La Résistance FFI à Tremblay : témoignage du gendarme Cyr Delpouve
La Résistance FFI à Tremblay-lès-Gonesse
témoignage du gendarme Cyr Delpouve (1)
1 - Audition du témoin en 1994, Transcription Louis Ducret,+ ancien Conseiller municipal de Tremblay-en-France et membre du Conseil d’administration de la SEHT.
Pouvez-vous vous présenter ?
Je suis né le 10 mars 1910 à Sallaumines, Pas-de-Calais, fils de mineur.
Mon père est décédé, alors que j’avais 5 ans. Nous avons connu l’occupation, c’était la guerre de 14/18. On a été envahi par les Allemands et évacué comme tant d'autres, sur la Belgique, à Charleroi et ensuite trimballé de tous les côtés. Mes deux sœurs aînées ont été gardées par les Allemands, 16 et 17 ans, mon frère aîné, 14 ans, également gardé.
Quand êtes-vous entré dans la Gendarmerie ?
Je suis plus tard entré dans la Gendarmerie après avoir fait la Marine. J’ai navigué autour du monde. Je connais mieux le monde entier que la carte de France. J’ai fait le tour du monde sur un croiseur qui venait de battre le record du monde de vitesse, et il fonctionnait au mazout.
Ensuite, on a refait une deuxième croisière à travers le monde et la troisième croisière sur toute la Méditerranée et l’Afrique. À Djibouti, j’avais été garde d’honneur du Négus, ensuite on est entrés en France. J'ai été démobilisé et je me suis marié. J’avais connu une fille, très jeune, j'avais 16/17 ans, en copain. On s'est mariés et après ce mariage, ma foi, j’ai retravaillé à la mine. J’ai demandé à avoir une place dans l'administration et puis « l’envoyé » de Lens, dans le Pas-de-Calais m'a dit : « Vous êtes jeune, j’avais 21 ans, vous pouvez faire un gendarme ».
Jamais de la vie, je n’aurais cru que je pouvais faire un gendarme. J’ai passé un examen, j’ai été reçu. Je suis ensuite repassé à Arras, puis, j'ai été affecté dans le Jura. J'étais à cheval, ça change d’avec la Marine. J’étais à Dole.
J'ai perdu mon fils aîné d’une méningite cérébro-spinale, et puis j’ai eu mon deuxième fils qui est à Tremblay. J’ai été affecté à la Brigade de Méréville, en Seine-et-Oise, section d’Etampes. Ensuite, j’ai demandé à changer. J'avais un camarade, le gendarme Grégoire, qui était dans la résistance avec moi. Après, j'ai demandé mon affectation à la Brigade de Sevran. La Brigade de Sevran était également démontée. Il n’y avait plus de chevaux. C’était donc le 24 juin 1939 et il y a eu la déclaration de guerre en septembre.
Je devais partir aux Armées, mais ma femme accouchait de mon deuxième fiston, le 5 septembre 1939. Je devais rejoindre mon unité, à cheval, à la caserne Dupleix à Paris, et je ne suis pas parti parce que j'avais quatre enfants.
Je n’ai pas pu encaisser la façon dont cette guerre s’est terminée. En rentrant, après le congrès de Vichy, on avait détruit toutes les archives de notre Brigade. On avait reçu des papiers, je suis rentré. Il y avait la Garde Mobile de Pont-Yblon qui était là, qui nous remplaçait en attendant. Quand je suis rentré, j'étais seul, j’avais tout perdu. J’étais prisonnier sur parole, il fallait que j’aille à la Kommandantur me présenter, du coup, je n’y suis pas allé. C’est eux qui sont venus me voir et ça a marché quand même comme ça.
J'ai eu pas mal de prisonniers évadés que j'ai démobilisés avec des feuilles que j’avais, et des sous que j'ai eus, mais ça, par la suite. Des évadés, des blessés également, toutes sortes de choses, j'ai continué comme ça.
Ensuite, je connaissais Monsieur Nicolas qui était mutilé de guerre de 14/18, et comme il avait su ce que je faisais, que je travaillais en dehors, il m’a contacté. C’est là que j'ai accepté, avec lui. On a fait pas mal de boulot dans la Resistance, et on a eu des coups durs, bien sûr.

Cyr Delpouve en 1944, bulletin n° 19 de la SEHT, année 1995
Comment s’est constitué votre groupe ?
Le groupe s’est constitué. Moi, j'avais déjà le gendarme Grégoire. On disait, on ne va pas se laisser faire, on va aller lentement mais sûrement, ne pas faire de bêtises, ne pas s’attaquer à tuer des soldats allemands, alors qu'ils prenaient des otages pour un rien et les fusillaient. Il fallait être diplomate.
