Les crimes de guerre du Vert-Galant, 13 et 14 juin 1940

 

LES CRIMES DE GUERRE DES 13 & 14 JUIN 1940

LES CRIMES DU 13 JUIN 1940

Définition donnée par le statut du tribunal militaire international de Nuremberg annexé à l'accord de Londres du 8 août 1945 ; appliquée aux procès de Nuremberg et de Tokyo dès la capitulation des pays de l'Axe.

 

« Atrocités ou délits commis sur des personnes et des biens en violation des lois et usages de la guerre, y compris l'assassinat, les mauvais traitements ou la déportation, pour des travaux forcés ou pour tout autre but, des populations civiles dans les territoires occupés, l'assassinat ou les mauvais traitements des prisonniers de guerre ou des personnes en mer, l'exécution des otages, le pillage des biens publics ou privés, la destruction sans motif des villes et des villages ou la dévastation que ne justifie pas la nécessité militaire. »

 

L’évocation des crimes commis lors du combat du 13 juin 1940 et de la répression criminelle du 14 juin 1940, avec le martyre de 15 otages civils, lâchement fusillés n’ont pas pour objet de lancer un appel à la haine et à la vengeance. La présente publication a pour objet de saluer la fin des violences aveugles générées par le totalitarisme nazi.

Certains termes des documents que nous publions peuvent aujourd’hui choquer ; ils sont le reflet d’une époque douloureuse et permettent de mesurer le chemin parcouru par les anciens belligérants.

Au service du devoir de Mémoire, La Société d’Études Historiques de Tremblay-en-France entend contribuer à une culture de Paix en montrant le danger des idéologies basées sur la haine et le rejet de l’autre. La SEHT se félicite des relations pacifiques qui se sont depuis développées entre les anciens ennemis et appelle au respect des différences, à la compréhension et à la coopération entre les peuples.

 

Feuille de tête du rapport du Commissaire de police de Tremblay-lès-Gonesse en date du 20 juin 1941

AD, dévolution 1886W135

 

Charles, François DESAIN

Né le 14 avril 1895 à Poissy, Charles, François Desain habite en 1940 le quartier du Vert-Galant, au n° 83 boulevard de l’Ourcq (actuelle avenue Charles Vaillant). Il y réside depuis le 25 juillet 1923.

Comme beaucoup de nouveaux du quartier, c’est un ancien Parisien. Domicilié rue du Château, dans le 15e arrondissement, avant sa venue à Tremblay, il est employé à la RATP, où il exerce la profession de peintre sur voiture. Blond aux yeux bleus, il est de taille moyenne. Son menton volontaire révèle un caractère bien trempé. Ajourné à deux reprises par le conseil de révision du canton de Poissy, il est mobilisé avec la classe 1917 et est incorporé, le 11 août 1916. Il est affecté au 53e régiment d’infanterie, unité qu’il rejoint le 24 août 1916. Lorsqu’il rejoint le 53e RI, celui-ci tient le mont têtu à

Verdun. Il sera par la suite engagé aux Éparges, au Mont haut, au Bois des Caurières et l’année suivante dans la bataille de la Somme.

Fiche matricule de recruteent milmitaire de Charles, François DESAIN

Rendu à la vie civile, le 3 septembre 1919, par le dépôt démobilisateur du 21e colonial, Charles Desain retire à Poissy, rue au Pain, avec pour solde de tout compte un certificat de bonne conduite.

Il est affecté dans la réserve au 3e bataillon, puis au 551e régiment de chars lourds. Le 30 octobre 1923, il est rattaché à la classe de mobilisation de 1911, comme père de deux enfants vivants (art. 58 loi du 1er avril 1923). Il reçoit ensuite une affectation spéciale, au titre de la Compagnie des Chemins de fer métropolitains de Paris, le 15 octobre1932.

En 1940, c’est un homme dans la force de l’âge. Âgé de 45 ans et père de famille, il n’a pas été mobilisé. Le 13 juin 1940, il n’a pas quitté son domicile. Depuis le début de l’après-midi, il entend le claquement des armes automatiques et le bruit sourd des explosions. L’artillerie allemande pilonne les positions du 24e bataillon de chasseurs alpins, principalement des tirs de mortiers. L’oreille exercée de l’ancien combattant de la Grande Guerre analyse lucidement la situation. Son cœur de patriote se réjouit de la résistance opiniâtre des chasseurs, qui tiennent les assaillants en échec. En fin d’après-midi, la 47e division d’infanterie abandonne ses positions à l’est de Tremblay. Le pont de Villeparisis n’est plus défendu. Des soldats ennemis franchissent le canal. Après avoir pris pied sur la rive sud, ils progressent vers l’ouest, mais sont contenus par les hommes du capitaine Gillot. Quelques-uns progressent sur le boulevard de l’Ourcq. Arrivés devant le n° 83, ils sont salués par les protestations de Charles Desain qui, retranché derrière la clôture de son pavillon, prend le risque de leur signifier qu’ils ne sont pas les bienvenus dans notre pays.

