grèves agricoles de Tremblay-lès-Gonesse en 1936
Grèves agricoles de Tremblay-Lès-Gonesse en 1936
I - Les sources
Nous disposons d’une série de documents relatifs aux grandes grèves qui ont frappé les exploitations agricoles de Tremblay-lès-Gonesse, en 1936. Pour les étudier, nous avons à notre disposition le recensement quinquennal de population de 1936, les délibérations du Conseil municipal, les publications des associations syndicales des lotissements, les documents conservés aux archives départementales et surtout la grande étude de Pierre Fromont et Francis Bourgeois publiée, en 1937, sous le titre LES GRÈVES AGRICOLES DE TREMBLAY-LèS-GONESSE EN 1936, dans la revue d’économie politique des éditions Dalloz. (1)
1 - Revue d'économie politique, éditions Dalloz, Volume 51, N° 5 - 1937, pages 1413-1451.
Nous comptons appuyer notre étude sur l’article de Pierre Fromont et Francis Bourgeois, notamment sur leur analyse économique, le calendrier événementiel et le suivi des négociations entre patrons et grévistes, mais nous apportons un regard personnel sur ce travail. Tout d’abord nous relevons qu’il ne fait pas suffisamment référence aux précédents historiques des mouvements de 1932 et 1936.
Les grèves agricoles, connues sous le nom de bacchanals se déploient depuis le Moyen-âge. Maurice Dommanger et Jean-Marc Moriceau ont souligné leur aspect moderne et précurseur dans la mesure où il s’agissait de conflits de type salarial, opposant capital et travail : « Tout autant que les manufacturiers, les gros exploitants constituent un patronat qui affirme son pouvoir économique sur un prolétariat revendicatif. Les grèves révèlent la réaction salariale au libéralisme prôné par les fermiers » (2).
2 - Jean-Marc Moriceau Les grands fermiers, XVème XVIème siècles, 1997.
On a souligné, précise également Jacques Bernet, le caractère novateur des formes de lutte et d’organisation des salariés du monde agricole « concertation, arrêt de travail, atteinte à la liberté du travail avec éventuelle occupation des lieux, menaces, voies de fait, violences physiques ou morales à l’encontre des fermiers et des représentants des autorités, affrontement avec les forces de l’ordre, loi de l’omerta face à l’oppression judiciaire. Ces aspects sont incontestables » (3).
3 - Jacques Bernet Les grèves de moissonneurs ou « bacchanals » dans les campagnes Histoire et Sociétés Rurales, n° II, 1er semestre 1999, pages 153-186.
Au début du XXème siècle, des grèves de moissonneurs se sont produites à Gonesse et dans toute la région. Elles avaient pour motif les revendications salariales des ouvriers saisonniers, belges et picards. « Des transactions avaient abouti à une détente mais le mouvement, relancé en mai 1906 par les ouvriers agricoles de la sucrerie de Mitry, s’étendit à nouveau. Il aboutit finalement à la constitution d’un syndicat, lors d’une réunion organisée, en juin 1906, à la mairie de Mitry-Mory.
Un projet de statut y est alors adopté et, en janvier 1907, se tient à Melun le premier congrès d’ouvriers agricoles de Seine-et-Marne, qui constituera la première Fédération Régionale de Travailleurs de la Terre » (4).
4 - Gisèle Savin Coalitions de moissonneurs saisonniers à Mitry-en-France, au début de la Révolution française, Actes du Colloque. Les Paysans et la Révolution en Pays de France, 1988.
Dans leur analyse des conséquences économiques de la grève de 1936, Pierre Fromont et Francis Bourgeois relatent les événements sous l’angle de la stricte rentabilité économique : « Le contrat collectif ayant relevé les salaires, et ceux-ci représentant une part très importante des prix de revient, il devenait nécessaire, pour ne pas augmenter ces derniers, d’accroître le rendement du travail. Une méthode dont l'efficacité est bien connue s'offrait aux exploitants : la motorisation, laquelle entraine une réduction du personnel. Les machines leur permettront de débaucher en moyenne de 20 à 50 % de leur main-d'œuvre tout en respectant le contrat collectif ; car il y est stipulé que l'on peut débaucher un ouvrier pour le motif de suppression d'emploi. Dans toutes les fermes de Tremblay-lès-Gonesse, c'est presque uniquement la main-d'œuvre étrangère, même fixée depuis longtemps, qui souffrira le plus de ces débauchages. Les patrons se laissent ici guider par des considérations d'ordre national : la solidarité entre Français, et d'ordre social : ce sont les étrangers qui, pendant la grève, leur manifestèrent le plus d'hostilité (…)
On s’interroge sur les a priori idéologiques qui sous-tendent l’étude de Pierre Fromont et Francis Bourgeois. Ils évoquent le rôle du soutien apporté par la municipalité ouvrière à la grève, ce qui est parfaitement exact, mais ils minorent le contexte social lorsqu’ils mentionnent un intense travail de propagande « qui, seul, explique les grèves de 1936 ».
Ils évoquent de surcroît une discrimination positive que la municipalité communiste aurait mise en œuvre en faveur des étrangers. « Pendant la grève, chaque homme touchait 10 francs par jour. Les étrangers avaient droit, de plus, à un bon de pain pour eux et leur famille. Les Français furent jaloux de cette faveur accordée aux étrangers, et, après la grève, quelques-uns donnèrent leur démission du parti communiste et de la Confédération générale du travail ».
