Le sac de Tremblay et du Pays de France perpétré en 1652 par l’armée de Charles IV de Lorraine

Sac de Tremblay et du Pays de France perpétré en juin 1652 par l'armée de Charles IV de Lorraine

 

Source :

Hervé REVEL, Pillages et massacres perpétrés à Tremblay et dans le Pays de France pendant la Fronde, bulletin n° 9 de la SEHT, année 1985, pages 7 à 19.

 

 

En janvier 1652, le cardinal Mazarin revient en France et rejoint le roi à Poitiers, avec une armée considérable. Sitôt son retour connu, le Parlement qui l’a proscrit et banni du royaume renouvelle ses arrêts. Le duc d’Orléans, frère de Louis XIII, se déclare pour les princes. La guerre civile reprend, avec plus d’acharnement. Condé qui avait le dessous en Guyenne rejoint l’armée des princes par poste, à Orléans.

En mai 1652, il attaque Saint-Denis dont il s’empare. Mais il ne peut tenir la ville qui est reprise, à quelque temps de là, par les troupes loyalistes. C’est alors que se répand la nouvelle de l’approche de Charles IV de Lorraine.

 

 

Charles IV de Lorraine

 

 

                                    Charles IV, duc de Lorraine Musée de Lorraine 3 M 81

 

 

Opposant depuis sa jeunesse à la politique de la France, Charles IV a été chassé de Lorraine par Louis XIII. Il a passé le reste de sa vie à essayer de reconquérir son duché, les armes à la main. Après avoir perdu son duché, il ne possède pour tout bien que son armée, dont il loue les services à prix d’or.

 

En 1652, tous les partis souhaitent son intervention dans la guerre civile. Pour contrebalancer la puissance de Condé, le duc d’Orléans, a sollicité son concours, qui n’est pas considéré comme une alliance étrangère (1). De son côté le roi d’Espagne le paie pour qu’il soutienne Condé. Enfin, la reine Anne d’Autriche elle-même a accepté son intervention et a demandé, en avril, le libre passage de son armée aux gouverneurs des places de Champagne.

 

Alors qu’il s’approche, Charles IV n’a pas arrêté sa conduite. Il est déterminé à tirer le meilleur parti des événements en se vendant au plus offrant. Pour faciliter son avance, il a divisé son armée en deux corps. Le premier commandé par le colonel Fogge, comporte 3 000 fantassins et 1 500 chevaux. Ce sont de vieilles troupes aguerries. Elles viennent d’hiverner en Alsace et ont mis à contribution la plupart des villes de Rhénanie, contraignant par la violence celles qui n’acceptaient pas leur tribut. Le second corps, conduit par le duc en personne, est composé de 5 000 hommes de pied et 2 500 chevaux. Véritables professionnels de la guerre, ils comptent dans leurs rangs des Espagnols, des Polonais, des Allemands, des Lorrains, des Savoyards, voire même des Français. Ils sont d’autant plus redoutables que que leur chef ne les paie pas. Ils se paient eux-mêmes sur les contrées qu’ils traversent, se conduisant partout en pays conquis et se livrant au pillage.

 

Le duc est à l’image de ses terribles soldats. Il a servi tous les souverains d’Europe et les a tous trahis. Il affiche le plus grand des cynismes et se fait gloire de ne pas s’embarrasser de scrupules.

 

Sa deuxième femme, la comtesse de Cantecroix, le suit aux armées. Il l’appelle « sa femme de campagne ». Pour l’épouser, il a répudié la princesse Nicole, fille de son prédécesseur. Le pape ayant refusé de lui accorder le divorce, il n’a pas  hésité à braver son excommunication en devenant bigame.

 

Vivant au milieu de ses hommes, il a contracté leurs habitudes grossières, peut-être pour les flatter. Son langage est volontiers ordurier et il narre avec complaisance d’abominables histoires sur ses soldats. Il raconte par exemple qu’il a vécu 15 jours sans pain, se nourrissant de tous les chiens et de tous les chevaux morts et même de chair humaine. Selon une de ces terribles anecdotes, ses soldats, ayant un jour capturé deux vieilles religieuses « les mirent incontinent en pièces et en firent du potage qu’ils mangèrent avec la chair de ces religieuses, dès qu’il fuit cuit ».

 

Paradoxalement, le rude guerrier n’a pas oublié les bonnes manières. Il sait, en certaines circonstanes, se montrer charmant. Mademoiselle de Montpensier qu’il a beaucoup vue, pendant la semaine qu’il a passée à Paris, au début du mois de juin 1952, note dans ses Mémoires « il venait avec moi au Cours, me divertissait fort ».

