Mon séjour en Allemagne, au Service du Travail Obligatoire

  Mon séjour en Allemagne, au Service du Travail Obligatoire

 

par Léonce Cuvelette

 

Né le 16 septembre 1922, Léonce, Emile CUVELETTE est avisé le 22 octobre 1942 par le Kommandant von Gross Paris qu’il est requis pour le STO et qu’il devra partir pour l’Allemagne le 7 janvier 1943. Employé à Berlin par la firme Siemens, il fera pendant son séjour la connaissance de sa future épouse, Charlotte MOJ, d’origine germano-polonaise

 

Surnommé le « négrier de l'Europe » Ernst Friedrich Christoph Sauckel est chargé par Hitler d’organiser les déportations de travailleurs des pays occupés vers l'Allemagne. En mai 1942, il réclame 150 000 hommes à la France. Laval accepte de se plier à cette exigence et demande en contrepartie la libération de 50 000 prisonniers, opération baptisée la relève. Dans son discours du 22 juin 1942, il justifie cet accord et souhaite la victoire de l’Allemagne. Malgré la propagande de Vichy appelant les ouvriers français à se porter volontaires, les résultats ne sont pas à la hauteur des exigences allemandes et ceux-ci imposent le remplacement du volontariat par l’obligation. Le gouvernement de Vichy s’incline et adopte la loi du 4 septembre 1942, publiée au JO du 13 du même mois qui organise le Service du Travail Obligatoire, STO : « Toute personne du sexe masculin de plus de 18 ans et de moins de 50 et toute personne du sexe féminin de plus de 21 ans et de moins de 35 peuvent être assujetties à effectuer tous travaux que le gouvernement jugera utile dans l'intérêt de la Nation. »

 

               

 Feuille de route de Léonce Cuvelette, convoqué pour le STO, à destination de l'Allemagne, le 7 janvier 1943

 

 

Paris en berne.

 

En 1942, il n’y avait quasiment plus de travail. Chez Michelin, des garagistes réchappaient des pneus à l’aide d’un couteau spécial. Ils retaillaient la nervure du pneu, plongé dans l’eau pour rendre le caoutchouc plus malléable. Chez Perrier, la reprographie recevait moins de demandes. Cette situation avait contraint monsieur Courboulès à nous faire fabriquer du cirage qu’on vendait aux Allemands. À vélo, j’allais chercher la cire, composant indispensable du cirage, au Faubourg Saint-Denis, un quartier où se trouvaient de nombreux marchands de couleurs. Et quand il n’y a plus eu de cire, on a été obligé d’utiliser de la poix, un matériau moins noble et autrement plus collant, qui n’a pas manqué de causer quelques désagréments aux clients en mal de chaussures brillantes... Puis les commandes sont reparties, surtout de la part de l’Occupant. Nous travaillions, entre autres, pour les avions Bloch, dont les ateliers étaient situés à Bordeaux Mérignac. Un coursier partait de chez nous pour la Gironde et rapportait les plans à reproduire en échange des bons adéquats. Une fois les tirages effectués, il revenait par le train avec les originaux et les modèles pliés, puis repartait avec d’autres.

 

.Un jour, deux civils et deux militaires allemands, accompagnés du patron, ont débarqué à l’atelier. Un des civils a expliqué que, suite à une nouvelle décision des institutions dirigeantes, un ouvrier français sur deux devait obligatoirement partir travailler en Allemagne. Ils avaient essayé d’instaurer le service de la relève, assuré par des citoyens français, mais il n’avait pas connu le succès escompté, malgré la promesse de libérer deux prisonniers de guerre pour chaque personne qui se présentait comme volontaire. C’est pourquoi ils venaient d’instaurer un nouveau système de recrutement : le STO, service du travail obligatoire. Ils ont demandé les papiers de chacun d’entre nous pour effectuer leur choix.

 

Peu de temps auparavant, monsieur Courboulès avait essayé de me renvoyer, en prétextant que le travail de nuit était mal fait. En réalité, je n’avais pas voulu dénoncer les responsables, deux collègues espagnols paresseux et pas du tout bienveillants. Mon patron m’avait menacé : « Tu prendras ton compte à la fin du mois. Tu sais ce qui t’attend, hein ? Si tu n’as pas de boulot, c’est l’Allemagne ! » Mais il m’avait gardé, en raison de mes qualités professionnelles.

Pour le STO, les deux Espagnols, quoique républicains, avaient été écartés d’emblée, à cause des bonnes relations entre Franco et Hitler. Le suivant était un collègue français, Maurice, père de trois enfants. Bien que nous étions deux Français, ils avaient décidé de n’en choisir qu’un. Pour déterminer lequel, on nous a envoyés passer une visite médicale, dès le lendemain, rue Scribe. Premier à passer et en bonne santé, j’ai été pris sans discussion possible et on m’a donné le document qui m’obligeait à travailler en Allemagne. Je ne suis pas parti tout de suite : en novembre, les permissionnaires allemands rentraient chez eux et tous les trains avaient été réquisitionnés. « Nous vous prions de nous excuser, vous ne pourrez partir que le 7 janvier. En attendant, vous pouvez continuer à travailler, si vous le souhaitez » m’ont-ils dit. Ce que j’ai fait. Quand j’ai annoncé à mes parents que j’étais bon pour 1’Allemagne, ils étaient consternés. Marc était déjà parti, nous ignorions où. Je crois que sa femme le savait, mais elle n’a jamais voulu le dire. Je l’ai revue plus tard, à mon retour d’Allemagne. Âgée d’un ou deux ans de moins que moi, elle habite en Bretagne.

 

Paris-Berlin.