Plusieurs témoignages évoquent la protestation verbale de Charles Desain. Certains évoquent sa mort suite à un jet de grenade. Nous retenons la version du commissaire de police de Tremblay, dans son rapport du 20 juin 1941. Établie d’après le procès-verbal d’audition de Madame Achard, voisine de Charles Desain,  PV n° 5. Elle nous apprend que Charles Desain a été fusillé. Il l’a été pour avoir eu l’audace d’exprimer tout haut sa réprobation, celle d’un patriote protestant contre l’intrusion sur notre sol de la barbarie nazie. Les faits se sont déroulés au moment-même où des badauds observent, avec curiosité, les allemands régler la circulation aux entrées de Paris, à la veille de leur défilé triomphal sur les Champs-Élysées.

Nous n’hésitons pas à qualifier la conduite du Tremblaysien Charles Desain d’acte de Résistance. Il a payé de sa vie cet acte de courage. La mention Mort pour la France est inscrite sur l’acte de décès de l’ancien combattant Charles Desain. Jamais celle-ci ne fut, selon nous, mieux méritée. Ne serait-il pas juste d’inscrire aussi son nom sur la stèle des victimes du nazisme, aux côtés de celui de Juliette Savar et de rendre hommage à son courage ?

Acte de décès de Charles, François DESAIN, archives municipales de Tremblay-en-France

 

Sources :

- archives des Yvelines, fiche matricule de recrutement militaire.

- rapport du commissaire de police de Tremblay-lès-Gonesse en date du 20 juin 1941, AD Bobigny, dévolution 1886w135.

- Service état-civil de Tremblay-en-France.

- JMO du 24e BCa, SHD 32N182.

 

JULIETTE ET GEORGES SAVAR

 

Georges et Juliette SAVAR, abattus délibérément devant leur domicile, le 13 juin 1940. Archives familiales de M. G. SAVAR

 

DÉPOSITION DE M. GEORGES SAVAR, DU 15.07.1940

AUTHENTIFIÉE PAR LE COMMISSARIAT DE POLICE DE CHARENTON-LE-PONT

 

« À 4 h du matin, M. ARCHET directeur des eaux propres est venu demander si j'avais des instructions au sujet de l'évacuation. Je n'ai pu que répondre négativement. Il m'a prévenu que le téléphone venait d'être coupé et qu'il avait été en communication toute la nuit avec les autorités sans pouvoir obtenir de précisions. J'ai pris mon service comme à l'habitude. Le courant a été coupé vers 9 heures. Je suis parti à la recherche de renseignements, sans pouvoir en obtenir. À 13 heures environ les soldats français viennent prendre position dans le pavillon, installent une mitrailleuse et un fusil mitrailleur sur le talus bordant la voie ferrée. Quelques instants après un engagement a eu lieu. Par ordre nous sommes descendus (moi, ma femme et Mme PAU, laquelle se trouvait à ce moment avec nous) dans le sous-sol.

Un soldat français est monté dans le grenier pour tirer sur les soldats allemands, d'autres tiraient du perron. À ce moment les premières bombes de mortier sont tombées sur le pavillon. Un soldat français légèrement blessé est venu nous rejoindre dans le sous-sol. Ma femme l'a pansé. Ce soldat nous a avertis que les soldats allemands occupaient le garage. Dans la soirée à une heure que je ne puis préciser un soldat allemand a pénétré dans le sous-sol et nous a fait sortir tous les quatre. Nous avons été pris immédiatement sous le feu des mitrailleuses. Le soldat français est tombé le premier ; m'étant retourné pour voir si ma femme me suivait, j'ai été frappé d'une balle qui a pénétré dans l'aine gauche et ressortie par la hanche. Ma femme a dû être frappée par la même rafale. Etant tombé, je me suis traîné jusqu'à un égout qui se trouve vers la pile du pont du canal où je suis resté dans l’impossibilité de bouger jusqu’au vendredi soir 6 h, heure à laquelle les Allemands m’ayant aperçu, m’ont amené avec tous les hommes mobilisables du pays et m’ont dirigé sur l’hôpital Royal Pierre à Compiègne, d’où je suis sorti le 11 juillet non complètement rétabli.

Mon frère ayant été au Vert-Galant, j’ai appris la mort de ma femme, la destruction partielle et le pillage du pavillon.

Je certifie cette déclaration exacte, sous la foi du serment.

Fait à Alfortville le 15 juillet 1940.

