Les 15 otages fusillés le 14 juin 40

LES 15 OTAGES CIVILS FUSILLÉS

LE 14 JUIN 1940

 

La stèle des fusillés, cliché SEHT, juin 2000. Cette stèle répertoriée au guide Michelin a été depuis modifiée.

 

 

BEAUGRAND Adrien, Camille, Henri

Âgé de 56 ans, Adrien, Camille, Henri Beaugrand habitait Villepinte, avenue Henri IV. Il exerçait le métier de typographe.

Père de deux enfants, il habitait le Vert-Galant, quartier qui avait encore une identité village très forte. Tous les habitants se connaissaient, aussi le drame du 14 juin a-t-il été ressenti douloureusement par toute la population. Le traumatisme fut d'autant plus conséquent que la plupart des victimes habitaient dans un périmètre réduit. L'avenue de la gare compta trois victimes, l'avenue Massenet deux. Les autres rues touchées étaient également très proches* :
"Vous savez, on a été tous bouleversés parce qu'il y avait cette amitié, une ambiance, on se côtoyait plus facilement que maintenant. Il faudrait leur faire honneur à ces pauvres gens qui ont été fusillés ou qui ont été déportés parce que vraiment ils ne méritaient pas ces' choses-là. C'étaient des gens tous formidables, des gens travailleurs, des gens honnêtes."

 

Extrait du témo​ignage de Mme Dunouvion née Derquenne, bulletin n° 24 de la S.E.H.T.

*cette particularité d'appartenance à une communauté à forte identité dont tous les membres se connaissent est valable pour tous les otages de Villepinte. Nous ne la répéterons pas à propos des autres victimes.

Extrait du témo

 

 

 

BŒUF Clotaire, Georges

Clotaire Boeuf est né le 16 octobre 1896 à Villeparisis, il est fils de Louis, Ernest Boeuf et Marie-Louise De Goël également domiciliés à Villeparisis. C’est donc une famille enracinée dans la localité. Sa fiche de recrutement militaire nous apprend qu’il a des cheveux noirs, des yeux marron et qu’il mesure un mètre soixante-quatre. D’un bon niveau d’instruction, il occupe un emploi dans la Poste, en qualité de télégraphiste.

Ancien combattant de la Première Guerre mondiale, il a été incorporé en 1916 et a servi au 130e régiment d’artillerie lourde jusqu’au 2 mars 1917. Il a ensuite été affecté au 115e régiment d’artillerie le 24 novembre 1917, puis au 1er régiment d’artillerie coloniale. Libéré de ses obligations militaires en 1919, il sera rattrapé par l’armée allemande vingt-et-un ans plus tard et fusillé, sur les bords de l’Ourcq.  

 

BONTEMPS Roger, Paul, Gaston

Âgé de 39 ans, Roger Bontemps habite au n° 38, avenue de la Gare, à Villepinte. Il est employé en qualité de tôlier à la compagnie des radiateurs. Son fils Robert, âgé de vingt ans, occupait un emploi de lithographe chez Maulne, avant d’être mobilisé.

Né le 3 octobre 1901, Roger Bontemps a été appelé sous les drapeaux en 1921. Cheveux bruns, visage ovale, yeux gris bleu, il a servi du 11 avril au 21 au 30 mai 1923. Il a suivi les pelotons et accédé au grade de caporal, puis de sergent. Lui qui avait échappé à la Première Guerre mondiale, en raison de son âge, a été frappé par le destin sur les bords de l’Ourcq, en compagnie de 14 autres suppliciés, le 14 juin 1940.

 

CHAUVET Marcel

Né à Rennes, Ille-et-Vilaine, le 16 février 1918, Marcel Chauvet habite chez ses parents, avenue de Navarre à Mitry-Mory, lorsqu’il est convoqué par le Conseil de révision du canton de Claye-Souilly. Inscrit sous le n° 23, il est classé dans la 5e partie de la liste, en 1938 et ajourné, en raison de ses ennuis pulmonaires. Il est maintenu ajourné par le Conseil de Révision en 1939 et exempté par la commission de réforme de Meaux le 8 mai 1940, pour séquelles de pleurésie, mauvais état général. Il exerce la profession de peintre en lettres, malgré ses fragilités de santé.