 

Le 7 janvier, jour du départ, je me suis retrouvé gare de l’Est avec une grosse valise qu’on avait achetée aux Puces, en compagnie de centaines d’appelés comme moi. Monsieur Courboulès et mon père m’accompagnaient. Au moment de monter dans le train, mon patron m’a donné mille francs que j’ai tout de suite offerts à mon père. Il voulait que je les reprenne, mais les a gardés quand je lui ai expliqué qu’en Allemagne j’allais en gagner assez. Pour le STO, j’avais en effet signé un contrat qui me rapporterait autant d’argent qu’en France. À la tombée de la nuit, juste après que le train eût quitté Paris, j’ai réussi à apercevoir notre maison de Tremblay. La ligne ne passait pas loin et j’étais assis du bon coté. Nous avons fait étape à Aix-la-Chapelle. Sur place, nous avons mangé et dormi dans un entrepôt. Le lendemain, en route vers Berlin, nous sommes passés par de grandes étendues parsemées de nombreuses huttes construites avec des roseaux. Elles servaient d’habitation à des Russes qui semblaient aller au travail ou en revenir. Certains d’entre eux étaient vêtus de peaux de bêtes et plus loin, j’ai vu des sangliers qui déterraient des pommes de terre.

 

Nous avons débarqué à Berlin, en plein hiver, à la gare Anhalter-Bahnhof. J’avais un besoin pressant, me retenant avec peine depuis deux heures sans qu’on m’ait laissé jamais le temps de me soulager. À peine arrivés, nous nous sommes engouffrés dans le métro : l’UbahnL’Unterbahn est la voie souterraine, et l’S-bahn(schnellbahn), la voie rapide. Nous étions une douzaine, guidés par un interprète qui nous mettait en garde contre la vitesse de fermeture des portes. En chemin, j’avais remarqué toutes sortes d’avions qui trônaient dans un parc immense : le musée de l’Air. Plus tard, j’ai pris le temps de le visiter avec beaucoup d’intérêt, d’autant plus qu’une estrade permettait de voir, au plus près, le cockpit et le moteur des appareils.

Nous avons fait halte à Friedrich Hagen, une station encaissée dans un ravin, à vingt mètres au-dessous du niveau du sol. Après avoir pu enfin me soulager, j’ai gravi la cinquantaine de marches, ma grosse valise à la main, pour rejoindre mes camarades.

Arrivé en haut, plus personne ! Sur la route enneigée, j’ai choisi instinctivement le chemin où les traces de pas étaient les plus nombreuses. Je ne m’étais pas trompé : elles m’ont mené jusqu’à une forêt et à un imposant bâtiment dont un homme était en train de fermer la grande porte. J’ai juste eu le temps de reconnaître mes camarades et d’entrer. Première nuit passée dans un des baraquements.

Au cours du voyage, j’avais fait la connaissance de Raymond Weill, directeur juif d’une fabrique de chaussures, rue Servan, dans le 11e : Succès. Apparemment, il était passé au travers du filet des terribles rafles. Cette nuit-là, nous avons dormi côte a côte, sur le même bat-flanc. C’est ainsi que nous étions devenus copains.

 

Le STO.

 

Chaque jour, on appelait au téléphone : « Hollander ! ». Cela voulait dire qu’ils cherchaient un Hollandais, ou : « Pâtissier ! » ou encore « Tourneur ! » ou « Peintre ! », etc. C’était une espèce de foire aux métiers où les patrons allemands se servaient en fonction des besoins de leur entreprise. Au fur et à mesure que tout le monde s’en allait, nous n’étions plus qu’une dizaine. Jusqu’au jour ou j’ai été appelé de Paris par un certain Leroy, qui avait besoin d’un graveur. Moi, je n’étais qu’héliographe, vu que je travaillais à produire les plans à la machine ou à la gélatine. Mes seules connaissances en héliogravure ne lui suffisaient pas, il lui fallait quelqu’un du métier. J’ai appris plus tard qu’ils recherchaient des héliograveurs pour fabriquer de faux billets anglais dont ils comptaient inonder l’Angleterre et, de cette façon, ruiner l’économie du pays. Afin de ne pas laisser de trace de cette opération, les Allemands avaient fait disparaître les ouvriers concernés... Je l’ai sans doute échappé belle.

Lors de ma première visite, j’attendais près des bureaux. Sur les portes, une affichette représentait une chèvre, avec l’inscription : « Nicht mekern (ne pas rouspéter) ». En d’autres termes, les visiteurs étaient priés de ne pas se comporter comme des chèvres, c'est-à-dire de ne pas rouspéter. On m’a donné un papier sur lequel était marqué ZWR (service central de comptabilité), que j’ai dû montrer à un vieux Boche (c’est plus facile à dire qu’Allemand), armé de son fusil. Il m’a indiqué un bureau et, de couloir en couloir, je suis arrivé jusqu’à un grand atelier. Mon guide parlait avec le chef de section, assis à son bureau dont je vois encore les encriers d’encre rouge et noire, avec la plume et le papier buvard. D’un coté, une centaine de jeunes femmes tapaient à la machine, de l’autre, des ouvriers dont certains étaient français, volontaires depuis un an, étaient occupés à divers travaux. Ce jour-là, j’ai commencé sur une machine à trier les cartes perforées, sous les ordres de Böhme, un sous-chef au caractère peu accommodant. Les cartes provenaient de l’atelier des femmes qui elles mêmes les perforaient. D’une main, elles tenaient le document à inventorier, de l’autre, elles composaient les chiffres correspondants. Les chiffres et les lettres qu’elles tapaient se transformaient en trous. Avant mon travail proprement dit, je devais suivre un schéma du branchement entre deux tiges, à l’aide d’un petit domino. Böhme m’avait expliqué que le classement de ces cartes dépendait de la façon dont on les introduisait dans la machine : de 0 à 9 ou de 9 à 0. Un système d’engrenage avec des tiges et des clapets permettait de les classer en fonction des trous qu’une de ces tiges pénétrait. Il me donnait aussi des informations sur une boite de connexion (Leitungkammer) dont les engrenages étaient constitués de fibre. Ce domaine ne m’était pas inconnu vu que, chez Perrier, quand j’allais porter ou chercher des plans, je prenais toujours un peu de temps pour discuter avec un ouvrier qui me décrivait le fonctionnement de sa machine.