Signé SAVAR

signature de M. SAVAR certifiée par le Commissaire de police de Charenton-le-Pont, le 15 juillet 1940 »

 

Déposition de Georges SAVAR, en date du15/07/1940, avec sgnature autographe authentifiée par le commissariat de police de Charenton-le-Pont.

 

Invités par un soldat allemand à sortir du sous-sol de leur maison, où ils s'étaient réfugiés, les époux SAVAR ont été accueillis par une rafale de mitrailleuse. Ils étaient accompagnés d'un blessé, le chasseur Roger LAGIER, qui a été le premier visé. Juliette SAVAR a été touchée à la tête, son mari à la hanche. Celui-ci a réussi à se traîner jusqu'à l'égout voisin, ce qui lui a sauvé la vie.

Incomplètement remis de ses blessures, il décéda en 1942. Comme pour M. DESAIN, on est bien en présence d'un crime de guerre, tel que le définit le tribunal militaire international de Nuremberg.

 

LES OTAGES CIVILS FUSILLÉS LE 14 JUIN 1940

Dans notre étude des journées sanglantes du Vert-Galant, nous sommes remontés quelques jours en arrière, pour bien situer la nature des combats du 13 juin 40. Cette analyse était nécessaire à l’établissement des responsabilités. Les troupes françaises qui défendent l’Ourcq, le 13 juin, agissent sur ordre et se comportent avec honneur. Rien ne peut être avancé, côté allemand, pour justifier la barbarie des odieux assassinats perpétrés le lendemain de l’affrontement. Le combat de la ligne de défense de l’Ourcq ne contrevient pas aux accords passés par le général Weygand avec l’ennemi, pour éviter la destruction de Paris. Les hommes de la 29ème et de la 47ème divisions, positionnés sur les rives du canal de l’Ourcq ne s’opposent pas à l’entrée des Allemands dans Paris, ils protègent la retraite des armées françaises vers la Loire.

Furieux d’avoir été mis en échec et de n’avoir pas pu s’emparer des hommes du 24ème BCA, qui les ont bloqués à l’entrée du quartier du Vert-Galant les Allemands vont se venger sur les civils, qui n’ont pris aucune part au combat. À l’aube du14 juin 1940, ils arrêtent de nombreux civils dans le quartier du Vert-Galant, principalement sur la rive nord. Ceux-ci sont l’objet d’une sélection qui conduit quinze d’entre eux devant le peloton d’exécution. Arrachés à leur domicile en pleine nuit, certains sont encore en pyjama au moment de leur supplice. Les dix premiers sont fusillés au bord du canal, les cinq suivants en face de la gare, à l’endroit où une stèle rappelle aujourd’hui le tragique événement. Miraculeusement, un des otages du deuxième groupe échappe à la mort. Il s’agit de M. Zechetti. Blessé au ventre, il fait le mort pour échapper au coup de grâce. Après le départ de ses bourreaux, il réussit à se traîner jusqu’à son domicile. Transporté par la suite à l’hôpital de Montfermeil, il a survécu à son épreuve.

 

Au matin du 14 juin, tandis que les corps des fusillés sont abandonnés sur le lieu de leur supplice, une partie des civils est libérée, après le contrôle d’identité auquel ont été soumis les habitants du quartier, regroupés sur la place de la gare. Dix d’ente eux sont gardés comme otages et amenés sous bonne garde jusqu’au quartier des Cottages, où ils connaissent une nuit d’angoisse. Tenus constamment en joue par leurs gardes, ils pensent connaître, au petit jour, le sort des quatorze suppliciés dont les cadavres ont été mis en terre par certains d’entre eux. Ils ne vont pas connaître la même fin tragique, mais être déportés en Allemagne, à Hémer, en Westphalie.

La première étape de leur périple pédestre les conduit jusqu’à Drancy, où ils ont le triste privilège d’inaugurer le site qui sera ensuite utilisé par les autorités collaborationnistes de Vichy, comme centre de détention des juifs, des tziganes et des résistants en instance de Déportation.

Interné dans un camp en Allemagne, à 16 ans, Témoignage de Georges Antoine Burger, Bulletin de la Société d'Études Historiques de Tremblay-en-France, n°16, année 1992, p.32-35.

Cf. également Interné en Allemagne à 16 ans, souvenirs de M. Roger MOREAU Bulletin de la Société d'Études Historiques de Tremblay-en-France,  n°24, année 2000, p. 42-43.

