de leur immeuble, il y avait une papeterie où Laja KOZÈS avait acheté l’étoile. Gilberte se souvient qu’elle la portait à l’école et que les écolières ne jouaient pas avec les étoiles jaunes. D’ailleurs, elle n’a jamais par la suite participé à des jeux d’enfants. Elle n’a jamais joué dans sa vie, croit-elle se souvenir. Elle allait à l’école laïque et ne pense pas que ses parents aient pratiqué la religion juive. Elle n’a aucun souvenir lié à la pratique de cette religion. Elle n’a jamais porté l’étoile à Tremblay-lès-Gonesse. Les photos de classe de l’école du Bois-Saint-Denis témoignent que, malgré la scolarisation de Gilberte, celle des DOUNAEVSKY et autres enfants juifs, aucun d’entre eux ne portait l’étoile.

 

Pour mettre Gilberte en sécurité, Laja KOZÈS s’est adressée à l’association la WIZO qui a dirigé l’enfant vers les DEGOUY qui tenaient un hôtel-restaurant à Tremblay-lès-Gonesse. Gilberte aurait voulu que Fanny soit avec elle, mais celle-ci était trop petite pour être accueillie chez ces aubergistes qui avaient beaucoup trop de personnes en charge, pour s’occuper d’une fillette âgée de 18 mois. Au début, la maman de Gilberte venait la voir toutes les semaines. Dans la pension de famille de Tremblay, il y avait quatre de ses cousins et un de ses oncles. Jacques ZYNGER. Au début du séjour de Gilberte, sa tante Cipa ZYNGER, était avec eux. Retournée en juillet 1942 dans son appartement de la rue Ronce, dans le XXème arrondissement, pour récupérer des vêtements, elle avait été dénoncée par la concierge de l’immeuble, arrêtée et déportée.

Les DEGOUY ont appris à Gilberte que sa maman aurait souhaité que Fanny soit accueillie chez eux, afin que les deux soeurs ne soient pas séparées. Mais, lui ont-ils confié, sa petite soeur n’avait pas l’âge requis pour vivre dans un hôtel-restaurant qui n’était pas en mesure de lui assurer le suivi que réclamait une enfant en bas âge. Chez les DEGOUY il y avait seize adultes et neuf enfants. « Pour nourrir tout ce monde ils travaillaient nuit et jour, allaient acheter la nourriture dans les fermes environnantes. Je ne sais comment ils s’organisaient avec les tickets de rationnement. Ils prenaient certainement des risques énormes. Un commissaire de police, au courant de la présence de tous ces juifs dans leur établissement, les prévenait dès qu’un danger se présentait. Des soldats allemands fréquentaient le café. Quand ils arrivaient, nous nous cachions, sans bruit, dans la salle de bal qui jouxtait le bar. Heureusement, aucun d’entre eux n’a jamais ouvert la porte. Je suis restée à Tremblay-lès-Gonesse jusqu’à la Libération »Citation extraite d’Alain VINCENOT, ouvrage cité

 

 

Après la guerre, les DEGOUY sont partis en Charente, la région native d’Estelle. Changeant d’occupation professionnelle, ils reprennent alors une ferme à Pougné, commune de Charente proche de Ruffec. Emmenant Gilberte avec eux, ils ont continué à s’occuper d’elle. Durs avec eux-mêmes, ils se sont investis dans l’exploitation de leur ferme, travaillant sans relâche tout en continuant à prendre en charge Gilberte, sans déceler, semble- t-il, les difficultés psychologiques de cette orpheline.

« Ils m’ont élevée sans déceler ma souffrance. Je ne leur en veux pas. Ils ne pouvaient pas savoir. Et ce qu’ils faisaient pour moi était tellement beau, tellement désintéressé, même s’ils ne me considéraient pas comme la fille de la maison. Alors je grandissais en étouffant mon chagrin »  Citation extraite d’Alain VINCENOT, ouvrage cité

 

À dix-huit ans, Gilberte monte à Paris, gagne sa vie en faisant des ménages. Soucieuse d’acquérir une compétence professionnelle, elle suit des cours de sténodactylographie par correspondance. Son diplôme en poche, elle obtient un emploi dans une société d’assurances, puis dans une banque où elle fera carrière, gravissant les échelons jusqu’à obtenir un poste de chef du personnel. Mariée deux fois, elle a eu deux filles : Françoise née en 1956 et Brigitte née en 1958.

Jusqu’à leur décès, elle a gardé le contact avec les DEGOUY, auxquels elle a souvent rendu visite. Vers 1955 elle a entrepris des recherches pour retrouver sa soeur Fanny. Elle était encore mineure à cette époque, ce qui a compliqué ses démarches. Lorsqu’elles ont abouti, le résultat a été décevant. Fanny s’était épanouie dans sa famille d’accueil. Élevée dans une famille catholique, elle avait coupé les liens avec la judaïté et ne souhaitait pas les renouer.

