SOUVENIRS - Georgette GUSTIN : Les débuts d’une jeune institutrice, dans les années 30 et 31

SOUVENIRS

Les débuts d’une jeune institutrice, dans les années 30 et 31

par Georgette GUSTIN, bulletin n° 8 de la SEHT, année 1983

 

Jeune institutrice titulaire de province, je permute en 1930 pour le Département de Seine-et-Oise. Je suis nommée, en Octobre 1930, à l’école de garçons du Bois-Saint-Denis, commune de Tremblay-lès-Gonesse.

 

  

Mme Georgette Gustin et son époux, photographiés à Tremblay-lès-Gonesse, dans le Bois Saint-Denis, 1930.

 

J’ignorais tout de Tremblay-lès-Gonesse et de sa région ; je me présente à la gare du Nord. À 1a « grande gare », on me renvoie à la « petite gare ». À la petite gare, personne ne connaissait Tremblay-les-Gonesse. Allant de l’un à l’autre, je trouve enfin un employé qui pense qu’il faut descendre à  Sevran-Livry. Je prends donc un billet pour Sevran-Livry.

Arrivée à Sevran, je descends et je m’adresse aux passants, qui n’ont jamais entendu parler deTremblay-lès-Gonesse. Finalement, harassée, je pénètre dans un café. Le patron n'avait jamais entendu parler de Tremblay. Soudain, une jeune bonne qui était en train de laver le plancher me dit : « je sais où c'est  j’y ai été danser. J’ai été danser au Bois-Saint-Denis. Il faut prendre un billet de chemin de fer jusqu’à la station suivante », ce que je fis. La station suivante portait le nom de Vert-Galant. Ce n’était pas la station actuelle

Arrivée là, je recommence ma quête. Quelqu’un finit par me dire qu’il s’ouvrait là, une large allée, inachevée, avec bordures de trottoirs en pagaie et égouts commencés mais inachevés. Elle s’ouvrait dans le bois. On me dit : « c’est au bout ».

J’y vais, péniblement. Il avait plu et la terre glaise collait à mes souliers, autant que possible.

Je finis, en m’accrochant à tout ce que je pouvais, par arriver à la maison du garde. Là, il y avait un grillage. Ce fut une halte bienfaisante.

Je nettoyai mes souliers avec de l’herbe pour enlever la boue qui les alourdissait. Je les remis. Je continuai et je débouchai assez rapidement au coin d’une école toute neuve, fort jolie, qui m’apparut de suite fort bien conçue.

C’était l’école du Bois-Saint-Denis à Tremblay-lès-Gonesse.

 

     

Les écoles du Bois Saint-Denis, carte postale éditée en 1930 par l’architecte, Paul-René Chauvin, collection SEHT

 

Je m’adresse au premier bâtiment : l’école de filles. Puis au 2e. C’était l’école de garçons où j’étais nommée. Je suis accueillie de suite par le Directeur et son épouse qui n’était pas enseignante.

Je leur fis part de ma nomination. Le directeur me fit entrer dans son bureau pendant que sa femme, très accueillante, me préparait une bonne tasse de café, cc qui n’était pas de trop avec la pluie et la boue que j’avais dû traverser. Je leur dis les misères que j’avais eues pour rejoindre l’école. Ils m’indiquèrent un chemin plus long, mais meilleur. C’était une voie qui commençait à la route des Petits Ponts, traversait les « Cottages », passait presque devant l’école et s’en allait à la gare de Villeparisis.

J’empruntai cette route pour m’en retourner. Ce n’était pas merveilleux, mais c’était moins collant. La rue était neuve, forcément, il y avait beaucoup de nids de poules, beaucoup de flaques d’eau jaillissant quand on y mettait les pieds. C’était assez long, mais je préférai quand même ce chemin. J’arrivai à la gare de Villeparisis par laquelle je retournai à Paris.