On peut s’interroger sur les raisons qui ont poussé les nazis à prendre des civils en captivité. Paris déclaré ville ouverte, les troupes d’assaut qui ont combattu sur l’Ourcq ont été désignées pour occuper la capitale. Leurs chefs ont sans doute pensé qu’il fallait masquer le supplice des otages, au regard de la presse internationale qui tournait ses regards vers le défilé triomphal de la Wehrmacht sur les Champs-Élysées. Pour faire diversion, ils ont envoyé quelques civils en captivité, parmi lesquels deux adolescents de 16 ans ! Les familles des suppliciés n’ont appris leur malheur que le 25 juillet 1940, lorsque les cadavres des victimes ont été exhumés. Jusqu’à cette date, elles pouvaient espérer que les leurs soient au nombre des captifs.Parmi ces otages, se trouvent deux jeunes gens de seize ans qui seront par la suite considérés, à juste titre, comme ayant rempli leurs obligations militaires, si bien qu’ils sont paradoxalement détenteurs d’attestations de services militaires, effectués en qualité de civils !

carte envoyée par Roger Moreau, interné au stalag de Hémer, àl'âge de 16 ans

 

Les Allemands ont organisé leurs terribles représailles sous le contrôle de leur commandement. Ceux qui ont ordonné les exécutions ont voulu laisser un souvenir cuisant de la journée du 13 juin à l’ensemble des communes concernées par les combats de la ligne du front de l’Ourcq. Parmi les fusillés figurent un habitant de Villeparisis, un de Mitry-Mory, deux de Tremblay, dix de Villepinte. Pourquoi l’Occupant a-t-il choisi de frapper plus durement cette localité ? Sans soute parce que la plupart de ceux qui résidaient au sud du canal avaient fui, tandis que ceux qui résidaient au nord, bloqués par les combats, étaient restés sur place. Il était donc plus facile de rafler des otages dans cette commune.

Cf. Crime de guerre sur les bords de l’Ourcq,  dans le bulletin n° 16 de la SEHT op. cit..p. 22-31.

 

Les femmes ayant été écartées de la répression, les bourreaux ont été contraints d’exercer leur vengeance sur des hommes relativement âgés. Les moins de quarante ans étant mobilisés, il ne reste dans le quartier que des hommes mûrs, ou reconnus inaptes au service armé. C’est pourquoi une seule des victimes a moins de 30 ans. L’âge moyen du groupe est supérieur à 48 ans. La victime la plus âgée, Léon DesbrÉe, n’a pas moins de 80 ans !

Nous avons lu avec la plus grande attention le récit allemand de la journée du 14 juin, rédigé par les deux journalistes, anciens de la 187ème DI allemande. Nous attendions une explication, des regrets, nous n’avons trouvé que silence. Les rédacteurs ont pris leurs distances avec le régime hitlérien, au moment où ils relatent les faits. Mais ils gardent le souvenir de l’idéologie qui nourrissait les troupes d’assaut auxquelles ils appartenaient. Ils avouent avoir cru « à tort que cette guerre éclair allait leur ouvrir une porte, pour un avenir heureux de l'Allemagne. » Leur récit fait référence au rêve impérialiste de leurs aînés de 14. L’approche de la capitale excite leur imagination « avec fierté et le cœur battant, nous voyions depuis midi, au loin sur notre droite, le treillage en filigrane de la svelte tour Eiffel et la massive coupole ventrue de marbre éclatant du Sacré-Cœur, se détachant toujours plus à l’horizon, à chaque kilomètre de marche vers le Sud ». Cette excitation guerrière des envahisseurs est une des clés permettant de comprendre l’enchaînement des faits.

Hermann Œchmichen et Martin Mann bulletin n° 16 de la SEHT, p. 39-46.

Au soir du 13 juin, la 187ème Division allemande reçoit l’ordre de quitter le canal de l’Ourcq. Le journal de la division note « avec cet ordre va se réaliser un vœu entretenu par tous et tenu pourtant comme irréalisable ». Hermann Œchmichen et Martin Mann nuancent le satisfecit de la division : « Tous ? Dans les troupes combattantes des détachements avancés, il y en avait certainement quelques-uns qui auraient préféré, dans le feu de l’action, continuer vers la Loire, au lieu de devenir des soldats d’occupation dans la ville capitale. Mais un soldat ne demande rien et on ne lui demande pas son avis. Il obéit aux ordres. » Pour conclure leur récit les deux journalistes notent : « La campagne de France de la division se termine. Elle a combattu, elle s’est donné de la peine. Ni plus ni moins. 308 tombes jalonnent son parcours de la Somme à la Seine : 12 officiers, 61 sous-officiers et 235 hommes de troupe ont donné leur vie, en témoignage d’un cœur neuf pour l’Allemagne. »

Notons enfin qu’un hommage tardif est adressé aux combattants français de 40 par les deux journalistes, au terme de leur propre défaite : « Plus tard nous avons pu mesurer l’ampleur de la tragédie française. Dès que la page de nos déboires fut tournée, nous devions nous aussi apprendre ce que signifie l’absence de protection contre la supériorité ennemie dans les airs et combattre sur terre contre une grande supériorité en chars, infanterie et matériel. » 

Dans ce bilan, il n’est jamais question des odieuses exactions exercées par leurs troupes. Y a-t’il eu d’autres suppliciés ? Les deux journalistes occultent ceux du Vert-Galant et bien entendu n’évoquent pas d’autres crimes. Nous notons toutefois que leur récit est empreint de l’ardeur guerrière nazie.