 

 

« Hélas quand j’ai essayé d’aborder la déportation de nos parents, leur mort, je me suis heurtée à un mélange de désintérêt, de manque de curiosité et d’absence de connaissance de la shoah. Peut-être étais-je trop compliquée. Peut-être n’ai-je pas su trouver les mots. Meurtrie, j’ai refusé d’aller à son mariage, inventant un prétexte » Citation extraite d’Alain VINCENOT

 

Gilberte CZYZYK n’a pas été la seule des protégés des DEGOUY à prendre avec eux le chemin de la Charente. Ils y ont également emmené Monique GOUGE, Le recensement quinquennal de population de Pougné mentionne les deux gamines en qualité de pupilles des DEGOUY.

Contrairement à ce que croyait Gilberte, Monique GOUGE n’est pas née chez les DEGOUY. Elle est née très près, au n° 30, avenue de Navarre. Son père Georges GOUGE est né à Paris dans le 10ème arrondissement, en 1912. Il exerce la profession de cimentier. Sa mère Angèle, Antoinette LOCATELLI est née en Italie à Gerosa, le 14 mai 1915. Elle exerce la profession de brunisseuse. Sa famille appartient à la colonie italienne des antifascistes de Tremblay et le recensement quinquennal de 1931 signale qu’elle est déjà domiciliée avenue de Navarre.

Si Monique n’est pas née chez les DEGOUY, Gilberte est dans le vrai lorsqu’elle pense qu’il y un lien très fort entre les DEGOUY et Monique. Ce lien est d’ordre idéologique. Georges GOUGE a été tué le 5 mars 1938 sur le front d’Aragon, alors qu’il combattait dans le rang des brigades internationales en Espagne. Edouard DEGOUY l’a connu avant son départ et en tant que communiste, ou sympathisant communiste, il a beaucoup de respect pour le sacrifice de ce voisin qui a laissé sa jeune femme et sa fille nouvelle née pour aller combattre en Espagne.

Fiche éditée par le portail numérique des archives espagnoles

GOUGE Georges Alferez de las Brigadas Internacionales, con destino en Ametralladores

GOUGE Georges , lieutenant des Brigades Internationales, affecté aux mitrailleurs

 

 

Georges GOUGE est né à Paris le 1er septembre 1912. Sa mère est alors âgée de 21 ans. Elle est confectionneuse. L’enfant n’a pas été reconnu par le père. C’est en marge de l’acte de naissance que nous apprenons que Georges GOUGE s’est marié le 14 avril 1934 à Tremblay-lès-Gonesse avec Angèle, Antoinette LOCATELLI et qu’il est décédé le 5 mars 1938 sur le front d’Aragon en Espagne

Son engagement n’est pas un acte isolé. Antonio LAMANTEO figure des antifascistes de la colonie italienne du quartier du Vert-Galant a été tué à la bataille de Brunete, le 16 juillet 1937, Gaston BELDAME, conseiller municipal de Tremblay-lès-Gonesse, a également combattu en Espagne.

 

Un quartier solidaire : le lotissement du Bois-Saint-Denis

« Des lotis qui sont dans une situation lamentable ». Albert SARRAUT, ministre de l’Intérieur.

 

La crise du logement qui frappe la région parisienne dans les années 20 provoque la création de nombreux lotissements. Ils se développent le long des voies de chemin de fer qui desservent la capitale. Au nord est de Paris, le réseau des Chemins de Fer du Nord essaime le long de son parcours de nombreux foyers de peuplement. Il est ainsi à l’origine de la création de deux pôles de développement urbain, à Tremblay-lès-Gonesse, de part et d’autre du canal de l’Ourcq. Deux spéculateurs, Messieurs Prud’homme et Artus créent le lotissement du Bois-Saint-Denis. Ils achètent le domaine de la Villette-aux-Aulnes et le divisent en lots, réalisant en quelques années un profit colossal, sans consentir le moindre investissement.

Cette opération spéculative s’appuie sur le vide juridique de la loi française, en matière d’urbanisation et sur une utilisation abusive, mais légale, du droit d’association. Le stratagème utilisé, bien connu des spéculateurs de l’époque, consiste à vendre un domaine dans son intégralité, laissant le soin de le diviser en lots à des sociétés écrans dont les membres contractent solidairement la responsabilité d’aménager le lotissement. Les acquéreurs de lots achètent des parts sociales de la société et deviennent leurs propres lotisseurs, sans mesurer les risques qu’ils encourent.

Les associations fondées pour la circonstance sont créées sur la base de la loi du 3 juillet 1913 concernant les sociétés d’épargne.

Huit d’entre elles sont créées pour les 1 729 lots du Bois-Saint-Denis. À aucun moment n’apparaissent, parmi les responsables, les noms de Messieurs Artus et Prud’homme. Lancées par des hommes de paille, les sociétés d’épargne ont leur siège dans divers cafés de la capitale. La société du Domaine des Postes représente à elle seule près de la moitié des lots. Elle a son siège social au café COSTE, rue Serpente à Paris.

Sans eau, sans électricité, sans voirie aménagée, les habitants du quartier vivent dans un véritable bourbier en hiver et se battent pour obtenir l’amélioration de leur cadre de vie. Leur lutte, popularisée par la presse sous le nom de combat des Mal-Lotis, aboutira au vote de la loi du 15 mars 1928 pour la résorption des lotissements défectueux. Grâce à cette loi, ils prendront eux-mêmes en charge l’aménagement urbain de leur quartier. Les luttes dans lesquelles se sont impliqués les habitants du quartier ont forgé une mentalité collective solidaire qui a contribué à la réussite de ceux d’entre eux qui se sont investis dans la Résistance, comme Louis DEQUET ou dans la protection des juifs comme Edouard et Estelle DEGOUY.