 

Pour ne pas froisser son amour propre, je n’avais pas dit à Böhme que je connaissais fort bien ce qu’il était très fier de m’expliquer.

Les cartes étaient rangées dans des espèces de boîtes à chaussures et entreposées dans un local particulier. On les transportait à l’aide d’un petit chariot. Pendant cette opération, on revenait souvent en chantant et en jetant un œil sur les filles.

 

La vie à l’atelier.

 

 

        

 

L’atelier Siemens. Nous avons marqué d’une croix les places de léonce Cuvelette et de sa future épouse Charlotte Moj. Le personnage en uniforme est vraisemblablement le chef d’atelier herr Bôhme, cf. infra : « il était habillé de son costume militaire, sans les insignes nazis.» Copie du cliché original, archives de la SEHT.

 

Pendant les heures d’atelier, Böhme me montrait des objets en les traduisant : « cravate = kravate, étiquette = etikete, etc.» Les copains m’avaient conseillé d’apprendre l’allemand. Avec 1’un d’eux, Pierrot Apuizès, j’ai pris ma première leçon. J’avais demandé à ma mère de m’envoyer un petit dictionnaire mais il ne m’a pas été d’un grand secours. Au début, j’ai eu quelque difficulté à assimiler une prononciation qui ne correspondait pas a celle du français, mais à force d’habitude, j’ai fini par comprendre.

Souvent, à la pause, Charlotte Moj, une jeune femme qui avait le grade de contrôleuse, venait de l’atelier d’en face nous faire la conversation, et même chanter une chanson accompagnée de sa guitare. Elle interprétait- en allemand - « Bel ami » : « Du warst glück bei der frau, bel ami... (Tu étais heureux près de la femme, bel ami...) » La traduction disait aussi : « Tu n’es pas beau mais tu es charmant, tu n’es pas intelligent mais malin, etc. » Elle était la seule à venir nous voir bien que les Allemands n’aient pas le droit de nous rendre visite. Née à Berlin, elle était originaire de Silésie, une région de Pologne grande comme l’Alsace, ou l’industrie du charbon et du métal était très florissante. Pendant la guerre de 14, de nombreux Polonais, dont son père, étaient venus travailler dans les usines d’armement en Allemagne, en particulier à Berlin. À cette époque, monsieur Moj avait fait la connaissance d’une Hambourgeoise qu’il avait épousée à Berlin, en 1919. Deux ans après la naissance de Charlotte, ses parents quittaient l’Allemagne en 1922, pour retourner dans leur pays, à Katowicz. Le père aurait pu y travailler comme mineur, comme bon nombre de Silésiens, mais il a préféré fonder une entreprise de plomberie et de terrassement, avec succès. À la maison, Charlotte, l’aînée de la famille, s’occupait beaucoup de ses frères et de sa petite soeur, Erika. Elle faisait la cuisine ou le ménage, en lieu et place de sa mère qui préférait toujours se plonger dans un bon livre. Elle a tellement travaillé qu’el1e en a eu les jambes légèrement arquées. Elle était néanmoins souvent gaie et aimait prendre les enfants dans ses bras pour leur chanter une comptine. En plus de l’allemand, Charlotte parlait polonais et russe. Encouragé par ses visites dans notre atelier, j’ai encore demandé à ma mère de m’envoyer une méthode Assimil : « L’allemand sans peine. » Chaque jour, je m’appliquais à apprendre des phrases toutes simples, sur differents sujets, ce qui est un des nombreux avantages de cette methode. J’étais très assidu et, dans un cahier, je recopiais plusieurs fois des phrases toutes faites : ich bin glücklig (je suis heureux, etc.), comme un élève de classe élémentaire. Un jour que Böhme, après qu’il a eu range mon livre et mon cahier dans un casier, me commandait : « 0 bis 9, und 0 bis 0 », je lui ai rétorqué : « Je ne comprends pas ce que vous dites, monsieur. » J’ai appelé Pierrot pour lui expliquer que je ne comprenais que le français. Et une demi-heure plus tard, je pouvais reprendre mon cahier et ma méthode. Au retour du sous-chef, qui me donnait une nouvelle fois ses instructions en allemand, ma réponse était prête : « Jawohl, mein Herr. » (Bien sûr, monsieur.) Il avait compris qu’il fallait me laisser apprendre la langue à mon rythme, et que de plus, c’était dans son intérêt. Une femme belge, celle qui m’avait donné le ticket ZWR, avait demandé à Böhme s’il était content de ses « petits Français. » Il lui avait répondu qu’ils travaillaient très bien, mais qu’il ne les aimait pas. Tous deux parlaient en allemand, mais à ce moment-là, cette langue m’était de plus en plus familière et j’avais tout compris.

 

Sur la machine en face de la mienne, travaillait un jeune Hollandais qui parlait un peu français. Un jour, il m’appelle : « Si tu veux, je te vends la moitié de mes tickets (de ravitaillement) en échange de marks, parce que, tout à l’heure, on viendra m’arrêter. » Puis, cachant son portefeuille: « Avec les copains, on écoute la radio anglaise - la BBC - et on a été dénoncés. Vers midi, quelqu’un viendra, te donnera un petit papier, et tu lui diras où est mon portefeuille.» Deux schupos (policiers) sont ensuite arrivés pour l’emmener. Quelque temps plus tard, arrivait un des copains du Hollandais pour prendre le portefeuille. Qui devait sans doute contenir des documents compromettants.

