Un mouvement social déclenché en périphérie urbaine
Un mouvement social déclenché en périphérie urbaine
Le clivage population urbaine, population rurale
Les trois lotissements de Tremblay-lès-Gonesse ont été classés dans la catégorie des lotissements relevant de la loi du 15 mars 1928 sur la résorption des lotissements défectueux. Leurs habitants ont pris une part très active à la lutte des mal-lotis qui a débouché sur la loi Sarraut. Ils auraient aimé être accompagnés dans leurs revendications par le Conseil municipal présidé par Maurice Le Guillou, composé en majorité de ruraux domiciliés dans l’agglomération historique de Tremblay-.
Pour comprendre l’acrimonie des critiques émises à l’encontre de la municipalité rurale, dans la première moitié des années 1930, nous citerons deux témoignages concernant le quartier du Bois-Saint-Denis et celui du Vert-Galant :
« Je vins installer une boulangerie, il y a plus de 6 ans, dans le lotissement du Bois-Saint-Denis, à Tremblay-lès-Gonesse. Les statuts de notre société promettaient des routes et la viabilité, or ma route n’est toujours pas faite. Ma boutique est à 150 mètres de la route faite et chaque jour, dans la glaise, je dois y transporter le pain, laissant là ma voiture pour ne pas la mettre hors d’usage. Les fournisseurs eux-mêmes déposent leurs livraisons avenue du Bois-Saint-Denis, d’où pour moi des frais et de la fatigue supplémentaires.
J’ai été frappé par des accidents successifs. Un an après mon installation, mon four s’est écroulé. Bientôt la paralysie a emporté mon cheval, trop âgé pour supporter ces promenades journalières, dans la pluie et dans la boue. J’ai lutté avec acharnement pour la santé de mes enfants, mais aujourd’hui je suis à bout de forces et endetté » (6).
6 - bulletin n° 8 de la SEHT, 1983, article de l'âge rural à l'âge urbain, page 13.
Au sud du canal, la situation n’est pas meilleure. Un habitant de la rue des Ardennes écrit au préfet le 23 juillet 1926 « Je marche dans de profondes ornières, un terrain détrempé d’eau et de boue, dans la broussaille, dans les ronces où je me déchire les vêtements etc. Pour ces raisons les commerçants de Vaujours, du Vert-Galant, de Paris même, refusent de m’apporter les denrées alimentaires, le combustible pour l’hiver, les matériaux indispensables pour quelques travaux d’hygiène (fosse d’aisance, écoulement d’eau, etc. » (6).
On ne s’étonnera pas que dans la région on ait dénommé par dérision Bouillasse-Ville les lotissements de Tremblay-lès-Gonesse (7).
7 - L’existence de cette dénomination péjorative nous a été attestée par Robert Ballanger, ancien Député-maire d’Aulnay-sous-Bois.

Bouillasse-ville : aspect du lotissement du Bois-Saint-Denis CPA, édition Bouchetal, vers 1928.
Dans le lotissement du Bois-Saint-Denis, comme dans celui du Domaine du Vert-Galant, le lotisseur ne prend pas en charge l’aménagement des voies urbaines (Cf. le passage du contrat d’acquisition que nous avons souligné).
De l’automne jusqu’au printemps, il est impossible de circuler en automobile dans ces deux quartiers qui relèveront de la loi du 15 mars 1928 pour la résorption des lotissements défectueux.
Dans leur lutte pour l’obtention d’un environnement urbain acceptable, les nouveaux habitants de Tremblay-lès-Gonesse ont le sentiment que la municipalité rurale ne les soutient pas assez contre les lotisseurs et l’administration.