Création de l’association syndicale autorisée par la loi du 15 mars 1928 pour la résorption des lotissements défectueux. Archives déposées de l’association syndicale du Bois-Saint-Denis, archives départementales de Bobigny.

 

L’association syndicale du Bois-Saint-Denis a été créée le 8 juillet 1928. Les associés se sont réunis au nombre de 617 participants, au cinéma de Mitry-bourg, la seule salle de proximité capable d’accueillir une telle affluence. Cette participation massive des habitants témoigne de leur mobilisation au service de la rénovation de leur quartier. La date de la réunion, convoquée trois mois après l’adoption de la loi du 15 mars 1928, témoigne de la cohésion et de la conscience citoyenne des habitants du quartier. 

La date de l’assemblée constitutive coïncide avec l’arrivée d’Estelle et Edouard DEGOUY dans le quartier. Nous n’avons pas la preuve de leur participation à cette réunion, mais il est certain qu’ils ont été en phase avec l’état d’esprit de ce quartier solidaire, dans lequel ils créaient leur café-hôtel restaurant.

Edouard et Estelle DEGOUY

 

Fils d’Edouard, François, Joseph DEGOUY et de Zoé, Armandine, Joséphine FROMONT ; Edouard, Cyr, Ernest, Joseph DEGOUY est né le 15 septembre 1893 à Neuville-Saint-Rémy, canton de Cambrai, dans le département du Nord. Lorsqu’il est recensé par l’autorité militaire, il réside à Albert, dans le département de la Somme.

Arrivé à l’âge adulte, il mesure un mètre soixante-treize, une taille relativement élevée pour l’époque. Il a des cheveux châtains, des yeux marron. Une cicatrice d’abcès sous la mâchoire gauche marque son visage, agrémenté de fossettes aux deux joues. Il exerce la profession de forgeron. Inscrit sous le numéro 50 de la liste du canton d’Albert, il est classé dans la première partie de la liste, en 1913, par le conseil de révision du canton d’Albert qui le déclare bon pour le service armé.

Incorporé aux sapeurs-pompiers à Paris, à compter du 1er octobre 1913, il arrive au corps, et est incorporé soldat de deuxième classe, le 27 novembre 1913. À cette époque, l’armée utilise, à peu près exclusivement, la traction hippomobile, ce qui fait d’Edouard DEGOUY une précieuse recrue au vu de ses qualifications profes­sionnelles. Il sera affecté au ferrage des chevaux de traits pendant tout son séjour sous les drapeaux. Il effectuera ce travail pendant les quatre années de guerre, ce qui n’est pas sans danger, car il est au service des troupes engagées sur le front, mais sa mission le met à l’abri d’un affrontement direct avec l’ennemi. 

Edouard DEGOUY médaillé des sapeurs-pompiers de Paris

Cliché archives familiales de Gilles DEGOUY.

 

 

 

Estelle BERNARD est née le 27 décembre 1891 au Bouchage, dans le département de la Charente. C’est une très jolie jeune fille qui monte à Paris à l’âge de 20 ans. On ne sait pas précisément son activité professionnelle, mais au vu des compétences dont elle témoignera, lorsqu’elle habitera Tremblay-lès-Gonesse, on peut supposer qu’elle travaille dans l’hôtellerie-restauration. Le 31 mai 1912, elle donne naissance à un petit garçon qui sera prénommé Henri, Robert. Elle fera par la suite la connaissance d’Edouard Degouy qui l’épousera, le 3 mars 1917. Il reconnaîtra l’enfant le 14 février 1917, à la mairie du XVIème arrondissement. Estelle est alors domiciliée au 41, boulevard de Port-Royal.

 

Estelle BERNARD épouse DEGOUY. Cliché archives familiales de Gilles DEGOUY.

 

 

Edouard DEGOUY est démobilisé le 5 août 1919 avec en poche son certificat de bonne conduite. Il est réaffecté, par application du Plan P, au Régiment de Sapeurs-Pompiers de Paris. Comme tous les Poilus qui ont survécu au conflit, il est titulaire de la médaille commémorative de la Grande Guerre.

La fiche matricule de recrutement militaire d’Édouard DEGOUY récapitule les adresses successives dans lesquelles il a vécu, après son retour à la vie civile. Le 30 mai 1922, il habite avec sa jeune épouse au 180, rue de la Chapelle à Paris 18ème, le 15 mars 1924 au 13, rue Sauvageot dans le 14ème, le 23 juin 1924 au n° 6, rue du Bois-Mahon. Le 31 juillet 1928, il élit domicile à Tremblay-lès-Gonesse, au 47, avenue du Centre.

Estelle et Edouard DEGOUY. Cliché archives familiales de Gilles DEGOUY.

