De l'exaspération à la Révolte, les troubles des bois de Tremblay, pendant la Révolution
De l'exaspération à la Révolte, les troubles des bois de Tremblay, pendant la Révolution
Les gardes chasse et gardes des bois.
Dans l’ancien-régime toutes les barrières qui empêchent la Paysannerie de bénéficier des fruits de la forêt reposent sur les gardes. Au contact quotidien de la population, ceux-ci cristallisent sur eux l’agressivité de la Paysannerie, la détournant des hauts personnages dont ils sont les salariés. Les gardes n'agissent pas de leur propre initiative, mais selon les instructions précises qu'ils reçoivent de leur Seigneur. Ceux-ci les choisissaient d'ailleurs avec le plus grand soin. Ils les embauchent dans des villes assez éloignée des lieux à surveiller, sans doute pour éviter qu'ils n'aient la tentation de se montrer complaisants envers ceux avec qui ils ont des liens d'amitié ou de parenté.
Les archives du baillage de Tremblay ne nous sont pas parvenues en totalité. Toutefois nous avons pu consulter deux dossiers qui nous permettent de nous faire une bonne idée de la façon dont fonctionnait la justice seigneuriale, en matière de gruerie. Le premier concerne le XVIIe siècle. Il est conservé aux Archives Nationales. Le second se trouve aujourd'hui aux archives départementales de Seine-Saint-Denis. Il relate des affaires qui se sont produites au milieu du XVIIIe siècle. La lecture des procès-verbaux, nous permet de nous faire une idée de la personnalité des gardes. Nous avons montré, avec l'affaire du berger Descouën, combien ils pouvaient se montrer brutaux et combien est compréhensible la revendication du cahier de doléances de Tremblay qui demande, en son article 14, que le port des armes a feu leur soit interdit. (1)
La lecture des Procès-verbaux révèle que de nombreux Valgevins figurent parmi les contrevenants interpellés dans le Bois-Saint-Denis. Le cahier de doléances de Vaujours concerne en fait les gardes de Tremblay. Il les décrit comme « parfois mal instruits, souvent mal intentionnés, et servant leurs ressentiments particuliers ». (2)
1 – Cf. Le droit de chasse à Tremblay sous l’ancien-régime, bulletin n° 11 de la SEHT, année 1987.
2 - Cahier de doléances de la paroisse de Vaujours. Archives Parlementaires. 1ère série, tome V.
De tels faits n'étaient pas exceptionnels. Le cahier de doléances de Fosses cite deux exemples plus atroces encore : « Combien de familles dans ces villages, réduites à la plus grande misère par les amendes exorbitantes extorquées, à tort et à travers sur les malheureuses victimes de cette maladie, souvent même sur des innocents qui ont quelquefois aussi payé de leur vie un délit léger commis par imprudence ou ignorance des lois des capitaineries ! On n‘oubliera jamais à Senlis, l'assassinat d'une pauvre femme qui cueillait des fraises, commis à coups de fusil par 1'infâme garde Délion ; et celui d'un malheureux jeune homme qui ramassait du bois mort dans la forêt de Chantilly, assassiné de la même manière, il y a deux ans, par le garde d’Osny ». (3)
3 - Cahier de doléances de la paroisse de Fosses. Archives Parlementaires 1ère série, tome IV.
Plan des bois de Tremblay, relevé d'arpentage de juin 1723, Archives nationales ZIE 283, cliché SEHT
La revendication des fruits de la forêt.