 

À peine arrivé, Charles IV fait preuve de sa duplicité habituelle. Il fait semblant d’épouser le parti des princes, mais ne prend aucune initiative. Il est vrai à sa décharge que Condé tient trois places de Lorraine dont le duc demande restitution : Stenay, Clermont et Jemet. Ne l’ayant pas obtenue, il déclare « qu’il ne risquera pas son armée pour quelqu’un qui lui retient son bien et qu’il abandonne M. le Prince à la garde de Sainte Geneviève ». (2)

 

1 – En 1632, Gaston d’Orléans, frère de Lojuis XIII, a épousé la sœur de Charles IV de Lorraine, sans le consentement du roi.

 

2 – Pour stimuler l’ardeur des Parisiens, des processions publiques furent organisées. Au cours de ces processions, les reliques de Sainte Geneviève étaient exposées. Au cours de l’une de ces processions Condé se prosterna avec ostentation devant le reliquaire. C’est cet épisode que Charles IV tourne en dérision.

En janvier 1652, le cardinal Mazarin revient en France et rejoint le roi à Poitiers, avec une armée considérable. Sitôt son retour connu, le Parlement qui l’a proscrit et banni du royaume renouvelle ses arrêts. Le duc d’Orléans, frère de Louis XIII, se déclare pour les princes. La guerre civile reprend, avec plus d'ampleur.

 

La relation du curé de Tremblay, Jehan Turquan

 

Nous possédons un témoignage direct sur les exactions commises à Tremblay.

Nous le devons au curé de Saint Médard, Jehan Turquan. Il ne rédige pas une relation suivie des faits. Nous ne sommes pas en présence d’un mémorialiste soucieux de laisser un témoignage à valeur historique. Il s’agit de la réaction d’un homme d’église qui rédige un commentaire d’ordre spirituel, relatif à son ministère. Ce document débute par l’évocation d’une cérémonie de réconciliation qui se déroule le 11 juillet 1652, pour lever l’interdit qui frappe le cimetière Saint-Médard.

 

La profanation du cimetière de Saint Médard a eu lieu le 3 juin 1652. « Un pauvre jeune homme » nous rapporte le curé, fut tué par les Lorrains » alors qu’il sortait de l’escalier du clocher de Saint Médard. Cet assassinat s’est produit dans le cimetière qui, à cette époque, entoure l’église et a le Statut de terre sacrée. Cet acte sacrilège constitue une « pollution » c’est-à-dire une profanation, qui le frappe d’interdit. Pour le rendre à son usage sacré, il convient de le « réconcilier », c’est ce qui a été fait le 11 août, conformément aux règles définies par l’archevêque de Paris, dans son manuel, précise le procès-verbal de la cérémonie.

 

Qu’était allé faire le jeune homme dans le clocher ? S’y était-il posté pour observer l’arrivée des soldats et donner l’alerte, peut-être en sonnant les cloches ? S’était-il trouvé là par simple Hasard ? Le curé note ce trépas parce qu’il frappe d’interdit le cimetière. Tout de suite après cette profanation, il évoque celle de son église, pillée par les soldats de Charles IV, qui ravagent également tout le village. Toutefois, précise le prêtre, les pillards n’ont pas osé perpétrer le plus grave des sacrilèges. Avant leur entrée dans le village, le prêtre a enfermé les hosties consacrées dans le tabernacle et a pris soin de parer son autel. Pour en imposer à la soldatesque, nous raconte-t-il, il a disposé des cierges dans six chandeliers, autant de bougies, des tableaux et d’autres ornements, afin de faire comprendre que, derrière les espèces visibles du pain consacré, il y a la réalité invisible d’un Dieu, dont on doit craindre les jugements. Les pillards se sont contentés de voler les vases sacrés et les vêtements liturgiques. Le narrateur accorde la plus grande importance au fait que le tabernacle a été respecté. Il compare les crimes de sang qui ont été commis au crime suprême qu’aurait constitué, à ses yeux, la profanation du corps de Jésus-Christ, présent dans les Saintes Espèces.

 

Les meurtres perpétrés sont considérés sacrilèges par le prêtre, mais pour lui, le péché est moins grave que ne l’eût été le sacrilège suprême; la profanation du corps de Jésus-Christ, présent dans l’hostie consacrée. Cette opinion est celle d’un homme de foi, pour qui les réalités du monde matériel sont incomparablement moins importantes que celles du monde spirituel. Cette attitude ne se trouve pas seulement chez des hommes d’Église, au XVIIe siècle. La vie religieuse imprègne alors toute la vie sociale. Même chez des soldats professionnels, habitués à commettre les pires forfaits, elle est encore présente. Cela a été le cas chez les pillards de Tremblay, qui commettent des crimes abominables, mais croient à la présence réelle du Christ dans l’hostie consacrée et n’ osent profaner le tabernacle.

