SOUVENIRS - Léonce CUVELETTE : Les débuts du lotissement du Bois-Saint-Denis.

SOUVENIRS

Mon enfance et adolescence à Tremblay-lès-Gonesse,

aux débuts du lotissement du Bois Saint-Denis

Par Léonce Cuvelette

 

La SEHT a publié plusieurs témoignages sur les débuts des lotissements de Tremblay. Celui de Raymond Baldeyrou dans le bulletin n° 2 en 1997, ceux d’Albert Briant et Georgette Gustin, dans le bulletin n° 8, en 1983, enfin celui de Germaine Odouin-Cotrel dans le bulletin n° 20, en 1996. Nous sommes heureux de les compléter par le témoignage de Léonce Cuvelette qui nous a confié un manuscrit d’une centaine de pages, dont nous extrayons la partie relative à son enfance, au démarrage du  lotissement du Bois Saint-Denis. Nous l’avons publiée dans le bulletin n° 37, en 2013.

 

Chez nous.

 

Toute ma jeunesse, je l’ai passée à Tremblay. À l’époque, le quartier était en plein aménagement. Il n’y avait que deux ou trois maisons par rue. C’était un vrai chantier au milieu de rues boueuses. Sur des friches en partie boisées, une société foncière - Parisis et Faugaratsy - avait créé tout un lotissement qu’elle revendait par lots. On avait tracé les rues, avenues et ronds-points, le tout délimité par de légères barrières. Papa avait acheté un de ces lots pour y construire notre maison. Emilio, un ouvrier italien qui l’aidait pour la maçonnerie, avait fini sa journée quand un orage a subitement éclaté. Il s’était mis à l’abri, un kilomètre plus loin, place des Marronniers, mais un éclair l’a foudroyé. Il est mort sur le coup.

             

Place de la Lune (actuelle place des Marronniers), CPA édition Monot, vers 1923, collection SEHT

 

Pendant la construction, nous logions dans un baraquement de planches, rue de la Poste. Nos voisins, les Poupey, sont restés nos amis pendant très longtemps. À la maison, un gros morceau de buse faisait office de réserve d’eau. Pour l’installer, mon père s’était fait aider par d’autres voisins, Mathieu et Desjardins. Il avait fallu construire un palan pour soulever cette énorme pièce. L’eau courante n’étant pas encore raccordée, nous nous servions de l’eau de pluie pour l’arrosage. Pour en faciliter l’utilisation, mon père avait acheté une pompe Japy, à la fois aspirante et refoulante. Un tuyau de dérivation amenait l’eau dans la cuisine. Pour lui rendre service, Desjardins et Judé étaient allés à Paris chercher la baignoire qu’il y avait achetée, ainsi que la chaudière, le chauffe-eau et d’autres accessoires, chez un marchand qui se trouvait sur le chemin de Michelin. Ils avaient transporté la baignoire sur un tricycle, jusqu’à notre maison. Le moteur de l’engin se trouvait sur la roue qui se soulevait sous le poids de la baignoire, dépassant à l’arrière. Pour rétablir l’équilibre, l’un des deux avait été obligé de faire le voyage, assis sur le capot du moteur.

 

Dans le quartier, des pompes avaient été installées afin d’assurer aux habitants des points d’eau potable. Il fallait les amorcer après chaque interruption de pompage. Pour carrosser le pays, on employait des wagonnets. On commençait aussi à installer les égouts, à trois mètres de profondeur. Des grenouilles y avaient pondu leurs œufs qui formaient de grandes plaques gélatineuses au fond des fosses. Avec mon père, nous en avions attrapé un certain nombre. Peu de temps après, nous dégustions leurs cuisses « fraîchement » récoltées, et cuisinées par ma mère.

 

Tremblay, jadis.