Dans la fiche de tête du chapitre consacré à la Révolution sur notre site, intitulée Exactions criminelles des gardes chasse sous l'ancien régime nous avons longuement traité la question de la chasse. Nous étudions ici celle des fruits de la forêt. La législation en vigueur sous l’ancien-régime les réservait strictement au gibier. Il était défendu de ramasser dans les bois : faines, glands et autres « aliments du gibier ». Les gardes avaient même la possibilité de perquisitionner dans « les maisons suspectes » pour y chercher les cueillettes illiicites. (4)
Malgré les risques encourus, les plus nécessiteux se rendaient en forêt, à la fin de l'automne, pour y faire provision de glands. Ils perpétuaient les habitudes du Moyen-âge, pratiquant la glandée ancestrale, dont le produit était utilisé pour nourrir les animaux de basse-cour. Les rapports de Christophe Auger et Antoine Goutte, gardes des bois de la Châtellenie et Gruerie de Tremblay, nous donnent des informations précises sur l'identité et la condition sociale des contrevenants. Nous nous référerons plus particulièrement à celui du 5 novembre 1746, en raison du nombre élevé des flagrants délits constatés, et de la nature des commentaires des gardes et de leurs victimes. (5)
4 - Code des chasses, 4ème édition, Paris 1765, tome 2 p. 581 et 590 (Règlement général des chasses de la capitainerie de Vincennes-Livry, article XIV).
5 - Archives Départementales de Seine-Saint-Denis, série B, baillage, dévolution Versailles, 93-95 Procès-verbaux du 05/11/1746 déjà cités.

Procès verbal du 6 mai 1748, liste des prévenus comparaissant à l’audience du tribunal seigneurial, le 6 mai 1748, pour les délits commis dans les bois des Religieux, en décembre 1746, Archives départementales de Seine-Saint-Denis, dévolution Versailles 93-65.
Les gardes avaient commencé cc jour-là leur tournée dans le Bois Saint-Denis par l'inspection du triage du Chemin des vaches. Ils y surprennent plusieurs personnes qui ramassaient des glands :
- Marie Huimy femme d'Etienne Chéron, manouvrier, accompagnée de sa petite fille,
- le fils du manouvrier Quénet,
- Le dénommé Leclere, beau-fils du nommé Dezaux le Jeune, manouvrier.
Tous habitaient Tremblay et portaient des hottes et des sacs chargés de glands.
Poursuivant plus avant leur ronde dans le Bois Saint-Denis, puis dans le triage du Bois de La Planche, les gardes avaient encore interpellé, pour le même motif :
- Pierre Huimy, manouvrier, accompagné de sa femme et son fils,
- la veuve de Mathieu Bignont, accompagnée de son fils, manouvrier,
- la veuve Toresgnye. manouvrière, et ses deux fils, manouvriers,
- le nommé Marchand fils de Baptiste Marchand, manouvrier, accompagné de sa sœur.
- la veuve de Charles Chausson et sa fille, manouvrière,*
- la veuve de Nicolas Frémont, manouvrière,
- la veuve de Pierre Legrand et son fils **
- la femme de Pierre Pocquet dit le Prince, manouvrier
- la nommée Degorest, femme du nommé Arbest, manouvrier,
- le fils de Thomas Prieur, tous manouvriers demeurant à Tremblay.
Au total ce sont 23 personnes que les gardes interpellent ce jour-là. L'affaire est jugée en mai 1748 à l'audience de gruerie de Tremblay. Les pères et mères sont condamnés avec leurs enfants, les maris solidairement avec leurs épouses. Plus d'une trentaine de condamnations sont prononcées. Elles frappent sans exception des nécessiteux.
* nous citons l’identité figurant au compte rendu de l’audience du tribunal seigneurial du 6 mai 1748. Le procès-verbal du garde signale la veuve de Pierre Gorest.
** nous citons le texte du compte rendu d’audience du tribunal seigneurial du 6 mai 1748. Le procès-verbal du garde mentionne une fille.
Rappelons que les manouvriers, appelés brassiers dans certaines régions étaient des ouvriers agricoles qui travaillaient de leurs mains et se louaient à la journée, lorsqu'ils réussissaient à trouver de l‘embauche. Parmi les 23 condamnés on compte quatre veuves dont deux qualifiées de manouvrières. La condition misérable de ces travailleurs précaires et pauvres sans emploi est confirmée par le Frère cellérier de l'Abbaye. Le 17 décembre 1746, il adresse au sieur Deniset, Procureur du Roi en la Prévôté et Châtellenie royale de Gonesse, une lettre dans laquelle il précise : « je vous envoie les assignations des délinquants de nos bois de Tremblay et Villepinte, ce sont tous pauvres gens que je vous prie de ménager pour les frais (....) » (6)
Le souvenir des condamnations qui frappaient les délits commis clans les bois est au cœur de la pensée des rédacteurs du Cahier de doléances de Tremblay, lorsqu‘ils rédigent l’article 6 du document : « Que les habitants de campagnes qui ne vivent que du travail de leurs mains, soient à l’avenir exempts de toute juridiction » (7)
6 -- Archives Départementales de Seine-Saint-Denis, série B, baillage, dévolution Versailles, 93-95, lettre du cellérier du 17/12/1746
7 – Cahier de doléances de la paroisse de Tremblay, Archives Nationales B III 110, article 6.
