La part des bois de Tremblay dans les ressources de l’abbé de Saint-Denis, à la fin du XIIIème siècle et au XIVème siècle
La part des bois de Tremblay dans les ressources de l’abbé de Saint-Denis, à la fin du XIIIème siècle et au XIVème siècle
La Recherche universitaire a étudié la part du domaine forestier clans les ressources des grands seigneurs au Moyen-âge. En 1932, Ferdinand Lot et Robert Fawtier (1) avaient signalé l’importance des revenus tirés de ses bois par Philippe Auguste. Plus près de nous, Guy Fourquin mettait en 1963 l’accent sur les ressources forestières tirées de ses bois par Philippe de Valois, de ses bois du Gâtinais, en 1332 (2). La part conséquente des revenus forestiers avait déjà été signalée en 1926, par les travaux de D.D. Bouwers, dans l’estimation des revenus du Namurois. Les forêts y entraient pour plus de la moitié en 1294, pour plus du quart en 1356 (3).
1 - Ferdinand LOT et Robert FAWTIER, Le premier budget de la monarchie Française ; le compte général de 1202-1203 (Bibliothèque de l'école des Hautes-Etudes, n° 259) Paris 1932, p.56.
2 - Guy FOURQUIN, Le domaine royal en Gâtinais d'après la prisée de 1332 (Ecole pratique des Hautes-Etudes, Ve section, collection « Les Hommes et la terre », t. 7) Paris 1963.
3 - D.D. BROUWERS, Cens, rentes du Comté de Namur an XIIIe siècle, tome II, Namur, 1926, p. XLV.
Le domaine forestier san-dyonisien.
À la fin du XIIIe siècle, l’abbaye de Saint- Denis disposait de plusieurs milliers d'hectares boisés, situés pour l'essentiel en Ile-de-France : groupe des forêts de 1’ancienne Yveline, groupe Briard et groupe septentrional composé des forêts de 1’Isle-Adam, de Carnèle, de Chantilly, du Vexin et de la Thelle.
En plaine de France, région très dense et peu boisée, l’abbaye ne disposait que de bois de proportions modestes. Cependant l’hôtel de Merville, proche de Saint-Denis, possédait derrières les bâtiments seigneuriaux 16 arpents en une pièce. La coupe était effectuée tous les 7 ans, ce qui permettait une vente annuelle de 2 arpents 1 quartier. Il s’agissait donc de taillis aux troncs de faible diamètre. Le seul espace boisé de dimension conséquente de cette région était situé à Tremblay où les Religieux disposaient de 757 arpents de bois, répartis en sept pièces. L’origine du domaine forestier tremblaysien, remontait à la donation faite aux Religieux de Saint-Denis en 1204, par Gautier de Chastillon, seigneur de Montjay. Il leur avait fait don, conjointement avec son épouse Elizabeth de la gruerie des bois de Tremblay (4). La donation, approuvée par les parents de Gaucher de Chastillon, Raoul de Soissons et son épouse Adèle, avait été ratifiée l’année même par Philippe-Auguste. (5).

Legs de Gaucher de Chastillon, 1204, Archives Nationales S 2432, Inventaire des titres et papiers de l’abbaye de Saint-Denis, cliché SEHT
4 - Archives Nationales, S 2328, Abbaye de Saint-Denis, titres de propriété, Le Tremblay.
Chapitre XXVII – « En ce chapitre sont inventoriez les titres des terres et seigneuries de Tremblay, Villepinte, Mortières, etc. Lettres par lesquelles Gaucher de Chastillon seigneur de Montjay donne à Mre de St-Denis toute la gruerie des forest scises au territoire de Tremblay et tout ce qui lui appartenoit audit territoire tant en fief qu’en seigneurie et ce du consentement et volonté de sa femme à la charge que Mre de St-Denis n’y pourront bastir de forteresse, et y a deux lettres semblables, lesdites lettres en date du 1204 ».
5 – INVENTAIRE DES TITRES ET PAPIERS DE LA TERRE ET SEIGNELIRIE DE TREMBLAY et VILLEPINTE par le roy Philippe-Auguste de la donation au profit de l’abbaye de St-Denis par Gaucher de Chastillon de la gruerie des bois de Tremblav et de tous les droits a luy appartenans dans tout le terroir dudit Tremblay tant en fief que domaine et seigneurie pour en jouir par les dits « Religieux de St-Denis a perpétuité, avec pouvoir d’essarter les dits bois et en disposer a leur volonté sans néanmoins y pouvoir bastir ville ni forteresse, pour laquelle donation lesdits abbés et couvent ont payé audit Gaucher quarante livres parisis, et le dit seigneur Roy duquel les choses cy dessus étoient rnouvantes en fief a donné la présente charte a la prière dudit Gaucher l’an 26 de son règne et de Jésus Christ 1204.