 

 

Lorsqu’ils ont choisi de résider dans le lotissement du Bois-Saint-Denis, au coeur de l’été, on peut comprendre que le couple ait été séduit par les attraits de ce quartier arboré, mais celui-ci présente un jour très différent en hiver. On est là au coeur d’un lotissement défectueux et les habitants du quartier ont été parmi les plus ardents dans la lutte des Mal-lotis qui a abouti au vote de la loi du 15 mars 1928 pour la résorption des lotissements défectueux. Cette loi, portée devant le parlement par le ministre de l’Intérieur Albert SARRAUT, va permettre la rénovation du quartier. Dans les lotissements concernés, l’État prend en charge la moitié des investissements nécessaires, tandis que l’autre moitié est à la charge des habitants. Ils peuvent recourir pour le financement de leur part à des emprunts à taux réduit, contractés auprès des caisses départementales. Ils gèrent ensuite eux-mêmes la réhabi­litation de leur quartier, par le truchement des associations syndicales autorisées, créées dans le cadre de la loi du 15 mars 1928. Le premier directeur syndic chargé de la rénovation du quartier du Bois-Saint-Denis sera Louis DEQUET, futur élu municipal et futur résistant.

 

Ce passé de luttes et de gestion collective de la rénovation du quartier a forgé la personnalité progressiste de ses habitants. Elle s’exprimera totalement lors des élections municipales de 1935. Celles-ci porteront au pouvoir une liste d’union populaire, dirigée par un maire communiste Gilbert BERGER, avec pour premier adjoint Louis DEQUET. Lorsque Estelle et Edouard DEGOUY prendront le risque de cacher, dans leur hôtel-restaurant, des dizaines d’adultes et d’enfants juifs, personne ne les dénoncera. Les sentiments progressistes des habitants du Bois-Saint-Denis, les valeurs qui sont les leurs, protègent Edouard et Estelle DEGOUY. Il n’y a pas de délateurs autour d’eux. « À Tremblay-lès-Gonesse, se souvient Gilberte CZYZYK, les voisins n’ignorent pas la présence de ces étoiles jaunes chez les DEGOUY, ils se taisent » Citation extraite d’Alain VINCENOT, ouvrage cité.

 

Si le contexte social du quartier assure la discrétion des voisins des DEGOUY, plusieurs autres facteurs expliquent la réussite de leur entreprise au service des familles juives. Les mesures prises contre les juifs ont été précédées, en 1939, par la dissolution des conseils municipaux dirigés par des élus communistes, en raison du pacte germano-soviétique. Prenant la suite du gouvernement DALADIER, le gouvernement de Vichy nomme, à partir de 1941, des hommes de droite pour diriger les délégations spéciales qui ont pris le relais des municipalités dissoutes. Les mesures prises par le gouvernement de Vichy contre les familles juives, sont assimilées par les habitants du quartier à celles prises en 1939 contre les élus communistes.*

Le Pacte germano-soviétique, officiellement traité de non-agression entre l'Allemagne et l'Union soviétique, est un accord diplomatique signé le 23 août 1939 à Moscou, par Joachim VON RIBBENTROP ministre des Affaires étrangères du gouvernement allemand, et Viatcheslav MOLOTOV ministre des Affaires étrangères de l’URSS, en présence de Joseph STALINE. Cet accord, puis la déclaration de guerre après l’envahissement de la Pologne ont été l’occasion pour le gouvernement DALADIER d’une opération politique de grande ampleur contre les communistes français, avec successivement : interdiction de la presse, dissolution des organi­sations, internement administratif, déchéance des élus.

 

Le commissaire PÉRIGUEUX en poste à Tremblay-lès-Gonesse n’ignore rien de l’activité des DEGOUY, mais il ferme les yeux. Mieux même, comme le rapporte le témoignage de Gilberte CZYZYK, il les prévient en cas de danger. Ce commissaire a connu très tôt la terrible réalité du régime nazi. Le 25 juin 1940, en compagnie du sieur CONINCKX, témoin majeur, il a assisté à l’exhumation des otages fusillés par les Allemands le 14 juin. Il a d’abord prudemment gardé le silence sur ce crime de guerre, mais il l’a ensuite exposé en détail, dans son rapport du 20 juin 1941, rédigé à la demande de l’ambassadeur de France auprès de la commission d’Armistice. Comprenant qu’il pouvait établir les faits, sans se mettre en danger, le commissaire PÉRIGUEUX détaille dans son rapport les circonstances du crime de guerre commis le 14 juin dans le quartier du Vert-Galant.

Si la protection discrète du commissaire Périgueux est très importante, elle n’est pas le seul élément qui protège les DEGOUY. Les enseignants de l’école du Bois-Saint-Denis assurent en toute discrétion la scolarisation des enfants juifs du quartier. Ceux-ci sont inscrits sous des faux noms. Aucun d’entre eux ne porte l’étoile. L’équipe pédagogique compte Albert BÉNICHOU, un résistant responsable du groupe de résistance du quartier, lié au groupe M4 de Livry-Gargan.