 

La gravité de ce sacrilège est telle que, lors des débuts de la Fronde, en 1649, un cavalier des troupes royales, accusé d’avoir forcé un tabernacle, a été pendu haut et court, à Saint-Denis, sur la grand place, en présence de toute l’infanterie sous les armes. C’est la seule exécution capitale, alors que la plupart des villages environnants ont été pillés par ces mêmes troupes.

 

 

 

Relation du curé Jehan Turquan, archives municipales, Mortuaire, juin 1652 cliché SEHT © SEHT

Nous donnons la transcription du document en respectant l'orthographe de l'original, écrit dans une graphie très difficile à déchiffrer :

 

Le dimanche unziesme (11 août 1652), le cymetière de sain Médard fut réconcilié suivant la permission de Monseigneur l’archevesque conformément à son ordonnance, avec les cérémonies contenues dans son manuel ; Ledit cymetière pollué par la mort d’un pauvre jeune homme, Me charretier de Claude Boileau, tué (le 3 juin 1652) en descendant et sortant du clicher de l’église, par une troupe de Lorraings pillang et et l’eglise et tout le village dans respect ny reverence aulcune du lieu saint et ayans mesme empoté jusque aux vaisseaux aux saintes huilles et tout le cierge servant aux authelgs, simples aubes et autres sang pour autant avoir défoncé le saint tabernacle mais s’étant contentez de le destourner, ce que pour moy, prêtre et curé très indigne, j’ay creu estre ung effect non du respect desd. Pilliartz et sacrilèges, mais de la pure bonté et miséricorde de Dieu qui m’avoit dobné ceste pansée de parer l’authel ou repoisoit son très saint et très adorable corpz et sang soubz les especes visibles de pain, avec quelques parementz, cierges dans six chandeliers, aultant de bougies dans leurs potz, tableauw et autres petitz ornementz, estimant que la propreté et parure de cet authel leur feroit cognoistre que sang doute il y avoit quelque maiesté cachée et quelque subject adorable et que sy la violence de leurs actions ne pouvoit estre réprimée par la crainte des jugementz d’un Dieu résidant sur cet authel, au moing quelque petit sentimentz de respect pouvoit arriver à quelque un d’eux qui pouroit empescher ce malheur que j’estime incomparablement plus grand que tous ceux que pouroient causer telles sorties de genz dang les lieux saints, comme le pillage qu’ilz ont fait dans nos deux églises t le carnage de plusieurs pauvres gens blessez et ung tué, comme dit est, ce qui arzriva le lundy troisiesme jour de juing dernier passé, cecy pour mémoire et pour cest effect je creu estre necessaire d’etre remarqué.

 

La fuite des Tremblaysiens

 

 

À partir du mois de juin, le curé ne peut tenir ses registres au jour le jour. Il a été contraint de quitter la paroisse, en raison, nous confie-t-il, des persécutions violentes dont il a été victime, ainsi que son vicaire. Ces exactions et les vols dont ils ont été l’objet les ont obligés à s’enfuir de nuit. La majeure partie des habitants a fait de même. Le mortuaire nous apprend que, selon leur état de fortune, ils se sont réfugiés à Bois-le-Vicomte ou à Paris. Nous savons, par ce document, que la dépouille d’une femme a été ramenée en juillet de Bois-le-Vicomte « ou la plupart du pauvre peuple estoit resfugié ». Nous savons aussi par lui, que ceux qui avaient quelques moyens, « les plus accornodez », se sont retirés à Paris. Le choix de Bois-le-Vicomte est judicieux. Cette terre a pour seigneur Mademoiselle de Montpensier. Les bonnes relations qu’elle entretient avec le duc de Lorraine mettent ses biens à l’abri des violences de ses terribles soldats. Nous n’avons pas de témoignage sur les conditions de vie des réfugiés. Nous pouvons toutefois les imaginer semblables à celles des paysans qui, dans les mêmes circonstances, se sont retirés dans d’autres châteaux ou monastères. La mère Angélique de Port-Royal nous les décrits ainsi (3) ; « C’est merveille que toutes les bêtes et les gens ne sont pas morts d’avoir été si longtemps enfermés les uns avec les autres. Nous avions les chevaux sous notre chambre et dans le chapitre, et, dans les caves, nous avions quelques quarante vaches à nous et aux pauvres gens. La cour était pleine de poules, de dindons, canes et oies, et, quand on ne les voulait pas recevoir, ils disaient : ·« Prenez-les pour vous, nous aimons mieux que vous les ayez que les gens d’armes »... L'église était pleine de blé, d’avoine... de pois, de fèves, de chaudrons, de meubles et de toute sorte de haillons ».

3 - Mémoires pour servir à l'histoire de Port-Royal, 1742 .