Je revins pour la rentrée. Le Directeur me prêta un lit et m’indiqua un restaurant. Ce restaurant, le restaurant Briant, était situé dans une des avenues qui s’ouvraient dans le bois. Il ressemblait assez à un saloon américain. J’y trouvai a manger, évidemment, et je fis connaissance, incognito, avec beaucoup de parents de mes élèves. Beaucoup de dames. Un peu de messieurs. Tout le monde prenait l’apéritif là. Je m’en allai, toujours incognito. J’avais déjà beaucoup appris sur la population. Je m’en retournai et, je me couchai, un peu éberluée de ma journée. La rentrée n’étant que le lendemain. Dans la nuit, je m’aperçus que la pièce où je dormais était balayée par des lueurs. Des lumières assez régulières, qui tournoyaient. Je me demandais ce que c’était. Je mis un certain temps, ignorant tout de la géographie de la région, pour trouver que c’était probablement un phare du Bourget. Un peu rassurée, car j’avais eu tout de même un peu d’appréhension a cause de ces lueurs, je m’endormis.

 

     

Le restaurant Briant, ancienne maison Souques, CPA édition Briant, vers 1928, collection SEHT

 

 

Le lendemain matin, je pris mon service et, cette fois, je fis connaissance avec mes élèves, ceux qu’on voit sur la photo de classe et quelques autres encore, car ils n’étaient pas tous présents le jour de la prise de vue. Je dois dire que ces enfants qui m’étaient confiés étaient d’âge très différent car l’école n’avait ouvert qu’un an auparavant seulement dans un baraquement, avec une seule classe faite par un maitre qui était devenu directeur. D’autres enfants n’avaient pas fréquenté l’école, quelque soit leur âge. Quelques-uns avaient essayé de se rendre à l’école de ce que l’on appelait le « Vieux Tremblay ».

Comme le chemin était très long, absolument venté et, au moment des charrois de betteraves glissant, ainsi que par temps de pluie et de neige, il était, je le reconnais, impraticable, si bien que les enfants avaient fini par rester, pour la plupart, chez eux. Quelques uns pourtant avaient été mis en pension chez l’instituteur de Tremblay, le pittoresque M. Héricourt, avec qui j’ai fait connaissance assez rapidement.

Mais M. Héricourt, chargé d’élèves, n’avait pas pu quand même mettre les enfants au niveau.

Et très peu avaient été instruits de cette manière. Quant aux autres, ils se contentaient de gambader dans les allées de Tremblay, de faire mille sottises.

 

   

École communale de garçons de Tremblay, année 1922/1923, classe unique. M. Héricourt, l’instituteur pose aux côtés de ses élèves. collection S.E.H.T.

 

L’école existait seulement depuis l’année précédente au Bois-Saint-Denis. C’était un baraquement. Elle avait une seule classe de 5 à 13 ans, avec un seul maitre, bourrée d’é1éves, peut-être 60. Ils n’avaient pas pu apprendre normalement.

Cette année-là, nous ouvrions une école très bien construite, avec de très jolies classes, bien distribuées. Nous avions deux classes.

Moi, j’avais les petits, de la classe enfantine jusqu’au cours élémentaire deuxième année, en passant par une division intermédiaire d’enfants qui ne savaient pas lire, mais qui savaient tout de même quelques rudiments. Pour ceux-là, je m’efforçais de terminer l’apprentissage de la lecture. Les plus intelligents purent être dirigés sur le cours élémentaire deux, l’année d’après. Les moins intelligents vers le cours élémentaire première année. Je m’efforçais de rattraper tout le monde.

L’assiduité restait très mauvaise. Les enfants étaient souvent malades. Le terrain était très humide. Les allées trop neuves ou inachevées étaient toujours mouillées. Les enfants souvent très mal chaussés, de « tennis » par exemple, avaient les pieds mouillés l’hiver et beaucoup « s’enlisaient » dans la boue. Ils étaient souvent enrhumés. Mais notre pire ennemi c’étaient les wagonnets !

Dans ce pays où l’on traçait des voies, des wagonnets sur rail étaient utilisés par les terrassiers. Ces wagonnets constituaient un attrait de premier ordre pour nos élèves qui, sortant de chez eux, couraient aux wagonnets, descendaient dans les wagonnets boueux et ne réapparaissaient que lorsque le directeur s’était rendu sur place et avait ramené tout « le flot ». Les enfants devaient d’ailleurs pas mal rêver aux wagonnets pendant la classe parce que c’était vraiment une attraction, pour eux, sans limite. C’était merveilleux ! Alors dans l’ensemble avec les présents, ceux qui pouvaient venir, nous avons fait ce que nous avons pu.