Le délit du 5 novembre 1746 se caractérise par le nombre massif des participants et par l'assurance dont ils font preuve. En quelque sorte, ils affirment un droit, en ramassant des fruits en grande quantité.
« Ils en avions plein leur hotte et des moyens sacs ».
Le dialogue avec les gardes est révélateur de l'état d'esprit des contrevenants qui ont le sentiment d'être dans leur bon doit.
« Ils nous avons dit, précisent les gardes, qu'ils croyaient que cela était permis et que tout le monde en ramassait ».(8)
On est dans une situation de type prérévolutionnaire, qui annonce les troubles qui se produiront en juin 1789, dans les mêmes lieux.
8 - Archives Départementales de Seine-Saint-Denis, série B, baillage, dévolution Versailles, 93-95 Procès-verbaux du 05/11/1746 déjà cités.
La revendication du bois de chauffage.
Les conditions climatiques du XVIIIème siècle se caractérisent par des hivers particulièrement rudes. Ils nécessitaient une consommation considérable de bois de chauffage, seule énergie disponible à cette époque. L'hiver 1788-1789 a été appelé « le grand hiver ». Le froid est si intense, le 19 janvier 1789, que la navigation a dû être suspendue entre Calais et Douvres, la mer étant gelée ! Quelques cahiers de doléances relatent les rigueurs climatiques et se plaignent de la cherté du bois. Celui de Fosses évoque les incidences dramatiques des longues périodes de gel sur la faune et la flore. Il en montre les conséquences économiques :
« Nous ne nous rappelons qu'avec douleur la perte absolue des taillis de cette immense forêt pendant 1'hiver de 1783 a 1784, où le gibier n'a fait grâce à aucun pied d‘arbre; est-il donc étonnant que le bois soit aujourd'hui si cher ? »
« Nous n‘ignorons pas que le luxe actuel des riches et l'abondance des manufactures établies dans les environs de Paris ne fassent une consommation considérable de bois, qui en diminue beaucoup la quantité ; mais le gibier des capitaineries y détruit encore bien davantage, car il l'empêche absolument de pousser; a peine le bourgeon sort-il de terre qu'il est dévoré.
« Au reste, qu'on jette les yeux sur tous les bois de la capitainerie de Halatte, on ne verra plus que des plaines de bruyères et de fougères, parsemées ça et là de quelques baliveaux, qui souvent ne sont que de faibles bouleaux ».(9)
La cherté du bois le rend inaccessible à l'achat, pour la masse des ouvriers agricoles. Quelquefois ceux-ci revendiquent la possibilité de ramasser le bois mort en forêt, ce qui leur était partout refusée. Le cahier de doléances de Sevran exprime cette revendication :
« Le bois sec ayant de tout temps appartenu aux pauvres, les propriétaires s'en étant emparés d'autorité, mettent actuellement les dits pauvres dans le cas de n'en point avoir pour leur besoins; n'étant pas en état d'en acheter, dans les ventes, eu égard à son extrême cherté, ils désirent être rétablis dans cet ancien droit ».(10)
9 - Cahier de doléances de la paroisse de Fosses, Archives Parlementaires, 1ère série, tome IV.
10 - Cahier de doléances de la paroisse de Sevran, Archives Parlementaires, 1ère série, tome V.