C'est comme ca qu’on a réussi à faire du bon travail.
Grégoire a été nomme chef de groupe par Monsieur Nicolas et les grands responsables du groupe « Sussex », le réseau « Sussex ». On a travaille ensemble, on a formé le groupe de Vaujours. Il y avait la Poudrerie Nationale et de l’autre côté, le laboratoire de la Marine. C'était gardé par des SS, mais j'avais des amis dans tout ça, c’était connu. Alors on arrivait à avoir les renseignements qu’on recherchait beaucoup et les salauds de collaborateurs qu’il fallait dénoncer, le cas échéant. Il y en a eu d'ailleurs, et puis, ma foi, ça a bien fonctionné jusqu'au jour où on est allé chercher des armes au Raincy, avec la camionnette des pompiers de Vaujours.
Le père et le fils pompier, le Maire Monsieur BULOT, et il y avait un patriote également Bourguignon, son nom me revient, il y avait le gendarme Grégoire et moi, on était six. Alors, on s'est fait prendre, c’était le 26 Août 44. C’était la débâcle, ils tiraient sur tout ce qu’ils voyaient, les salauds, en se sauvant. Et puis on a été pris à partie comme ça. Bourguignon qui était plus âgé que nous, une quarantaine d’années à l’époque, a reçu une balle dans le foie, il en est mort. Grégoire a reçu une balle qui lui a fracassé le fémur droit, le Maire, une balle dans un pied, les deux pompiers et moi, on n’a pas été touchés, sous la grêle de balles. Ça tirait comme ça.
On a donc emmené nos blessés à l’hôpital du Raincy, et on a croisé le Commissaire. Bien avant d’ailleurs le coup de la rafale, le Commissaire Masson de Livry-Gargan, marchait avec nous. Nous étions une organisation formidable, il y avait un poste émetteur, un poste récepteur, il y avait tout ça avec les Anglais. C’était courant, on ne divulguait rien, c’était secret, il ne fallait pas se défendre, il ne fallait pas crier sur les toits qu’on faisait de la Resistance, ce n’était pas le moment.

Compte rendu du résistant Delpouve, alias Dessaye, corps-franc Bir-Hakeim, front-national de la gendarmerie, 26 août 1944, archives de la SEHT, fonds Cyr Delpouve
Ça s'est bien passé comme ça. Ensuite, cela a été Tremblay, avec des groupes de combat : Bénichou, Decorzant. Il y avait Grimian, je n’ai plus eu de nouvelles après, je n’ai pas de rapport de lui. Ils me faisaient des rapports, et moi, je les transférais parce qu’en somme, j’avais en principe la surveillance du bon fonctionnement des groupes de résistance. Sans faire d’attentats sur quoi que ce soit, on avait à travailler plus ou moins comme des centaines d’autres, et ma foi, ça a bien fonctionné.
Puis ensuite, il y a eu le coup de Pantin. On s'est fait rafler à l’Eglise. (2) On avait deux camionnettes. Je me suis toujours demandé pourquoi on avait fait tant de départs, c'est que les Anglais réclamaient beaucoup d'aviateurs. Il en fallait, et même des Français, les pilotes surtout. Alors, on envoyait les pilotes en premier. J’en ai escorté.
2 – À la suite d'un transport à Paris, le 17 Décembre 1943 à 17 heures, 29 de ces hommes devant rejoindre leur base en Angleterre; le convoi a. été arrêté à. l'Eglise de Pantin par les services de la Gestapo.-
Extrait du rapport du gendarme DELPOUVE (Cyr-Louis) de la Brigade de Gendarmerie de Sevran-Livry, Seine-et-Oise, en date du 10/8/1946.
« La première camionnette qui transportait 14 Aviateurs a été saisie par les Boches et 10 hommes ont été faits prisonniers les quatre autres ayant pu se soustraire à l'ennemi ainsi que la deuxième camionnette laquelle transportait les 15 autres aviateurs.
À la suite de cette opération Monsieur Georges Khan a été arrêté puis passé par les armes quelques jours après et ceci, après avoir subi d'atroces tortures. .
N'ayant obtenu aucun aveu de ce patriote et toutes les pièces d'identité de ces aviateurs ayant été détruites immédiatement sur les lieux par Jeannine JOUVE, la gestapo n'a pris Livry-Gargan en filière que quelques jours plus tard et M.M. Nicolas, Jouve ainsi que Mme Nicolas fille de Mr. Jouve, furent arrêtés le 28 Décembre 1943.