 

     

Quai de la gare d'eau du pont du canal au Vert-Galant, vers 1930. CPA colelction SEHTLes matériaux nécessaires à l'aménagement des quartiers transitent par le canal de l'Ourcq. Après leur débarquement ils sont acheminés vers les chantiers des travaux, au moyen de wagonnets poussés sur des rails de chantiers.

 

Je dois dire que nous étions aidés et appuyés par le Maire, M. Maurice Le Guillou, marchand de pores au Petit Tremblay. Homme toujours très aimable, il m’a paru ouvert et très intelligent. Il nous rendait souvent visite et il tenait toujours compte des observations qu’on pouvait faire pour rendre meilleure la fréquentation scolaire. I1 s’arrangeait pour que l’accès aux wagonnets soit moins facile, etc. Je n’ai eu qu’une impression excellente de tous ceux à qui nous avions affaire.

Nous passons l’année ensemble. Certains élèves me donnent de grandes satisfactions, d’autres, il faut l’avouer, beaucoup moins. Les plus petits, ceux de la classe enfantine, bébés pittoresques, faisaient bien les délices de leur maitresse, même si quelquefois ils ne lui rendaient pas toujours la vie très facile. Et nous sommes arrivés ainsi en 1931.

 

  

Inauguration de l’école du Bois Saint-Denis, arrivée des autorités. Le sous-préfet de Pontoise, reconnaissable à son képi, est suivi de M. Le Guillou, maire de Tremblay-lès-Gonesse. Archives de la SEHT

 

D’abord l’inauguration officielle de l’école, le 25 mai 1931. C’était un dimanche. J'en ai gardé un très bon souvenir. Les directeurs étaient naturellement invités et les adjointes aussi. Nous étions 2. Une a l’école de garçons, une a l’école de filles. Nous avons fait un excellent repas au restaurant Henri IV, en présence de M. Pierre Cathala, Député, de M. le Sous-préfet de Pontoise, de M. 1’Inspecteur d’Académie, de M. l’Inspecteur Primaire et de la Municipalité de Tremblay-les-Gonesse. Le moment était fort agréable. La cérémonie finie, nous avons fait un morceau de chemin ensemble. Nous avons même été visiter les écoles du Vert-Galant (sur Tremblay) et nous sommes rentrés assez contents de notre journée.

                     

Inauguration des écoles de Tremblay, banquet du 25 mai 1931 au restaurant Henri IV, à Vaujours, cliché SEHT.

 

Le dimanche, je tâchais de faire connaissance avec le pays. Originaire du Centre, un pays plutôt de pâturages, je trouvais une grande différence avec ce village d’Ile-de-France.

À ce moment là, nous n’avions pas d’autres moyens de communication que nos pieds. Nous sommes retournés plusieurs fois au « Vieux Tremblay » dont j’admirais toujours l’église. En passant, je m’étonnais des fermes. Je reconnaissais celles de mes livres d’étude de géographie, quand j’étais enfant : les fermes de l’Ile-de-France. Je dois dire que ce pays qui m’intéressait fort, y compris la sucrerie, me produisait un effet de dépaysement et je disais souvent, en souriant, a ma famille, que je faisais « mes colonies » en Ile-de-France, « mes colonies » à Tremblay. Nous allions à la Villette- aux-Aulnes. J’avais de nombreuses visites, car je ne manquais pas de recevoir de la famille, ou des amis qui étaient bien contents de me voir dans leur région. Nous allions plutôt dans le Bois-Saint-Denis. Le printemps et l’été, nous mangions des fraises sauvages. Nous avons même trouvé des lapins nouveaux nés, emmenés à Paris par un ami dans son chapeau. Ces promenades dans le Bois-Saint-Denis m’amusaient. Une route contournant la plaine fut faite. Cette « plaine » était en direction du couchant.