En juin 1940, il habite toujours Mitry-Mory, avenue de Navarre dans le quartier de Mitry-le-Neuf, lotissement situé dans le prolongement de celui du Bois-Saint-Denis à Tremblay-lès-Gonesse.

Il mesure un mètre soixante seize, a des yeux gris. En âge d’être mobilisé, sa présence dans le quartier est remarquée. Arrêté par les Allemands, il est le plus jeune des otages suppliciés. Les hommes en âge de porter les armes étant mobilisés, c’est une majorité de quadragénaires et quinquagénaires qui ont été raflés.

 

DESBRÉE Léon, Joseph

Né le 13 février 1871, à Verdes Loir-et-Cher, Léon Desbrée est âgé de 69 ans. Il est le doyen des suppliciés du 14 juin 1940. Domicilié avenue Sully à Villepinte, il exerce la profession de menuisier. Son épouse Marie a un an de plus. Leur fils Pierre habitait avec eux, avant la guerre. Il travaillait dans la joaillerie en qualité de sertisseur. Âgé de 28 ans, il a été mobilisé ce qui, paradoxalement, lui a valu d’échapper aux balles allemandes qui ont frappé son père. L’âge avancé de ce dernier n’a pas dissuadé les bourreaux de le conduire devant le peloton d’exécution. Les hommes plus jeunes étant mobilisés, ils n’ont trouvé dans le quartier que des hommes mûrs et pour compléter le lot des malheureux promis au supplice, ils n’ont pas hésité à s’en prendre à un vieil homme !

 

DESCOMBE Jean, Joseph

Originaire de Savoie, âgé de 55 ans, Jean, Joseph Descombes exerce la profession de manouvrier. Il habite le quartier du Vert- Galant à Villepinte, avenue Auguste Blanqui, avec son épouse Marie, Cesira, Penelope Danese. L’état-civil est la seule source d’information que nous avons pu consulter sur lui. Remarquons que le document emploie, selon les cas, les termes de manouvrier et manoeuvre. Le premier est employé dans l’agriculture, le second dans le bâtiment. On peut donc supposer que Jean, Joseph Descombes travaille, en qualité d’ouvrier agricole, dans l’une des nombreuses fermes du Vieux-Pays de Villepinte, à moins que ce ne soit dans la commune voisine de Tremblay-lès-Gonesse.

 

 

DIDIER Gaston, Georges

 

Âgé de 52 ans, Gaston Didier est employé de bureau. Il travaille à la compagnie d’assurances l’Urbaine. Employé ponctuel et discret, il habite boulevard Charles Vaillant à Tremblay-lès-Gonesse.

Ancien combattant, il a passé de nombreuses années sous les drapeaux, d’abord comme engagé volontaire au 8e régiment des dragons, du 26 janvier 1903 au 26 janvier 1907. Rappelé à l’activité en vertu du décret présidentiel de mobilisation générale du 3 août 1914, il a ensuite servi dans le Génie puis l’infanterie, jusqu’au 19 juillet 1919. La mort n’avait pas voulu de lui lors de la Première Guerre mondiale, mais s’en est souvenue en 1940.

Sa fille a laissé le récit de son arrestation.