Dès le 14 juin, le crime de guerre n’est pas assumé par ses auteurs. Au soir de la tragédie, l’épouse de Gaston Didier, l’un des suppliciés, s’inquiète pour son mari qui était en chemise lorsqu’il a été arrêté. Elle a peur qu’il n’ait froid et lui fait porter une veste par sa fille. « J’ai amené la veste de mon père, relate plus tard celle-ci, j’ai rencontré un Allemand. Il m’a dit : Les prisonniers… Rentrer demain ». En fait, la petite et sa mère n’ont appris la dure réalité qu’un mois plus tard, le 25 juillet 1940, date de l’exhumation des suppliciés. Le contingent des otages emmenés en captivité a masqué, un certain temps, l’horrible tragédie, les familles pouvant espérer que ceux dont elles étaient sans nouvelle se trouvaient parmi eux.

Georges Antoine BURGER, arrêté le 14/06/1940, interné au stalag de Héner, à l'âge de 16 ans

 

Il n’est pas facile d’admettre un crime de guerre, certains ont avancé que « les Allemands avaient  voulu venger l’affaire des plénipotentiaires de Saint-Brice. » Cette affaire, située à plusieurs kilomètres du Vert-Galant, n’a évidemment rien à voir avec la tragédie du 14 juin. Cependant nous la résumerons en quelques mots, car elle est révélatrice de la mentalité du général Von KŰchler, commandant la Xème armée allemande, à laquelle appartiennent les troupes coupables du crime du Vert-Galant.

Sur l’affaire des plénipotentiaires allemands, voir  J-M de Foville, L’entrée des Allemands à Paris (14 juin 1940), Calmann-Lévy, 1965.

Le 13 juin au soir, au carrefour des routes Paris-Dunkerque et Paris-Calais, à Sarcelles, un petit poste militaire est en position, avec ordre de retrait après le passage des derniers éléments de l’armées de Paris. Vers 18 heures, apparaissent deux autos allemandes, sur la route de Dunkerque. Arborant le drapeau blanc, elles transportent des plénipotentiaires. Sans ordre de laisser passer, le petit poste ouvre le feu sur les véhicules.

Bien que personne n’ait été blessé dans cet incident, furieux de ce manquement aux règles militaires, le général Von KŰchler envisage alors de bombarder le nord de Paris, terribles représailles qu’il a déjà exercées à Rotterdam. Un débat l’oppose au général Marx qui évoque sans succès les consignes d’Hitler, qui a expressément ordonné que rien ne se fasse à Paris, sans son contrôle. Le général Marx réussit finalement à dissuader son belliqueux collègue, en argumentant sur l’origine coloniale des tireurs.

« Si ce sont des nègres, finit par concéder Von KŰchler, ils n’ont aucune moralité militaire, je le sais bien ! Ils ne savent même pas ce que signifie le drapeau blanc. Il faudra qu’on me les retrouve et qu’on me les pende. » Cet épisode scabreux est, à notre connaissance, le seul exemple de l’incidence heureuse d’une décision militaire basée sur des opinions racistes.

En dépit de tous les dénis et de toutes les tentatives de justification, la répression criminelle du 14 juin 1940, lâchement perpétrée contre de paisibles civils qui n’étaient pas impliqués dans les événements, est tout aussi incompréhensible qu’inexcusable.

Lorsque le combat du Vert-Galant a été médiatisé par le régime de Vichy, sous le titre de Combat de Vaujours sur l’Ourcq, le massacre des otages a été passé sous silence. Le même silence a été observé par le préfet de Seine-et-Oise. Son premier rapport sur les excès des troupes allemandes dans le département se traduit par un état néant.

Notons au passage que si le combat du 13 juin figure en bonne place dans le Mémorial de France c’est pour une bonne part en raison des liens très étroits entre l’un des combattants et l’équipe du maréchal. Cet homme n’est autre qu’Aimé, Joseph Darnand. Ancien combattant de 14/18, il a été affecté, comme lieutenant, dans le corps-franc de 150 hommes du 24ème BCA.