 

Cette description est assez voisine de celle de Dom Félibien. Elle concerne comme elle les événements de 1649. « Le monastère, écrit Dom Félibien, fut rempli d’hommes, de femmes, d’enfants et de troupeaux ; ce qui causa dans tous les lieux réguliers une fort grande incommodité, et par la suite une infection insupportable. » (4)

 

Bien qu’il n’ait fourni aucune précision sur le lieu de sa retraite, nous pensons que, comme celui de Mitry, le curé de Tremblay se réfugia à Bois-le-Vicomte. Il resta en effet en relation avec ses paroissiens, continuant à assurer dans sa paroisse certains enterrements, « avec très petite cérémonie ».

4 – Dom Félibien Histoire de l’abbaye de Saint-Denys.-en-France, Paris1706

 

Le nombre de victimes

 

Dans les années qui précèdent les événements que nous étudions, nous avons relevé, dans le registre mortuaire de Tremblay, cinq décès en 1647, et 1648, quinze en 1649, dix-sept en 1650, vingt-trois en 1651.

 

En 1652, nous avons noté un décès en avril, cinq en mai, un en juin, huit en juillet, douze en août, trente-quatre en septembre, trente-quatre en octobre, huit en novembre, cinq en décembre. Soit cent huit décès enregistrés pour l’année, contre treize, en moyenne les cinq années précédentes, ce qui représente une progression de huit fois environ la moyenne annuelle. Après sa fuite en juin, le curé n’est plus en mesure de tenir le registre mortuaire. Il l’a mis à jour, après les événements. Une estimation du nombre des trépas figure au folio 228 verso, alors que la liste se poursuit jusqu’au folio 229 verso. L’estimation du nombre des victimes précède l’enregistrement des décès, ce qui n’est évidemment possible que dans le cas d’une mise à jour a posteriori. C’est en septembre et octobre que les victimes ont été les plus nombreuses. Leurs noms ont été enregistrés le même jour. Cette opinion nous est suggérée par la disposition graphique qui consigne les cas, les uns à la suite des autres, avec pour toute séparation un trait de plume. L’encre et l’écriture sont de la même veine. La graphie est rapide, difficile à déchiffrer.

Le prêtre estime à environ une centaine le nombre des défunts dont il va consigner les noms sur son registre. Le bilan réel est beaucoup plus lourd. Il précise en effet qu’il n’inscrit que les noms de ceux « qui avaient couru au-dessus de quatorze, quinze et seize ans », autrement dit, il ne mentionna pas les enfants dans sa liste des défunts.

 

Des familles entières, nous apprend-il, furent décimées, dont certaines comptaient le mari, la femme et entre trois et six enfants. Quatre à cinq familles notables furent dans ce cas. Celle de Jehan Besault, où il y avait trois enfants, celle de Desnoyelle ou il y en avait « trois ou quatre » et aussi ajoute-t-il quelques autres « ce que je certifie estre vray ». Pour avoir le nombre total des victimes, il conviendrait également de tenir compte de ceux qui ont fui et sont décédés sur les lieux de leur retraite. Les plus pauvres s’étant réfugiés à Bois-le-Vicomte, les dépouilles de ceux d’entre eux qui décédèrent furent ramenées à Tremblay. En revanche, il n’en a pas été de même pour ceux qui s’étaient retirés à Paris. Pour toute précision, le document se contente d’avancer que leur nombre fut « assez notable ».Toutefois, le 25 novembre 1652, le corps de l’un d’entre eux, Maître Lefebvre, procureur fiscal de la seigneurie de Tremblay, fut ramené de Paris pour être enseveli dans l’église Saint-Médard.

 

Le nombre total des victimes serait donc la centaine de décès mentionnés dans le registre mortuaire, augmentée du nombre des enfants et de celui des adultes trépassés à Paris. On peut estimer que le total avoisine les cent cinquante, soit environ le cinquième de la population de la paroisse, qui peut être évaluée à près de 750 habitants, si l’on se réfère aux données connues du siècle suivant.

 

Toutes les victimes ne périrent pas directement des violences subies, beaucoup furent victimes de la misère engendrée par l’état de guerre et les pillages qui désorganisèrent la vie sociale, empêchèrent les paysans de vaquer aux travaux des champs.

 

 

Enregistrement des décès, mois d'octobre 1652, folio 229 recto,

Archives municipales, ville de Tremblay-en-France, cliché SEH© SEHT

L'enregistrement des décès d'octobre 1652 s'étend sur deux feuillets. Nous présentons ci-dessus le folio 229 recto. Nous avons noté, en marge du cliché, le mois qui n'apparaît que sur le feuillet précédent. Le nombre total des décès enregistrés en octobre 1652 s'élève à 34. Ces décès ont été enregistrés a posteriori, lorsque le curé Jehan Turquan est revenu de son exil au château de Bois-le-Vicomte.