Ces personnes ayant gardé le mutisme le plus complet furent relâchées faute de preuves le 26 Janvier 1944 ».
Comment le réseau ou le groupe Sussex était-il constitué ?
Le réseau « Sussex » ? Je n’ai jamais demandé quoi que ce soit, parce que je disais : « vous me donnez les instructions, vous me demandez si je peux remplir cette mission, je le fais. Je ne veux pas savoir. Je ne veux pas connaître les dirigeants, si c'est quelqu’un ou compagnie, Monica et tout et tout ». On travaillait ensemble, puis avec d’autres réseaux d’ailleurs, de la région.
J'avais dit : « écoutez, je peux être arrêté ». J’opérais beaucoup en tenue, c’était l'avantage du groupe. J'allais en patrouille de nuit, rechercher des Américains, des aviateurs tombés et récupérés pour les ramener à Livry. Ils étaient photographiés, dotés de cartes d’identité, puis convoyés pour retourner en Angleterre. C’est même assez marrant, ça ne me déplaisait pas.
Les aviateurs ne se disaient-ils pas on est arrêtés par la police française ?
Non ! Il y avait des mots d'ordre. Les aviateurs étaient récupérés à la chute, ou au parachutage, quand ils étaient abattus. Ces groupes-là passaient par Livry avec le patron, Monsieur NICOLAS Camille, chef du groupe M4*, qui était en somme le responsable de tout.
Ensuite, on a eu un lieutenant hollandais. J’ai été nommé lieutenant. Dans la résistance, il y avait André Van Nès, qui était hollandais. Son père tenait une petite huilerie à Saint-Mesmer. Il s’était marié avec la belle-sœur de Monsieur Nicolas. Il y avait le beau-père de Monsieur Nicolas, c’était Jouve, qui était marchand de charbon, en face de l’épicerie, et ensemble, on fonctionnait à merveille.
* Pour l'historique complet des activités du groupe M4 voir Hervé REVEL, La banlieue nord-est e Paris dans la Seconde Guerre mondiale, éditions Fiacre, 2012, pages 170 à 183.
Quelle était votre mission principale ? Récupérer les aviateurs ? Racontez-nous ça
Quand un avion était abattu, il y avait des ramifications de tous les cotés, alors on récupérait les gars. Personnellement je n’assistais pas à ça. J’allais où on me disait. À tel endroit, récupération d’un Américain, d’un aviateur ou autre, et puis j'allais le chercher. Je l'habillais (en uniforme de gendarme) et puis hop, sur la moto, en route. J’ai même des petites anecdotes à vous raconter.
Un jour, je reçois une mission, on m’appelle, c'est pour aller chercher un aviateur anglais, un chasseur qui avait été abattu au-dessus de la forêt de Saint-Germain-en-Laye. Contre 3 Boches, 3 aviateurs boches. Il en avait abattu deux et le dernier, le 3ème qui le suivait, l’a abattu ensuite à son tour. Sucy-en-Brie l’avait récupéré et j'ai eu l'instruction d’aller le chercher. Pour moi ce n'était pas difficile, j'étais en tenue, le gars me reconnaissait tout de suite, le passeur. Je devais contacter le Chef de Brigade de Brie-Comte-Robert, on était à moto, il n’était pas là. D’un seul coup, une pluie formidable, elle tombait à seau. On est rentrés dans un café, en face de la Gendarmerie, il existe toujours, je crois. Nom de dieu, il y a une patrouille allemande qui se ramène, ils nous disent bonjour, on se dit bonjour, on se salue, on se serre la main, et puis ils sont rentrés dans le bistrot et on a pris un café. Il fallait qu'on le finisse tout de suite, pas longtemps, c'est eux qui ont payé. J'ai ramené l’aviateur anglais à Livry, chez Monsieur Lassiale qui était négociant en vins, place de la Fontaine. Avec l'aide du traducteur, l’anglais a déclaré qu’il n’avait jamais eu aussi peur en avion qu’avec moi. Je n’ai jamais compris si c’était qu’il avait eu peur de l'avoir piloté à moto ou si c’était le coup des Allemands avec qui on avait bu le café.