Chargé d'actions de commando et de renseignement derrière les lignes ennemies, il est nommé « premier soldat de France » et fait officier de la Légion d'honneur, par le général GEORGES, pour être allé chercher aux mains de l'ennemi, dans la région de Forbach, le 8 février 1940, le corps de son chef et ami, le capitaine Agnely. Ce valeureux soldat, est aussi un homme d’extrême droite qui rejoindra après l’armistice l’équipe du maréchal PÉTAIN. Son principal rôle historique est la fondation de la Milice française, organisation paramilitaire de type fasciste, supplétive de la Gestapo et chargée de la traque des résistants, des juifs et des réfractaires au Service du Travail Obligatoire (STO). Marqué par son passage chez les chasseurs alpins, il s’est inspiré de leur uniforme pour créer celui de la milice. Présent à Vaujours, le 13 juin 1940, le corps-franc de Darnand, chargé d’assurer la sécurité du PC du Bataillon, n’a pas pris part au combat. Mais comment les amis du maréchal auraient-ils pu rendre hommage aux combattants, sans mentionner l’unité dans laquelle a servi le créateur de la milice ?

On peut s’interroger sur les mécanismes qui conduisent un soldat valeureux à basculer dans le crime. Le Darnand de la période de l’Occupation est un être sulfureux, mais son itinéraire est une aventure personnelle, qui n’a rien à voir avec l’âme du 24ème Bataillon de Chasseurs Alpins, dont la plupart des hommes, à commencer par le capitaine GILOT, se sont illustrés dans la Résistance et ont souffert de la carrière collaborationniste de leur ancien camarade.

La stèle des fusillés, cliché SEHT, juin 2000. Cette stèle répertoriée au guide Michelin a été depuis modifiée.

 

 

BEAUGRAND Adrien, Camille, Henri

Âgé de 56 ans, Adrien, Camille, Henri Beaugrand habitait Villepinte, avenue Henri IV. Il exerçait le métier de typographe.
Père de deux enfants, il habitait le Vert-Galant, quartier qui avait encore une identité village très forte. Tous les habitants se connaissaient, aussi le drame du 14 juin a-t-il été ressenti douloureusement par toute la population. Le traumatisme fut d'autant plus conséquent que la plupart des victimes habitaient dans un périmètre réduit. L'avenue de la gare compta trois victimes, l'avenue Massenet deux. Les autres rues touchées étaient également très proches* :
"Vous savez, on a été tous bouleversés parce qu'il y avait cette amitié, une ambiance, on se côtoyait plus facilement que maintenant. Il faudrait leur faire honneur à ces pauvres gens qui ont été fusillés ou qui ont été déportés parce que vraiment ils ne méritaient pas ces' choses-là. C'étaient des gens tous formidables, des gens travailleurs, des gens honnêtes."

Extrait du témoignage de Mme Dunouvion née Derquenne, bulletin n° 24 de la S.E.H.T.

*cette particularité d'appartenance à une communauté à forte identité dont tous les membres se connaissent est valable pour tous les otages de Villepinte. Nous ne la répéterons pas à propos des autres victimes.

 

 
acte  décès

BEAUGRAND Adrien, Camille, Henri

 
   

 

BŒUF Clotaire, Georges
Âgé de 44 ans, employé des Postes, en qualité de télégraphiste, Georges, Clotaire Bœuf habitait Villeparisis, secteur tenu par la 44e Division d'Infanterie. Le commandement allemand a pris soin de sélectionner ses victimes afin que toutes les villes riveraines du canal de l'Ourcq où l'on s'était battu, soient touchées par la répression.

 
   
   

 

BONTEMPS Roger, Paul, Gaston

Âgé de 38 ans Roger, Paul, Gaston Bontemps habitait au n° 38 avenue de la gare, à Villepinte. Il exerçait le métier de tôlier. C’est la partie du Vert-Galant située au nord du canal de l’Ourcq qui a payé le plus lourd tribut, à la barbarie nazie du 14 juin. Bloqués dans leur quartier par les combats, les résidents du quartier ont constitué une proie facile pour leurs tortionnaires, tandis que les habitants du sud du Vert-Galant ont pu fuir le quartier.

 

 
   
   

 

CHAUVET Marcel

Âgé de 22 ans Marcel Chauvet habitait Mitry-Mory, avenue de Navarre à Mitry-le-Neuf,  quartier issu du même lotissement  que celui du Bois Saint-Denis à Tremblay. Il exerçait la profession de peintre en lettres.
Marcel Chauvet est le plus jeune des suppliciés. Les hommes en âge de porter les armes étant mobilisés, c'est une majorité de quadragénaires et quinquagénaires qui font été raflés, à l’aube du 14 juin.  

 

 
   
   

DESBRÉE Léon, Joseph

Âgé de 80 ans, Léon, Joseph DesbrÉe fut le doyen du groupe des suppliciés. Domicilié avenue Sully à Villepinte, il était menuisier. Il est étonnant que son grand âge n’ait pas détourné de lui la fureur de ses tortionnaires.