Au-dessus, je voyais tous les soirs de mes fenêtres des couchers de soleil merveilleux. Mes petits élèves d’ailleurs les avaient découverts eux-mêmes et ils venaient me dire le lendemain matin : « Madame, j’ai vu hier le soleil se coucher en quatre morceaux ». Et puis, cette route permettait de rejoindre la nouvelle gare, que nous avons vu bâtir, celle du ”Vert-Galant”, l’actuelle, sans passer par la route inachevée du bois, avec ses inconvénients.

Le Bois Saint-Denis, cartes postale photo-édition, 1930 cachet de la poste, collection SEHT

 

Nous délaissâmes la gare de Villeparisis comme son marché, notre seul point de ravitaillement jusqu’alors sur la place, devant la gare, pour aller à  la gare du Vert-Galant et à son marché (du samedi soir), nouvellement bâti aussi. Notre cabinet de toilette donnait du coté de la plaine et quand mon mari faisait sa toilette il apercevait les lièvres qui faisaient là leur courses et gambadaient dans l’herbe. On m’a dit que cette plaine était autrefois plantée de lin, le terrain, très humide, étant favorable à sa culture. A ce moment-la, elle était délaissée et vouée au lotissement futur.

À la rentrée 1931 une classe fut créée et installée dans le baraquement qui avait été utilisé l’année antérieure à la construction de l’école. Alors, une nouvelle adjointe fut nommée, aux filles comme aux garçons. Il y avait désormais trois classes. Les plus petits retournèrent dans le baraquement. Moi, je gardai les élèves du cours élémentaire 1 et du cours élémentaire 2. I1 y en avait qui étaient très âgés, a cause des mauvaises habitudes du pays quant a la fréquentation scolaire. Je m’efforçais toujours de faire rejoindre un niveau supérieur aux plus âgés, de façon à ce qu’ils puissent rattraper une année, ce qu’ils ont fait dans la classe du directeur, classe encore a plusieurs divisions, en sautant une division. Toujours beaucoup de démêlés avec les wagonnets et aussi beaucoup de difficultés avec la boue dans ces rues récemment faites. À la moindre pluie, la terre s’y délayait au point de devenir liquide comme du café au lait. Aucun commerçant autour de l’école. Mais quelques-uns s’étaient montés, entre l’école du Bois-Saint-Denis et la gare de Villeparisis, entre autres un pharmacien qui nous rendait bien service et quelques autres commerces qui nous permettaient de nous ravitailler un peu mieux.

L’année suivante, après une visite, un samedi a quatre heures moins le quart, de M. l’Inspecteur Primaire, visite qui fut tout à l’honneur de mes élèves, ou Marcel et Léonce répondirent à merveille, comme d’ailleurs leurs compagnons, apres examen de leur cahier mensuel... les prix arrivèrent. Cette année-là, on a fêté le cinquantenaire de l’école laïque. Une école qui me paraissait solide, bien conduite, non pas par moi-même mais par les programmes scolaires, par l’esprit de l’époque ; elle donnait des résultats. Ce n’était déjà plus 1’école de Jules Ferry puisque les programmes avaient été réformés, mais enfin c’était une école où, vraiment, les enfants qui la quittaient à 13 ans pouvaient partir en sachant bien des choses qui leur seraient nécessaires dans la vie. On le leur souhaitait de tout notre cœur, en y croyant. On a chanté sous la direction de M. le Directeur, un hymne à l’école laïque dont les paroles étaient sur un air de Beethoven. Les parents, les enfants et leurs maîtres vibraient vraiment pour l’école. La fête des prix se passa sous le préau. Nos petits élèves avaient l’air enchantés et les mamans devenaient plus hardies. Elles étaient venues. Avant, elles n’osaient pas se présenter. Même beaucoup de mamans étrangères étaient présentes : portugaises, espagnoles, arméniennes et les petits frères, petites sœurs étaient la qui assistaient a notre fête. Je me rappelle toujours de Roger Henri Caserian, tout frisé, sur les bras de sa maman et de bien d’autres. Le « Maitre » (le directeur) et la « Maitresse » (l’adjointe : moi-même) avions l’impression d’avoir mis chaque élève a sa place (il y en avait besoin), d’avoir gagné la confiance des familles qui s’intéressaient a l’école et, peut-être aussi, gagné bien des cœurs.



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