Attestation Nicolas Camille, chef du groupe M4
Une autre fois, je devais convoyer à Richelieu Drouot deux « chocolats », on les appelait comme ça, c’était deux Indous*, des jeunes, qui étaient dans l'armée anglaise, leur père était officier d’armée. Ils avaient été faits prisonniers par l’Afrika Korps. Pris par les Allemands, ils avaient été incorporés par eux. Ils avaient accepté pour essayer de s’enfuir. Alors au-dessus de Claye-Souilly, ils ont été parachutés, lors d’un exercice de parachutage des Allemands. Ils n'ont pas reparu, ils se sont barrés, on les a récupérés aussi. J'ai reçu mission d’aller les conduire avec la voiture de la Mairie du Raincy, c’était un fourgon. Les chauffeurs sont venus, on est parti à Paris et ils m’ont déposé vers la place Richelieu Drouot. Je ne me rappelle pas des dates. C’était tout dans la tête, il fallait tout retenir, il ne fallait rien écrire.
*Indiens de l’Empire Britannique
Voilà que j'arrive avec mes deux « chocolats » c’était le mot de passe. Voilà qu'un officier allemand est abattu, tué par un communiste, un FTP. Aussitôt encerclement, j’avais toujours mon pistolet, j’étais armé, neuf cartouches, c’était réduit. Jai fait le service, j'ai fait circuler les gens, alors mes deux gars n’ont rien dit, ils m’ont toujours suivi jusqu'à la bouche de métro, on est descendu et puis là je me suis assis d’après les instructions reçues. Mes deux « chocolats » à côté, ils ne parlaient pas le Français et moi pas l’lndi. J'ai allumé une cigarette, comme il était convenu, puis j’ai attendu. Il est venu un passeur qui m’a dit « vous avez un peu de feu, Monsieur le Gendarme ? » C’était d’accord, oui, j’ai donné le feu, et il me lance le mot de passe. Je lui réponds et lui fais signe et ils ont suivi le gars. Dans le fond, j’avais remarqué au bout du quai, une jeune femme élégante, très bien, belle fille, et quand les types sont partis, ils sont montés le métro, moi, j'ai attendu celui pour la gare du Nord.
Cette femme est passée à côté de moi, puis s’est retournée en me frôlant presque, « Bravo la Gendarmerie, vive la France ». Qui était-elle ? Je n’en sais rien. (3)
3 - Des exercices de parachutage allemands ayant eu lieu dans la région de Claye-Souilly, Seine-et-Marne, deux jeunes indiens qui servaient dans l’armée britannique avaient été faits prisonniers en Afrique. Profitant de l’exercice, ils s’étaient réfugiés chez des habitants. Selon eux, les Allemands les avaient invités à servir dans l’armée allemande. Ils avaient accepté, attendant une occasion de s’échapper. Ces deux hommes avaient des parents qui servaient dans l’armée anglaise, l’un d’eux avec le grade de capitaine.
Cf. Exercices de parachutage allemands sous l’Occupation bulletin 19, année 1995, page 86 et 87.
Mais on a eu des pertes, on a été mouchardés, sans doute le coup de Pantin. (4)
Je n'y étais pas, j'étais en service. Il ne fallait pas oublier que j’étais en service. Il fallait que je sois écouté. Il y avait deux camionnettes, une camionnette de 15 aviateurs, l'autre de 14. Celle de 14 était en tête et pour la rafle, ça a foutu tout le bordel. À l’Église de Pantin, parmi ces 14, il y en a 4 qui ont réussi à prendre la fuite. La 2ème voiture, voyant ça, s’est détournée puis est rentrée.
En somme, ils n’en ont eu que 10, d’après le rapport. Il y a eu des arrestations de convoyeurs, à la mitraillette, je vous le dis, à l’Église de Pantin.
Dans le groupe de Monsieur Nicolas, ça a mis un drôle de coup. Il fallait se méfier de tout, on disait, on a été trahis. Il y a une mouche là-dedans, recherchez, recherchez. La Gestapo a pris ensuite Livry-Gargan en surveillance. Ils ont interrogé, ils sont allés chez Monsieur Nicolas, qui avait été donné. Du coup ils ont été embarqués, lui sa femme et Monsieur Jouve, le père. Ils sont restés un mois à Fresnes, c’était en décembre 43 et ils ont été relâchés un mois après, faute de preuves. Monsieur Nicolas faisait le dingue et c’est ça qui les a sauvés. Mais je crois, j’ai ouï dire que dans la Gestapo, on avait des renseignements en haut-lieu, ceux de Paris et tout ça. Faute de preuves ils sont rentrés, on a quand même continué. (4)
4 – Extrait du Rapport du gendarme DELPOUVE (Cyr-Louis) de la Brigade de Gendarmerie de Sevran-Livry (Seine-et-Oise) en date du 10/08/I946.