 

Un dimanche, Patooz, étudiant et travailleur volontaire, m’avait proposé une visite de Berlin. Je venais d’arriver au camp et j’avais accepté de bon coeur. Dans le métro, il réussit à inviter deux jeunes filles à notre promenade. « Vous êtes seule ? » demande-t-il à l’une. « Non, nous sommes deux. », lui répond-elle. Très entreprenant, il séduisit la première et me laissa avec l’autre, qui attendait sans doute mes propositions. À un moment, de retour en S-Bahn, plus confortable, j’ai essayé de l’embrasser, en me dressant sur la pointe des pieds car elle était plus grande que moi. Comme elle restait indifférente ou feignait de l’être, je me suis éclipsé à l’arrêt suivant, juste au moment ou les portes allaient se refermer. Je ne l’ai jamais revue. Patooz avait une copine qui était une des plus belles de la bande des filles de l’atelier, tout comme Pierrot. Elle l’attendait parfois à la porte de l’atelier avec un petit casse-croûte. Quand il n’avait rien reçu, il lui montrait le poing avec humour et elle lui répondait par un autre geste non moins drôle. Il avait refusé de faire le manœuvre sous prétexte que ce n’était pas indiqué sur son bon d’engagement. Je sentais qu’il était plutôt piqué dans son orgueil d’exercer une occupation manuelle devant les filles. Plus tard, il est parti travailler dans un autre secteur.

 

À ce propos, les copains savaient que j’en avais marre de mon boulot. Les cartes perforées s’entassaient parfois dans les machines à trier, jusqu’à tout bloquer. Il fallait alors les retaper puis les donner à contrôler. Ce n’était pas un travail trop fastidieux mais assurément pas pour moi. J’avais demandé à changer de service pour pouvoir exercer mon métier de reprographe que je pratiquais depuis l’âge de 13 ans, donc depuis déjà sept années. Pierrot ne voulait pas que je parte. Il me vantait les bonnes conditions de travail avec les copains et le caractère agréable du chef de notre section. Et aussi le fait que, si je voulais, je pourrais reprendre mon métier après la guerre, tranquillement jusqu’a la retraite. Patooz m’avait précisé : « Je travaille à la reproduction de plans. Mais le chef est une vraie vache, il nous engueule et nous fait travailler tard le soir ! » Peu après, j’apprends néanmoins que ma demande de changement a été acceptée et que je suis affecté à la reproduction de plans. Aussitôt mes collègues insistent à nouveau pour que je ne parte pas. Ils en parlent même à Herr Böhme, notre chef. Finalement, en réfléchissant à la mauvaise ambiance du secteur de la reprographie dont m’avait parlé Patooz, je me suis laissé convaincre. Je suis donc resté en compagnie de mes copains que j’avais toujours trouvé bien sympathiques.

 

Chez Siemens, un Russe avait déposé une vingtaine de brevets d’invention et en touchait des primes avantageuses et un autre ouvrier, en plus de son travail à l’usine, faisait des heures supplémentaires à l’hôtel Excelsior où il épluchait les pommes de terre. En tant que volontaire, il avait droit à des vacances, tout comme ceux du STO.

Pour nous, les travailleurs obligatoires, elles ont été supprimées peu de temps après. Avant d’aller passer quelques semaines en France, il m’avait demandé de le remplacer pendant son absence, histoire qu’il ne perde pas ce travail d’appoint. J’ai accepté et ainsi épluché les pommes de terre pendant une semaine, dans les cuisines d’un grand hôtel. Les employées m’apportaient parfois des pâtisseries ou autres gâteries qui n’avaient pas été consommées. Je passais donc la matinée à l’hôtel, dès 6 heures, et le reste de la journée, à l’usine, souvent jusqu’à minuit. Parfois, je m’endormais sur mes cartes perforées. Un collègue allemand l’avait fait remarquer à Pierrot. Mais il connaissait mon emploi du temps, puisque j’avais parfois rapporté des pommes de terre pour les copains, avec l’autorisation de la responsable des cuisines.

Tous, nous étions sûrs que le père de la copine de Pierrot, Margot Arnold, était proche des hauts responsables militaires. Par lui, sa fille savait tout ce qui allait se passer, et en informait Pierrot. Qui nous mettait au parfum. On connaissait ainsi, plusieurs jours avant l’événement, le nombre de tanks et de divisions, lors la contre-offensive allemande dans les Ardennes, sous la neige. Cette opération ennemie aurait bien pu réussir, sans l’opposition héroïque de l’armée américaine dirigée par le général Patton.

 

À l’atelier, pour le bon usage des crayons, il fallait en mouiller la mine. Schmidt, un de mes collègues, travaillait à une petite table, dans un coin. Nous ne nous parlions pas beaucoup. Un jour que j’avais cassé mon crayon, je lui ai demandé : « Pump mir dem Messer, Schmidt. (Prête-moi ton crayon, Schmidt.) » Le contact entre nous venait d’être établi : amusé du jeu de mots (le Messerschmidt était un célèbre avion chasseur de l’armée allemande), il m’a proposé de vendre des fermetures Eclair que sa mère façonnait pour l’aviation, la fameuse Luftwaffe. J’ai réussi à en écouler une centaine, surtout aux clients du café Richter. Je lui donnais un petit pourcentage et gardais le reste. Ce petit commerce s’est arrêté lorsque les ventes sont devenues trop difficiles, quand le marché noir de produits destinés initialement à l’armée risquait d’être sévèrement puni.

 

Herr Böhme, notre chef.