Lotissement du Domaine du Vert-Galant
Contrat d’acquisition d’un lot, archives déposées de la SEHT
Les aspirations du Comité local des chômeurs
Pour comprendre les grèves agricoles, il faut connaître le contexte social dans lequel elles se développent, notamment l’existence d’un Comité local des chômeurs qui pèse sur les mouvements de grèves.
Les nouveaux quartiers de Tremblay, classés parmi les lotissements défectueux, connaissent d’importants travaux de réhabilitation au début des années 1930, grâce aux dispositions de la loi pour la résorption des lotissements défectueux de 1928, dite loi Sarraut. Ces travaux sont conduits par les associations syndicales, dont les ressources reposent sur les subventions d’État et sur les taxes syndicales acquittées par les lotis. Si les premières sont indépendantes du contexte économique, les secondes sont en revanche affectées par la crise qui sévit à partir de 1929.
Nous disposons des états de paiement des allocations de chômage, documents qui recensent de façon exhaustive les chômeurs de la commune, avec émargement des intéressés. Pour la période du 27 décembre au 31 décembre 1936, nous relevons 413 allocataires, dont 49 femmes et 364 hommes. Ils sont répertoriés dans 115 professions qui peuvent être regroupées en 8 familles de métiers.

Répartition des chômeurs de Tremblay-lès-Gonesse en 1936, par secteur professionnel
Les difficultés générées par la situation économique suscitent des débats au sein des associations syndicales.
À l’assemblée générale de l’association syndicale du Bois-Saint-Denis, du 6 septembre 1931, une motion faisant état des incidences de la crise est adoptée à la quasi unanimité.
« L’assemblée constatant que les difficultés économiques actuelles et de chômage abaissent la capacité de paiement d’une grande partie des syndiqués demande le maintien de la cotisation à 0,75 F par mètre carré ».
Le 6 juin 1932, le directeur syndic de l’Association syndicale du Bois-Saint-Denis, interpellé sur les mesures à prendre à l’encontre de ceux qui ne paient pas les taxes syndicales, déclare que « des délais seront accordés à ceux qui se trouvent dans l’impossibilité de payer ».
De son côté, le Conseil municipal est saisi de la question. Dès le 17 février 1928, il décide de payer des indemnités aux chômeurs. Le 18 décembre 1931, il adopte une résolution qui exprime son inquiétude et sacrifie à la xénophobie ambiante, en appelant les pouvoirs publics à donner aux chômeurs les emplois, selon lui indûment occupés par des immigrés : « vivement préoccupé des difficultés économiques qui, après avoir successivement frappé les autres pays ont fini par atteindre la France. Ému des souffrances imméritées amenées par le chômage, souffrances que ne peut manquer d’aggraver l’hiver, il appelle l’attention des pouvoirs publics sur les cas trop nombreux signalés de divers côtés, où des étrangers occupent indûment, dans diverses entreprises, la place réservée par la loi aux citoyens français ».

Cahier de revendications des chômeurs de Tremblay-lès-Gonesse, section du Bois-Sohier, réunis en assemblée générale, le 11 février 1937, au nombre de 190. Cliché SEHT
Les chômeurs ne se résignent pas à payer seuls les conséquences de la crise. Ils se mobilisent et exercent des pressions sur le niveau de pouvoir le plus proche, le Conseil municipal. Le 26 février 1932, l’Assemblée municipale se réunit en présence d’une foule nombreuse. Il y a là, selon la relation du bulletin publié par l’Association syndicale du Domaine du Vert-Galant, le Comité de défense du quartier du Vert-Galant, les dirigeants de l’Association syndicale du Vert-Galant et de nombreux chômeurs. Sous la pression des chômeurs, l’Assemblée municipale adopte un programme inspiré par leur cahier des revendications :
• augmentation du tarif des allocations journalières portées à 8 F par chef de famille, plus 4 F par jeune enfant ou personne à charge, avec plafond à 20 F pour un chômeur marié, père de 2 enfants, 22 F pour un père de 3 enfants, etc.
• délivrance de bons de lait à demi-tarif aux enfants âgés de moins de 3 ans,
• entreprise de démarches auprès de la Compagnie des Chemins de Fer du Nord pour le transport gratuit à Paris des chômeurs à la recherche d’un emploi,
• participation à la commission de contrôle de deux chômeurs élus par leurs camarades,
• vote d’un crédit de 2 000 F pour l’achat de denrées. Une commission de 4 chômeurs, présidée par un élu municipal, Monsieur Nerrière, ferait les achats et la distribution à la mairie annexe du Vert-Galant.
• prise en charge par la commune de la part des frais médicaux et pharmaceutiques non couverte par les assurances sociales,
• pointage des allocataires à la mairie ou à l’annexe du Vert-Galant, dans l’impossibilité de l’envisager au Bois-Saint-Denis, faute de personnel.
• délais de paiement des taxes syndicales à la convenance des directeurs syndics, auxquels les chômeurs sont invités à s’adresser.