 

Il n’y avait pas encore d’école et notre mère nous avait appris des chiffres, des lettres et d’autres rudiments, sans plus. Puis, en 1927, une baraque en bois a été construite dans une friche (aujourd’hui, Les Cottages), à coté de la forêt, et servait de classe unique. De mon temps, ce n’était donc qu’un champ de l’autre coté de la rue, avec deux petits bois presque impénétrables. Il y poussait, entre autres, des pruniers sauvages aux petits fruits très acides. Dépourvue de tout grillage de protection, l’école était entourée de champs où gisaient parfois des moutons morts, terrassés par la maladie du charbon. D’autres de leurs congénères, bien vivants, broutaient paisiblement, entourés de nuages de mouches. La maîtresse donnait cours à une quarantaine d’élèves, répartis par rang. J’avais 7 ans, mon frère 9. Un jour, un de nos condisciples, Sabadini, ne reparut pas après la récréation. Le lendemain après-midi, un élevé avait averti la maîtresse : « Madame, Sabadini est revenu ! » Elle a poursuivi le fugitif et réussi à l’attraper. Et pour éviter toute nouvelle évasion, elle lui a attaché les mains aux patères des portemanteaux, avant de prévenir sa famille pour qu’on vienne le chercher. Elle ne l’a libéré qu’à quatre heures de l’après-midi. Avant l’étude, mon frère et moi allions manger une pomme, un morceau de pain ou du chocolat, dans un endroit que nous avions repéré tout près du bois, fermé par un grillage. Quand le bâtiment en dur - Ecole Jules Ferry - a été terminé en 1931, nous allions pique-niquer dans la cour de récréation ou sous le préau. Un copain,  Vasseur (dit Coco), m’attendait souvent près de chez moi, bien qu’il habitait assez loin: « Hé, Léonce, fais pas la vache, mange pas le trognon ! » Je mangeais le plus possible de ma pomme pour finalement ne lui laisser en effet que le trognon. Avec lui et d’autres, (Despalin, qui vivait chez son grand-père, et les frères Jany, dont les parents étaient charbonniers), nous partions souvent ensemble en balade. Par beau temps, nous nous baignions dans le canal, même le soir après l’école. Nous avions appris à nager tout seuls. Quand il faisait plus frais, nous faisions parfois de grands feux au fond d’un ravin, pour nous réchauffer. Les dimanches d’été, petits et grands plongeaient de la proue des péniches. Tous les gens du coin y venaient. On y voyait parfois deux cents personnes. Le canal n’était pas trop profond. S’il y avait trop de monde à bord, le bateau touchait le fond et ne pouvait plus avancer. Un jour, après avoir crié en vain pour évacuer l’embarcation, le marinier a été obligé de tirer un coup de fusil en l’air: Tout le monde a immédiatement sauté à l’eau et la péniche a pu repartir !

 

           

La baignade au Vert-Galant, années 1930, CPA édition Chatelain, collection SEHT

 

Après la baignade, nous nous asseyions sur les rails chauffés par le soleil. Sur le canal, les péniches étaient guidées par le marinier qui se tenait à l’avant, avec sa perche pour les tenir éloignées de la rive. Sur le pont du canal, une trémie avait été aménagée au milieu de la voie ferrée pour déverser le plâtre venant de l’usine Poliet, dans une péniche placée juste en dessous, on escamotait le fond du wagon transporteur, et son contenu tombait pile dans la cale, provoquant un gros nuage de poussière blanche. Il y avait 6 à 8 mètres de hauteur à partir du niveau de l’eau. De l’autre côté du pont, la voie ferrée continuait par un aiguillage qui dirigeait les wagons vers un grand bâtiment de silos en béton, dont le fond incliné aboutissait à des goulottes. Après avoir ôté un côté des wagons, le plâtre s’écoulait. Plus loin sur la même ligne, on déchargeait d’autres wagons - plats - pleins de sacs de plâtre, pour remplir les péniches qui attendaient. Le plâtre était achemine ensuite vers des dépôts dont, à l’époque, celui du port de la Bastille. Pendant des années, tous les jours, un voisin allait chercher sa provision de plâtre tombé des sacs éventrés. Il le mélangeait à la terre de son jardin pour la rendre moins argileuse.

 

La vie de tous les jours

 