 

Au début de mon séjour, alors que le chef était en train de changer une ampoule grillée, j’avais demandé à Pierrot de lui expliquer que je souhaitais la récupérer. Il a beaucoup ri quand il a compris l’usage que j’en ferais : elle remplacerait l’oeuf en bois pour réparer les trous éventuels de mes chaussettes ! Des portraits d’Hitler se trouvaient un peu partout dans l’usine. Un jour que nos machines s’étaient mises à faire beaucoup de bruit, des techniciens sont venus les insonoriser et Herr Böhme a tout de suite décroché un petit portrait d’Adolf pour le mettre au fond d’un tiroir. Une fois le travail d’insonorisation terminé, il a laissé le portrait là où il l’avait mis. Tous les deux ou trois mois, il le sortait, toussait fort pour attirer notre attention, le montrait et le remettait aussitôt dans le tiroir. Certain dimanche, des employés passaient avec une tirelire en vue de récolter de l’argent pour le secours d’hiver des soldats. En remerciement de leur générosité les donateurs avaient droit à un bibelot : portrait du père Adolf, petit tank emballé dans du carton, canon miniature, minuscule fascicule à la gloire de l’Afrika Corps… Herr Böhme trouvait systématiquement du travail pour ce jour-là, afin d’échapper à cette corvée. À cet effet, il nous indiquait son bureau sur lequel il avait entassé toutes sortes de documents : « Arbeit für Sonntag (du travail pour le dimanche) », nous disait-il. On avait compris : il n’était pas près de participer à la quête. Un soir de travail de nuit, Herr Paoli, le directeur général, était venu me demander de bien vouloir transporter une machine à écrire dans le bureau du grand directeur, tout tapissé de moquette verte. Herr von Siemens était présent. Nommé préposé gouvernemental aux sinistres causés par les bombardements, il était habillé de son costume militaire, sans les insignes nazis, et portait un monocle. Un autre dignitaire se trouvait dans le bureau : Cocquerelle. Lorsque j’ai eu posé la machine, ils m’ont demandé quels étaient les personnages représentés sur un tableau accroché au mur. J’avais reconnu Bismark - le Kaiser - et Werner von Siemens, fondateur de sa société, qui entouraient Hitler. J’ai cité les deux premiers, mais pour ce qui est du troisième, j’ai dit : « Connais pas, aucune idée. » Ils ont éclaté de rire en se tapant sur les cuisses, décontenancés par une réponse à laquelle ils ne s’attendaient pas.

 

Un beau jour, l’atelier a été envahi d’une grande quantité de fleurs, de plantes de toutes sortes, de petits sapins et d’arbres exotiques en pots. Puis on a apporté deux tonneaux de bière, blonde et brune, sans alcool. Sur le bureau de notre chef, se trouvait une boite en carton ou les chiffres 2 et 5 avaient été artistiquement découpés, éclairés par une ampoule intérieure : ce petit événement était organisé pour fêter les 25 ans de maison de Herr Böhme. Tout le monde discutait, buvait un coup. Quelques gradés en uniforme paradaient mais les employés qui portaient l’insigne nazi, le brassard a croix gammée, étaient rares. Le chef n’aimait pas trop ça. De plus, ces individus ne faisaient pas partie de notre service. On a fait une photo souvenir que j’ai conservée. On m’y voit au premier rang, au coté de Gertrud Krause, avec laquelle j’ai eu un petit flirt, oh ! Juste quelques baisers. Ce sont les copains qui avaient organisé la rencontre. Gertrud était une fille très bien (malgré sa langue très gourmande) mais j’étais déjà engagé vis-à-vis de Charlotte. Un soir, lors d’une alerte, on s’était réfugié dans un abri. Comme souvent dans un groupe, il y en avait un qui amusait les autres pour tromper l’inquiétude du danger. Un Allemand racontait une blague que je ne comprenais pas et Gertrud m’a donné un coup de coude pour que je rie, histoire de faire croire que j’étais allemand.

 

Charlotte n’était pas avec nous parce que la moitié de notre service, avait été délocalisée vers Spandau, pour éviter au maximum les risques encourus pendant les bombardements. Toujours est-il que les copains et moi avions décidé d’offrir à Herr Böhme une fleur de notre choix. Pour quelques marks, nous avions acheté, dans les serres de l’usine, un pot d’hortensias rouges. À la fin de la fête, nous avons été surpris de voir des employés de Siemens enlever toute la végétation. Seul, notre cadeau hortensias était resté sur le bureau. « Vous ne voulez pas de fleurs dans votre bureau ? », avons-nous demandé à Herr Böhme. Et lui : « Ah, mais toutes ces plantes ne m’appartenaient pas. On est allé les remettre dans les serres. » En fait, elles avaient été louées pour l’occasion. Nos fleurs étaient le seul cadeau que Herr Böhme avait reçu pour cet anniversaire. C’est pourquoi il les a emportées chez lui, le soir même.

 

Vie quotidienne.

 

Le soir, après la journée de boulot, on se retrouvait souvent au bistrot du coin (le « Deuck Hecke» me semble-t-il) pour boire une bière brune sans alcool. Charlotte nous y accompagnait quelquefois. Elle et moi, nous aimions bien parler ensemble, et j’en profitais pour essayer chaque mot nouveau que j’avais appris. Par la suite, nous nous sommes retrouvés régulièrement tous les deux, nos collègues n’ayant pas eu le temps de venir ou étant partis plus tôt. De son côté, Charlotte avait appris quelques mots français : elle disait klebs pour chien, et fayots pour haricots, par exemple. Un matin, j’ai découvert sur ma machine un petit papier ou était écrit « rote Pullover ». Je portais souvent un pull rouge, j’en conclus donc que ce message m’était adressé. Il enveloppait un ticket pour la cantine des cadres, au quatrième étage : une invitation de Charlotte. On se rendait à ce restaurant de privilégiés, par le paternoster, une cabine d’ascenseur sans porte qui, montant très lentement, pouvait se prendre en marche. Au pied du pater noster, se tenaient souvent trois grands gaillards qui constituaient une sorte de service d’ordre. Contrairement à certains employés, ils ne portaient pas l’insigne du parti nazi. Moi, en revanche, j’arborais à mon veston un insigne qui les intriguait. Quand je leur ai expliqué que c’était celui de la Ligue aéronautique de France, ils en ont été estomaques. Après cette conversation, j’ai pris soin de l’enlever, pour éviter d’éventuels ennuis.