« On avait passé la nuit à la cave et on n’en était sorti que le lendemain matin vers 7 heures et demie. Mon père était sur le pas de la porte en train de parler avec un voisin, M. Delchef qui allait chercher de l’herbe pour ses lapins. C’est alors qu’un Allemand est arrivé. Il leur a dit de le suivre, mais il s’est retourné vers ma mère et moi en disant : « Les femmes à la maison ! » Mon père est donc parti avec l’Allemand et le voisin, et au bout de la rue, ils ont tourné à droite. On n’a rien su de la journée. On a bien entendu tirer, mais les gens disaient qu’on tirait sur les chiens. Alors, quand même, le soir, je suis allée jusqu’au passage à niveau. J’ai amené la veste de mon père, car évidemment, il était parti comme ça… J’ai rencontré un Allemand. Il m’a dit : « Les prisonniers… rentrer demain ! » En fait ce n’est qu’un mois plus tard qu’on a su…

Témoignage de la fille de M. Didier, cité d’après Alain Guérin La Résistance, chronique illustrée 1930-1950, club Diderot 1973.

 

 

ÉVAIN Léon, Alphonse, Léonard

Âgé de 60 ans, Léon Évain habite Villepinte, avenue des Nymphes. Très attaché à la vie de famille, il s’occupe beaucoup, avec son épouse Aline, de ses petites-filles dont les parents travaillent tous les deux. Lui est employé à la poudrerie de Sevran-Livry, en qualité de manoeuvre.

Après la guerre de 14, il avait vécu dans les fermes et avait gardé un souvenir très fort de cette période de sa vie. C’était un homme de la terre.

Les circonstances de son arrestation sont connues. Il a été arrêté dans la rue, alors qu’il sortait de chez lui pour acheter des graines et du pain. Il avait prévu de se rendre chez ses enfants qui avaient fui la région. Il avait l’intention de nourrir les poules et le chien de sa fille.

Sa famille n’a appris son décès qu’à son retour de l’exode. Elle avait prévu de gagner l’Eure-et-Loir, mais n’avait pas réussi à y arriver. Elle était restée à Asnières-lès-Bauge où on lui avait prêté une maison. Il y avait là la maman, ses filles, leur tante qui venait d’avoir un bébé d’à peine un mois et la grand-mère. « Quand nous sommes revenus à Villepinte, relate sa petite-fille, nous sommes descendus du camion qui nous avait ramenés et j’ai vu maman pousser des hurlements. Elle adorait son père. Une petite fille de huit ans ça se demande ce qui se passe. Pourquoi ne va-t-on pas dans sa maison voir grand-père qui est là ? Grand-père n’était plus là… Maman venait d’apprendre que son père avait été fusillé ».

Lorsqu’une partie de la famille a pris le chemin de l’exode, Léon Évain a choisi de rester à Villepinte pour soigner les poules et le chien de sa fille. Il savait que celle-ci était inquiète de laisser une maison inoccupée. Il l’a rassurée. Il resterait pour s’occuper de sa maison, rue de Sully. Le 13 juin cette rue, proche du centre de l’affrontement, a reçu quelques obus. Le domicile d’une famille voisine, celle des Bourbon, a été touché. La façade de la maison présentait un trou énorme. À leur retour à Villepinte, les petites-filles de Léon Évain ont même trouvé des éclats dans les berceaux de leurs poupées. D’autres éclats d’obus avaient traversé la bibliothèque de leur père.

Très attaché à la vie de famille Léon Évain est un délicieux grand-père dont l’aînée de ses petites-filles se souvient avec émotion :

« Il nous accompagnait à l’école quand il y avait de la neige. Il était un grand-père tellement attentif, tellement gentil ! Tous les matins il se levait très tôt et il allait à la boulangerie, dans le centre du Vert-Galant. Nous habitions avenue de Sully, tout près de chez eux. Lorsque nous passions devant chez lui, ma grand-mère était déjà à la porte avec deux petits paquets pour ma soeur et moi. Chacune avait son croissant. Mon grand-père nous emmenait chaque année à la fête de la Saint Hubert, dans le bois du Vert-Galant, afin de nous faire admirer les beaux chasseurs tout de rouge et noir vêtus, avec leurs superbes cors étincelants ».

Souvenir d’une petite-fille de M. Léon Évain, otage fusillé le 14 juin 1940, bulletin n° 23 de la SEHT, année 1999.