Liste d’émargement des chômeurs de Tremblay-lès-Gonesse cliché SEHT
Toutes ces mesures ont été arrachées au premier magistrat sous une forte pression sociale. Fidèle à ses habitudes, le maire Le Guillou reviendra progressivement sur ces acquis. Le 20 juin 1933, il informe le Conseil municipal du montant de la part communale des dépenses d’indemnisation du chômage. Elle s’élève à 400 000 F. Alléguant les difficultés financières de la commune, il propose de revenir sur les engagements pris et de s’aligner sur le taux fixé par la préfecture. Il envisage également de retirer de la liste des secourus les chômeurs ayant bénéficié de l’indemnité depuis 600 jours. À compter du 1er avril 1934, il propose de supprimer les secours à partir de 400 jours. Toutefois, le 13 novembre de la même année, il accorde aux radiés une période supplémentaire de 180 jours pendant la saison hivernale.
Nous avons évoqué l’impact du chômage à Tremblay d’un point de vue essentiellement statistique. Pour comprendre les aspirations des chômeurs, il faut mettre en relation tous les problèmes rencontrés dans la commune. Nous avons évoqué dans nos précédentes publications les difficultés rencontrées pour la scolarisation des enfants, entre 1923 et 1932. Il faut rajouter à cela l’inconfort des premières installations des lotis dont les logements sont parfois de simples baraques en planches, dépourvues d’eau, d’électricité et de gaz. Il faut aussi tenir compte du surendettement généralisé du quartier. Les acquéreurs de lots appartiennent tous aux classes populaires. L’achat d’un terrain et la construction d’un logement modeste, mobilisent toutes les ressources financières des familles. Dès qu’elles sont frappées par le chômage, elles ne peuvent plus faire face aux charges de la dette.
Le remplacement de la municipalité conservatrice par une municipalité ouvrière, en mai 1935, l’accession au pouvoir du Front populaire l’année suivante au niveau national, ouvrent des perspectives aux chômeurs de Tremblay. Ils reprennent à leur compte le programme du Front populaire et expriment dans leurs revendications leurs aspirations à une société du plein emploi, dans un monde sécurisé, respectueux des libertés individuelles. Aussi adoptent-ils un mot d’ordre inspiré de celui du Front populaire : du pain par le travail.

Graphique nombre de chômeurs rapporté au nombre de Foyers
La crise de 1929 a provoqué une augmentation massive du chômage. En 1936, on compte à Tremblay-lès-Gonesse 413 chômeurs, sur 1 917 foyers. On comprend l’impact du mot d’ordre du Comité des chômeurs du Bois-Sohier (8) : du pain par le travail.
8 - M. Sohier, maire de Vaujours, est le lotisseur du quartier du Vert-Galant.
Bibliographie :
fiche extraite de l'article de H. REVEL Mouvements sociaux dans l'agriculture sous le Front populaire : les grèves des ouvriers agricoles de Tremblay-lès-Gonesse, bulletin n° 43 de la SEHT, année 2019, pages 16 à 40.

