SOUVENIRS - Raymond Baldeyrou : Tremblay-lès-Gonesse il y a un demi siècle.

SOUVENIRS  

Tremblay-lès-Gonesse il y a un demi-siècle

par Raymond Baldeyrou,

bulletin de la SEHT, n° 2, 1977

 

Lorsqu’arrivent les premiers habitants du quartier, il n’y a pas d’école à proximité. Celle du bourg historique est à environ 7 kilomètres, distance d’autant plus infranchissable que le secteur est totalement dépourvu de moyens de transport et de voirie praticable. La seule voie qui permet de contourner le bois Saint-Denis est alors le Chemin du Loup lequel, comme son nom l’indique, n’est qu’un chemin  forestier, impraticable à la circulation automobile ou cycliste. Une délibération du conseil municipal du 27 juillet 1928 recense, dans les lotissements des Cottages et du Bois Saint-Denis, 93 garçons et 83 filles d’âge scolaire « ne pouvant aller en classe par suite de la distance de 4 à 5 km qui sépare les lotissements du chef-lieu communal.» 

Les élèves du quartier du Vert-Galant ont bien des écoles à proximité, mais elles sont sur le territoire de Vaujours.  Après son arrivée, la famille Baldeyrou entreprend des démarches pour inscrire son enfant dans une des écoles de cette commune. Le maire de la localité n’est autre que le lotisseur du domaine du Vert-Galant, Monsieur Sohier. Il n’en refuse pas moins le nouvel arrivant, le renvoyant vers la mairie de son domicile : « Vous habitez Tremblay-lès-Gonesse, alors débrouillez-vous. »

Arrivé à Tremblay-lès-Gonesse en 1926, Raylond Baldeyrou ne sera scolarisé qu’en 1929. Il a laissé la relation du vécu de son enfance buissonnière :

 

« C’est en effet en 1926, alors que je venais d’atteindre ma septième année, que mes parents décidèrent de quitter la rue Ordener, dans le 18e arrondissement, pour venir s’installer dans ce coin de banlieue, à peine défriché, où les chênes centenaires de l’ancienne forêt de Bondy avaient encore droit de cité. C’est donc par une soirée pluvieuse du mois d’octobre que je pris contact avec ce qui allait être mon domaine d’enfant, d’adolescent et plus tard de citoyen à part entière.

 

Ce soir-là, alors que péniblement nous étions arrivés aux limites de Vaujours, dans un camion qui n’avait de déménagement que le nom, il fallut trouver le semblant de pavillon que mon père avait loué, dans l’attente de jours meilleurs. Personne à Vaujours pour nous renseigner. La nuit tombait. La pluie était froide et me transperçait jusqu’aux os. Nous nous retrouvâmes à un passage à niveau. Enfin, la garde-barrière nous indiqua un chemin en forêt, où était tracé un semblant de route. Le camion prit une ornière, deux, trois et s’immobilisa, embourbé jusqu’à l’essieu. Il était 9 heures du soir, il pleuvait toujours. Mon père et le chauffeur du camion s’affairaient, cherchaient des morceaux de bois, des pierres... et après une heure d’efforts, arrivèrent enfin à sortir ce maudit véhicule de sa situation engluée.

 

À peine repartis, nous nous aperçûmes que nous étions à 50 mètres de notre destination et qu’un toit allait nous permettre d’être au sec. Je dois dire que, pour un gamin de mon âge, l’endroit  n’avait  rien  de rassurant.  Tout était a nuit tombait. La pluie était froide et me transperçait jusqu’aux os. Nous nous retrouvâmes à un passage à niveau. Enfin, la garde-barrière nous indiqua un chemin en forêt, où était tracé un semblant de route. Le camion prit une ornière, deux, trois et s’immobilisa, embourbé jusqu’à l’essieu. Il était 9 heures du soir, il pleuvait toujours. Mon père et le chauffeur du camion s’affairaient, cherchaient des morceaux de bois, des pierres... et après une heure d’efforts, arrivèrent enfin à sortir ce maudit véhicule de sa situation engluée.