 

Le séjour en Pays de France de l’armée de Charles IV de Lorraine

 

Dès que la nouvelle de l’approche du duc de Lorraine a été connue, le duc d’Orléans et le prince de Condé se sont portés au devant de lui. Selon Mademoiselle de Montpensier, ils l’ont rencontré tout près de Tremblay, au Mesnil-Amelot. Dans ses Mémoires, elle nous confie qu’elle-même envoya un gentilhomme à l’illustre arrivant, pour lui offrir sa maison de Bois-le-Vicomte.

Après bien des tergiversations, le Lorrain finit par accepter de faire son entrée à Paris avec les princes. Il y arrive le 2 juin, vers 22 heures. Surpris de l’accueil qui lui est fait, il déclare avec ironie qu’il « n’eût jamais cru pouvoir entrer dans Paris comme ennemi du roi et y être si bien reçu ».

 

Pendant qu’il s’installe à Paris, où il reste une semaine, une partie de ses soldats investissent Tremblay, où ils pénètrent le 3 juin, vers 10 heures. Il est probable que leur approche a été observée du haut du clocher et que l’alarme a été donnée, sans doute par le jeune homme  assassiné, au bas de l’escalier du clocher de Saint-Médard.

Le village a été pillé. Les habitants ont été l’objet des violences dont sont coutumiers les mercenaires de cette redoutable armée. Le curé note dans le mortuaire « le carnage de plusieurs pauvres gens blessez et ung tué ». Plusieurs est ici employé au sens qu’avait ce terme au XVIIe siècle, c’est-à-dire « beaucoup », signification qui s’harmonise davantage avec le terme « carnage » que ne le ferait le sens moderne.

Le curé Jehan Turquan ne se complait pas dans le récit des atrocités. Il ne les évoque qu’avec réticence, « non est pour dire » nous confie-t-il. Le curé de Mitry est plus précis. Le même jour les soldats de l’armée de Lorraine pillent ce village et son église, qui est frappée d’interdit, en raison des meurtres commis. Le porte verge de l’église, âge de 68 ans, a été étranglé par les soudards puis jeté au feu. Deux autres habitants sont tués à coups d’épée. Un quatrième est pendu à la mangeoire d’une écurie.

 

 

Mortuaire de Mitry, archives municipales de Mitry

  Transcription du Mortuaire, 3 juin 1652

 

Le lundi troisiesme jour sudt mois [ de juin] le village et l’Église ayant esté pillez par les trouppes du duc de Lorraine, Jean-Pierre porte verge et serviteur de l’Église, aagé de soixante et huict ans fust estranglé puis jetté au feu, Claude Dufour aagé de soixante et quinze ans et tout estropié de ses jambes fut tué de plusieurs coups d’espée, Nicolas Poirée, agé de plus de cinquante ans fut aussi tué de coups d’espée et Pierre Bedeau fut pendu et estranglé au ratelier de son escuyrie, et leurs corps furent clandestinement inhumez au cimetiere le lendemain quatriesme du mois.

Le mardy onziesme dudt mois a esté inhumé aussi clandestinement Simon Larquer trouvé mort des blessures qu’il avoit reçu par les soldatz le susdit jour troisiesme du present mois.

Le vendredy dixneufviesme jour du sudt mois a esté inhumé en l’Église st Lasare* ou l’on celebre l’office divin pour l’Interdit de l’Église paroissiale violée par les meurtres et insolences commises par les gens de guerre , le cops …… de Bertaule Mallon ayant reçu les sts Sacrements.

 

*selon notre regrettée ami Gisèle Savin, présidente fondatrices des Amis du Passé de Mitry-Mory, il s’agit  vraisemblablement de la chapelle de la léproserie qui se trouvait à la sortie de Mitry, entre le chemin de Tremblay et la route de La Villette (alors chemin des Cerisiers).

 

 

Le curé de Tremblay ne donne pas de semblables détails. L’assassinat est pourtant évident dans quelques cas comme celui du maître charretier, tué au pied du clocher, le 3 juin ou, en octobre, celui de Nicolas Fouquet « pauvre homme tué près du moulin de l’Orme », trouvé mort sur la place. Le prêtre ne détaille pas les atrocités commises par les soldats de Charles IV. Il se contente de qualifier globalement leurs actes. Les termes de « pilliartz et sacrilèges » viennent sous sa plume, ainsi que « la barbarie de ces gens sang humanité ». Les soldats ne se contentent pas de voler et de tuer, ils pratiquent la torture. Ils n’hésitent pas à s’attaquer à des vieillards. Ainsi, à Mitry, Claude Dufour « âgé de soixante-et-quinze ans et tout estropié de ses jambes fut tué de plusieurs coups d’espée ».