 

 
   
   

DESCOMBE Jean, Joseph

D’origine savoyarde, Jean Joseph DESCOMBE était âgé de 55 ans. Il exerçait la profession de manœuvre  et habitait avenue Blanqui, à Villepinte.

 

 
   
   

DIDIER Gaston, Georges

Gaston, Georges DIDIER, cliché SEHT d'après un original

 

Âgé de 52 ans Gaston, Georges DIDIER exerçait le métier d'employé de bureau. Il travaillait à la Compagnie d'assurances l'Urbaine. Employé ponctuel et discret, il habitait boulevard Charles Vaillant à Tremblay.
Sa fille a laissé le récit de son arrestation :
On avait passé la nuit à la cave et on n'en était sorti que le lendemain matin vers7heures et demie. Mon père était sur le pas de la porte en train de parler avec un voisin, M. Delchef qui allait chercher de l'herbe pour ses lapins. C'est alors qu'un Allemand est arrivé. Il leur a dit de le suivre mais il s'est retourné vers ma mère et moi en disant: "Les femmes à la maison!" Mon père est donc parti avec l'Allemand et le voisin, et au bout de la rue, ils ont tourné à droite. On n'a rien su de la journée. On a bien entendu tirer, mais les gens disaient qu'on tirait sur les chiens. Alors, quand même, le soir, je suis allée jusqu'au passage à niveau. J'ai amené la veste de mon père, car évidemment, il était parti comme ça ... J'ai rencontré un Allemand. Il m'a dit: "Les prisonniers...Rentrer demain!" En fait ce n'est qu'un mois plus tard qu'on a su la vérité.

Témoignage de la fille de M. Gaston, cité d'après Alain GuérinLa Résistance, chronique illustrée 1930-1950, club Diderot 1973.

 

 
   
   

ÉVAIN Léon, Alphonse, Léonard

Âgé de 60 ans, Monsieur Évain habitait Villepinte, avenue des Nymphes. Il exerçait le métier de manœuvre. Très attaché à la vie de famille il était un délicieux grand-père dont la petite fille se souvient avec émotion:
Il nous accompagnait à l'école quand il y avait de la neige. Il était un grand-père tellement attentif! tellement gentil! Tous les matins il se levait très tôt et il allait à la boulangerie, dans le centre du Vert-Galant. Nous habitions avenue de Sully, tout près de chez eux. Lorsque nous passions devant chez lui, ma grand-mère était déjà à la porte avec deux petits paquets pour ma sœur et moi. Chacune avait son croissant. Mon grand-père nous emmenait chaque année à lafête de la Saint Hubert, dans le bois du Vert-Galant, afin de nous faire admirer les beaux chasseurs tout de rouge et noir vêtus, avec leurs superbes cors étincelants.

Extrait du témoignage de Mme Muller, petite-fille de M. Évain. bulletin n° 23 de la S.E.H.T, pages 22 et 23.

 
   
   

 

GUIFFARD Gaston, Victor, Alain

Gaston, Victor, Alain GUIFFRAD, cliché SEHT d'après un original

 

Âgé de 40 ans, Gaston, Victor, Alain Guiffard habitait Villepinte, avenue Massenet. Il exerçait le métier de charbonnier. Nous avons connu l'un de ses fils, récemment décédé en 1999. Très marqué par l'événement qui avait fait de lui un orphelin, il était présent aux cérémonies commémoratives, bien qu'il habitât en province.

 

 
   
   

LARSONNIER Achille, Joseph

Âgé de 63 ans, Achille, Joseph Larsonnier habitait Villepinte, avenue Massenet. Il exerçait le métier de manœuvre.

 
   
   

MASSON André, Eugène
Âgé de 59 ans, André, Eugène MASSON habitait au sud du canal, avenue de Villeparisis à Tremblay-lès-Gonesse, actuelle avenue Pierre Colongo de Tremblay-en-France.  Il exerçait la profession de gérant.

 
   
   

LES FRÈRES ROCHE
Les frères Roche habitaient avenue de la gare, tout près du nœud  des combats du 13 juin.

Le cirque Roche, clicé publié par Wikipédia

Enfants de la balle, les frères ROCHE descendent de l'un des fondateurs du cirque Roche qui sillonnait l'Europe comme en témoigne la diversité de leurs lieux de naissance, Lettonie pour l'aîné, Allemagne pour le cadet

 

ROCHE  Jacques, Arthur
Jacques, Arthur ROCHE était un enfant de la balle, né à Revel, en Lettonie. Sa famille avait voyagé dans toute l’Europe, avec le cirque des frères ROCHE. Il était âgé de 44 ans et présentait un numéro de perchiste, dans les cabarets de Paris.

