SOUVENIRS - Albert BRIANT : un enfant des lotissements, de 1924 à 1932.

SOUVENIRS

Un enfant des lotissements, de 1924 à 1932

par Albert BRIANT

Bulletin de la SEHT, n° 8, année 1983

 

 

Lorsque mon père est arrivé ici, il a pris le café, à la place de la maison Souques. Le bois a été vendu par lots. C’était en 1923. Comme mon père était à la poste, il avait su que le bois allait être loti en terrains. On lui avait demandé s’il voulait bien encaisser les versements que les acquéreurs effectuaient, parce que ceux-ci payaient par mensualités. Mon père encaissait et allait porter à Paris chaque mois. Je ne me souviens plus à quel endroit exactement.

 

       

Café Aux vrais amis, maison Souques, CPA édition Souques, 1923, collection SEHT

 

D’ai1leurs, la dénomination des rues garde le souvenir des liens des premiers occupants avec l’administration des Postes. Il existe une rue de la Poste, bien qu’i1 n’y ait jamais eu de bureau de poste dans le quartier. Ça s’appelait l’avenue de la Poste parce que c’étaient des employés de la poste de Paris X qui avaient commencé à acheter là. I1 y avait un café qui s’appelait « le rendez-vous des Postiers ». Si je me souviens bien, c’était « aux trois marchés » sur Mitry, ce n’était pas sur Tremblay.

Le café Briant, lui, s’est appelé : « aux bons vivants », « aux vrais amis ». C’était des noms qui étaient donnés comme ça, parce que les gens se réunissaient là.

En ce temps-là, les gens travaillaient le samedi, jusqu’au midi. Quand ils achetaient, ils venaient voir où était leur terrain. C’était mon père qui leur disait : « tu vois je crois que ton terrain est là, entre ces arbres d’après le tracé ». Les gens venaient avec des ficelles et entre les arbres se délimitaient leur terrain. Ils avaient acheté sur plan. Le jour où ils venaient, ils arrivaient au café avec une serpe pour essayer de se frayer un passage dans le sous-bois entre les ronces pour délimiter, approximativement, leur terrain. Plus tard, les relevés cadastraux ont été effectués et la situation de chacun a été régularisée. Lorsque les terrains ont été délimités, les gens ont commencé à essayer de se faire des abris de jardin, qu’ils ont transformé ensuite. Ils achetaient des baraquements préfabriqués, en bois.

Quelquefois, ils les retrouvaient sur les mares. C’est nous les gosses qui nous en servions comme radeau. C’était pratique. On amenait des panneaux dans le bois et on faisait des radeaux. Les nouveaux venus se faisaient leur baraque. Ça partait d’un abri de jardin que l’on augmentait d’une pièce.  Ils venaient coucher là deux jours, le samedi et le dimanche. Après, les constructions ont commencé.

Les premiers acquéreurs de lots étaient, en quelque sorte, des résidents secondaires, mais on n’appelait pas cela comme ça.

Le site sur lequel s’est établi le lotissement était boisé. Il y avait beaucoup de mares. Il y en avait une ici, à l’angle de l’avenue de la Poste et du Bois-Saint-Denis (qui s’appelle maintenant l’avenue Louis Dequet). La plupart des mares n’avaient pas de nom. La carte postale nous a conservé une vue de la mare qui se trouvait au croisement de la rue de la Poste et de la rue du Bois-Saint-Denis. On y pêchait la grenouille avec des aiguilles recourbées et un petit chiffon rouge. I1 y en avait énormément. Les pêcheurs les dépeçaient, puis venaient les faire cuire chez mes parents.

 

        

La Pêche à la grenouille, CPA édition Souques, 1923, colelction SEHT

 

Mon père était facteur à Paris. Il avait fait un prêt d’honneur à la poste pour pouvoir acheter ce petit bistrot pour ma mère. Il travaillait à Paris, puis, lorsqu’il arrivait, il se remettait au boulot au café. Ce n’était pas un travail bien pénible, mais tout de même il fallait le faire. Ma mère tenait le café.