À peine repartis, nous nous aperçûmes que nous étions à 50 mètres de notre destination et qu’un toit allait nous permettre d’être au sec. Je dois dire que, pour un gamin de mon âge, l’endroit  n’avait  rien  de rassurant.  Tout était Les jours qui suivirent calmèrent mon désarroi d’enfant, surtout lorsque j’appris qu’il n’y avait pas d’école dans ce pays. Les jours suivants, alors que le temps était devenu plus clément, je pus explorer mon paradis. C’étaient des courses interminables dans les bois. » 

Pensez donc, trois rues seulement existaient : le boulevard de l’Ourcq, actuellement boulevard Charles-Vaillant, qui s’arrêtait a la hauteur du premier rond-point, l’avenue Pasteur et l’avenue Albert-Sarraut. Elles aussi n’allaient pas plus loin que ce premier rond-point qui, en fait, n’était qu’une clairière. Elles se poursuivaient par des chemins forestiers jusqu’à Villeparisis, déjà existant. J’avais fait connaissance avec le lot de terrain que mes parents avaient acheté et sur lequel allait s’implanter notre futur château : un deux-pièces, cuisine, en parpaings de ciment qui, paraissait-il, étaient plus solides que les briques. Comble de grand luxe, le pavillon serait éclairé au pétrole. Pour le moment, nous nous contentions de lampes à carbure. Pour l’eau, mon père, toujours très pratique, récupérait celle du toit, prétendant que c’était encore la meilleure. Ma mère, surenchérissant, me disait que jamais son linge n’avait été aussi blanc. Personnellement, je n’y voyais pas d’inconvénient. J’avais trouvé un petit copain de mon âge et c’était à celui qui trouverait le plus gros hérisson ou la plus belle tortue de la journée. L’eau, le gaz et l’électricité étaient les derniers de nos soucis.

 

Ayant trouvé un compagnon, mon champ d’action s’agrandit et un jour ce fut la grande découverte du canal de l’Ourcq et du passage a niveau. Le premier, surtout, avait droit a tout notre intérêt. Pensez donc, des péniches qui montaient, tirées par des chevaux. Le café-tabac, en haut du pont, servait de relais pour permettre aux attelages venant de Paris de se reposer. Il y avait quelquefois dix à vingt chevaux, prêts à assurer la relève, ce qui faisait une animation particulière. Ce lieu allait vite devenir notre coin favori.  Que de souvenirs sur le chemin de halage, qui vit une grande partie de ma jeunesse : la pèche aux goujons, la baignade. En face, il y avait ce que l’on appelait les carrières. Ne sachant pas nager, nous nous élancions en plongeant et reprenions pied de l’autre coté, de quoi faire frémir les parents les plus endurcis d’aujourd’hui.

   

Le canal de l’Ourcq, la baignade CPA, 1933

 

Quelques jours après notre arrivée, mon père avait décidé que je continuerais à fréquenter les bancs d’école. La plus proche était Vaujours. Mais la, pas question, la réponse fut nette, claire et précise : « Vous habitez Tremblay-les-Gonesse, alors débrouillez-vous. » Je jubilais en moi-méme, alors que mon père vociférait contre une société bourgeoise, mal embouchée, et l’administration qui nous avait rattachés à une commune distante de 10 km, alors que nous étions limitrophes de la précédente. Le lotisseur de ce domaine du Vert-Galant était, à l’époque, une personnalité très influente de Vaujours, une commune typiquement rurale: il voulait bien retirer de gros profits de cette opération, mais il préférait qu’une autre commune supporte les charges qui n’allaient pas manquer de se faire sentir. Quoi  qu’il en soit, mon père ne s’arrêta pas là et le samedi matin, au nom de cinq ou six familles déjà installées, nous partîmes à pied, à travers bois, en direction de Tremblay-lés-Gonesse, ou  on allait voir ce qu’on allait voir. En quelque sorte, « une tempête sous un crâne « rien à faire je ne serais pas illettré. »

Nous avions pris le chemin le plus court. En effet, à cette époque, trois solutions s’offraient à nous. À bicyclette, il y avait la route de Sevran, route des Petits-Ponts, ou bien celle de Villeparisis, Mitry, Mesnil-Amelot, route des Petits-Ponts. Etant dépourvus d’engin à pédales, nous empruntâmes le troisième trajet, c’est-a-dire la traversée du bois Saint-Denis. À cette époque de l’année, pas question de le parcourir autrement qu’a pied tellement les chemins étaient boueux ct glissants. Pour arriver en mairie à 9 heures, il fallait bien partir à 8 heures, ce qui fut fait. Mais comme entre-temps nous nous étions trompés de chemin forestier, ce ne fut qu’à 10 heures que mon père put faire une entrée fracassante dans les locaux municipaux, ou personne ne l’attendait. Le maire, M. Leguillou, gros éleveur de porcs, était parti avec les notables du coin, chasser sur ses terres. Personne qui puisse solutionner mon problème, hormis une brave femme chargée de l’état civil, qui nous aiguilla vers le directeur de l’école du vieux pays.