 

 

GUIFFARD Gaston, Victor, Alain

Né le 20 avril 1900, Gaston, Alain, Victor Guiffard est d’origine normande. Il est né à Argentan et a été en contact très tôt avec les chevaux, son père Victor, Emmanuel Guiffard exerçant la profession de maréchal-ferrant. Inscrit sous le n° 23 de la liste du canton d’Argentan, il est classé dans la première catégorie de la liste par le Conseil de révision, en 1918. Il est incorporé au 13e régiment d’artillerie lourde, le 15 mars 1920. En mai, il passe au 22e régiment d’artillerie de campagne et est libéré de ses obligations militaires, le 2 mars 1922. Il se retire d’abord à Argentan, puis fait la rencontre de Joséphine et quitte la Normandie pour Paris. Au cours de son service militaire, il a acquis une solide expérience de conducteur de chevaux et trouvera un emploi, grâce à elle. Recruté par la maison Bruyère à Paris, il effectue des livraisons de charbon et possède deux chevaux, dont il s’occupe lui-même.

Gaston Guiffard : cliché SEHT, d’après l’original des archives de la famille du supplicié.

Lorsque la guerre est déclarée, le 3 septembre 1939, il est trop âgé pour être mobilisable, mais il est requis pour servir à la Poudrerie d’Issy-lès-Moulineaux. En juin 1940, il reçoit une convocation lui intimant de rejoindre Toulon par ses propres moyens, mais c’est déjà la débâcle et il reste bloqué à Villepinte où il habite avec son épouse et ses deux enfants, avenue Massenet, dans le quartier du Vert-Galant.

Le 13 juin, il est cloué chez lui par la bataille qui se déroule sur les rives du canal. « Nous étions avenue Massenet, relate son fils Robert, au Vert-Galant, à moins d’un kilomètre de la gare. Du 13 au 14, on a surtout subi le bruit de la bataille. Tout ce qui s’est passé, c’était surtout le long de la voie ferrée, aux environs de la gare. On n’entendait que des explosions. Mon frère avait 14 ans, moi j’en avais 15. Comme tout se passait le long de la voie ferrée, à la distance où nous étions, nous n’entendions que le bruit. On ne voyait rien. On n’apercevait que de la fumée, on entendait la canonnade et la mitraillade entre les soldats des deux parties. On a passé la journée du 13 et la nuit du 14 avec la peur, d’autant plus qu’on n’avait jamais entendu ça.

Il n’y avait pas un an que nous étions arrivés de Paris. Lorsque nous habitions à Paris, nous étions habitués à entendre les sirènes, à courir aux abris. D’autant plus que là où nous demeurions les caves servaient d’abri. On y descendait directement ».

Le 14 juin au matin, le bruit de la bataille a cessé, Gaston Guiffard en profite pour aller acheter du pain et faire quelques courses pour ravitailler sa famille. Celle-ci attendra vainement son retour et restera sans nouvelle de lui jusqu’au 25 juillet. On imagine sans peine l’inquiétude de son épouse et de ses enfants. « On avait entrepris des recherches et à chaque question on nous répondait qu’ils avaient été faits prisonniers, qu’ils seraient relâchés, rien que des mensonges quoi. On a appris plus tard que des corps avaient été retrouvés le long de la voie ferrée. On est allé à la Mairie. On nous a informés qu’il fallait aller reconnaître les corps.

Nous ne l’avons pas fait. Heureusement, parce que ce ne devait pas être beau. La seule chose que j’ai faite avec ma mère, c’est de reconnaître les petits objets personnels : sa pipe, son briquet, son portefeuille, son couteau… On a eu le bonheur de ne pas le voir. Certains sont allés les voir. Nous, peut-être vu notre âge, on nous a épargné de voir le tableau.