 
   
   

 

ROCHE Curt, Walter
Âgé de 42 ans, Alexandre, Curt, Walter ROCHE,  était né à Berlin. Son lieu de naissance  aurait pu lui valoir la sympathie de ses bourreaux, mais ceux-ci n’aimaient pas les gens du voyage et sa qualité d’artiste était sans doute à leurs yeux une circonstance aggravante. Acrobate professionnel, il était le partenaire attitré de son frère aîné.
Les deux frères étaient engagés dans le mouvement associatif et encadraient les jeunes du quartier, au sein patronage Laïque.
« Ils donnaient des cours de gymnastique au patronage laïque. C'étaient des artistes acrobates de music-hall. Ils étaient perchistes. Ils travaillaient avec leurs femmes. L'une d'elles faisait des caricatures sur scène. »
 « C'étaient des gens qui s'occupaient de sport. Ils s'occupaient de la jeunesse du Vert-Galant
(…)On en a beaucoup entendu parler dans le Vert-Galant, parce qu'ils avaient fait beaucoup de bien pour tous les citoyens du Vert-Galant. »
"Extrait du témoignage de M. Georges Antoine Burger, Interné dans un camp en Allemagne à 16 ans, bulletin n° 16 de la S.E.H.T, pages 32 à 35.

 

 
   
   

 

ZANON Joseph

Âgé de 31 ans, Joseph ZANON était d’origine italienne. Fils de Angelo Zanon et Angela Jachelini, il était né à Rabbi, Italie. Il exerçait le métier de menuisier.

 

 
   
   

 

ZECHETTI Albert

Fusillé avec les otages du deuxième groupe Albert Zechetti survécut à ses blessures.
Il était derrière le comptoir de son petit café, où il lavait ses verres. Les Allemands sont rentrés, ils l'ont emmené et l'ont fusillé avec tous les autres otages. Albert était un Monsieur de nationalité italienne qui connaissait les usages de l'armée austro-germanique. Il savait que dans l'armée allemande on ne donnait le coup de grâce qu'à ceux qui n'étaient pas morts. Il n'était pas mort, il a fait le mort.
Lorsque les Allemands ont abandonné leur charnier et sont partis, il est rentré chez lui par le chemin du Loup.(…) Il avait reçu une rafale dans le ventre. Albert était très mutilé, mais il n'en faisait jamais état et il a repris ses activités tout simplement. Albert était un héros tout simple. Une victime, un martyr.

Témoignage de M. Marcel MULLER,  recueilli, le 08 décembre 1999- première parution bulletin n° 23 de la SEHT année 1999 

 

Albert ZECHETTI, cliché SEHT d'après les archives de M. Marcel Muller, employeur  de  M. Zechetti

 

 



Les réactions

Avatar Yves VERGEZ

Merci pour ce témoingnage. 
Voici le mailque j'ai envoyé à Annie Pennetier du Maitron, masi sans doute cela vous intéressera également :

je discutais avec ma belle mère, Ginette Morello, ce midi, quand nous avons reparlé du 14 juin 1940 à Tremblay-lès-Gonesse.
Ange Albert Morello, son père, habitait alors avenue Mozart à Tremblay avec son épouse et ses 4 enfants (cf recensement de 1936 - AD93  Page 86/107).
Ange Albert MORELLO qui venait d'accompagner sa soeur Thérèse à la gare, est arrêté au passage à niveau du Vert-Galant. 
Il fait partie des 13 civils requis pour enterrer les corps des otages fusillés. Après leur macabre besogne, il est conduit dans un champ avec les autres otages, ou il passe la nuit sous la menace d'une mitrailleuse. 
Sa soeur qui avait réussi à savoir ce qui s'était passé a alors pris contact avec le consulat italien pour essayer de le faire libérer, étant donné qu'il n'était pas Français. Il lui fut répondu les autorités italiennes pourraient intervenir à condition que Ange Albert fasse allégeance à Mussolini, ce qu'il refusa catégoriquement.
Il fut ensuite interné  au camp de Drancy. 
De là, il part à Compiègne, puis en Allemagne, à côté de Berlin (peut être Ravensbruck ou Oranienburg-Sashenhausen, mais rien de sûr).
Il a été libéré à la fin de la guerre.
Il est arrivé à l'hôtel Lutécia, au 45 boulevard Raspail, Paris VIe, qui a commencé à accueillir des déportés dès le 26 avril 1945. Nous savons qu'il était à Paris lorsque son fils André, âgé de 10 ans fut assassiné le 26 mai 1945 dans la Creuse. 
Ma belle mère, a qui j'ai fait lire votre récit dit que c'est exactement ce que son père lui a raconté.
Voici un petit complément à une bien triste histoire.

Cordialement
Yves VERGEZ

Le 28-03-2022 à 16:01:18

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