Pour notre consommation de lait (et en l’absence de laitier), nous avions une chèvre. Un jour que ma mère avait posé la salade, enveloppée dans un journal, sur le rebord de la fenêtre, quelle ne fut pas sa surprise en s’apercevant que l’animal l’avait dévorée, journal compris ! Et quand la biquette (qui allait bientôt être mangée, a eu des petits, j’ai aperçu l’un d’eux faisant des cabrioles sur le faîte du toit : « Maman, maman ! Il y a un petit de la chèvre qui court sur le toit ! » Nous aimions beaucoup les animaux. Il y a toujours eu un chat à la maison. L’un d’eux s’appelait Grisette. Quelques rues plus loin, une voisine avait un bouc qui dégageait une odeur insupportable. Certains dimanches, mon père allait se promener avec des collègues dans le bois, près de la voie ferrée. Un sentier qui partait du pont, traversait un grand champ qui allait jusqu’à Vert-Galant. Tous les 6 ou 8 mètres, il y avait une bosse dont sortaient des plantes basses, au léger parfum d’anis, ce qui nous intriguait beaucoup. Et des bornes marquées de la lettre P jalonnaient le milieu du champ. J’en avais conclu que le terrain appartenait à la ville de Paris (P). Justement, mon patron avait comme client, l’Hôtel de Ville de Paris, et c’est à l’atelier, lors de l’impression d’une feuille d’information pour la mairie de Paris, que j’ai appris que c’étaient des asperges qu’on buttait, d’où les bosses. Ni  mon père, ni son copain belge - Mathieu - ne s’étaient aperçus de leur existence. J’apprenais ainsi que les asperges, une fois récoltées, étaient emportées au bas du pont, chargées dans un Decauville (chemin de fer à voie étroite) jusqu’ au vieux Tremblay, pas loin de Gonesse, à une ferme. Ce bâtiment est aujourd’hui la propriété de monsieur Tétard. Pour notre confort, on avait acheté une lampe à essence qui éclairait très bien grâce à sa garniture de verre. Un soir, au cours du repas (je devais avoir 5 ans), ma mère s’est aperçue que la lampe était en train de flamber. Aussitôt, elle est montée sur la table, l’a décrochée, a ouvert la fenêtre et l’a balancée dans le jardin. Juste à ce moment, la lampe a explosé. Si cela s’était passe à l’intérieur...

 

 

Derrière la maison, se trouvait un terrain que mon père aurait bien voulu acheter. Il y avait installé un portique avec des balançoires, et son établi y restait à demeure. Sans nouvelle du propriétaire, il en avait bêché la terre pour y faire pousser des légumes, précieux en ces temps difficiles. Un beau jour, un couple - les propriétaires - a débarqué sans crier gare et exigé que mon père leur en donne la moitié. Il n’a pu que respecter la loi et donner la moitie de la récolte. L’année suivante, il n’a rien replanté. Dans les bosquets de ce terrain en friche, j’avais taillé une espèce de petit théâtre de verdure, d’environ deux mètres de large et cinq de long, et installé une planche pour la scène. Le décor était conçu à partir de rouleaux de papier de différents motifs, donnés par une voisine et qu’on accrochait aux branches avec de la ficelle. Nous donnions un spectacle, en racontant les blagues lues dans l’almanach Vermot. À chaque nouvelle blague, on tirait une espèce de rideau et on changeait de papier. Les après-midi d’été, les spectateurs payaient cinq ou dix centimes, pour venir nous applaudir. Une jeune fille, en vacances chez sa grand-mère dans le quartier, venait nous maquiller. Elle était voisine d’un autre Russe, Viktor Mesniankine, fils d’un chauffeur de taxi.

 

Un matin, un de nos voisins, camionneur, nous a emmenés, mon frère et moi, en voiture dans la capitale. À la frontière de la ville, les douaniers avaient jaugé le réservoir d’essence (souvent situé derrière le moteur, à ras du pare-brise) et fait de même à la sortie. De cette façon, ils vérifiaient s’il n’y avait pas eu revente ou achat de carburant à un prix avantageux, vu la différence de prix en ville et en campagne. L’essence se vendait non pas à la pompe (les pompes n’existaient pas) mais en bidon de cinq litres, et chaque marque avait sa couleur. En 38, mon père construisait le garage, très étroit car il ne voulait pas perdre un rang de légumes pour son potager. Et quand des voisins le chambraient sur la taille de son garage, où il était difficile de rentrer (ou de sortir) la voiture, il leur répondait : « Pas grave, je mettrai de la vaseline pour que ça entre mieux. » Il commençait de plus en plus à s’intéresser aux automobiles. Il en parlait avec ses clients, garagistes pour la plupart, dont certains venaient de Meaux. Pendant la guerre, les tickets de rationnement donnaient droit à seulement 50 grammes de fromage par mois. Nous sommes quelquefois partis a vélo jusqu’à Meaux, pour chercher des coulommiers entiers chez l’un de ces garagistes. Si la guerre n’avait pas été déclarée, mon père lui aurait bien acheté une voiture.

 

Petits métiers oubliés.