On a pratiqué l’enterrement collectif au cimetière de Villepinte, où il est toujours. Je ne me rappelle pas s’il y a eu une cérémonie. Ils avaient enterré les corps dans une fosse commune. Plus tard, il y a eu une cérémonie, lorsque le grand monument du cimetière a été fait. Nous avons fait retirer le corps de la fosse commune quand ma mère est décédée, deux ans après. Ils ont une tombe à part ».

Si la famille avait rencontré M. Guénet, elle aurait appris le tragique destin de celui dont elles étaient sans nouvelle. M. Guénet, arrêté en même temps que Gaston Guiffard, a eu la bonne fortune de ne pas être retenu pour le poteau d’exécution, comme son malheureux voisin, mais il a été ensuite contraint de procéder à l’inhumation des victimes, avec l’aide d’autres otages. Parmi les cadavres, il eut la douleur de reconnaître celui de Gaston Guiffard, en compagnie de qui il avait été arrêté, mais il n’eut pas le coeur d’infliger cette horrible information à la famille.

 

LARSONNIER Achille, Joseph

Né à Mitry-Mory, le 9 mai 1877, de parents domiciliés dans la commune, Achille Larsonnier est un Mitryen de vieille souche. C’est un homme aux yeux bleus qui présente un visage avenant et mesure un mètre soixante-huit. Il a fait son service militaire dans l’infanterie, du 16 novembre 1898 au 24 septembre 1901. Comme tous les hommes de sa génération, ses trois ans de service militaire ont été suivis de quatre années de guerre. Rappelé sous les drapeaux par le décret de mobilisation générale du 3 août 1914, il a servi dans l’infanterie territoriale au 108e régiment d’infanterie territoriale, du 26 août 1914 au 14 novembre 1916. Il a ensuite quitté les territoriaux pour rejoindre le 296e régiment d’infanterie, du 15 novembre 1916 au 7 octobre 1917. Lorsqu’il rejoint le 296e régiment d’infanterie, celui-ci est au repos à Aubigny, mais le 30 novembre 1917, il regagne à nouveau le secteur de Combles.

L’acte de décès porte en marge la mention Mort pour la France, sur réquisition du secrétaire général aux anciens combattants en date 29 septembre 1943. La plupart des actes de décès ajoutent cette mention en marge, sans préciser cette date de réquisition. La signature du maire est datée du 30 novembre 1943. La mention Mort pour la France est alors réservée aux otages de nationalité française, soit 10 des 15 fusillés.

 

MASSON André, Eugène


Né à Paris, le 1er juillet 1881 à Paris, impasse Truillot, dans le 11e arrondissement, André, Eugène Masson est incorporé le 16 novembre 1902 au 154e régiment d’infanterie. Cheveux et sourcils foncés, il possède de beaux yeux noisette et un solide niveau d’instruction qui lui vaut d’être promu caporal le 26 septembre 1903. Il sera libéré de ses obligations dans le service armé, le 21 avril 1905, au titre de la loi du 15 juillet 1889, parce qu’il a alors un frère sous les drapeaux.

Rappelé à l’activité, au titre du décret présidentiel du 3 août 1914, il participe avec bravoure à la Première Guerre mondiale. La médaille militaire lui est décernée par décret du 26 juillet 1935, publié au journal officiel du 3 août 1935. « Caporal dévoué et brave, a été grièvement blessé le 28 septembre 1915 à Souchez. Une blessure antérieure, croix de guerre avec palme ».

En 1940, lorsque la guerre le rattrape, père de famille, âgé de 59 ans, il n’est plus mobilisable. Il tient un commerce, avenue Pasteur, à l’angle de la rue de Lorraine où il gère l’Économat, devenu beaucoup plus tard magasin Félix Potin. Il habite au sud du canal, avenue de Villeparisis, actuelle avenue Pierre Colongo de Tremblay-en-France et est bien connu dans le quartier.