 

Les violences dont se rendent coupables les Lorrains, à leur entrée dans Tremblay, provoquent une véritable panique qui vide le village de ses derniers habitants. Les blessés et malades, qui  sont en état de le faire, quittent leur grabat, espérant échapper aux reîtres qui persécutent la paroisse. En raison de leur état, ils ne sont pas en mesure de rejoindre leur famille à Bois-le-Vicomte ou a fortiori à Paris. Ils se retirent où ils le peuvent et meurent dans leur cachette, faute de soins, peut-être même de nourriture. Leurs cadavres sont retrouvés dans les endroits les plus surprenants ; labours, jardins, caves.

 

Ces fuites éperdues, provoquées par la peur des sévices, ces morts solitaires de moribonds dénués de tout, réduits à se terrer dans les jardins ou les labours, comme un gibier aux abois, donnent la mesure tragique du sac de Tremblay et de sa région en proie aux brutalités inouïes de mercenaires qui ont fait l’apprentissage de la cruauté durant les terribles campagnes de la guerre de Trente ans.

 

 

Gravure extraite de Jacques Callot, Les misères et les malheurs de la guerre, 1633. Cliché SEHT d'après l'original

 

Voilà les beaux exploits de ces cœurs inhumains

Ils mangent partout, rien n’échappe à leurs mains,

L’un pour avoir de l’or invente des supplices

L’autre à mille forfaits amène ses complices

Et tous d’un même accord commettent méchamment

Le vol, le rapt, le meurtre et le violement

 

Le camp des Lorrains

 

Nous ne sommes pas en mesure de déterminer en toute certitude la durée du séjour de l’armée de Charles IV dans notre région. La relation du curé Jehan Turquan nous apprend que l’armée du Lorrain s’établit à Villepinte, mais il ne précise pas la date et reste vague sur la durée de son séjour. « Attendu que le camp des Lorrains estoit a Villepinte, écrit-il, et qu’en ce lieu s’y trouvèrent avec toute l’armée ung espace de temps notable ». Paradoxalement, Villepinte est le seul village à ne pas subir d’exactions. Il est probable que la présence de l’État-major impose aux soldats une certaine retenue. N’ayant subi aucune violence, l’église du lieu n’est pas frappée d’interdit. Le culte y a été célébré sans interruption. Dans le mortuaire de Villepinte, nous n’avons relevé que deux morts violentes. Celle de Charles du Four, gendarme du roi, tué d’un coup de pistolet à la tête, le 12 juillet, dans une escarmouche aux limites de la paroisse. Celle également d’un jeune homme de Charny-en-Beauce, qui portait les armes dans l’armée de Condé.

 

Lorsque les Lorrains arrivent, en juin, le bruit se répand qu’ils vont passer par Saint-Denis, pour rejoindre Etampes où Condé et l’armée des princes sont assiégés. Aussitôt la population de Saint-Denis quitte la ville pour se réfugier à Paris. Plus chanceuse que celle de Tremblay, elle est épargnée par les troupes de Charles IV qui prennent un autre itinéraire et se portent à Villeneuve Saint-Georges, où elles établissent leur camp. Charles IV s’est porté au-devant de Turenne,  mais il ne livre pas bataille. Il négocie. On manœuvre. Il se retire. Selon le mot de Voltaire, « le cardinal de Mazarin lui offrit plus d’argent pour s'en retourner que le prince de Condé ne lui en avait donné pour venir ». Après être sorti de France pendant une journée, pour respecter l’engagement souscrit envers Turenne, il y revient à nouveau, début de juillet, faisant preuve par là de son habituelle duplicité.

 

Il s’installe avec son armée à Villepinte. Les registres de catholicité de nos paroisses en ont gardé la trace. Celui de Vaujours à la date du 29 octobre, à propos de l’inhumation de Denise Torigny, précise qu’elle « s’estoit retirée à Vaujours a cause des gens de guerre qui estoient campés audit Villepinte sçavoir les Lorrains et les gens du prince et le jours après, ajoute ce document, Vaujours fut entièrement pillé ».

 

Les tribulations de l’armée de Charles IV valurent aux contrées qu’il traversa d’être pillées à l’aller et au retour, à chacun de ses mouvements. Bien entendu, notre région, qui fut celle où il séjourna le plus longtemps, fut la plus touchée, comme le mortuaire de Tremblay en garde la douloureuse preuve. Faut-il imputer aux seuls soldats de Charles IV les méfaits que connut notre région ? Le curé de Tremblay les associe aux « autres de ceste ligue », celui de Vaujours précise qu’ils séjournèrent à Villepinte avec « les gens du Prince ». Cette association est sans doute le fruit de leur commun commanditaire : l’Espagne.