« À la suite d'un transport à Paris, le 17 Décembre 1943 à 17 heures, de 29 aviateurs devant rejoindre leur base en Angleterre, le convoi a. été arrêté à. l'Eglise de Pantin par les services de la Gestapo.-
La première camionnette qui transportait 14 Aviateurs a été saisie par les Boches et 10 hommes ont été faits prisonniers, les quatre autres ayant pu se soustraire à l'ennemi ainsi que la deuxième camionnette laquelle transportait les 15 autres aviateurs.
À la suite de cette opération Monsieur Georges Khan a été arrêté puis passé par les armes quelques jours après et ceci après avoir subi d'atroces tortures. N'ayant obtenu aucun aveu de ce patriote et toutes les pièces d'identité de ces aviateurs ayant été détruites immédiatement sur les lieux par Mlle Jeannine Jouve, la gestapo n'a pris Livry-Gargan en filière que quelques jours plus tard et M.M. Nicolas, Jouve ainsi que Mme Nicolas fille de Mr. Jouve, ont été arrêtés le 28 Décembre 1943.
Ces personnes ayant gardé le mutisme le plus complet furent relâchées faute de preuves le 26 Janvier 1944 ».
Est-ce qu’il y a des moments où vous avez eu peur ?
Oui ! à la fusillade, oui, on ne peut pas dire qu’on est courageux, mais il fallait avoir le sourire. Moi, j’étais brave, parce que j’étais en tenue, la tenue oblige, j’étais militaire, j’aimais ma patrie, j’en voulais et ça marchait. Mais on a eu des moments de peur, même en Indochine, des sacrés trucs, des rescapés d’embuscades terribles, que voulez-vous, c’était la vie comme ça.
Aviez-vous connaissance d’activités d’autres groupes ? Que saviez-vous sur Tremblay ?
Non ! J’avais été contacté par les FTP. Dive était venu me contacter comme ça, alors je lui ai fit : « je ne peux rien faire, je ne peux pas ». Je ne pouvais pas donner des armes quand il formait son groupe.
C’était en quelle année ?
C’était en 1943, Je crois, fin 43 ou début 44. Et puis d’autres à qui j’ai dit : « je n’ai pas d’armes ». Je me méfiais.
Moi, je me démentais tout le temps. Je disais : « qui vous a dit ces conneries là ? » alors que j’étais responsable des hommes de mes groupes. Donc, Decorzant, Grémillon et d’autres c’était la police, Bénichou c’était l’instituteur. Donc je disais, s’il y a quelque chose, vous me le communiquez tout de suite pour que je puisse rendre compte aux autorités supérieures. Ça marchait militairement, c’est ça qui était bien, on avait notre discipline. Il ne fallait pas se chamailler. On a bien travaillé avec d’autres groupes, tout ça marchait la main clans la main, pas d'histoires. Il y a eu des démantèlements de réseaux, mais je ne sais comment ça s’est produit. Pour nous cela a été comme ça jusqu'au bout.
Quels matériels aviez-vous ? Aviez-vous les moyens de transmettre à Londres ?
Oui. On avait le réseau. On l’avait transféré justement vers l'hôtel, à la limite du Vert-Galant avec Villeparisis. Il y avait le petit train qui traversait les usines Lambert, il passait le canal de l’Ourcq aussi, alors chez Dambeck, c’était un copain, un Polonais, et ça marchait.
Il fallait se déplacer, il y avait des messages, et là, un beau jour, on s’est déplacé à Livry. Ma famille ne savait rien. Ma femme transportait le poste émetteur, sans le savoir. Elle traversait le pont des freins Westinghouse, puis se rendait chez le Docteur Terlise ou Berlisse, qui d’ailleurs après, a été arrêté.
Ils ont été arrêtés, il y a eu deux tués, « donnés » aussi. Ma femme apprenait ensuite les choses, quand je lui disais : « tu as porté ça et ça ». Elle était accompagnée par deux policiers de Livry. Le Commissaire Masson, était habile aussi, d'ailleurs il était menacé de révocation.
N'y avait-il pas aussi un autre commissaire sur Tremblay et Villepinte ? N'était-ce pas Périgueux ?
C’était Périgueux. C'était lui qui commandait la Police à Villepinte, donc Decorzant était à son service, de même que Grémillon. Il fermait les yeux aussi, il savait, c'était un brave homme, il portait un nom de là-bas, il s'appelait Périgueux. On se voyait souvent, on se contactait, on blaguait. Puis j'avais d'autres personnes à Tremblay, j’avais pas mal de gens qui pouvaient nous renseigner, c'était plus mon fief sur Tremblay et Villepinte.