 

LES FRÈRES ROCHE

ROCHE  Jacques, Arthur et ROCHE Curt, Walter

 

Les frères Roche sont descendants des fondateurs du cirque Roche qui a sillonné l’Europe de 1912 à 1930, date à laquelle un incendie a mis fin à son activité. Enfants de la balle, ils sont nés hors de France, l’aîné en Lettonie, le cadet en Allemagne. Acrobates professionnels, ils ont hérité de leur famille des valeurs humanistes. Le passé franc-maçon des fondateurs du cirque Roche, Camille et Emmanuel, est bien connu. Dans toutes les villes où le cirque se produisait, des places gratuites étaient offertes aux orphelins et aux associations caritatives.

Auguste, Jacques, Arthur et son frère Alexandre, Curt, Walter animent le patronage laïque de Villepinte, leur ville de résidence. Perchistes professionnels, ils se produisent dans les salles de spectacle de Paris et sa banlieue.

Le recensement quinquennal de population de 1936 atteste leur présence à Villepinte à cette date. Cinq membres de la famille sont consignés sur le registre par l’agent recenseur : Roche Edwige née en 1874 à Berlin, sans profession ; Roche Arthuro, artiste, né en 1896 à Reval ; Roche Isabelle, artiste, née à en 1911 à Barcelone, épouse ; Roche Alexandro, né en 1897 à Berlin, artiste ; Roche Émilienne, née en 1900 à Paris, artiste. Seule cette dernière est portée de nationalité française, tous les autres sont mentionnés comme étant de nationalité italienne. Les actes de décès, à la différence des suppliciés de nationalité française, ne portent pas la mention « Mort pour la France ». Notons une différence entre les prénoms mentionnés dans le recensement et dans les actes de décès des deux frères. Dans le recensement, les prénoms sont italianisés : Arthuro mis pour Arthur, Alexandro pour Alexandre, ce qui n’est pas le cas dans les actes d’état civil qui sont plus complets et détaillent tous les prénoms et lieux de naissance.

Auguste, Jacques, Arthur est né le 19 avril 1896 à Reval, actuelle Tallinn, en Lettonie, de Jacques Roche et Edwige, Berthe, Marie Graumann. Avec son épouse Isabelle, Pilar, Antonia Sampere, il habite avenue de la Gare à Villepinte. Son frère Alexandre, Curt, Walter est né le 25 août 1897 à Berlin. Avec son épouse Émilienne Koch, il habite également avenue de la Gare à Villepinte. Liés dans leur activité professionnelle comme dans leurs engagements éducatifs, les deux frères connaîtront le même tragique destin, victimes de la barbarie nazie. Pour leur malheur, leur domicile est proche de l’épicentre du combat du 13 juin. Dans la hâte de perpétrer leur horrible vengeance, les soldats allemands ont raflé leurs victimes dans les rues proches de la gare.

Madame Gye, arrêtée avec eux, a assisté à l’arrivée des frères Roche sur les lieux du supplice. Leur mort est douloureusement ressentie, parce qu’ils sont très populaires, dans le quartier du Vert- Galant. Partenaires dans leur vie d’acrobates professionnels, ils sont morts comme ils ont toujours vécu, étroitement soudés l’un à l’autre. Seule consolation, ils ont vécu ensemble leurs derniers instants. Ils sont ensevelis côte à côte.

Nous avons recueilli de nombreux témoignages sur eux :

Georges Burger souligne leur action éducative « Ils donnaient des cours de gymnastique au patronage laïque. C’étaient des artistes acrobates de music-hall. Ils étaient perchistes. Ils travaillaient avec leurs femmes. L’une d’elles faisait des caricatures sur scène ».

Madame Dunouvion confirme l’engagement des frères Roche au service des jeunes et évoque l’émotion ressentie lorsque la nouvelle de leur exécution a été connue. Elle a été d’autant plus forte que le lotissement, de création récente, n’était pas densément peuplé et que tous se connaissaient.