Elle nous signala que si on avait besoin de ses services pour déclarer une fille ou un garçon elle était à notre disposition, mais rien d’autre. Mon père, se rendant compte qu’il me serait impossible d’effectuer un tel trajet, n’insista pas. Ce n’est qu’à midi que nous retrouvâmes ma mère, sur le pas de la porte. Complètement affolée de ce retard, elle se demandait ce qui avait bien pu nous arriver. Encore une fois, je l’avais échappé belle et communiquai, d’un clin d’œil le résultat de notre démarche a mon petit copain qui se chargea de propager la nouvelle auprès des autres avec la rapidité que vous imaginez. Novembre arriva, puis décembre. Mes parents partaient travailler à Paris tous les matins. Ma mère prenait le train de 4 h 50, faisait des ménages dans des bureaux d’une société des Champs-Elysées jusqu’a 8 h 30, partait ensuite à Argenteuil exercer son métier de corsetière, ce qui la faisait rentrer a la maison a 19 h 30. Mon père, lui, travaillait chez Citroën et partait à la même heure.

À cette époque, il fallait 50 minutes pour rallier la capitale. Il n’y avait que quatre trains de matin, tous omnibus, et autant le soir. En aucun cas, vous ne pouviez rater celui qui correspondait à vos horaires de travail. En ce temps-la, pas question de gare, une simple guérite en bois au bout d’un semblant de quai recouvert de mâchefer permettait au garde-barrière de distribuer les billets. C’est ainsi qu’une vingtaine de voyageurs se retrouvaient tous les matins et revenaient le soir, fourbus, mais heureux de retrouver cc que je crois, encore aujourd’hui, être leur liberté.

        

Halte du Vert-Galant CPA collection SEHT 1928, date du cachet de la Poste

 

J’étais donc livré à moi-méme toute la journée. Il fallait se débrouiller : petit déjeuner, déjeuner à faire réchauffer ct le reste du temps c’étaient des courses en forêt, mais mieux encore d’interminables glissades sur les mares gelées, nombreuses a cette époque. La plus grande se situait juste en face de la future école Jaurès, a l’emplacement de ce qui est présentement le gymnase Marcel-Cerdan. Les roseaux recouvraient plus d’un hectare. Ils étaient entourés d’un chemin piétonnier. Cet endroit allait devenir notre lieu de rassemblement et nous laisser le plus de souvenirs, bons, mauvais et tristes. Effectivement, c’est là que j’ai découvert et appris à aimer la nature. Au printemps, en particulier, où toutes les variétés d’oiseaux venaient dans les roseaux, nous faire écouter leurs chants et roucoulades : mésanges, pinsons, rouges-gorges, bergeronnettes, etc. Nos amies les grenouilles, que l’on attrapait aisément à la main, allaient nous procurer des moments inoubliables du fait que nous organisions des concours de saut. Chacun possédait sa championne. Ayant attrapé une des plus belles grenouilles du Vert-Galant, je fus champion du pays avec un bond de 1,10 m, record qui ne fut jamais égalé à ma connaissance.

 

Le plus mauvais souvenir se situe en hiver 1927, pendant les Fêtes de fin d’année. Notre étang étant bien pris par la glace, c’étaient des glissades à n’en plus finir... Je m’élançai donc, calculai mal ma trajectoire, partis de travers en direction des roseaux, me retrouvai sur les fesses, jambes en l’air, entrai dans lesdits roseaux ou un joli tesson de bouteille m’attendait et me fit la plus belle estafilade qu’un gamin puisse avoir pour conserver la cicatrice le restant de ses jours. Heureusement, il y avait la mère Valentine, non pas que ce fut  son prénom - elle s’appelait Marie - mais elle était mariée avec le père Valentin. Je ne vous en dirai pas plus, elle était la providence de tous les « tarzan » en herbe. Ancienne cantinière de l’armée française pendant la guerre de 1914-1918, elle en avait vu d’autres et pansait toutes les plaies et bosses que nous pouvions récolter. Chez elle, tout marchait a l’oxygénée. Je crois bien que ce jour-la j’ai dû lui en vider une demi-bouteille. Le tout fut couronné par une magistrale raclée de la part de mon père. Dans l’histoire, le beau pantalon neuf que l’on m’avait acheté au marché de Villeparisis, le dimanche précédent, avait lui aussi, subi les outrages de mon tesson de bouteille et  ressemblait à tout sauf a une culotte neuve.

 

         

Inscription Raymond Baldeyrou, école baraque du Vert-Galant, année scolaire 1928-1929. Le document mentionne l'adresse et la profession du père (soudeur autogène, chez Citroën)

                             

Raymond Baldeyrou, cliché pris en 1931

SOURCE

bulletin de la SEHT, n° 2, 1977© SEHT



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