(6) Sur ce sujet, voir Hervé Revel, La seigneurie de Tremblay au début du XVème siècle d’après le cartulaire de l’abbé Philippe, bulletin de la SEHT, année 1986, pages 6 à 15
(*) Archives Nationales LL 1209
La logique du système féodal à tendance fortement autarcique, voulait que chaque seigneurie eût un espace boisé fournissant les matériaux nécessaires à l’exploitation agricole, aussi bien à la communauté paysanne qu’au seigneur. La superficie de l’espace boisé tremblaysien étant supérieure aux besoins locaux, nul doute que nous n’ayons là un des maillons de la chaîne forestière constituée à des fins patrimoniales par l’abbaye de Saint-Denis, tout au long du Moyen-âge, en Ile-de-France.
Les revenus des bois de Tremblay
Le revenu tiré du domaine boisé comportait les droits de gruerie, perçus aux dépens de la communauté villageoise. Il est difficile de les individualiser avec précision, puisqu’ils étaient affermés globalement avec les granges et les droit seigneuriaux (5)
Le cartulaire de l’abbé Philippe, ou livre vert*nous donne un exemple de la variété des droits seigneuriaux qui pesaient la forêt. Chaque famille de Tremblay de- acquitter, le lendemain de l’Epiphanie, un denier pour les chaumes qui croissaient dans les terres de 1’abbé, c’est-à-dire dans les parties marécageuses des bois, où abondaient les roseaux qui constituaient la matière première que l’on utilisait pour faire toitures de chaumes.
La coutume voulait que 1’on se rendit dans les bois de l’abbé, le premier dimanche de mai pour récolter la matière d'œuvre nécessaire à la réfection des toits des « bonnes gens de la ville », opération qui permettait aux paysans de diversifier leurs ressources. Les gens des villes avaient la possibilité d’effectuer eux-mêmes la récolte du chaume ou d’envoyer à cette fin les gens qui étaient à leur service. Dans ce cas, ils devaient acquitter un droit de quatre deniers. En cas de refus, ils étaient passibles d'interpel1ation par les gens de justice de l’Abbé, qui avaient la possibilité de les retenir prisonniers, jusqu’au paiement d'une amende de 9 sols.
En 1404 soixante-dix chefs de familles acquittèrent le droit de quatre deniers, parmi lesquels on comptait sept femmes.
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Revenus des bois de Tremblay : taxe acquittée le lendemain de l’Épiphanie par les chefs de famille. Archives Nationales LL 1209
TRANCRIPTION
Item chacun chief dostel l'an demain de la thiphaine un denier pour les chaumes qui croissent es terres monseigneur l'abbé et pour le may qui vont querre au bois de leglise le premier dimanche de may et font les chaumes aux bonnes gens de la ville et se aucuns des gens de la ville ou leurs serviteurs vont au may le dit premier dimanche la justice de mons- doit estre au devant et s'ils ont este deficillants de payer les 4 deniers ilz doivent estre amenez prisonniers et y a 9 sols d'amende.
Les frais de gestion du domaine forestier
Les comptes de gestion de l’abbaye, du 1er juillet 1342 au 1er juillet 1343, indiquent dans la rubrique dépenses le salaire du Forestier (Forestarius) (7), pour une somme de 6 livres. Cet officier avait la charge de faire respecter la forêt et de traduire devant le juge gruyer tous ceux qui faisaient des prélèvements interdits ou n'acquittaient pas les droits qui se rapportaient a ceux qui étaient concédés moyennement redevance.
Les comptes de gestion de 1’abbaye, du 1er juillet 1374 au 1er juillet 1375, mentionnent au pluriel la charge de forestiers et signalent que ceux-ci étaient payés par le fermier.
Le cartulaire de 1’Abbé Philippe (8) nous apprend qu’en 1407 l'hôtel seigneurial de Tremblay payait 6 livres parisis et 2 muids de blé aux forestiers.
Les Religieux étant possesseurs de la gruerie, les frais de gestion de leur domaine boisé se limitaient au salaire des forestiers. Ils étaient largement compensés par les droits de gruerie.
Les comptes de 1342-1343 mentionnent une dépense de 6 livres pour le salaire du forestier, mais un revenu de 448 livres pour la vente des coupes de bois, soit une ressource plus de soixante quatorze fois supérieure à la dépense. On peut donc considérer comme pratiquement nuls les frais de gestion d’un domaine forestier lorsque le propriétaire détenait le droit de gruerie.
Exploitation forestière et commerce du bois
Nous négligerons le rapport de l’affermage du droit de chasse pour nous intéresser à la ressource principale du domaine forestier, la vente des coupes de bois.