 

Les réseaux juifs en liaison avec Estelle et Edouard DEGOUY

 

Les juifs cachés dans l’hôtel-restaurant tenu par les DEGOUY à Tremblay-lès-Gonesse ne sont pas arrivés là par hasard. Ils ont été dirigés vers leur établissement par des associations juives. Nous avons suivi la trace de l’arrivée chez eux de Gilberte CZYZYK, par l’entremise de Madame Lucienne CLÉMENT DE LÉPINE qui travaillait pour le compte de l’association juive, la WIZO. Une partie des archives de cette dame, qui a placé plusieurs dizaines d’enfants juifs pendant la guerre, est conservée au Mémorial de la Shoah. Elle notait, dans un cahier à spirales, les placements qu’elle effectuait. Celui de Gilberte CZYZYK chez les DEGOUY à Tremblay-lès-Gonesse y est mentionné

 

En 1941, Lucienne CLÉMENT DE L’ÉPINE est scandalisée par le statut des Juifs promulgué par PÉTAIN. Catholique, elle est choquée par le silence du Vatican et aide des amis juifs à mettre leurs enfants à l'abri, en les conduisant chez une nourrice dans la Sarthe. Elle est ensuite contactée par l'Union Générale des Israélites de France, un organisme mis en place par le Gouvernement de Vichy qui, entre autres, gère des maisons d'enfants juifs. Elle est également en relation avec la Women International Zionist Organization (WIZO), Union internationale des femmes sionistes.

Lucienne CLÉMENT DE L'ÉPINE devient dès lors la cheville ouvrière d'un important réseau dirigé par la WIZO, dédié au sauvetage d'enfants juifs. Elle va régulièrement chercher des enfants à l'orphelinat de l’Union Générale des Israélites de France, Elle les conduit dans des familles d'accueil, à la campagne. Elle a placé cent quatre enfants dans une soixantaine de familles réparties sur trente communes. Après la guerre, elle a reçu le titre de Juste parmi les Nations pour son action.

Lucienne CLÉMENT DE LÉPINE n’est pas la seule catholique choquée par les persécutions antisémites du gouvernement de Vichy. Monseigneur SALIÈGE, archevêque de Toulouse, a adressé à ce sujet une lettre pastorale à tous les fidèles de son diocèse, le 22 août 1942. Bien que frappée d’interdit par le préfet de Haute-Garonne, on estime qu’elle a été lue dans quatre-vingts pour cent des paroisses du département. Lue à l’antenne de radio Londres par Jean MARIN, elle a fait le tour du monde et a été diffusée dans les réseaux juifs, pour soutenir le moral de tous ceux qui luttaient contre l’antisémitisme.

Dans sa lettre pastorale le prélat s’insurge en ces termes contre les persécutions mises en oeuvre par le régime de Vichy ;

« Que les membres d’une famille soient séparés les uns des autres et embarqués vers une destination inconnue, il est réservé à notre temps de voir ce triste spectacle. Dans notre diocèse des scènes d’épouvantes ont eu lieu dans les camps de Noë et de Récébédou. Les juifs sont des hommes, les juives sont des femmes, les étrangers sont des hommes, les étrangères sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. Ils font partie du genre humain, ils sont nos frères comme tant d’autres. UN CHRÉTIEN NE PEUT L’OUBLIER »  Lettre pastorale de Mgr SALIÈGE sur la personne humaine Et clamor Jerusalem ascendit, 22 août 1942.

 

Les catholiques n’ont pas été seuls à accorder leur protection aux familles juives qui tentaient de fuir la Shoah. Beaucoup de protestants ont apporté leur assistance aux persécutés du peuple du Livre, dont ils se sentaient frères, comme l’ont fait remarqua­blement les habitants du Chambon-sur-Lignon, l’exemple peut-être le plus éclatant. Entre 1940 et 1944, le village du Chambon-sur-Lignon et les communes du plateau du Vivarais ont accueilli des centaines de Juifs fuyant les persécutions. Plus de 70 habitants du Plateau ont été reconnus Justes parmi les Nations.

 

Si une partie des soutiens apportés aux familles juives ont été inspirés par des sentiments religieux, ce n’est pas à cette motiva­tion qu’il faut recourir pour comprendre l’engagement d’Estelle et Edouard DEGOUY. Lorsqu’elle a déposé son témoignage au Mémorial de la Shoah, une question précise a été posée à Gilberte CZYZYK épouse EUGÉNIE, à propos des DEGOUY, sa famille d’accueil. Étaient-ils résistants ? Je ne sais pas a-t-elle répondu, lui était communiste. C’est donc des sentiments purement humanistes, inspirés par les valeurs démocratiques qu’ils partageaient avec les habitants de leur quartier qui ont poussé les DEGOUY à mettre leur établissement à la disposition des familles juives persécutées.

Nous avons débuté notre étude lorsque nous avons été informés de la scolarisation de Bernard et Félix DOUNAEVSKY à l’école du Bois-Saint-Denis. Compte tenu de la proximité de cette école avec l’hôtel-restaurant DEGOUY on peut penser que les enfants hébergés dans cet établissement étaient scolarisés dans la même école.

Les réseaux de résistance avancent à visage masqué pendant l’Occupation et parviennent à s’infiltrer dans les organismes officiellement agréés par le gouvernement de Vichy. Au sein même de l’UGIF (Union Générale des Israélites de France), créée en novembre 1941 par le gouvernement de Vichy à la demande des Allemands, un véritable réseau de résistance s’est développé. Le financement des pensions des enfants placés est assuré par des dons privés, la « caisse noire » de l'UGIF et surtout par une allocation mensuelle de 500 000 francs versée clandestinement par l'American Jewish Joint Distribution Committee.