L'étendue de l'espace boisé à Tremblay pouvait laisser espérer que les habitants aient accès aux ressources de la forêt. En fait, ils payaient un lourd tribut de contraventions, pour leurs incursions dans ce domaine interdit. Les registres du baillage abondent en procès. C'est au cœur de l'hiver que les procès sont les plus nombreux. Ainsi est-ce en janvier 1746 que le garde Auger surprend la veuve Justine Troisoeufs et Marguerite Marsan, femme de Jean Marsan, dans le triage du bois de La Planche. Elles avaient coupé chacune « une hottée de chicot de bois vert ».
Ainsi le 5 décembre 1747 Thomas Prieur, garde chasse de Mme de Sénozan, propriétaire à Tremblay du bois dit de Cinquante Arpents, dépose-t-il au greffe du baillage. Il déclare avoir surpris Antoine Tassu, charretier, Pierre Martin Monneuse Cordonnier, et le petit garçon de la veuve Pierre Legrand, berger. « Ils ont coupée chacun une fouée de bois, savoir le dit Tassu une fouée de bois vert, et les deux autres tout bois sec. Lié avec 4 barres vertes ». (11)
Le mois précédent le même garde, au même lieu, a surpris six contrevenants. Les faits se sont produits le 2 novembre, à 1 une heure du matin, pour le premier. Il a ensuite surpris Estienne Bourcelet et Estienne Gagnan, manouvriers demeurant au Petit-Tremblay « qui ont coupé avec serpes, chacun une fouée de bois vert et sec ». L‘après-midi, à 13 heures, il surprend en flagrant délit Catherine Tulotte, femme de Jean Poquet et son fils, manouvrier, ainsi que Jean Poulet, berger, qui coupait du bois sec. Voyant arriver le garde, le berger s'était enfui, la femme Tulotte s’était rebellée et avait levé sa serpe contre lui.
11 – Archives départementales de Seine-Saint-Denis. Série B baillage, dévolution Versailles. 93-65. Procès-verbal du 05.12/1747.
Le 14 février 1748, le garde Auger surprend un nommé Robleau, manouvrier à Villepinte qui a coupé, « avec un serpion du bois de chêne de 4 pieds de longueur ». Interrogé par le garde qui lui demande pourquoi il a coupé du bois vert, il répond pour atténuer l'infraction qu'il pensait qu‘il s'agissait de bois sec et il promet qu'à l'avenir « il n'en coupera plus ». Le garde fait quand même son rapport.
Nous pourrions multiplier les exemples de ce type de répression. Nous en donnerons un dernier attestant le pouvoir discrétionnaire des gardes. Nous l'emprunterons à l’un des nombreux rapports d'Antoine Goutte, garde des bois de « Messieurs les Religieux ». Alors qu'il effectue sa ronde et qu’il se trouve sur l'une des coupes de l‘année, il s’aperçoit que l'on a emporté « un brin de bois de pied de charme ». Il s'agit du tronc d'un arbre d'environ 25 ans, déjà abattu par les bûcherons. Le coupable n'a pas été pris, mais le garde a aperçu, dans les environs, un certain Jacques Legrand. Pris de soupçon, il se transporte le soir même à son domicile, afin d'y perquisitionner. On imagine sans peine le ressentiment que soulevait, dans le petit peuple, le pouvoir inquisitorial des gardes et les violations de domicile auxquelles il se livraient, à fin de perquisition, sur simple soupçon, comme le code des chasses leur en donnait le droit.
Dévastation des pâturages forestiers.
Les délits commis dans les bois des Religieux n'avaient pas tous l'excuse de la pauvreté. Il arrivait que des fermiers y envoient paître leurs animaux. Ainsi le 23 janvier 1748, le garde Clément surprend-il un troupeau de six vaches appartenant à la veuve Courteville, fermière à Vaujours. Manifestement il ne s'agit pas d'une personne de condition misérable. Le délit n'a pas l'excuse de la nécessité. (12)
Quelque fois même, les animaux surpris causent de véritables dommages écologiques. Ainsi, le 16 juin 1749, le garde Jean Clément constate-t-il que de jeunes plants du triage de Villepinte ont été foulés aux pieds par une jument de robe noire « appartenant à Nicolas David, vigneron demeurant au Vert-Galant paroisse de Vaujours ». (12)
12 -Archives départementales de Seine-Saint-Denis. Série B baillage, dévolution Versailles. 93-65. Procès-verbaux du 05.12/1747 déjà cités.