On nous livrait le vin en tonneau, mais l’état des chemins était tel que, aussitôt que la mauvaise saison arrivait, les tonneaux étaient laissés chez Ricci, un café qui se trouvait avenue du Commerce, maintenant avenue Gilbert Berger. Mon père devait se débrouiller pour amener les tonneaux chez lui. I1 avait un mulet qui était connu dans tout le coin. À tel exemple que le docteur ne se faisait amener ici que par mon père. Le terrain était si boueux que l’on était contraint  d’utiliser un traineau. Il mettait les tonneaux sur ce traineau, dans la boue, pour les amener jusqu’au café, qui existe toujours ici, à coté, avenue Louis Dequet.

Mon père s’est fait ensuite muter à Tremblay, vers 1925, à peu prés. J’ai une photo du bureau de poste. On y voit le receveur, Monsieur La Guioni. Papa était facteur de Tremblay, rattaché à la poste du Vieux-Pays et faisait ses tournées à bicyclette. En hiver, il laissait sa bicyclette a l’entrée de la rue du Bois-Saint-Denis. Les rues étaient trop boueuses pour que l’on puisse y rouler à vélo.

 

  

Bureau de poste de Tremblay-lès-Gonesse, 1926. Au centre le receveur M. La Guioni, à gauche du cliché , le facteur Briant

 

En période d’été, il faisait sa tournée complète à vélo. Lorsque j’allais à l’école, au Vieux-Pays de Tremblay, les gendarmes me retrouvaient quelquefois complètement embourbé. L’un prenait mon vélo, l’autre me prenait sur son cheval. C’étaient des gendarmes de la brigade de Sevran. Les anciens du Vieux-Pays de Tremblay se souviennent sans doute du brigadier. Il était surnommé « Trompe la mort » parce que c’était un homme très maigre, osseux, buriné, avec de grandes moustaches. Personne ne connaissait son nom. On ne l’appelait que par son surnom.

 

      

Le café-restaurant Briant, avenue du Bois Saint-Denis, actuelle Louis Dequet. CPA édition Briant, 1928. collection SEHT. Par beau temps, le facteur fait sa tournée à bicyclette.

 

Pour l’inauguration de l’école du Bois-Saint-Denis, l’instituteur, M. Hurbourque, m’avait demandé, parce que j’avais pas mal de bagout, étant fils de cafetier, de réciter le compliment. Lorsque j’ai su que la cérémonie était présidée par Pierre Cathala, qui était député, sous secrétaire d’Etat, j’ai commencé à bafouiller. Tout de même, j’ai réussi à lui dire mon petit boniment :

«  Si tu quittes l’école, me répondit-il, envoie-moi un petit mot si tu veux que je t’aide à entrer dans une école professionnelle quelconque. » Ce souvenir m’est resté. J’étais fier d’avoir été choisi. Je l’ai été pour mon bagout. L’instituteur avait de l’estime pour moi, mais comme j’étais très bavard, il a refusé de me présenter au certificat d’études. Mon père m’a présenté tout seul. J’ai tout de même été reçu deuxième du canton. J’ai fait souffrir mon instituteur par espièglerie, mais je n’étais pas méchant.

 

     Inauguration de l'école du Bois Saint-Denis (actuelle Eugène Varlin). 25  mai 1931.Archives de la SEHT

 

Lorsque la voirie fut faite, les routes étaient tellement mauvaises que des rails ont dû être posés pour l’évacuation des déblais et le transport des matériaux de remblaiement. Les matériaux arrivaient par le canal. Ils étaient ensuite transportés dans des wagonnets tirés pat des chevaux. C’était des wagonnets d’environ 1,50 m de long. Ils étaient pourvus d’une benne basculante. Les matériaux étaient surtout des pierres de blocage, puis du gravier. Les péniches étaient elles-mêmes tirées par des chevaux. Nous étions attirés par le canal. Tous les jeudis nous étions fourrés au canal. C’est là que j’ai appris à nager.