« C’étaient des gens qui s’occupaient de sport. Ils s’occupaient de la jeunesse du Vert-Galant (…) On en a beaucoup entendu parler dans le Vert-Galant, parce qu’ils avaient fait beaucoup de bien pour tous les citoyens du Vert-Galant ».

Georges Burger, dans bulletin de la SEHT, n° 16, année 1992.

Mme Dunouvion, née Derquenne, bulletin n° 24 de la SEHT, année 2000.

ZANON Joseph

Fils d’Angello Zanon et Angella Zachellini, Joseph Zanon est né le 2 décembre 1908 à Rabbi, bourgade italienne de la province autonome de Trente, dans de la région du Trentin, Haut-Adige, de l’Italie du Nord. Sans doute pour des raisons économiques, et aussi pour des raisons politiques, il a quitté ses belles montagnes pour gagner la région parisienne où il exerce le métier de menuisier.

Nous n’avons pas trouvé trace de lui dans le recensement quinquennal de population de 1936, ce qui laisse penser qu’il est un Villepintois de récente date, lorsqu’éclate la Deuxième Guerre mondiale. On peut s’étonner de trouver quatre Italiens dans les suppliciés du 14 juin. Théoriquement leur nationalité aurait dû les protéger, puisque l’Italie fasciste est l’alliée de l’Allemagne nazie. Leur origine les dénonce au contraire comme opposants de la nouvelle Europe. Le quartier du Vert-Galant, qui s’étend à la fois sur les communes de Tremblay et Villepinte, compte de nombreux Italiens qui ont fui le régime fasciste et militent contre lui. Certains ont combattu en Espagne, dans la brigade Garibaldi comme le lieutenant Antonio Lamanteo, qui habitait rue des Alpes, dans le quartier du Vert-Galant, à Tremblay-lès-Gonesse, avant d’aller se faire tuer en montant à l’assaut, à la tête de sa section, à la bataille de Brunete, lors du siège de Madrid, en juillet 1938. Beaucoup ont servi dans la Résistance comme Antoine Cusino et Pierre Colongo qui ont donné leur nom à des rues du quartier du Vert-Galant.

La brigade Garibaldi a édité en 1938 un journal « Vite della brigata » qui évoque, dans un des articles, « Il Fronte unico di Vert- Galant, una dei migliori organizzazioni di Parigi-Est ». (« Le front uni du Vert-Galant, une des meilleures organisations (antifascistes) de Paris est ».)

Bien informés par leurs services secrets de la composition socio-politique des régions dans lesquelles ils combattaient, les hommes de la Wehrmacht n’avaient aucun préjugé favorable à l’égard des Italiens qu’ils rencontraient et Joseph Zanon s’est retrouvé, aux côtés de son compatriote Albert Zechetti, devant le peloton d’exécution. Moins chanceux que lui, il sera mortellement touché par les balles nazies.

L’acte de décès de tous ces Italiens ne comporte pas la mention « Mort pour la France », parce que ce n’était pas légal en 1943. Il eût été juste de noter « victimes du nazisme », mais c’était encore moins envisageable à cette époque !

Mort en Espagne d’un antifasciste de la colonie italienne du vert-Galant : Antonio Lamanteo, bulletin n° 42 de la SEHT, année 2018.

Témoignages sur la vie locale, de l’occupation à la Libération de Tremblay, bulletin n° 19, année 1995.

Les combats de la Résistance contre les nazis au Vert Galant, Jean Blanchot, bulletin n° 26, année 2002.

Chroniques 1940-1944, ou l’occupation vécue par un adolescent, Roland Colongo, bulletin n° 39, année 2015.

La banlieue nord-est de Paris dans la Seconde Guerre mondiale, Hervé Revel, éditions Fiacre, 2012.

ZECHETTI Albert

Les exécutions du 14 juin se sont déroulées sur deux sites. Miraculeusement, un des otages du deuxième groupe, fusillés à l’endroit où une stèle rappelle aujourd’hui le tragique événement, a échappé à la mort. Il s’agit d’Albert Zechetti. Blessé au ventre, il fait le mort pour échapper au coup de grâce. Après le départ de ses bourreaux, il réussit à se traîner jusqu’à son domicile. Transporté par la suite à l’hôpital de Montfermeil, il a survécu à son épreuve.