Enfin ce n'est pas sans difficulté que les gardes exercent leur autorité. Ainsi, en juin 1746, Jean Clément, garde des bois de Villepinte et Tremblay, doit-il renoncer, sous la menace d'un jeune contrevenant, à une saisie. Alors qu‘il fait sa ronde dans les bois de Villepinte, il a surpris 4 chevaux paissant dans un taillis d'un an. Deux appartiennent à la veuve Auger, les deux autres à Michel Oyot. Le garde tente de saisir les animaux, mais le fils Auger, qui les surveillait, en compagnie d'un autre jeune dont l'identité n’est pas reconnue, se rebelle et lève sa faucille contre le garde. On retrouve-là le geste de la femme Tulotte qui semblablement menacera le garde de Mme de Sénozan, l’année suivante, mais échouera dans sa tentative d'intimidation.
Ces gestes de révolte expriment le sentiment profond des masses paysannes, exaspérées par la précarité de leur condition.
De l’exaspération à la révolte : les troubles de juin 1789.
Depuis le Moyen-âge les bois que l'Abbaye de Saint-Denis possède à Tremblay excitent la convoitise de la paysannerie locale. Ils représentent pour elle un espace interdit, regorgeant des ressources nécessaires à sa survie. Les Paysans trouvent là, en quantité, le bois de chauffage nécessaire pour faire face à la rigueur des hivers. Ils y trouvent également une nourriture abondante pour leur cheptel : pâturages pour les bovins et chevaux, glands, faines pour les porcs et les animaux de basse-cour. Pour satisfaire leurs besoins, ils n'hésitent pas à s’attrouper afin d‘intimider les gardes, comme en 1746. Malgré leur nombre, la répression s'est alors abattue et ils n’ont pas obtenu gain de cause. En juin 1789, le contexte révolutionnaire leur permet de prendre leur revanche. Nous en retrouvons la trace écrite dans trois documents : lettre du baron de Buzenval du 13 juin 1789, rapports en date du 11 et 15 juin 1789, d'Evin de Princé, sous-lieutenant de Maréchaussée à Bondy, Mémoire du 15 juin 1789 intitulé « attroupement dans les bois des Bénédictins de Saint-Denis. (13)
13 - Archives Nationales H 1453

Lettre écrite le 12 juin 1789 par le sous-lieutenant Evin de Princé au baron de Busenval. L’officier informe son supérieur des troubles survenus dans les bois de Tremblay appartenant aux Religieux de Saint-Denis, Archives Nationales H 1453.
Alerté par les Religieux au sujet des délits commis dans les bois de Tremblay par les habitants du village, ainsi que par ceux de Villeparisis, Villepinte et Vert-Galant, le sous-lieutenant de Princé, responsable de la brigade de gendarmerie de Bondy, se transporte sur les lieux, pour mettre fin à l’impuissance des gardes locaux. Ceux-ci ont dû renoncer à leur mission répressive, en raison des menaces proférées contre eux par les contrevenants. Ces derniers se sont attroupés dans les bois, où ils se sont livrés à des coupes sauvages. Ils ont intimidé les gardes en les menaçant de les assommer, s'ils s‘avisaient d'intervenir. Ces troubles s'inscrivent dans la série de ceux qui agitent le monde rural, au printemps 1789. Ils présentent un caractère incontestablement révolutionnaire, en raison d‘abord du caractère de masse des rassemblements qui se produisent dans les bois. Ils regroupent les habitants des paroisses voisines : Tremblay, Villepinte, Vaujours, Vert-Galant et Villeparisis. Le caractère révolutionnaire est également marqué dans le rejet de l'autorité seigneuriale, dont les exécutants salariés sont menacés de représailles physiques. La transgression est si fondamentale que les acteurs font commerce des arbres abattus. Les plus pauvres manient la cognée, mais comme ils ne disposent pas de moyens de transport, ce sont des fermiers qui réalisent les meilleures affaires, en achetant à vil prix du bois qu'ils font enlever par leurs chevaux, afin de le revendre au prix du marché.