 

Pendant un moment, nous avons bu de la bière fabriquée par ma mère : elle achetait des sachets de houblon à monsieur Lafontaine qui venait par la route de Meaux. Avec son cabriolet à deux grandes roues, tiré par un cheval. Il nous ravitaillait en vin, sucre, et en différentes marchandises. Ne pouvant passer par le pont, il traversait Villeparisis, seul passage possible vers notre commune. Pour visiter ses clients, le laitier portait son bidon de lait sur l’épaule. Pendant la guerre, son fils aîné avait quitté la famille à l’âge de quatorze ans, ayant du mal à s’entendre avec son père grincheux. En 45 quand ses enfants ont commencé à travailler avec lui, il utilisait un triporteur. Par le chemin de halage, ils allaient chercher le lait contingenté à Sevran. Au pont de Poliet et Chausson, l’un des fils montait jusqu’en haut et, à l’aide d’une corde, tirait les bidons de lait, un par un, jusqu’à lui, Son frère le rejoignait après avoir accroché la corde au triporteur pour le hisser pareillement. Après leur tournée, ils s’en retournaient chez eux par le même moyen. Ils habitaient une baraque, en lieu et place d’une maison détruite par un obus qui avait tué une personne, presque en face du pharmacien actuel. Par temps humide, ils travaillaient dans la gadoue. Le laitier vendait aussi du beurre à la motte qu’il découpait avec un fil spécial, et qu’on se procurait, tout comme le lait, avec des tickets de rationnement.

Toujours pendant la guerre, les Parisiens du dimanche venaient faire provision d’eau pure au pied du pont où coulait une source. Jusqu’au jour où cette habitude cessa, après que le cadavre d’un chien y ait été retrouvé. De temps à autre, passait un colporteur. Sur un plateau attaché à ses épaules, il exposait des pinces à linge, des allumettes, des casseroles, des petits journaux illustrés, etc. bref tout objet dont on pouvait avoir éventuellement besoin. Il en avait même accroché à son chapeau. Des qu’on entendait : « Bonbons, jouets ! », on accourait pour voir ce qu’il vendait.

Quelques habitants élevaient des lapins. Après en avoir mangé un, ils attachaient sa peau entre deux bouts de bois et attendaient le client éventuel. Ils criaient : « Peau de lapin, peau de lapin ! » Je ne sais pas ce que les acheteurs en faisaient. À propos, je me souviens qu’en Allemagne, pendant l’hiver, les gens portaient sur la tête un arceau avec des tampons en peau de lapin pour protéger leurs oreilles. Bizarrement, à l’arrivée des étrangers, surtout français, ils ont perdu cette habitude. Les commerces se sont installés petit à petit, notamment lors de la construction des écoles. Briant, par exemple a ouvert une espèce de cabanon ou il habitait. IL y servait des boissons et vendait des bonbons, des plumes, des cahiers. Un autre marchand ambulent vendait de la cancoillotte.

A Paris, où j’ai travaillé à partir de 13 ans, je me souviens que le marchand de fromages Petits Suisses Gervais, habillé en jockey, conduisait un sulky « tiré par un pur sang ».

 

                            

Ēcole Jules Ferry, actuelle Varlin, année scolaire 1930/1931. Classe de M. Hurbourque, directeur

 

Les voisins.

 