 

Comme je souffrais d’un violent mal de dents, Charlotte m’avait enseigné un dentiste qui, selon elle, exigeait avant toute chose qu’on le salue d’un Heil, Hitler ! Je me suis donc présenté chez lui et, à peine a-t-il ouvert la porte qu’il me lance : « Heil, Hitler ! » Je lui réponds : « Gutentag. » (bonjour.) Il me rétorque en allemand :

-     « Vous ne dites pas Heil, Hitler! ? »

  • « Non, je suis Français. »
  • -« Les Français ne disent pas Heil Hitler ! ? »
  • « Je ne sais pas. En tout cas, moi, non. »
  • « Vous êtes certainement venu à Berlin dans votre voiture personnelle ? »
  • -« Non, je n’ai pas de voiture.»
  • -« Bien, asseyez-vous. »

Je me suis dit que j’allais payer cher mon entêtement de ne pas l’avoir salue comme il voulait. Je tremblais déjà, rien qu’à l’idée d’entendre le bruit de la roulette et de souffrir mille douleurs. En fin de compte, il m’a soigné sans me faire aucun mal et je lui ai donné ma feuille de soin. À l’usine, il fallait en effet demander au service adéquat une feuille de sécurité sociale, valable trois mois, pour n’importe quel praticien. A-t-il été heureusement impressionné par ma détermination et mon calme, ou simplement subjugué par mon innocence déguisée ? Je l’ignore. Toujours est-il que je m’en suis bien tiré.

 

À Alexanderplatz, une des places principales de Berlin, j’étais entre dans une salle de spectacle, Berolina Variétés, qu’aucun de mes copains allemands ne connaissait, située à côté d’un cinéma, le Marmorahaus (maison du marbre). En cette période dangereuse pour tout le monde, j’ai été très étonné de voir un fantaisiste qui faisait beaucoup rire l’assistance par son imitation de Göbels, le responsable de la propagande du Reich. Et quand je suis retourné dans le quartier, je suis tombé nez à nez avec Michel, le fils du laitier dont nous étions clients à Tremblay ! Il était dans la classe de mon frère et avait quitté la maison, à cause caractère de son père qu’il ne supportait plus. À Berlin, j’avais appris qu’il était travailleur volontaire, mais il ne m’en  avait pas parlé. Nous nous sommes promenés jusqu’au château Bellevue, dont l’architecture a été copiée sur celle du château de Versailles. Après la guerre, il a été employé dans des boulangeries sur la côte normande.

 

Chaque matin, j’entendais le tramway de 5 heures. Il en passait environ un toutes les deux heures. Je m’habillais en vitesse puis je descendais prendre le S-bahn. Une nuit, après l’avoir entendu, je suis descendu, comme d’habitude. Dans la rue, il n’y avait personne, sinon un soldat de passage qui m’a demandé l’heure. Selon lui, il devait être 2 heures. Pour moi, il était bien évidemment près de 6 heures. Nous sommes allés jusqu’à la gare, dont l’horloge indiquait en effet 2 heures. Je m’étais trompé, j’avais donc le temps d’aller me recoucher. Ce que j’ai fait aussitôt. Un jour où je me rendais au travail en métro, arrivé à ma station de destination, au moment de l’ouverture des portes, j’ai été bousculé jusqu’a me retrouver collé au mur d’en face. Un soldat allemand, chargé de son fusil et de son barda, m’avait pris pour un jeune civil planqué, sur lequel il avait passe sa colère. Il était confus de s’être si mal comporté avec un prisonnier français.

 

Une autre fois, deux copains et moi étions assis sur une banquette, en train de rire et de parler fort, en français. En ces temps de guerre, à Berlin, il était interdit de parler une langue étrangère autrement que de façon discrète. À côté de nous s’était installé un Allemand, grand et costaud, furieux de nous entendre parler une autre langue que la sienne. Il avait croisé les jambes de façon à nous gêner pour sortir. À la station Siemensstadt, je me suis levé, lui ai dit poliment que nous devions descendre pour aller travailler. Soufflé parce que je m’étais adressé à lui en allemand et, qui plus est, avec courtoisie, il nous a laissés passer sans encombre.

 

Un matin, je souffrais d’une forte crise de sinusite, comme celles que j’avais quand j’étais enfant. Rendu à l’infirmerie, je m’y suis endormi jusqu’au matin. Au réveil, quelqu’un me secouait depuis cinq minutes : « Hé, le capitaliste ! Tu te réveilles enfin, je croyais que tu étais mort ! » C’était le médecin, à qui j’ai expliqué que, la veille, la douleur trop forte avait dû m’assommer. Pour me soigner, il m’a mis la tête dans une espèce de casque en bois semblable à ceux des coiffeurs, garni d’ampoules électriques. Après un long moment, miracle ! Je n’ai plus eu mal. Personne ne venait me chercher bien que le compteur qu’il avait enclenché soit arrêté depuis longues minutes. Et je commençais à cuire sous ce casque! Enfin, on me ramène devant le médecin que j’informe de ma guérison. Il me conseille vivement deux séances supplémentaires, une le soir même, l’autre le lendemain. Bien m’en a pris : je n’ai plus jamais souffert de la sinusite. Quand la pénicilline a été découverte, un nouveau médicament est apparu sur le marché. Je pensais qu’il était peut-être étroitement lié aux recherches dont j’avais été l’heureux bénéficiaire. Mon médecin le trouvait carrément « miraculeux ». Je n’ai pas manqué de le conseiller avec succès à une dame qui ne savait pas quoi faire pour soigner sa sinusite. Elle en a été ravie.