Le sous-lieutenant de Princé se rend à Villeparisis, le 10 juin après-midi, en compagnie de deux cavaliers de sa brigade et du garde local. Chemin faisant, ils rencontrent plusieurs voitures chargées de bois. Elles sont saisies. De Princé se rend ensuite à Villeparisis, bien que le village ne fasse pas partie de sa circonscription, il y fait une série de perquisitions qui aboutissent à la saisie d‘une quantité considérable de bois.
Son rapport estime les dégâts à 60 000 livres, somme considérable. Il se conclut ainsi :
« Quoi que Villeparisis ne soit pas dans mon département, mon général, j'ai cru devoir m'y porter pour empêcher ces attroupements, et un pareil pillage, j'ai signifié à tous ces habitants que si j'en voyais un seul dans le bois je le ferais arrêter. Ils m'ont tous promis de n'y plus retourner. J’y suis resté toute la nuit avec mes cavaliers et en ai laissé deux aujourd'hui pour éviter que le bois qui est coupé dans la forêt ne soit emporté, ce dont j'ai prévenu la maîtrise qui va se mettre en règle. Je crois man général que si je n'y eus mis ordre, la forêt aurait été dévastée sous deux mois. Beaucoup des plus riches fermiers des environs en ont enlevé des voitures attelées de quatre chevaux qu’ils ont achetées à vil prix des dits habitants. J'aurai donc l’honneur, mon général, de vous rendre compte de la suite de cette affaire ». (14)
14 - Archives Nationales H 1453, lettre du sous-lieutenant de Princé, en date du 11 juin 1789.
Les promesses faites par les contrevenants aux gendarmes n'ont pas été pas tenues. Les ci-devant forêts seigneuriales deviennent propriété de la nation, avec la nationalisation des biens du clergé. Mais les administrateurs ne parviennent pas mieux à les faire respecter. L'Assemblée Municipale de Tremblay s'est pourtant intéressée à la question. Le 29 août 1790, avertie que beaucoup de personnes des villages voisins « ont eu la témérité de couper du bois vert dans les bois domaniaux », la municipalité délibère qu'il est de son devoir d'y faire une visite pour évaluer les dégâts. Elle est effectuée deux jours plus tard (15)
15 - Archives Municipales de Tremblay, Registre des délibérations de l’Assemblée Municipale, années 1787-1791, pages 61 et 62.

Délibération du dimanche 29 août 1789
Registre des délibérations de l’Assemblée municipale, Archives municipales de Tremblay-en-France.
TRANSCRIPTION
L’an mille sept cent quatre-vingt dix, le dimanche vingt neuf août, issue des vêpres, l’assemblée tenante, nous officiers municipaux de la Paroisse de Tremblay, assistés du Procureur de la Commune, ayant été avertis par voix indirectes, que plusieurs personnes des pays circonvoisins avaient eu la témérité de couper du Bois vert dans les Bois Domaniaux sur notyre territoire de Tremblay, en conséquence la municipalité étant chargée d’y veiller ont délibéré qu’il était de leur devoir d’y faire une visite pour en connaître les Délits qui pourraient avoir été faits dans les dits Bois, et que la dite visite se ferait le mari 31 août mille sept cent quatre-vingt dix et ont tous les membres de l’assemblée municipale signé.
Cousin maire, Choconin, Joly, Corbon, Louis Noël, Soupplet, Chauffourrier greffier
La visite programmée le dimanche 29 août est effectuée quarante-huit heures plus tard : « Nous officiers municipaux de la paroisse de Tremblay, assistés du procureur de la commune, nous nous sommes transportés le mardi 31 août à 6 heures du matin dans les bois domaniaux sur le territoire de Tremblay à l’effet de faire la visite sur les délits faits dans les bois domaniaux sur le territoire de Tremblay ci-devant appartenant à MM. les Religieux de Saint-Denis (…) »
La dévastation des forêts n'est pas un fléau local, c'est une pratique générale dans le Pays. Avec les bouleversements intervenus depuis 1789, la population prend conscience de l'impuissance des autorités et met les bois en coupe réglée. Le pillage des forêts devient un fléau national qui met en péril le patrimoine forestier. Dès la fin de 1791, les produits forestiers, estimés à une recette de quinze millions dans le budget de l'Assemblée Nationale, peuvent être considérés comme anéantis.