Nos voisins étaient plutôt sympathiques. De l’autre côté du champ, en face de l’école, des gens de la région de Laon avaient construit leur maison. Lors d’une sortie au canal, ma mère, qui était du même coin, les avait reconnus à leur accent. C’étaient les Boulogne. Chez les Poupey, le jeudi, nous mangions des pommes de terre farcies. Un régal ! Madame Poupey, une bretonne, était excellente cuisinière. Les Ofredi, des Italiens, tenaient un bistrot près du bois. Comme la femme ne voulait pas que son mari boive, il passait sa journée dans l’établissement du rond-point de la Lune (aujourd’hui place Jean-Jaurès), tenu par Jany, le charbonnier. Ofredi avait deux fils : émilien, l’aîné, et Louis parti pour Buchenwald avec mon frère. Contrairement à Marc, lui en est revenu. Dernièrement, le café Ofredi  été  vendu par une de leurs descendantes   (qu’on appelait Bijou), une copine de notre fille. Sergenko, d’origine russe, était inspecteur à La Samaritaine, propriété de la grande famille Cognacq-Jay. Tiré à quatre épingles, il portait un smoking avec manchettes et col en celluloïd immaculés. Mon père désirait nous offrir, à mon frère et à moi, un jeu complet de jacquet, de l’oie et de dames. Il avait demandé à Sergenko s’il était possible, de par sa position, d’en acquérir un moins cher : « Très bien, Cuvelette. Vous viendrez au magasin, dimanche à telle heure. Je vais arranger ça. » Le jour dit, Sergenko avait réservé le fameux jeu et dit à la caisse que le client se plaignait. Mon père ayant fait remarquer qu’il n’était pas complet, Sergenko a voulu tout de suite le remplacer par un autre jeu, tout neuf. Papa a alors proposé de l’acheter mais avec un rabais. « Je vais moi-même fabriquer les pièces en bois. », avait-il dit. Ce que monsieur l’inspecteur notre voisin a accepté et mon père est rentré à la maison avec le jeu. Sergenko nous avait, bien entendu, rapporté les pièces manquantes, un peu plus tard. À sa retraite, il a été marchand aux Puces. Un jour que nous étions allés lui rendre visite, i1 testait l’or de vieux bijoux.

D’autres voisins, Bernardini et Klingzing avaient été obligés de déménager, à cause projet de construction de la gare. Ils avaient donc choisi des maisons neuves, de l’autre côté de la rue, avenue du Dauphiné. C’est aux Klingzing que ma mère nous confiait, Marc et moi, quand elle avait une longue course à faire, pendant un moment. Desjardins, lui, était ingénieur frigorifique. Il vendait des glaciaires de boucher, en bois, dans lesquels on entreposait des pains de glace pour tenir la viande au frais. Judé travaillait pour un marchand de conserve de choucroute à destination des restaurants. À l’aide du triporteur de son patron, il transportait tout ce qui était possible : radiateurs, baignoires, meubles divers, pour les gens du quartier. De Paris, il était venu vivre à Tremblay, dans une maison préfabriquée en bois, avec un jardin. Quand il partait en déplacement ou en vacances avec sa femme, il laissait parfois sa fille chez nous pendant une semaine. Pour la consoler de son absence, il lui offrait, pour son quatre heures, une boîte de barres de chocolat qu’elle ne voulait partager à aucun prix. À chaque fois que ma mère la lui donnait, elle vérifiait bien qu’il n’en manquait pas. Avant la guerre, les femmes ne travaillaient pas. Elles s’occupaient de la maison et des enfants. Dans le quartier, j’en ai connu seulement deux, mesdames  Decubert et Diot, employées dans les grands magasins La Samaritaine ou Le Bon Marché. Elles étaient toujours très bien habillées pour aller au travail, l’après-midi. Chez  l’épicier, l’une d’entre elles me payait souvent quelques bonbons.

 

                                    

Ėcole Jules Ferry, année scolaire 1930/1931 Prix d’honneur décerné à Léonce Cuvelette, signé Hurbourque, directeur

 

Les vacanciers.

 

Des le samedi soir, aux beaux jours, le train débarquait de nombreux Parisiens qui possédaient une maison, un jardin, voire un cabanon, pour planter des légumes ou se reposer. Certains arrivaient avec un casier de bière ou de vin. Ils s’improvisaient bistrotiers sur une table installée dans leur jardin et, en attendant les clients, flânaient ou bêchaient la terre. D’autres venaient en famille ou entre amis pour simplement venir boire un verre.

Le 14 juillet 1928, avait eu lieu une retraite aux flambeaux. Deux jeunes hommes d’une vingtaine d’années, Leroy et Meyller, avaient relié deux vélos à l’aide d’une planche sur laquelle jouait un accordéoniste. Tout le monde portait un lampion éclairé, et défilait en chantant. Parfois un lampion prenait feu. À la grande planche sur laquelle était fixée la pompe à eau, on aimait accrocher des soleils d’artifice que nous avions réussi à acheter, avec nos maigres économies. On en attachait aussi sur les gros piquets des barrières et on prenait beaucoup de plaisir à les voir tourner, en lançant plein d’étincelles.