Albert Zechetti, cliché Marcel Muller, archives de la SEHT

Nous disposons de plusieurs témoignages sur la terrible journée de cette victime, notamment le sien, recueilli par le commissaire de police de Tremblay-lès-Gonesse et consigné dans son rapport du 20 juin 1941.

Si Albert Zechetti est le seul des suppliciés du 14 juin 1940 à avoir survécu, il reste par la suite gravement mutilé, ayant reçu une rafale de mitraillette dans le bas-ventre. De nationalité italienne, il connaissait les usages de l’armée austro-germanique. Il savait que dans l’armée allemande on ne donne le coup de grâce qu’à ceux qui ne sont pas morts. Il n’était pas mort, il a feint de l’être.

En 1940, il tient à Villepinte un petit café qui s’appelle « Au père tranquille », un nom qui convient très bien à la personnalité du patron, parce que c’est un homme très calme et très gentil, que tout le monde aime bien. Pour compléter les revenus de son petit commerce, il travaille chez le charbonnier Muller, rue des Ardennes, dans le quartier du Vert-Galant, à Tremblay-lès-Gonesse.

Le 14 juin, il était derrière le comptoir de son petit café, et où il lavait les verres, lorsque les Allemands sont rentrés. Ils l’ont emmené sans ménagement et l’ont fusillé avec quatre de ses voisins. Leur forfait accompli, les tortionnaires ont abandonné les cadavres des suppliciés sur place, peut-être pour impressionner la population. Après leur départ, Albert Zechetti a réussi, malgré ses blessures, à se traîner jusque chez lui, par le chemin du Loup. À l’époque, c’était encore un chemin de terre. Il s’est caché sous la futaie. Les Allemands sont revenus à son café, l’ont demandé à sa femme qui a prétendu ne pas savoir où il était.

Albert Zechetti a eu la chance d’avoir Madame Roller pour plaider sa cause. Le mari de cette dame, de nationalité allemande, avait été interné en camp par les autorités françaises, au début de la guerre. Son épouse a demandé aux compatriotes de son conjoint la grâce de l’otage survivant. Après le départ des soldats qui étaient à sa recherche, Madame Zechetti a installé le blessé dans sa chambre. Plus tard, les Allemands sont revenus. De son lit il leur a crié :

— Je suis là.

— On ne tue pas deux fois, lui a répondu un officier.

Son ventre n’était qu’une plaie. Conduit à l’Hôpital de Montfermeil, il a reçu les soins que nécessitait son état. Longtemps après, il est revenu chez lui, à Villepinte, à pied. La rafale reçue dans le ventre l’avait gravement mutilé, mais il ne faisait pas état de son cas. Il pensait à ses compagnons d’infortune, à leurs familles douloureusement éprouvées. C’était un héros tout simple, une victime, un martyr.

« Je suis un peu ému de parler de lui, nous confiait Marcel Muller, le fils de son employeur, parce que j’avais une affection tout à fait respectueuse pour lui, étant donné qu’il m’a porté sur ses genoux, qu’il m’a monté sur son cheval. Il a fait partie de ma petite enfance et de mon adolescence, puis il a connu ce grand malheur. Lorsque le travail a repris, il est revenu aider mes parents, à partir de 1945, 1946. Il est revenu naturellement, comme si rien ne s’était passé. Il a repris ses habitudes comme un grand Monsieur qu’il était. C’était un petit homme, mais un grand Monsieur».

Maurice Decorzant, témoignage, bulletin n° 19 de la SEHT, 1995.

Marcel Muller M. Zechetti, un héros tout simple, bulletin n° 24 de la SEHT, année 2000.

etin n° 24 de la SEHT, année 2000.



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