Les pouvoirs de police attribués aux municipalités sont insuffisants pour le maintien de l'ordre, dans un contexte révolutionnaire. Les procureurs syndics ne disposent pas des moyens d'imposer leur autorité. Théoriquement, ils peuvent requérir la Garde Nationale, mais les contrevenants se trouvent souvent en son sein même. L'inquiétude gagne l‘administration du département qui décide, clans la séance du 8 décembre 1789, d’adresser un pressant appel à l‘Assemblée Nationale. La situation du département est ainsi décrite dans cet appel :
« Un fléau né de l'anarchie désole différentes parties de notre Département. Des scélérats réunis en troupes avec des armes, avec des chevaux et des voitures, parcourent nos campagnes, dévastent les habitations et vont cacher et vendre dans les villes le fruit de leurs brigandages.(..)Vingt-quatre brigades de gendarmerie ont été assignées à notre département. Jamais peut-être elles ne suffiront à un territoire aussi étendu que le nôtre, couvert de forêts, divisé d’avec lui-même par la position du département de Paris, environnant de tous cotés ce département, qui est tout à la fois la source de nos richesses et le foyer des maux qui nous travaillent. Mais du moins il est constant qu‘elles ne peuvent suffire aujourd‘hui qu'il faut réprimer les excès d'une longue anarchie, contenir les ennemis de la Constitution, arrêter l'ardeur, quelquefois aveugle, du patriotisme, qui l'outrage en voulant la défendre ou la venger et ramener tout à la mesure des lois et au niveau de la véritable liberté ». (16)
Malgré la volonté des autorités locales et départementales, la dévastation des forêts continuait.
16 - Archives Départementales des Yvelines, registre des délibérations du Conseil Général du département. L21, page 327.
Le retour à la normale.
En septembre 1793, le bois de chauffage est au nombre des marchandises soumises à la loi du maximum. Il est taxé à Paris au tarif de 30 livres la corde, majorée de 5 %. Ce tarif forcé était totalement artificiel, le prix moyen de la corde de chêne étant d‘environ 50 livres en 1790, époque depuis laquelle la dévaluation du cours de l’assignat était de 40 %. Par ailleurs la loi du maximum induit pour les bûcherons une augmentation de salaire de 50 %. Ces mesures incitèrent les propriétaires forestiers à cesser les coupes, provoquant une cruelle pénurie de bois de chauffage, dans la capitale. Les administrations chargées de l’approvisionnement de Paris eurent recours à tous les expédients, sans souci d'assurer la conservation du patrimoine forestier. Ainsi, au début de l'hiver 1795, la Commission du commerce envoie dans la forêt de Bondy 200 bûcherons prisonniers de guerre, pour approvisionner Paris. Le retour à l'ordre se produisit à partir de l'an VIII, date à partir de laquelle les actes de pillage du patrimoine forestier cessèrent progressivement.
Illustration

Le Bois Saint-Denis dans les années 1930, CPA, collection SEHT.
On aperçoit sur le cliché les vestiges de la maison des gardes, chargés de veiller au respect des bois. Celle-ci a été détruite lors de l’édification du grand-ensemble de Tremblay-lès-Gonesse, qui a vu le jour lors des créations urbaines qui ont suivi l’arrêté ministériel du 26 avril 1960 créant la ZUP Paris-nord. (Cf. bulletin 42 de la SEHT, année 2018, dossier naissance du grand ensemble de Tremblay, pages 16 à 48)..
Source : H. REVEL De l'exaspération à la Révolte, les troubles des bois de Tremblay, pendant la Révolution, bulletin n° 13 de la SEHT, année 1989.