Le dépôt du chemin de fer était à Mitry. En période grand froid, il fallait, pendant toute la nuit, entretenir le feu pour maintenir la pression des locomotives. En hiver, il y avait souvent du retard à cause manque de pression. Quand on raccompagnait nos voisins parisiens qui s’en retournaient dans la capitale, j’ai souvent été témoin d’une scène amusante. La locomotive entrait en gare en lançant des jets de vapeur, vaporisant le monde qui attendait sur le quai : le chauffeur vidangeait les pistons de la machine pour libérer la trop forte pression. Il aurait pu effectuer cette opération avant d’arriver à hauteur des voyageurs, mais il le faisait exprès pour le plaisir de leur faire peur.

Il est connu que les chiens n’aiment pas les facteurs. Mathieu travaillait chez un tailleur juif à Barbes, là où se trouve maintenant Tati. Le week-end, sa femme et lui arrivaient avec leur chienne, Toutoune qui, pour respecter la tradition, n’a pas manqué de déchirer le pantalon du facteur. Aux cris du malchanceux, Mathieu s’est empressé de sortir avec son mettre ruban, et de prendre les mesures du pantalon abîmé. « La semaine prochaine, je vous apporte un pantalon tout neuf », lui dit-il. Chose promise, chose due, le facteur a reçu un nouveau pantalon, fait sur mesure par le tailleur de Barbes. Plus tard, pendant la guerre, ce tailleur semblait profiter de certains avantages. Lors de l’enterrement de mon père, par exemple, il m’a confectionné un costume neuf sans que j’aie eu à lui fournir des bons de tissu.

 

Sacrés garnements.

 

Un après-midi, une dame est venue interpeller notre père : « Bonjour, monsieur. Je m’appelle mademoiselle Barret, je fais partie d’une congrégation catholique. Acceptez-vous que vos deux enfants participent aux cours de catéchisme ? Je peux profiter d’une baraque qu’un ami m’a prêtée, rue Buffon. » Et mon père: « Vous savez, mademoiselle, j’ai fait la guerre, je ne suis pas catholique, mais je ne m’oppose pas à ce que mes enfants suivent votre enseignement. »   Pendant ces leçons, j’étais surtout intéressé par les murs, tapissés des feuilles du journal Le miroir qui paraissait pendant la guerre de 14. Par endroit, je voyais des soldats, des canons, et des scènes de guerre, ailleurs il n’y avait que du texte. Vu l’exiguïté de la pièce, je finissais par connaître toutes ces photos par cœur. Mademoiselle Barret nous avait donné à chacun un petit carnet dans lequel nous étions tenus d’inscrire une croix pour chaque Notre Père ou Je vous salue Marie récités chaque jour. À la fin de la semaine, je m’apercevais souvent que j’avais été très négligent pour ce genre de devoir. Mon copain Georges (un des fils Sergenko) m’avait conseillé : « C’est simple : tu mets quatre croix pour le lundi, trois pour le mardi, etc. Puis tu fais le total pour chaque prière. Quand mademoiselle Barret verra tous ces beaux résultats, elle sera très contente. »

 

Mon frère désirait faire sa première communion. Au cours de catéchisme, on lui mettait une soutane, pour l’habituer au rite de la cérémonie. En allant chercher son quatre heures à la maison, je passais à vélo par le bois, sur un chemin plein de racines et repartais ensuite vers les Cottages. Un jour, une chambre à air a éclaté, coupée en deux sur une racine. Le temps de la changer, Marc n’a pas eu son goûter, ce jour-là. Quelques jours après le début de son initiation, voyant qu’il se grattait la tête en mangeant sa soupe, ma mère lui avait dit : «  Mais, dis donc, tu as des poux ? » Et Marc : « Je n’ai pas remarqué qu’il y avait des poux à l’école. » Maman: « Que fais-tu au catéchisme ? » Lui : « On me fait porter une soutane avec un capuchon. » Ma mère en a conclu que les poux avaient trouvé domicile dans la soutane et c’en fut fini de la communion. Et quand il a fallu le badigeonner de Marie-Rose (lotion contre les poux), Marc a pris la décision de tout arrêter.