 

Au camp.

 

Parfois, on nous changeait de camp. L’un d’eux - Salzhof - se composait de baraques en bois ou nous étions 500, répartis à 24 par chambre, en lits superposés par 2. Notre lit se composait d’une paillasse remplie de fibres de bois, posée sur un sommier de sept planches. La couverture était en peluche. Dans une réserve, près des sentinelles qui surveillaient les avions pendant la nuit, j’étais parvenu à en récupérer une supplémentaire, cachée sous mon manteau. Dans la chambre, le poêle était un seau à confiture. Par temps froid, on entretenait le feu avec les bouts de bois qu’on pouvait trouver. Le matin, on recevait du café qui n’en avait que le nom. Cette boisson imbuvable, je m’en servais plutôt pour me raser, avec mon petit miroir, mon blaireau, et du savon qui venait de l’Afrika Corps. Dans la salle du premier étage, il n’y avait pas de plafond et les personnes qui y logeaient avaient la désagréable surprise de recevoir toute la poussière qui tombait du haut sur leur literie.

 

Pour se rendre à la soupe avec notre gamelle en fer émaillé, on devait faire deux cents mètres, le temps au sable et à la poussière de se déposer à la surface de notre repas. La soupe était souvent composée d’épinards trempant dans leur jus, cuite sur des fours au charbon. Quand les cuisiniers chargeaient les fourneaux, du charbon ne manquait pas de tomber sur les feuilles d’épinard ou de kohlrabis, des espèces de gros navets. Un copain et moi avions réussi à bénéficier d’un logement privé dans une maison, ce qui permettait l’avantage d’une carte d’alimentation, et non plus la dépendance à la cantine, avec seulement la soupe et un morceau de pain.

 

Une des baraques du camp était restée vide sans que nous sachions pourquoi. Un jour, on l’a vue pleine de nouveaux arrivants qui venaient en droite ligne de Tunisie, où l’Afrika Corps du général Rommel avait été vaincue par les armées alliées. Les Allemands avaient voulu aller jusqu’au Caire pour prendre leurs ennemis à revers. En vain. Ces Tunisiens, considérés comme collaborateurs par leurs compatriotes, avaient donc été transportés par avion jusqu’en Allemagne pour leur permettre d’échapper aux sévices et autres procès expéditifs qu’ils auraient certainement subi.

Un nouveau camp : Gesiwo. On m’y donne une carte de tickets pour du sucre, du pain, des cigarettes, des pommes de terre, et des pâtes. Pour un ticket de 250 grammes de pâtes, je pouvais acheter 500 grammes de graines de perroquet, mélangées à de petits morceaux d’écorce d’orange. Cette combine permettait de préparer une bonne soupe en grande quantité.

 

Des prisonniers français avaient été libérés mais, bien que certains soient en civil, la plupart portaient toujours l’uniforme de leur condition, avec les lettres KG (Griegsgefangener : prisonnier de guerre) dans le dos. La femme de l’un d’eux, enceinte jusqu’aux yeux, venait d’arriver au camp. Elle s’appelait Berceau et habitait rue Amelot, à Paris. Elle était venue travailler en Allemagne pour rester auprès de son mari dès qu’elle avait appris sa libération.

 

Avec le temps, Charlotte et moi avions fait plus ample connaissance. Personne ne savait que j’allais dormir chez elle, au troisième étage du l2, Voltastrasse (rue Volta). Madame Berceau m’avait informé que son mari logeait au deuxième étage du camp. Un responsable allemand m’ayant demandé où j’habitais, je lui avais indiqué un des bâtiments. Il a rajouté : « Vous êtes sûr? Personne ne vous a pourtant jamais vu ici. » Et moi : « Je travaille de nuit au ZWR, et quand je m’en vais ou que je rentre, il n’y a plus personne. » Devant son air dubitatif,  tout à coup, il m’est venu une idée : « Mon lit est à côté de celui de monsieur Berceau ! » Rassuré, il m’a donné mes tickets de nourriture. Comme je m’en allais, le bonhomme m’a rappelé et dit, en un français excellent : « Monsieur Cuvelette, je vous regarde avec suspicion, ne l’oubliez pas. » Peu de temps après, on m’a changé de camp à nouveau et je me suis retrouvé de l’autre bout de Berlin.

    

          

La voie postale maintient le lien avec les familles

 

Sous les bombes.

 

La radio allemande nous informait régulièrement de l’imminence des bombardements. Nous avions ainsi le temps d’aller nous abriter. Les avions arrivaient par escadrille de 50 appareils pour un pilonnage qui pouvait durer une heure. Une nuit, où on m’avait dit que Siemensstadt avait été démolie, je me suis dépêché de m’habiller pour aller voir s’il n’était rien arrivé à Charlotte. Elle habitait tout près de l’usine. Peu avant d’arriver au but, à un croisement, je tombe nez à nez avec deux soldats allemands sur une moto side-car, qui me demandent la direction de Siemenssatdt. Je leur réponds que j’y vais aussi, qu’ils n’ont qu’à me prendre dans leur side-car, et que je leur montrerai le chemin. Ils ont refusé prétextant que les militaires n’avaient pas le droit de transporter des civils. Pour me venger de leur refus et me moquer d’eux, je leur ai indiqué une mauvaise direction et ils sont partis sur l’autre route. Arrivé à Siemensstadt, j’ai pu voir Charlotte et me rendre compte que l’usine n’avait pas été bombardée. Fausse alerte, donc.

Quand des vitres avaient été cassées, on nous demandait d’apporter les châssis nus dans une école située pas loin de notre logement. Deux ou trois jours plus tard, nous pouvions aller les reprendre, les carreaux avaient été remplacés. Ce système n’a pas duré à cause de la trop grande fréquence des bombardements.