 

Après l’affaire d’Etampes, Condé organise une fronde enragée, pour imposer sa domination, dans une tentative jusqu’au-boutiste, à laquelle le poussait son caractère. Il intimide Gaston d’Orléans en faisant tirer sur lui un coup de pistolet. Il organise des manifestations populaires pour contraindre le parlement de Paris, faisant encadrer ces mouvements par de vieux soldats prêts à tout, déguisés pour la circonstance en ouvriers.

 

Après avoir échoué dans ses tentatives, Condé se replie sur la Picardie et la Champagne. Comme Charles IV de Lorraine, avec qui il ravagea ces Provinces pendant l’hiver 1652-1653, il devient alors une sorte de Condottiere, conduisant des soldats professionnels qui, selon l’expression du temps, mangent le pays qu’ils traversent. Les exactions retournèrent l’opinion contre les princes. Le 6 septembre Charles IV qui s’étant rendu dans la plaine de Charenton, doit se réfugier dans une église pour échapper à la foule. Le récit du religieux de Saint-Denis, publié par Leroux de Lincy et Douet d’Arcq, traduit ainsi ce revirement de l’opinion : « L’on considéra pour lors dans Paris Condé comme un prince très malintentionné, qui n’avait ni crainte de Dieu, ni amour pour sa patrie (...) ». (5)

 

5 - Récit du religieux de Saint-Denis publié par Leroux de Lincy et Douët d’Arcq. Cette phrase concerne l’incendie de l’Hôtel-de-ville du 4 juillet 1652 qui fit basculer l’opinion des Parisiens.

 

 

 

Jacques Callot, Les misères et malheurs de la guerre, 1633, cliché SEHT d'après l'original

 

Ils les font prisonniers, ils brûlent leurs villages

Et sur leur bétail même exercent leurs ravages

 

Les ruines laissées par la guerre civile en Pays de France

 

En 1652, la guerre civile atteint une sorte de paroxysme, avec généralisation des actes de pillage. La Cour le reproche à ses généraux. Pour se justifier, ils répondent qu’il leur faut bien tolérer ces désordres, lorsqu’ils ne sont pas en mesure de payer leurs soldats. Avec une franchise tout à fait déconcertante d’Harcourt écrit même a Mazarin : « dans les huit ou dix lieues où nous avons séjourné depuis deux mois, nous avons mangé le pays sans rien laisser ». Si les pillages sont tolérés dans les armées du Roi, lorsque la solde ne peut être assurée, ils sont érigés en principe permanent dans l’armée de Charles IV qui se distingue sur ses rivales par un acharnement particulier à détruire. Ses soldats ne se contentent pas de moissonner les récoltes et d’enlever le cheptel, ils ravagent les contrées qu’ils traversent. Dans une lettre du 28 juin 1652, la Mère Angélique Arnaud écrit : « la maison de mon frère d’Andilly a été non seulement pillée par les Lorrains, mais presque démolie, les arbres arrachés et tous les pauvres paysans estropiés ».

 

Aux ruines et aux exactions que font subir les soldats, s’ajoutent les maladies qu’ils véhiculent. La concentration humaine et le manque d’hygiène des camps propagent la peste à travers le royaume. Le mot ne figure pas dans le mortuaire tenu par Jehan Turquan, mais la progression du taux de mortalité enregistrée entre juin et décembre 1652, ne peut pas trouver d’autre explication que la propagation d’une épidémie, facilitée par le manque de nourriture, la désorganisation du tissu social, la promiscuité animale et humaine des lieux où se concentrent les fuyards qui, comme les habitants de Tremblay, ont déserté leur logis pour échapper aux exactions de leurs tortionnaires. Pour lutter contre la misère, les organisations charitables se mobilisent. L’un des efforts les plus remarquables est organisé par Saint Vincent de Paul. De son coté l’archevêché de Paris coordonne l’ensemble de l’opération. En Pays de France, elle est menée par les révérends Pères Jacobins Réformés de Gonesse. À la différence des autres stations charitables, ils ne précisent pas le nombre exact des nécessiteux. Ils sont, selon eux, en si grand nombre qu’il est impossible de les compter. Ils se contentent de préciser l’effectif des malades, ajoutant que « le nombre des nécessiteux est encore plus grand que celui des malades, y ayant autant de nécessiteux que de vivans, puisque la ruine est universelle ».

 

À la date du 29 décembre 1652, si les pillages répétés dont ils ont été victimes ont réduit tous les habitants à la misère, certains sont de surcroît frappés par la maladie. Le nombre des malades est de 15 pour Gonesse, 4 pour Sevran, 11 pour Aulnay, 16 pour Tremblay, 10 pour Garges, 50 pour Villiers-le-Bel, 92 pour Ecouen, 245 pour l’ensemble de la Station, mais aucun pour Villepinte.