L’hôtel-restaurant DEGOUY était le seul établissement capable d’accueillir des dizaines d’enfants et d’adultes juifs à Tremblay-lès-Gonesse, mais nous avons vu que la famille MUSIN avait caché deux petits juifs dans le quartier des Cottages. Il n’est pas interdit de penser qu’il ait existé d’autres foyers d’accueil isolés, ce qui nous incite à poursuivre nos recherches, en liaison avec les associations juives.

Le café-hôtel-restaurant tenu par Estelle et Edouard DEGOUY, place du Centre, dans le quartier du Bois-Saint-Denis, à Tremblay-lès-Gonesse. Cliché archives familiales de Gilles DEGOUY.

 

Les reclus de l’auberge de la place du Centre

Au 13A, rue des Écoles, chez les MUSIN, la vie est assez simple. Bernard et Félix DOUNAEVSKY font en quelque sorte partie de la famille, fréquentent l’école du Bois-Saint-Denis et se fondent sans problème au sein de la population du quartier. Il en va tout autre­ment place du Centre chez les DEGOUY. Accueillir dix adultes et treize enfants juifs pose davantage de problèmes. Il faut faire vivre en bonne harmonie cette communauté de reclus et éviter qu’elle ne soit repérée.

 

 

Cohorte d’enfants en pension chez les DEGOUY  Mémorial de la Shoah, dépôt Gilberte CZYZYK

Rangée du haut, de gauche à droite : deux petites ZYNGER cousines de Gilberte, puis Monique GOUGE et Gilberte CZYZYK

Rangée du bas, de gauche à droite : un petit garçon dont le père est prisonnier, puis un petit ZYNGER, cousin de Gilberte, avec à sa gauche le petit-fils d’Estelle et Edouard DEGOUY.

En marge du document Gilberte CZYZYK a noté : « c’est la seule photo que j’aie, étant petite ».

 

 

Pour ces hommes et ces femmes, la proximité de la gare de Mitry-Villeparisis offre la possibilité tentante de se rendre à Paris où se trouvent leurs appartements. Comment résister à l’envie de récupérer les biens que l’on a laissés lors d’un départ précipité ? Cipa ZYNGER, la tante de Gilberte CZYZYK, est revenue dans son appartement de la rue Ronce, pour récupérer des vêtements pour ses enfants. Dénoncée par la concierge de l’immeuble, elle a été arrêtée et déportée. Cette arrestation dissuade les autres membres de la communauté de tenter une escapade hors de l’établissement tenu par les DEGOUY.

Ils connaissent quelquefois des moments d’angoisse. Le café est fréquenté occasionnellement par des soldats allemands. Lorsqu’ils sont présents, toute la communauté se réfugie dans la salle de bal. Là, il faut patienter des heures, sans émettre le moindre bruit. La moindre toux peut trahir leur présence. Tout le monde se tait, les enfants sont paralysés par la peur. Qu’arriverait-il si l’un des soldats avait la curiosité de pousser la porte de la salle ?

L’enfermement imposé par les questions de sécurité pèse sur le moral des résidents et génère des difficultés psychologiques, on se dispute quelquefois, on se jalouse. Les témoignages de Gilberte CZYZYK fourmillent de détails à ce propos. Elle ne s’entend pas toujours avec Monique. Elle a l’impression que la bru des DEGOUY accuse les résidents de vivre aux crochets des DEGOUY, en un mot elle éprouve des sentiments complexes. Elle est reconnaissante envers sa famille d’accueil, elle leur sait gré de leur protection, mais elle a le sentiment de n’être pas toujours bien comprise par eux. Elle a des accès de jalousie à l’égard de ses compagnes d’infortune, notamment à propos de Monique GOUGE.

 

Dans ses commentaires de la photo qu’elle a déposée au Mémorial Gilberte CZYZYK apporte des informations sur son séjour et sur Monique GOUGE. :

« Elle était née avec eux, donc chez eux. La maman versait tous les mois pour elle. Donc ce qui faisait aussi me dire : ben toi, pour toi, personne ne verse quoi que ce soit. Donc il faut que tu nous aides. Il fallait que je cède sur tous les points, parce que c'était comme ça. Parce que moi, il n’y avait personne qui versait pour moi. Alors je devais céder, je devais faire mon travail scolaire et si elle n'arrivait pas, elle allait se coucher et le lendemain matin il fallait que je lui montre ce que j'avais fais, alors ça je n'appré­ciais pas beaucoup.

J'ai quand même gardé des liens avec Monique qui d'ailleurs se retrouve toute seule, célibataire ».

Ce commentaire confirme que Gilberte a bien été scolarisée, comme tous les petits juifs cachés à Tremblay. Elle a été scolarisée à l’école du Bois-Saint-Denis, mais elle n’a pas forcément rencontré Bernard et Félix DOUNAEVSKY. À cette époque les garçons et les filles ne sont pas scolarisés dans les mêmes écoles. Il y a une école du Bois-Saint-Denis garçons et une école du Bois-Saint-Denis filles, mais les deux équipes pédagogiques ferment les yeux sur l’origine de leurs élèves et personne ne porte l’étoile.