Bastin et Mathieu, les Belges du quartier, étaient beaux-frères. Ils habitaient dans le même immeuble, rue du Faubourg-du-Temple, l’un au premier étage, l’autre au deuxième. Au bout de la rue, Bastin avait construit un logement assez grand pour en faire un hôtel. Les dimanches d’été, il était dans son jardin à se reposer ou à cultiver ses pommes de terre. Son épouse était une femme petite, rondelette, toute frisée et très gentille. Un jour, ils ont dit à nos parents : « Il faudrait les baptiser, les gosses. On en profitera pour faire une fête. » Tout avait été fait pour réussir la cérémonie, jusqu’à l’achat des dragées. Une riche donatrice, en visite chez des amis dans le pays, avait demandé où était l’église. Quand on lui répondit qu’il n’y en avait pas, elle s’est empressée d’en faire construire une : l’église de Mitry. C’est là que s’est déroulé le baptême. Pour le grand jour, mon frère et moi étions habillés de neuf. Tous les gosses du quartier s’étaient donné le mot pour ramasser ces dragées. Le 14 juillet, sur cette place - le rond-point de la Lune - s’installait parfois un manège où le maire payait à tout le monde un tour sur les chevaux de bois. Monsieur et madame Jany, des Auvergnats, y tenaient un bougnat qui faisait aussi bistrot. J’avais à peine onze ans que les copains m’y envoyaient chercher leurs cigarettes.

 

Les 400 coups.

 

À partir du moment où l’on a commencé à carrosser les routes, ils ont ouvert le bois pour permettre à l’égout de traverser la forêt. Il passait sous le chemin de fer, au Vert- Galant (Villepinte), et se jetait dans le canal via un bassin de décantation. Jusque là, ce bois, appelé « la forêt Schmidt », était interdit d’accès par un grillage et une porte en fer, verrouillée, ainsi que par un garde qui, fusil à l’épaule, y faisait constamment des rondes. Au milieu était sa maison, près de laquelle il y avait une grande mare où s’ébattaient des oies et des jars. Nous allions pêcher des grenouilles et des tritons dans les nombreuses petites étendues d’eau dont l’une, curieusement, asséchée en été, était remplie d’eau en hiver. Sur une autre grande mare recouverte de verdure semblable à du cresson, il y avait un radeau fait de planches toutes neuves. Avec mon frère et d’autres copains, nous étions montés dessus, et on avançait en poussant avec de grandes perches. À un moment, je me retourne et vois l’un d’entre nous, Émilien, au bout du radeau, plus bas que le niveau de l’eau, à cause poids des passagers. Bien qu’il poussait avec sa perche, il a fini par glisser et est tombé dans la mare. Après avoir été repêché avec difficulté, il est rentré chez lui, plein de verdure. À 1’éco1e, le maître finit par savoir ce qui s’était passé, à savoir que nous étions allés sur la mare : l’eau avait en effet une odeur caractéristique qui nous poursuivait pendant longtemps. 

 

Une des mares de Tremblay, CPA 1923, collection SEHT. Le site des lotissements, en grande partie boisé, est parsemé de mares.

 

Peu avant la guerre, près de la maison du garde, se déroula une fête juive, ou les participants chantaient et dansaient, habillés de leurs costumes blancs traditionnels. Nous étions allés les regarder, en compagnie de Viktor Mesniankine, et d’une copine espagnole, Marie Gajad.

Dans le bois, des cyclistes organisèrent une course de cross. Un des concurrents avait tordu sa roue avant et, me voyant avec mon vieux vélo (un La Française Diamant que mon père avait acheté d’occasion), il avait tenu absolument à ce que je lui donne ma roue. Il n’en était évidemment pas question. J’ai dû me sauver pour lui échapper. Le jeudi, on s’amusait à monter les trois cotes du canal. Pour les deux premières, ce n’était pas trop difficile, mais pour la troisième, nous étions souvent obligés de descendre de notre bécane. Mon frère et moi, on allait à l’école à vélo, ce qui a incité progressivement de plus en plus d’élèves à faire de même.

À environ 40 mètres après l’avenue du Dauphiné, se trouve le pont Sncf où le drainage s’arrête. Un filet d’eau coule continuellement d’une grande ouverture où l’on peut pénétrer en cas de travaux de réparation. Béante et toute noire, elle nous faisait un peu peur et c’est pourquoi nous n’y allions pas. Sur la plate-forme, où il faisait très humide, je m’étais amusé à faire tourner, grâce à l’eau du courant, un petit moulin fait avec quatre couvercles de boite de poudre de Crème franco-russe, un dessert sucré que ma mère préparait avec du lait.

Lors de l’Exposition coloniale de 1931, on pouvait acheter des Congos, cigarettes fabriquées spécialement pour     l’événement, vendues plus cher que les ordinaires. Par souci d’économie, on fumait plutôt de la liane qu’on trouvait dans les fourrés. Elle avait la consistance du Zan, ces bouts de bois qu’on mâche et qui ont le goût du réglisse.

