Souvenirs d'un fils de fusillé

Souvenirs de Monsieur Robert GUIFFARD, fils de fusillé

Entretien recueilli le 30 mai 1999.

Source : bulletin de la SEHT, n° 24, année 2000

 

Quel âge aviez-vous en 1940 Monsieur Guiffard ?

J'avais 15 ans. Je suis né en 1925. Mon frère avait un an de moins.

 

Où étiez-vous le 13 juin 1940 ?

Nous étions avenue Massenet, au Vert-Galant, à moins d'1 km de la gare. Du 13 au 14 on a surtout subi le bruit de la bataille. Tout ce qui s'est passé, c'était surtout le long de la voie ferrée, aux environs  de la gare. On n'entendait que des explosions. Mon frère avait 14 ans, moi j'en avais 15.  Comme tout se passait le long de la voie ferrée, à la distance où nous étions,  nous n'entendions que le bruit. On ne voyait rien.  On ne voyait que de la fumée et on entendait  la canonnade et la mitraillade entre les soldats des deux parties.

Il y avait pas mal de résistance r forfait.  On a passé la journée du 13 et la nuit du 14 avec la peur, d'autant plus qu'on n'avait jamais entendu ça. Il n'y avait pas un an que nous étions arrivés de Paris. 

Lorsque nous étions à Paris nous étions habitués à entendre les sirènes, à courir aux abris. Lorsqu'on entendait les sirènes, on allait dans les abris. D'autant plus que,  là où nous demeurions, les caves   servaient d'abri.  On descendait directement là-dedans.

Mes parents avaient décidé de déménager, je ne sais pour quelle raison et nous sommes venus au Vert-Galant. Le 13 juin c'était la première fois que nous étions confrontés à une action de guerre.

 

Quel métier exerçait votre père ?

Mon père  était charbonnier.  Il livrait du charbon. Il avait deux chevaux à cette époque-là, deux chevaux dont il s'occupait lui-même.  Il était employé dans la maison Bruyère à Paris. Il n'a pas été mobilisé car il avait 40 ans. Il était trop vieux  pour être mobilisé, mais il était requis.  Il était requis pour la  Poudrerie d'Issy-les-Moulineaux. Il avait reçu à une certaine époque des papiers lui intimant  de rejoindre par ses propres moyens  Toulon. C'était déjà  la débâcle. Lui qui n'avait jamais bougé de la Normandie et de Paris, ça devait lui sembler drôle. Le 14 au matin, il n'y avait plus de bruit depuis la fusillade de la veille. Mon père avait décidé d'aller chercher du pain.  Il n'est jamais revenu. Nous avons fait des recherches avec les autres gens aussi.  Par la suite on a appris qu'ils avaient été fusillés. On avait entrepris des recherches et  à chaque coup on nous répondait qu'ils avaient été faits prisonniers, qu'ils seraient relâchés, rien que des mensonges quoi.

 

Quand avez-vous appris la vérité ?

On a appris que des corps avaient été retrouvés le long de la voie ferrée. On est allé à la Mairie. On nous a informés qu'il fallait aller reconnaître les corps. Nous, ne l'avons pas fait c'est de reconnaître  les petits objets personnels : sa pipe, son briquet, son portefeuille, son couteau,... On a eu le bonheur de ne pas le voir. Certains  sont allés les voir.  Nous, peut-être vu notre âge, on nous a épargné de voir le tableau.

On a pratiqué l'enterrement collectif au cimetière de Villepinte, où il est toujours.  Je ne me. Heureusement, parce que ce ne devait pas être beau. La seule chose que j'ai fait avec ma mère, rappelle pas s'il y a eu une cérémonie. Ils avaient amené les corps  dans une fosse commune.  Plus tard il y a eu une cérémonie, lorsque le grand monument du cimetière a été fait.  Nous avons fait retirer le corps de la fosse commune quand ma mère est décédée, deux ans après. Ils ont une tombe à part.

Acte de décès de Gaston, Victor, Alain GUIFFARD,  fusillé le 14 juin 1940, exhumé le 22 juillet 1940, état-civil Villepinte

 

Dans quelles circonstances votre maman est-elle décédée ?

Nous avons été obligés de travailler par la suite. Par là-bas il n'y avait pas d'usine, rien du tout. Il n'y avait pas de travail. En plus, on n'avait pas de facilité de déplacement. A la   Poudrerie de Sevran-Livry, ils avaient  embauché. Comme pas mal d'autres  on avait été travailler là-bas. Ma mère était au laboratoire, c'est-à-dire à l'endroit où ils défaisaient les capsules de soufre.  Les Allemands avaient récupéré des bombes françaises. Des  bombes incendiaires. Il y avait des capsules de poudre. Autour  de la bombe il y avait des genres de palettes qu'il fallait défaire.  On nous faisait cogner ça sur des tables très épaisses, pour défaire ces palettes. On retirait  ces capsules de là-dedans. Dans le laboratoire, je ne sais pas exactement ce qu'ils fabriquaient. Ils devaient les défaire et paraît-il  qu'une allumette, parce qu'ils fabriquaient de grandes allumettes avec ça, aurait pris feu.  La personne, c'était surtout des femmes, aurait lancé ça, croyant que la fenêtre était ouverte et c'est retombé dans un bac où il y avait de la poudre. A partir de là, ça a été l'horreur ! 

Il y aurait même eu deux ou trois laborantins allemands de disparus dans le feu. Ma mère aurait réussi à sortir du brasier. Elles étaient plusieurs femmes à rester dehors et  paraît-il que quelqu'un criait à l'intérieur. Elle a foncé dans le bâtiment et ils l'ont retirée pratiquement exsangue. J'ai été la reconnaître à l'hôpital de Montfermeil. Ils l’avaient amenée là-bas. Elle était brûlée au 3e degré : poumons, peau, enfin  elle était à l'article de la mort. Elle a mis trois jours pour décéder. Ë partir de là  un de ses frères est venu nous rejoindre avec ma grand-mère. Ils nous ont passé   au tribunal d'Aulnay. On était resté dans le couloir. On n'avait pas droit à la parole.  On a décidé de mettre ma grand-mère comme tutrice et un jeune qui  pouvait avoir 25 ou 28 ans comme subrogé tuteur. C'est un type que je n'avais jamais connu, que je n'avais jamais vu.  C'était un copain à mon oncle.  Il ne s'est jamais occupé de nous, du reste. Mon oncle nous avait fait rabattre sur Saint-Denis, dans la région parisienne. J'ai vécu avec ma grand-mère, jusqu'à ce qu'elle décède.  Elle est décédée après notre mariage. A partir de là on s'est retiré, chacun de son côté.

Madame et  Monsieur GUIFFARD, archives du témoin

 

Votre famille a été très éprouvée !

Oui le père, la mère et cet oncle aussi. Il a été tué à Cherbourg par un camion allemand.  J'ai perdu 5 personnes entre 1936 et 1942.

Ë la fin de la guerre mon frère s'est engagé et moi aussi.  Nous avons fait une partie de la libération de Saint-Denis. Mon modeste mouvement a fait une partie de la Libération de Saint-Denis. Puis on s'est engagé.  On a fait la libération de l'Alsace. On est retourné sur Royan. On a fait la libération de la poche de Royan.

 

Dans quelle armée étiez-vous ?

Dans la 1ère  armées française, celle du général De Lattre de Tassigny.

 

 



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