 

Monique GOUGE n’est pas née juive. Elle est née à Tremblay-lès-Gonesse. Sa maman semble avoir des liens étroits avec les DEGOUY et paie régulièrement la pension de sa fille. Un brin de jalousie perse dans le propos de Gilberte qui croit que personne ne paie sa pension, ce qui n’est peut-être pas exact. Sa pension étant réglée par l’association OZE qui l’avait placée à Tremblay, comme le confirme le cahier de Lucienne CLÉMENT DE LÉPINE.

Lorsque les DEGOUY ont quitté Tremblay, ils ont emmené avec eux Gilberte CZYZYK et Monique GOUGE. En juillet 1944 l’association la WIZO a procédé à la visite de toutes les nourrices de Seine-et-Oise ayant accueilli des enfants cachés. Le compte rendu de visite précise que la vérificatrice n’a vu que la belle-fille des DEGOUY et que ceux-ci se sont retirés en Charente.

 

Compte rendu de visite des placements des enfants cachés en Seine-et-Oise, juin 1945, association OZE, Mémorial de la Shoah.

 

Départ pour la Charente : Estelle et Edouard DEGOUY et Monique GOUGE, archives familiales de Gilles DEGOUY

 

 

Recensement quinquennal de population de la commune de Pougné, année 1946

Archives départementales de Charente

  • Estelle et Edouard DEGOUY sont recensés sous les numéros 183 et 184, en qualité d’agriculteurs.
  • Gilberte CZYZYK est recensée sous le nom de sa mère KOZÈS, en qualité de pupille d’Estelle BERNARD épouse DEGOUY et Edouard DEGOUY.
  • Monique GOUGE, née en 1936, est recensée en qualité de pupille d’Estelle BERNARD épouse DEGOUY et Edouard DEGOUY.

 

Il n’est pas besoin de longues explications pour comprendre les raisons qui ont conduit les époux DEGOUY a prendre en charge Gilberte CZYZYK, en qualité de pupille, et à l’élever comme leur propre fille. Ils étaient en quelque sorte devant un cas de nécessité majeure. Les parents de Gilberte étant décédés en déportation, ils ont estimé que leur devoir était de prendre le relais des parents que l’Allemagne nazie avait assassinés. En revanche, il est à première vue plus difficile de comprendre qu’ils aient amené en Charente avec eux Monique, Georgette GOUGE dont le père était certes mort en Espagne, sur le front de Gérone en 1938, alors qu’il combattait au sein des brigades internationales, mais dont la maman Angèle, Antoinette LOCATELLI était bien en vie.

 

Pour comprendre les raisons qui ont conduit les époux DEGOUY a prendre en charge Monique GOUGE, en qualité de pupille, comme en témoigne le recensement de la commune de Pougné, il faut se pencher sur l’histoire de la maman. Pendant l’occupation elle venait souvent chez les DEGOUY et payait semble-t-il la pension de sa fille qu’elle n’était pas en mesure d’élever elle même, en raison de ses obligations professionnelles. Rappelons qu’elle avait épousé Georges GOUGE le 14 avril 1934 et a donné naissance à Monique le 15 octobre 1936. Peu de temps après, Georges GOUGE s’est engagé dans les brigades internationales pour combattre le franquisme en Espagne. Il a été tué sur le front de Gérone, le 5 mars 1938. Sa jeune veuve n’avait que 23 ans. On peut facilement comprendre qu’elle ait refait sa vie, quelques années plus tard.

 

Acte de Mariage LOCATELLI Angèle, Antoinette LIEBART Robert, Emile

 

Le 2 août 1946, Angèle, Antoinette LOCATELLI épouse Robert, Emile LIEBART, l’année même ou sa fille Monique, Georgette GOUGE est recensée en qualité de pupille d’Estelle et Edouard DEGOUY. Ce sont les DEGOUY qui ont élevé Monique jusqu’à sa majorité et c’est en Charente qu’elle a fait sa vie. Comme gilberte CZYZYK elle a rendu régulièrement visite aux DEGOUY, jusqu’à leur décès.

Conclusion

« Des citoyens ordinaires qui ont contribué à déjouer les plans d’extermination nazis et qui ont sauvé en même temps que les vies des enfants juifs l’honneur de notre pays. Ces hommes et ces femmes ordinaires, invités soudainement à l’héroïsme, ont agi sans hésiter, au risque de leur vie, pour sauver des enfants innocents ».

Simone Veil, citation extraite de la préface de, Je veux revoir Maman, édition des Syrtes, 2005.

 

 

Sur les 72 000 enfants juifs vivant en France au début de la Seconde Guerre mondiale, 62 000 ont survécu grâce aux familles qui ont pris le risque de se porter à leur secours.

Notre étude prouve, avec les risques pris par la nourrice Germaine, Palmyre DELESTRÉE MUSIN qui a accueilli chez elle, au péril de sa vie, Bernard et Félix DOUNAEVSKY, de septembre 1942 à octobre 1945, que nos quartiers ont su faire preuve de solidarité envers les juifs persécutés. À plus grande échelle, les restaurateurs Estelle et Edouard DEGOUY ont apporté cette preuve de solidarité, dans leur hôtel-restaurant de la place du Centre.