Certains soirs, quand les ouvriers de l’usine étaient partis, nous faisions des tours sur les wagonnets. On enlevait la benne basculante et on s’imaginait tel Ben Hur sur son char. De chaque côté, il y avait une plaque de fer où l’on pouvait s’asseoir. Il est arrivé que mon cache-nez soit pris dans la roue, j’avais failli être étranglé. Une autre fois, un copain plus âgé nous a emmenés jusqu’au pont Lambert, du nom de la société qui fabrique aussi le placoplâtre. Cela nous avait fait faire un sacré détour qui nous obligeait, au retour, à repasser par le pont de Vert-Galant, sur les talus, de l’autre coté du canal. Nous devions revenir par la ligne de chemin de fer, vu que nous ne pouvions repasser par le bois. Je tirais la langue, tellement j’étais fatigue d’avoir marché. Arrivés a la maison, nos parents savaient déjà que nous étions allés si loin, avertis par des voisins « Monsieur Cuvelette, on a vu vos enfants de l’autre côté du canal ! Tout une bande ! »  Mais mon père, qui n’aimait pourtant pas que l’on s’éloigne, ne nous a fait aucune réprimande.

Des voisins garagistes, les Morel, avaient un vélo sur lequel ils m’avaient appris à rouler. Un jour (je devais avoir cinq ou six ans), pour traverser un petit fossé, j’ai été obligé d’emprunter un petit pont fait de deux grosses poutres. Lors du passage, la roue avant de mon vélo a été prise entre les deux et je suis tombé dans le peu d’eau qu’il y avait, au beau milieu des orties. C’était l’été, j’étais habillé légèrement et en culottes courtes. Piqué de partout, je me suis gratté pendant des jours! Les tiges d’orties forment d’ailleurs un excellent engrais naturel doublé d’un insecticide très efficace. Je ne suis donc pas nuisible puisque j’ai eu ma dose. ..

 

                                 

La famille Cuvelette. À la fenêtre Léonce est à gauche du cliché son frère Marc à droite.

 

Avant 1930, la mairie et l’école se trouvaient au Vieux Tremblay dans le même bâtiment. Le médecin et le dentiste officiaient à Villeparisis. C’était l’aventure pour y aller. Madame Sergenko faisait parfois appel au médecin, monsieur Lacuire. Elle avait confié à ma mère que, selon elle, il se droguait avec un des médicaments qu’il prescrivait. Chez le dentiste, je subissais la fraise qu’il faisait tourner avec une pédale. J’ai souffert plus d’une fois sous cette torture. Plus âgés, mon frère et moi y étions allés avec Georges Sergenko. Ce jour-là, soufflait un vent terrible qui allait jusqu’à nous renverser par terre ! Pour me protéger, je me suis tapi en bas du pont, au pied d’un arbre dont les racines devaient certainement s’enfoncer jusqu’au canal. Tout à coup, sous la violence du vent, l’arbre s’est envolé devant moi. Nous avions le souffle coupé d’avoir risqué un grand danger. Pourtant, les habitations n’avaient pas souffert et tout le monde s’en était sorti sain et sauf.

Peu avant les vacances, mon frère s’amusait à marcher sur les buses qu’on avait alignées en vue de la conduite d’eau. Soudain il a glissé et, dans sa chute, il s’est cassé le bras. Mon père sortait à peine de la gare que le voilà reparti pour Paris avec Marc, pour le faire soigner. Ils sont revenus dans la nuit par le dernier train. Mon frère avait le bras dans le plâtre et n’a donc pas pu retourner à l’école. C’était précisément l’année de son certificat d’études, qu’il n’a pas pu passer à cause de l’accident. Il a été retardé d’un an et, en 1933, avec son certificat obtenu à quatorze ans, il est entré dans la vie professionnelle.

Son premier emploi a été chez Dorel, une société de  reprographie (reproduction de plans), d’imprimerie et de photographie, au n° 45  rue de Tocqueville, métro Villiers.

 

 

SOURCE

 

SEHT,

bulletin n° 37, année 2013, article Mon enfance et adolescence à Tremblay-lès-Gonesse, aux débuts du lotissement du Bois Saint-Denis par  Léonce CUVELETTE. © SEHT



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