En été, le canal était aussi l’attraction pour les parisiens qui venaient passer leur « week-end ». Ils travaillaient un peu dans le jardin puis, si par bonheur il faisait beau, ils prenaient leur caleçon de bain. Beaucoup ont appris à nager là.

Une chose qu’il convient de souligner c’est la bonne entente qui régnait entre les acquéreurs de lots. Tous ne se connaissaient pas. Il arrivait souvent qu’ils fussent au café, en train de prendre l’apéritif. L’un disait : « je viens de recevoir ma baraque ». Les gens, qui ne le connaissaient pas lui disaient : « Où est-ce que vous êtes ? Tantôt on y va tous ». Ils se retrouvaient a vingt, vingt-cinq à l’aider à monter sa maison, à monter des panneaux, ou n’importe quoi. La semaine d’après, ils en aidaient un autre.

Cette entraide, cette solidarité sont à signaler. Moi qui étais enfant cela me frappait : voir des gens qui s’aidaient, sans se connaitre, à monter leur maison, et même à abattre des arbres.

Quelquefois, pour placer la maison, il fallait en effet abattre des arbres. Bien sûr pas des arbres centenaires, mais des arbres de taille respectable. Ils étaient abattus pendant le week-end.

Cette bonne entente s’est concrétisée dans l’organisation spontanée de fêtes. On appelait cela « la commune libre ». On donnait des bals sur la terrasse du café de mes parents, avec un phonographe que l’on montait a la main. On mettait des pièces de 10 centimes en bronze pour faire marcher le phono. Moi qui étais gosse, j’étais le préposé aux disques. Les gens prenaient des piles de pièces. Quand la soirée était finie, il me restait des piles de pièces de 10 centimes en bronze. C’était mon bénéfice. Ma mère me les mettait de côté. C’est avec cela qu’elle m’a payé le terrain où se trouve la maison que j’habite actuellement. Cela peut paraitre impossible, mais c’est pourtant la réalité. Il faut dire aussi que le mètre carré valait soixante-quinze centimes ou quelque chose dans cet ordre là. Le prix du terrain était à la portée de toutes les bourses.

 

 

Fête de la Commune Libre, vers 1930. Carte photo, collection SEHT

 

Les gens qui s’installaient souvent se connaissaient. C’étaient, par exemple, tous les facteurs d’une poste qui s’achetaient un bout de terrain. Il y avait par exemple ce que l’on appelait le « domaine des tanks ». Je ne me souviens plus d’où venait l’appellation, mais c’était des gens qui travaillaient ensemble à Paris, qui se connaissaient. L’un avait dit j’achète là et par connaissance les autres suivaient. Cela constituait des petits domaines : le domaine des postiers, le domaine des tanks, etc.

Mon père avait été à la poste à Paris. Il y avait beaucoup de copains. Certains desservaient les Folies Bergères et le Casino de Paris. Parmi les habitués du café, certains connaissaient aussi les Folies Bergeres et le Casino de Paris. Grâce à toutes ces relations, mon père avait réussi à grapillonner toute une série de décors qu’il avait ramenés ici. Les gens les montaient sur la terrasse du café, pour donner un air de fête. On avait même réussi à faire, à l’occasion, un ou deux chars. Pas plus, parce qu’il était difficile de les faire rouler sur les routes. Voila l’origine de la fête de la commune libre.

Avant 1930, je n’ai pas décelé de luttes politiques. Cela a commencé vers 1932, avec la Fédération des Mal lotis. Mon père ne faisait pas de politique, par tempérament, mais aussi pour raisons professionnelles. Il estimait que tout le monde venait dans son café, que tout le monde payait. Il ne se croyait pas le droit de prendre parti pour l’un ou pour l’autre. En 1932, le café a été construit. Il y avait une salle de danse, salle de réunion. Il y a eu toute sorte d’affrontements. Mais j’étais enfant, il fallait servir, je n’ai pas prêté attention aux positions des uns et des autres.

 

Source

Albert Briant : entretien publié en 1983, dans le bulletin n° 8 de la SEHT © SEHT



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