Pour la Poudrerie, j’avais un sujet allemand naturalisé Français, par décret du Duché de Bâle, il s'appelait RASCH Charles, il habitait 2, allée du Canal à Sevran. Il était interprète, il était artificier. Seulement comme Hitler avait dit qu’il fallait tout faire sauter, on craignait beaucoup pour la Poudrerie. Puis, j'avais des amis qui y travaillaient Monsieur Jardin et combien de personnes qui se débrouillaient. Et puis deux, trois gars de Sevran, surtout celui qui était interprète, et quelques Allemands de l'armée régulière qui en avaient plein le c.. Ça ne marchait plus, ils désertaient le laboratoire de la Marine.
J’avais une mission de contacter les deux SS qui étaient là. Il y avait un dénommé Richard, un jeune salopard de SS. Il était gonflé, et un autre d’une quarantaine d'années qui était gendarme en Allemagne, mais qui était versé clans les SS. Ils étaient logés chez Monsieur Lassiale, le marchand de vins de Livry qui avait une propriété à Sevran. J’allais souvent les voir. On prenait l’apéritif au café-tabac Bringuet de la gare de Sevran. On se contactait, on essayait toujours d’avoir des renseignements, alors... quand on voyait le gendarme et mes SS, il fallait faire.
J'ai réussi a contacter des femmes qui ont fait du bon boulot pour savoir ce qu'ils fabriquaient au Laboratoire de la Marine. Par ces femmes-là, j’ai pu avoir deux petits tubes, gros comme le petit doigt avec un produit à l’intérieur, un genre de crachat visqueux. Il fallait ça, il fallait jouer un drôle de rôle. Je l’ai remis à Monsieur Nicolas, je n'ai pas voulu connaître sa destination, mission accomplie. Ils faisaient ça en cas de débarquement, c'était dénommé le programme Peste. Je ne sais ce que c’est devenu après, je n’en ai plus jamais entendu parler, la mission était terminée. Mais, j'avais toujours mon service à la Brigade.
À propos de ces contacts avec les Allemands, les gens ne se posaient-ils pas la question de savoir si vous ne faisiez pas de la collaboration, plutôt que de la Résistance ?
Je ne me le suis jamais demandé, non !
J’avais beaucoup d’amis, j’étais connu comme tous les autres collègues, non ! Il fallait obtenir le moindre renseignement sur ce qu’ils fabriquaient.
La « Cheffeuses » du laboratoire de la Marine, me considérait bien, j’étais assez jeune, elle me dit « Tu es beau gosse », elle était amoureuse de moi, ce n’est pas parce que c’était une Allemande. Alors, j’avais le gendarme Bertoux qui était avec moi. Tous les deux on rentrait comme on voulait dans le Laboratoire, mais pour blaguer avec les responsables.
Au débarquement, lors des combats de Livry, le 26, je suis allé à Romainville avec le capitaine Rivalland qui commandait la section de gendarmerie du Raincy, renseigner les chars américains qui arrivaient sur la position allemande.
On avait fait un barrage au pont de Gargan. Je m’amène là, je tombe nez à nez avec trois chars allemands. Je m’arrête, je regarde, je vous les canons tourner, je me dis, ils vont me foutre en l’air en moins de deux. Non ! Là j’ai eu peur. Ils vont me brûler ces gars-là. Ils étaient sur la route de Meaux, en face, de l’autre côté du pont. Ils étaient sur Livry. Ils ont braqué leurs canons sur le capitaine, sur nous, et puis je n’ai pas bougé. Au capitaine je dis, ne bougez pas ! Ils ont fait demi tour, ils se sauvaient, mais on les a retrouvés dans le combat de Villepinte.
On a perdu deux chars de reconnaissance américains, deux petits, entre Sevran et Villepinte, et ensuite cela a été Tremblay. C’est que les groupes Decorzant et d’autres ont fonctionné beaucoup mieux. Ils ont été jusqu’à Soissons avec les troupes de l’armée américaine. Il y a eu des prisonniers. Bénichou avait saisi une mitrailleuse, avec son équipe. Un officier allemand, ce salaud-là, un SS, s’est suicidé. Quand je suis revenu, j’avais le révolver du suicidé.
Quand avez-vous su que les Américains arrivaient sur Vaujours ?
On avait su qu’il y avait eu le débarquement, puis plus tard que les Américains étaient à Romainville. On les renseignait, ça venait de tous les côtés, c’était le 25/26 août. Notre travail était de rechercher le plus possible de renseignements sur les unités allemandes et leurs manœuvres et de renseigner le patron, qui lui, renseignait les grands patrons. On n’a pas eu de tué, sauf le 26, on a été harcelé par des balles de mitraillette tirées par deux ou trois SS qui se sauvaient.
