Évacuation de Tremblay, le 2 septembre 1914

Un enfant de Tremblay-lès-Gonesse pendant la guerre 1914/1918                  Le village évacué

Source : René Frappart, bulletin n° 9 de la SEHT, année 2009.

Descendant d’une vieille famille de Tremblay, René Frappart a écrit en 1985 ses souvenirs de la vie au village, durant la Première Guerre mondiale. Il relate notamment l'évacuation du village (Cf. première publication dans le bulletin n° 9 de la SEHT.)

 

 

un an plus tard, ce fut la mobilisation et le début de la guerre, des détails m’échappent, mais je me rappelle très bien le départ des hommes, de mon père avec plusieurs de ses frères, puis un beau matin, quelques temps après, ce fut l’exode. On m’habilla rapidement et on me fit monter dans un grand chariot. J’ai juste eu le temps de voir une longue file de ces mêmes voitures alignées, prêtes a partir, dans la rue du Puits-Hazard (actuelle rue Louis-Eschard.) et ce fut le départ. Nous n’allâmes pas très loin d’ailleurs. à 25 ou 30 km au sud de Paris.

Les Allemands ayant été repoussés, nous remontâmes rapidement à Tremblay. Depuis ce jour, pendant toute la guerre, nous eûmes très souvent des soldats qui venaient au repos ou se reformer. Tous les corps de troupes y défilèrent : des lanciers dont nous essayions de soulever les grandes lances, dès que nous étions hors de leur vue, des fantassins, etc.
Nous étions toujours près d’eux, nous régalant de leurs gros biscuits carrés. Notre grande joie était de manger avec eux à la gamelle.

L’ARRIVÉE DU COURRIER CPA, édition Mignon, 1915, collection SEHT

Pendant toute la durée de la guerre des troupes au repos ont stationné dans le village. La Poste aux Armées est le seul lien qui les rattache à leur famille. Même lorsqu’ils se trouvent à l’arrière, l’arrivée du courrier est un moment très  attendu. En 1915, la Poste de Tremblay-lès-Gonesse se trouve rue de la Boulangerie, actuelle rue de la Mairie, au Vieux-Pays. Celle-ci, à l’heure d’arrivée du courrier, regorge de soldats, impatients de recevoir des nouvelles de leur famille.

 

Une fois par an, nous voyions revenir s’installer au foyer, un soldat que, je me souviens de mon erreur, j’avais appelé Monsieur. En un an, à cet âge, je dois dire que j’avais complètement oublié ses traits. De plus, il portait l’habit militaire, la transformation était complète.

Dans les fermes, les jeunes de 12 à 20 ans essayaient de combler les vides, c’était encore une époque où, par manque de fumier, on ne cultivait pas l’ensemble des terres. Il y avait encore de nombreuses friches où la terre se reposait. Les herbes y poussaient, et c’est là que les moutons étaient parqués, mangeant ces herbes et fumant le terrain. Il y avait à Tremblay, un très gros troupeau de moutons et son légendaire berger, le père Laloup qui habitait, quand il couchait dans un lit, dans une petite  fermette entre la rue des Fossés et la maison du curé.

Pour les enfants, le passage du troupeau à travers le village était une fête, la tête aux Hirondelles (lieu-dit correspondant à l’ancien château de la Queue) et la queue encore devant la rue Gosse. Il est arrivé une triste aventure au vieux berger. Il occupait avec son troupeau une pièce de terre qui fait le coin du Chemin des Vaches et de la route des Petits-Ponts, quand un Taube, avion de combat allemand, égaré sans doute, laissa tomber ses bombes à proximité des moutons. Ceux-ci s’enfuirent dans toutes les  directions. à cette époque, le coin n’était guère fréquenté, et les bois étaient proches. Le berger ne retrouva jamais la totalité de ses bêtes. La rumeur prétendit que les gars des saucisses  avaient fait de bons méchouis.

C’étaient des soldats de la défense aérienne dont une section se trouvait dans une clairière du Chemin du Loup, c’est-à-dire aux premiers arbres du bois Saint-Denis, à environ quatre cents mètres de la route des Petits-Ponts. Ils montaient à une certaine hauteur, avec des treuils, d’énormes ballons en forme de saucisses. Ils devaient être chargés de prévenir, sans doute, du passage des Taubes. Il y eut, un peu plus tard, deux batteries de 75, chargées de la défense aérienne également. Mais cette fois à l’autre extrémité du Chemin du Loup, près du Chemin de Villepinte.

 

Témoignage du lieutenant Alexandre Lefas

(relation du lieutenant A. Lefas, publiée par Robert Cornilleau dans La ruée sur Paris, J. Tallandier, 1915)

 

Le témoignage de René Frappart est confirmé par celui du lieutenant Alexandre Lefas, le chef du Premier convoi des taxis de la Marne.

Celui-ci arrive à Tremblay-lès-Gonesse, dans la nuit du 6 au 7 septembre 1914, à la tête de son convoi.

 

Deux heures, place de [Tremblay]. Devant la mairie. Les taxis se bousculent, au lieu d'arrêter ; les voici par trois et quatre. Comment désembouteiller la rue, s'il passe un autre convoi ? Je cherche un habitant du pays, pour m'orienter dans ces rues.

« Il n'y a plus personne, mon lieutenant. Le bourg est évacué. »

« Comment, évacué ? »

« Oui, mon lieutenant. Il n'y a plus que la troupe. Toutes les maisons sont vides. Pas un seul habitant.»

« Pas même un café d’ouvert ? »

« Rien»

Première notion inattendue. Je sens que j'apprendrai quelque chose, cette nuit-là. Mais ce que j'apprends aussi, c'est que nous n'allons rien trouver pour nous restaurer. Providence de M. Mollard, que j'eus tort de diminuer votre ration.

En tartinant un sandwich, je songe qu’ayant faim à deux heures du matin, nous aurons encore plus faim à sept heures… et à midi. Il me reste un quart de livre de pain, et une demi-boîte de foie gras pour deux. Et nos chauffeurs ?

La mairie. Une salle en bas, jonchée de paille pour les secrétaires de l’état-major. On y dort, on y mange, et sur le coin d'une table, un sergent copie des ordres à la chandelle. Au premier, les officiers d’état-major.

« Mon capitaine, nous sommes le convoi envoyé par la Place.

- Quel convoi ?

- Le convoi d'automobiles.

- Pourquoi faire ?

- Nous n'en savons rien.

- Qui est le chef du convoi ?

- C'est moi.

- Vous n'avez pas d'ordre écrit ?

- Aucun.

- Attendez. Nous allons téléphoner pour en provoquer. »



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