Nous n’avons pas trouvé trace d’un traitement discriminatoire des étrangers dans les délibérations du Conseil municipal de Tremblay-lès-Gonesse, pas plus que dans les revendications des chômeurs (Cf. infra). Il est évident que de telles assertions ont circulé, mais elles sont de l’ordre de la rumeur et l’on s’étonne de les retrouver dans une publication scientifique. Notons enfin que le recensement quinquennal de 1936 révèle l’existence d’un petit bidonville, route de Villepinte. Tous les résidents de ce secteur sont de nationalité étrangère. Il serait étonnant que leur situation ait été jalousée par les travailleurs français !
L’étude rapporte même les rumeurs caricaturales qui ont circulé dans les milieux patronaux. « Ceux qui ont mené le mouvement ont tellement répété aux ouvriers qu’ils allaient bientôt pouvoir se partager les exploitations que beaucoup, et principalement les étrangers, en sont persuadés. Ils se disputent déjà entre eux pour savoir la partie du territoire qu’ils prendront. Il y en a notamment autour du lieu-dit les Plâtrières des terres non moins fertiles que les autres, mais beaucoup plus difficiles à cultiver. Les disputes deviennent alors très ardentes entre certains grévistes pour savoir qui ne deviendra pas propriétaire de ces terres ».
Enfin, un autre passage décrivant la vie des grévistes est tout aussi surprenant : « Dans tous les cafés où le patron est communiste ont lieu de fréquents rassemblements, quelquefois organisés, mais souvent ce ne sont que des discussions de rue qui viennent se finir là. Chaque gréviste y accumule des dettes importantes, qu'il devra rembourser petit à petit quand le travail aura repris. Les autres cabarets ne voient pour ainsi dire pas de clients : si un gréviste y entrait, il s'exposerait à des représailles de la part de ses camarades. Tout cafetier non inscrit au parti communiste ne travaille par suite que très peu ».
Nous critiquerons enfin un dernier passage concernant les épouses des grévistes que l’on s’étonne de retrouver dans une étude d’économie politique : « Les femmes ne s'occupent pas ou très peu de leur ménage, elles tiennent des conciliabules également, un peu partout. Elles échauffent les esprits et souvent sont plus acharnées que les hommes».
Si les précédents historiques et les traditions locales expliquent en partie la genèse des grèves agricoles de 1932 et 1936, un autre élément a largement pesé sur le développement de ces conflits, à savoir le clivage urbains/ruraux qui a mobilisé les habitants de la partie urbanisée de la commune contre les propriétaires fonciers, honnis par le mouvement des mal-lotis.
Cet antagonisme est à l’origine du changement de majorité municipale, qui est une revanche des habitants des lotissements envers la municipalité rurale qui avait réprimé la grève agricole de 1932.

Recensement quinquennal de population de 1936, baraquement route de Villepinte, archives départementales
A contrario des assertions sur le soutien privilégié apporté par la municipalité ouvrière aux étrangers, nous relevons que le baraquement de la route de Villepinte n’est habité que par des Polonais.
Ils évoquent de surcroît une discrimination positive que la municipalité communiste aurait mise en œuvre en faveur des étrangers. « Pendant la grève, chaque homme touchait 10 francs par jour. Les étrangers avaient droit, de plus, à un bon de pain pour eux et leur famille. Les Français furent jaloux de cette faveur accordée aux étrangers, et, après la grève, quelques-uns donnèrent leur démission du parti communiste et de la Confédération générale du travail ».
Nous n’avons pas trouvé trace d’un traitement discriminatoire des étrangers dans les délibérations du Conseil municipal de Tremblay-lès-Gonesse, pas plus que dans les revendications des chômeurs (Cf. infra). Il est évident que de telles assertions ont circulé, mais elles sont de l’ordre de la rumeur et l’on s’étonne de les retrouver dans une publication scientifique. Notons enfin que le recensement quinquennal de 1936 révèle l’existence d’un petit bidonville, route de Villepinte. Tous les résidents de ce secteur sont de nationalité étrangère. Il serait étonnant que leur situation ait été jalousée par les travailleurs français !
L’étude rapporte même les rumeurs caricaturales qui ont circulé dans les milieux patronaux. « Ceux qui ont mené le mouvement ont tellement répété aux ouvriers qu’ils allaient bientôt pouvoir se partager les exploitations que beaucoup, et principalement les étrangers, en sont persuadés. Ils se disputent déjà entre eux pour savoir la partie du territoire qu’ils prendront. Il y en a notamment autour du lieu-dit les Plâtrières des terres non moins fertiles que les autres,
Mais la compression des effectifs ne sera pas aussi rigoureuse chez tous les exploitants. On peut estimer que, sur un total de 130 ouvriers permanents, 30 environ vont perdre leur emploi. »
Pierre Fromont et Francis Bourgeois, insistent sur l’influence du parti communiste dans la radicalité du mouvement. « Les ouvriers avaient donc conservé un mauvais souvenir de la grève de 1932. Mais les circonstances changèrent. En particulier, les élections de 1935 substituèrent à l'ancien Conseil municipal un Conseil entièrement communiste, élu surtout par les habitants du lotissement. Il semble qu’à cette date commença un intense travail de propagande, qui, seul, explique les grèves de 1936 ».
Bibliographie :
fiche extraite de l'article de H. REVEL Mouvements sociaux dans l'agriculture sous le Front populaire : les grèves des ouvriers agricoles de Tremblay-lès-Gonesse, bulletin n° 43 de la SEHT, année 2019, pages 16 à 40.