Les enfants qui ont pu échapper à la Shoah, grâce à la solidarité des MUSIN et des DEGOUY, ne sont pas sortis indemnes de cette période. Les cousins ZYNGER de Gilberte CZYZYK ont perdu leur maman. Gilberte CZYZYK , Bernard et Félix DOUNAEVSKY ont perdu leurs parents dans d’horribles conditions . Liliane GOLDBERG- LANCRY, qui avait deux ans en 1940, a trouvé les mots pour décrire leur traumatisme : « les enfants cachés sont des enfants cassés* ». Face à la barbarie, ils ont réagi selon leur tempérament. Gilberte a multiplié les témoignages, Bernard et Félix se sont tus. Tous ont droit à notre profond respect.

Citation extraite d’Alain VINCENOT, ouvrage cité.

 

La présence de Monique GOUGE dans la cohorte des enfants juifs s’explique par le drame vécu par sa famille. Georges GOUGE a combattu le fascisme en Espagne où il a été tué sur le front d’Aragon en mars 1938. Plusieurs Tremblaysiens, comme nous l’avons vu, ont donné leur vie en Espagne. En janvier 1939, le Conseil municipal a pris une délibération pour affirmer son soutien à la République espagnole :

« Le Conseil considère qu’il faut mettre tout en oeuvre à seule fin de venir en aide à la République espagnole qui est gravement menacée par l’intervention sur son propre territoire des contingents importants de l’armée régulière italienne et d’un puissant matériel italo-allemand (...)». Archives Municipales, délibération du Conseil municipal, janvier 1939.

 

L’engagement de ceux qui ont lutté par les armes contre le fascisme en Espagne a précédé celui des femmes et des hommes qui se sont engagés dans la Résistance pour combattre au côté des Alliés le régime nazi.

Les hommes et les femmes qui ont caché des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale ont aussi lutté contre le régime nazi et contre les soutiens qu’il a obtenu du gouvernement du maréchal PÉTAIN. Cette lutte non violente a été efficace et n’était pas sans danger. D’autres ont lutté par les armes. Ces deux formes d’engagement méritent notre respect et notre reconnaissance.

 

Notre étude prouve, sans contestation possible, que Germaine, Palmyre MUSIN a sauvé Bernard et Félix DOUNAEVSKY, qu’Estelle et Edouard DEGOUY ont sauvé des dizaines d’enfants et adultes juifs. L’héroïsme de la nourrice et des DEGOUY s’ajoute à celui des RECOUPÉ qui ont aidé la famille GELBAR à Montfermeil, à celui des LEPAGE qui ont caché René LICHTMAN à Villepinte. Tous n’ont pas été officiellement reconnus par le titre de Justes parmi les Nations. Le classement des LEPAGE est en cours d’instruction, à l’initiative de René LICHTMAN. Nous allons déposer une demande de reconnaissance pour Germaine, Palmyre MUSIN et pour Estelle et Edouard DEGOUY qui méritent incontestablement le titre de Justes parmi les Nations.

Remerciements

Nous exprimons notre gratitude à tous ceux qui ont contribué à notre étude.

Nous remercions Brigitte DOUNAEVSKY, la lanceuse d’alerte qui nous a mis sur la piste d’Estelle et Edouard DEGOUY. Nous la remercions aussi pour sa participation remarquable à nos recherches, ainsi que sa soeur Sylvie DOUNAEVSKY.

Nous devons beaucoup à Corinne Rachel KALIFA, du Conseil National pour la Mémoire des Enfants Juifs Déportés (COMEJD).

Nous savons gré à Karen TAIEB d’avoir guidé nos recherches au Mémorial de la Shoah, à Isabelle CAUDERAN et Sabine SECHI de nous avoir apporté l’aide des archives de la ville de Tremblay-en-France.

Nous remercions Ute DUBOIS, Louis et Marie-Jeanne-TRITZ pour l’analyse de la réponse de Berlin à la demande d’indemnisation déposée par Bernard et Félix DOUNAEVSKY

Nous avons apprécié d’être amicalement accompagné dans notre enquête par le bureau de la SEHT.

Nous avons enfin été très heureux de faire la connaissance de

Gilles DEGOUY, arrière-petit-fils d’Estelle et Edouard DEGOUY.

Nous lui sommes très reconnaissants d’avoir mis à notre disposition les archives photographiques de sa famille, nous permettant ainsi de visualiser les traits de ces personnes admirables qui sont au centre de notre étude : Estelle et Edouard DEGOUY.

Ils font honneur à leur famille, à notre ville, à la France, souillée  à leur époque, par la complicité du gouvernement du maréchal PÉTAIN avec les persécutions antisémites criminelles du régime nazi.



Les réactions

Avatar Annie BERNARD -LAIRD

A la mémoire de ma TANTE ESTELLE et de mon ONCLE EDOUARD, je remercie GILLES DEGOUY d'avoir contribué à cet hommage rendu à ses arrières-grands-parents.
C'est un honneur que nous devons à GILBERTE d'avoir témoigné. 
MERCI A VOUS TOUS. Annie BERNARD
N.B. Edouard a été comme Jacky, son petit-fils, pompier(s) de PARIS

Le 07-06-2023 à 23:45:30

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