On a eu des blessés.
Comment s’est passé la Libération de Tremblay ? Y étiez-vous ?
Oui, avec les groupes. Il y avait des Gardes Républicains des casernes de Paris, des Gendarmes. Ils ont été nommés chefs de groupe et ils s’occupaient de tous ces gars-la qui travaillaient avec nous pour lutter, que ce soit avec des groupes FTP (Francs-Tireurs Partisans) ou autres, on ne regardait pas, il fallait que tout marche.

Attestation du captain HOUVARD C, 22th Infantry Regiment, Company L, Archives de la SEHT, fonds C Delpouve
N’y avait-il pas des sensibilités politiques différentes ?
Non, pas à ma connaissance. Pour ma part, je ne fais pas de distinction, qu’ils soient communistes, socialistes, tout ce qu’on voudra, pour moi, un être humain est un être humain. Si je pouvais les aider, on les aidait comme ça.
Sans être indiscret qu'étiez-vous ? Plutôt gaulliste, patriote avant tout ?
J'étais Patriote, c’est tout. Pour la France parce que je devais partir aux Armées en 39, pour faire ce qu’on a fait. Partir à cheval, commander un peloton, j’étais chef de peloton, j’avais été breveté. Charger contre les chars en Belgique, au sabre, à cheval, vous voyez le travail. On a eu pas mal de gendarmes qui ont été tués comme ça, bêtement, c’est le cas de le dire. Forcer les barrages, aller vous aligner avec un revolver ou une mitraillette contre un char. Je connaissais deux anarchistes à Sevran. En 39, ils ont été mobilisés. Puis un jour, je les ai vus en 40, ils avaient été décorés de la Croix de Guerre, tous les deux. Je leur ai dit : c’est bien tout ça.
Quels sont les personnages qui vous ont le plus marque à cette époque-la ?
Au début, je recevais des mandats d’amener pour arrêter les Communistes, les réfractaires. À chaque fois qu'il y avait une enquête, avec les copains, attention, il ne faut pas l’arrêter celui-là, il faut le prévenir. Alors, on le prévenait. Il y avait les mandats d’amener et les mandats d’arrêt. Alors, on prévenait les gens, on disait : « Votre mari n’est pas là ? Non ? Alors dites lui qu’on va venir l’arrêter, il y a un mandat d'amener contre lui ».
Alors, on ne le retrouvait pas. Un jour, c’était à l’arrêt du car 370, à Livry, sur la route de Meaux. Il y avait un boulanger et en face, un garagiste. On avait un mandat d’amener pour un de ses gars qui habitait au-dessus du garage. Alors, je vois sa femme, je ne me souviens plus de son nom, elle me dit : « Non ! non ! mon mari n'est pas ici », mais son mari était caché. Dites-lui, si vous le voyez qu’on va l’arrêter, alors je vous préviens. Elle avait compris et lui aussi écoutait.
Une autre fois, j’ai dit que je ferais un procès-verbal dans lequel je mentionnerais que je n’ai pas trouvé, que j’ai vu untel, que le mari avait quitté le domicile familial, etc.
Alors, c’est comme ça qu’on arrangeait les choses.
Vos supérieurs, ceux qui collaboraient, s’il y en avait, ne vous soupçonnaient-ils pas ?
Si ! Mais je contactais beaucoup les collègues qui marchaient. Le Capitaine Rivalland était d'accord, il y avait Susini aussi qui commandait dans le temps, il y a une autre histoire. Edouard Herriot avait été emmené, je ne sais plus où, il était impotent. On m’avait contacté, il fallait le délivrer, l'enlever de là. Il était gardé par deux Gestapo, puis d’accord avec les infirmières, Madellant et Susini avaient fait le nécessaire.
Alors, que je venais avec un commando de Gendarmerie pour l’enlever, mais d'autres étaient sur l'affaire. Alors qu’on était venu, Edouard Herriot n’a pas voulu qu’on l’emmène, ça aurait fait du grabuge, ils l'ont emmené en Allemagne après, je crois.
Vous avez su beaucoup de choses à la Libération. Quand avez-vous tout compris?
J’ai quitté la Gendarmerie, pour combattre avant la Libération. J’habitais en ville, rue Anatole France, près de l’école Jacob à Livry.
Monsieur Jardin, qui opérait aussi, était un chef de service à la Poudrerie. Il y avait chez lui deux gendarmes déserteurs, je n'ai jamais su leurs noms. Ils étaient arrives de Paris, Franklin et l’autre... et c'est après qu’on a eu le fameux Gestapo, c'est eux qui sont allés le chercher, vous avez su qu’on, avait abattu le Gestapo
C’est quoi cette affaire ?