Les acheteurs de coupes étaient des marchands de bois. Ils achetaient les arbres sur pied, se chargeaient de l’abattage, du transport et de la commercialisation. Ils constituaient des équipes de professionnels implantées localement. Les registres des recettes forestières portent les mêmes noms pour un secteur donné en 1285 un certain Raoul Guerry avait acheté une coupe a Tremblay(9). Notons que la toponymie locale comporte un fossé Raoul Gary. Peut-être s’agit-il du même personnage, ce qui confirmerait les attaches locales des exploitants forestiers. En 1293 Raoul Guerry achète autre coupe à Montmélian. En 1327 un autre Guerry, Guillaume, faisait a son tour l’acquisition des coupes de Tremblay.1n secteur donné.
La vente des coupes, selon leur importance, s’effectuait ou non aux enchères. Certaines devaient être réalisées et payées dans l’année. D’autres, plus importantes, s’étalaient sur plusieurs années. Dans ce cas, les preneurs s’associaient souvent entre confrères pour enlever le marché. Ainsi en 1342-1343, Réginald Dupré et Guillaume Chaperon enlevaient-ils les coupes des bois de Tremblay pour la somme de 448 livres (10).
En 1376 et 1377 Guillaume de Moiry et Pierre Piquet enlevaient pour 271ivres 7 sols une vente de bois au lieu-dit l’Ensente, appartenant aux bois de Tremblay. Pendant la même période, Guillaume Drouard et Jehan Baudry obtenaient les coupes de Villepinte pour 260 livres 4 sols, 9 deniers (11).
L’extrait des comptes pour la période 1358-1359, correspondant à la période de la Jacquerie
Fait apparaître un tarissement des recettes forestières. La rubrique recettes porte souvent un état néant. Assez souvent l’état néant est commenté de la mention pour les guerres, c’est à dire pour cause de guerre. Les bois de Tremblay sont l’un des rares à continuer à produire un revenu. Le 5ème terme d’un marché de 432 livres qui valaient 310 écus fut acquitté pour la fête religieuse de la Purification. I1 se monta à 216 livres, valant 166 écus 1 gros (l’écu compté à 26 sols.)
Entre 1284 et 1327 le pourcentage des recettes tirées des bois, sur l’ensemble des revenus de l’abbaye, oscilla entre 7 et 11 % (9). Il fut en moyenne de 7,33 % une moyenne de 11,06% (9). Après 1327, il oscilla entre 10 et 14 %, pour une moyenne de 11,06 % (9). A partir des années 1327 et 1328 le revenu du domaine forestier eut tendance à progresser. Lorsque survinrent les difficultés du XIVe siècle, le bois restait une denrée précieuse qui conservait sa valeur, alors que le prix des céréales était à la baisse. Denrée non périssable, il était possible d’adapter l’offre à la demande en réduisant les coupes, lorsque la demande faisait défaut, ce qui explique le maintien des prix en période de forte dépopulation.
7 - Archives Nationales LL1241: extrait d'un compte de l'abbaye de Saint6denis, 1er juillet 1342 - 1er juillet 1243.
Forestario de Trambleyo...... 6 livres
8 - Archives Nationales LL 1209 Folion373, recto
9 -Archives Nationales LL 1241 : Extrait des comptes de l’abbaye de Saint-Denis, 1er juillet 1342 - 1er juillet 1343
De Reginaldo de Prato et Guillelmo Chaperon, pro venda eis facta in neboribus de Tremblayo, pro primo sexto … 448 livres
10 - Guy Fourquin, Les Bois de l’abbaye de Saint-Denis, dans Paris Ile-de-France Mémoires, tome 18, pages 28-29
11 - Archives Nationales LL 1241.
Extraits des comptes de l’abbaye de Saint Denis, 1er juillet 1376 - 1er juillet 1377.
Des bois de Trembloy, par Guillaume de Moiry et Pierre Piquet, pour une vente de bois au lieu que on dit l’Ensente …. 33 fr. 11 s. qui valent 27 # 7s.
Des bois de Villepainte, par Guillaume Drouard et Jehan Baudry… 260# 4 s. 9 d. ob.
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Plan général de la forêt de Bondy-Livry, levé sur ordre de M. Devaucel, Grand maître des Eaux et Forêts, par Rivière, géomètre-arpenteur, en l'année 1776. Archives Nationales N2 S-et-0 170, cliché SEHT.
Ce plan montre que les bois de Tremblay s'étendent jusqu'au grand chemin de Meaux, l'actuelle RN3.
SOURCE,
Hervé REVEL : La part des bois de Tremblay dans les ressources de l'abbé de Saint-Denis, à la fin du XIIIème siècle et au XIVème siècle, bulletin n° 19 de la SEHT , année 1995, pages 2 à 5.