 

La station de Saint-Denis, tenue par deux ecclésiastiques et par les Révérends Pères Récollets a été, elle, en mesure de préciser le nombre des nécessiteux. Il sont de 40 pour Saint-Denis qui compte 50 malades ; 34 pour Franconville qui en dénombre 6 et 16 orphelins.

 

Le 30 décembre 1652, le chapitre de l’abbaye de Saint-Denis, assemblé capitulairement, examine la situation des possessions de l’abbaye. Il est constaté que les armées du roi et de ses ennemis ont ruiné la plupart des fermiers, lesquels ne sont plus en mesure de remplir les obligations contractuelles de leur fermage. Il est décidé de leur dépêcher sur place quelques religieux de la communauté pour évaluer les dégâts et consentir les remises qui s’imposent.

 

Toutes les armées se sont rendues coupables de pillages, celle de Turenne, celle de Condé, celle de Gaston d’Orléans, celle de Charles IV de Lorraine. Cette dernière a été incontestablement la plus terrible. Les habitants de Tremblay et des environs ont eu l’infortune de la voir longuement séjourner chez eux. Ils l’ont  payé durement dans leur chair et dans leurs biens.

 

Gravure de Jacques Callot, Les misères et les malheurs de la guerre, 1633. Cliché SEHT d'après l'original

 

Ici par un effort sacrilège et barbare

Ces démons enragés et d'une humeur avare

Pillent  et brûlent tout, abattent les autels

Se moquent du respect qu'on doit aux Immortels

Et tirent des saints lieux les vierges désolées

Qu'ils osent enlever pour être violées

 

Des documents entièrement inédits

 

La relation des exactions commises par l’armée de Charles IV de Lorraine en plaine de France que nous avons étudiée était jusqu’ici inédite. Nous avons trouvé les douloureuses traces de son passage dans les archives municipales des villes de Tremblay-en-France et des villes voisines. Nous n’avons trouvé aucune mention du camp de Villepinte dans les ouvrages imprimés que nous avons consulté. Nous attribuons ce silence au fait que Charles IV n’a participé à aucun des combats livrés entre les partis qui déchirèrent le royaume pendant la Fronde.

 

La relation du curé Jehan Turquan était jusqu’ici inédite, bien que couvrant sept feuillets. Il est probable que l’écriture hermétique de son auteur a laissé le document à l’écart de toute analyse, plongeant dans l’oubli quelques-unes des pages les plus sombres de l’histoire de la région.

 

Les violences par lesquelles Condé a essayé de s’imposer à Paris, notamment l’incendie de l’Hôtel-de-Ville, le 4 juillet 1652, lui ont retiré le soutien de la majorité de la population. Le 13 octobre, il quitte Paris. Le 21, le roi y fait son entrée solennelle. Les frondeurs sont vaincus.

 

À la fin du mois d’octobre, Charles IV de Lorraine quitte définitivement la région. Il se porte ensuite sur la Champagne qu’il ravage en compagnie de Condé, pendant l’hiver 1652-1653.

 

CONCLUSION

 

La plupart des témoignages que nous avons consultés s’accordent à situer en 1652 le point culminant des exactions subies par les campagnes autour de Paris. Les faits rapportés sont si terribles que le lecteur se pose la question d’une éventuelle exagération. Malheureusement, ils sont confirmés par l’analyse du nombre de décès enregistrés dans les mortuaires.

 

De tels excès ne pouvaient que mobiliser la majorité de la population contre les fauteurs de trouble. Cette évolution est perceptible dans la Lettre des Bourgeois de Paris envoyée au Roi. Elle affiche encore une hostilité à Mazarin, coupable selon elle d’avoir fait venir autour de Paris les gens de guerre qui ont ruiné la contrée. Elle accuse la Cour de cacher au monarque « les vols, les pillages d’église, les violences et les incendies (...) ». Cette ignorance supposée est la marque que, au moment où se multipliaient les initiatives militaires du parti des Princes, la personne du Roi demeurait, dans la conscience collective, le recours espéré, capable de mettre fin aux violences.

 

Au cours de notre étude nous avons suivi plus particulièrement les tribulations de l’armée de Charles IV de Lorraine qui intéressent directement le Pays de France. Le 6 juin, il conclut un traité avec le Roi, par l’intermédiaire de Mmes de Chevreuse et de Chateauneuf. Aux termes de l’arrangement le siège d’Etampes est levé, à la suite de quoi, le duc, quitte de ses engagements envers l’Espagne, se retire.



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