Ils ont mentionné, dans le rapport de Monsieur Nicolas, que j'avais assisté à l’exécution d’un Allemand de la Gestapo, ça m'embêtait que l’on ait mis ça. Quand j’ai arrosé mon départ pour le Viêt-Nam, il m’a, dit, je vais écrire toutes mes mémoires, je vais faire un livre.
Vous rappelez-vous le moment où vous avez vu les Américains pour la première fois ? Qu’avez-vous ressenti alors ?
Quand j’étais à Romainville pour les renseigner avec le Capitaine. Ensuite j’en ai vu deux qui sont venus avec deux chars à la Brigade de Sevran, quand on avançait sur Villepinte, et ça et là et deux engins de reconnaissance qui ont été détruits. Ils montaient à l’attaque de la caserne « Tirpitz ». Vous voyez où c'est, c'est l'hôpital qui venait d’être terminé, il a servi pour les Boches. Monsieur Lassiale nous a bien rendu service. De temps en temps, on allait chercher une bouteille de Cognac et on la leur cédait, c'est comme ca qu’on avait des renseignements. Jai ramassé des femmes qui formaient le bordel militaire de campagne, le BMC. On leur faisait passer la visite et c'est comme ça que j’ai connu la caserne « Tirpitz » et le Commandant. Il fallait se mettre bien avec eux. Peut-être, il y en a eu qui ont cru que j'étais collaborateur. À la Libération, ils ont compris que c'était le contraire. Il fallait travailler à couvert.
Au final de tout ça ?
On a été content. Ils ont emmené les femmes pour leur couper les cheveux à la Brigade. Quand je suis rentré de patrouille, j’ai dit, jamais ça ! J'ai tout évacué. J’avais des femmes qui me renseignaient, ce n’était pas écrit sur leur front.
Voulez-vous dire qu’il y avait des femmes qui vous renseignaient, parmi celles qui ont été rasées ?
Il y avait une vingtaine de femmes qui étaient parquées dans l’ancienne écurie de la Brigade de Sevran, parmi elles, il y en avait qui travaillaient pour nous.
Qu’avez vous retenu de toutes ces années ? Qu’en dites-vous maintenant ?
J’ai fait mon boulot, je ne demandais rien. J’étais militaire, c'était mon devoir. On n’a pas travaillé pour la gloire, c'était notre devoir patriotique. Monsieur Nicolas était aussi diplomate, le Docteur Simon, chirurgien de Montfermeil, était avec nous. Il soignait les malades et les blessés, ainsi que des médecins de Livry, dont je ne me rappelle plus le nom.
Que! âge avez-vous, Monsieur Delpouve ?
J'ai maintenant 84 ans passés.*
* Nous rappelons que l’audition du témoin date de 1994.
Que se dit-on à votre âge, avec le recul, quand on a fait tout ça ?
Des fois, je me dis, tu n’as pas fait tout ça ! J'arrive à douter de moi. Pour moi, c'est honneur et patrie, valeur et discipline. J'ai reçu un coup de téléphone de Mlle Janine Jouve, de Pavillons-sous-Bois, la belle-sœur de Monsieur Nicolas. J'ai su que mon camarade et ami Nicolas, était mort en 66-67, on ne s'était jamais revus.
Est-ce que cela vous paraît intéressant de raconter ces événements aux jeunes ?
En principe, je ne le raconte pas. Ma famille ne le savait pas non plus. J’avais quelques archives des rapports avec les autorités, même avec les Anglais et les Américains, j’ai de la correspondance et même avec des services de renseignements de France.
De tout cela, quelle a été pour vous la plus belle récompense ?
La réussite dans nos projets. Je n’ai rien à avoir, je n’ai rien à réclamer, j'étais militaire.

Cyr Delpouve, 26 août 1994, Cérémonie commémorative de la libération de Tremblay-lès-Gonesse,
cliché Information municipale, ville de Tremblay-en-France.
Décorations de M. Cyr-Louis DELPOUVE
- Chevalier de la Légion d'Honneur,
- Médaille militaire,
- Chevalier de l’Ordre National du Mérite,
- Citation à l’Ordre de la 2Rème Légion de Gendarmerie,
- Croix de guerre 1939-1945,
- Croix du Combattant volontaire 1939-1945,
- Croix de guerre des TOE,
- Médaille de la Libération Française 1939-1945,
- Croix du Combattant volontaire de la Résistance,
- Croix du Combattant (Indochine),
- Etc.