 

 

Sous les bombes, Berlin 1945, cliché Frite Eschen, collection SEHT.

 

 

Lors des bombardements, nous descendions à la cave. Un jour, une bombe venait de tomber sur la maison et, avec l’habitude et une écoute attentive, un Allemand avait réussi à identifier un engin incendiaire. Avec quelques autres, je suis monté pour évaluer les dégâts. Charlotte habitait à l’étage supérieur. La bombe, qui avait traversé le toit, était en train de mettre le feu au parquet. La règle exigeait que dans chaque habitation il y ait un seau de sable et un seau d’eau, prêts en cas de danger d’incendie. C’était le cas chez nous, et j’ai éteint le feu avec le sable étalé en rond autour de la bombe. J’ai également conseillé de fermer toutes les fenêtres pour éviter les courants d’air.

 

Souvent, pour renseigner les anciens propriétaires de retour sur les lieux d’un bombardement, on trouvait une affichette avec, par exemple : « Femme tuée, enfant chez la grand-mère, à telle adresse, etc. » Un soldat avait trouvé un semblable avis qui l’informait de la mort de son épouse, et du départ de ses enfants chez les grands-parents. Un soir, vers vingt-trois heures, on sonne à la porte de Lottie (le diminutif de Charlotte). Je vais ouvrir : il y a là un homme qui voudrait « parler à mademoiselle Moj ». C’était un grand soldat allemand, sympathique, avec son sac à dos, son révolver au ceinturon et le fusil en bandoulière : « J’arrive du font et je viens de chez moi. Ma maison a été bombardée, il ne reste qu’un tas de terre et de décombres. Vous connaissiez ma femme, n’est-ce pas ? Que puis-je faire ? Mes enfants sont à deux cents kilomètres d’ici et je n’ai qu’une permission de dix jours. J’en ai marre de cette saleté de guerre ! » Avec l’autorisation de Charlotte, il a déposé toutes ses affaires derrière la porte, et il est parti en direction d’Alexanderplatz. Dans ce quartier qu’on pourrait comparer à Pigalle, il y avait un foyer pour soldats. Un quart d’heure plus tard : alerte ! On se prépare à descendre à la cave et Charlotte me dit qu’il faut prendre, en plus de nos affaires d’urgence, celles du soldat. Si celui-ci rentrait à la caserne sans son matériel, il risquait en effet la prison. Son fusil sur l’épaule, son ceinturon et son révolver à ma taille, je suis descendu avec les autres locataires. À l’entrée de la cave, un des hommes qui aidaient les gens à s’installer m’a demandé si le fusil était chargé. Je n’en savais rien et j’ai déposé le tout dans un coin, pour le reprendre une fois l’alerte terminée.

 

Hambourg ravagée, effondrée sous les bombes incendiaires, avait brûlé comme une torche. Les morts se comptaient par milliers, les flammes se voyaient jusqu’à 400 kilomètres ! Pour fuir cet enfer, de pauvres gens se jetaient en vain dans l’eau rendue bouillante par la chaleur dégagée. Des superforteresses avaient aussi bombardé Berlin pendant trois jours entiers. De nombreux habitants, effrayés, quittaient la ville. Des le premier jour de cet enfer, ma femme m’avait demandé d’acheter deux billets pour Katowicz. J’avais payé 26 marks pour deux billets. Le lendemain, à la gare, juste avant le départ, ma femme insistait pour que je la rejoigne dans le train : « Kom, kom ! », mais j’avais décidé de ne pas y aller, pensant à mes parents restés à Tremblay. Beaucoup d’Allemands cherchaient à partir, mais ils étaient si nombreux aux guichets que la vente de billets avait été interrompue. Je demandai donc à la cantonade qui voulait un billet pour Katowicz. J’ai réussi à le vendre 26 marks. Le lendemain, j’étais au boulot. Trois mois plus tard, ma femme n’était toujours pas revenue, comme beaucoup d’Allemands. Le directeur de chez Siemens m’a averti : « Monsieur Cuvelette, vous écrirez à mademoiselle Moj afin qu’elle reprenne le travail. » Il était accompagné de trois inspecteurs allemands habillés d’un costume bien coupé. Je lui ai répondu : « Ich kenne nicht fraulein Moj. »

Deux jours plus tard, ma femme était de retour : ils avaient téléphoné à la police qui était venue la cueillir à son domicile, sans réprimande.

 

À l’usine, pour limiter les risques au maximum, il avait été décidé de séparer l’atelier en deux parties. Une partie du ZVR, dont Böhme, avait ainsi été éloignée d’une vingtaine de kilomètres, dans un grand pavillon ayant appartenu à une famille juive. Quand je ne travaillais pas, j’en profitais pour aller chercher Charlotte et nous rentrions en métro ou en tramway, après avoir fait quelques achats. Le jour où une bombe avait soufflé la moitié de la toiture de ce bâtiment, on nous a demandé notre aide pour les réparations. C’était le genre de maison cossue dont le toit avait été construit sur plusieurs niveaux, avec des surfaces et des formes différentes. Des femmes avaient été réquisitionnées pour monter des piles de tuiles. En bas, sur le trottoir, plusieurs soldats roumains empêchaient les piétons de passer, par sécurité. J’avais rouspété parce que j’estimais que c’était plutôt à eux de faire ce travail, non aux femmes. Nous devions enlever les tuiles et les remplacer par des neuves. Après en avoir posé une première rangée sur des linteaux, enduites d’un plâtre imperméable, nous en posions une seconde, en quinconce, pour éviter tout écoulement d’eau. Pendant toute la durée des travaux, nous n’hésitions pas à jouer les saboteurs en donnant de grands coups de pied dans les piles de tuiles neuves. L’après-midi, au moment où, sur une partie du toit en pente, j’en avais fait tomber expressément, ce même allemand, installé en contrebas, a passé la tête pour voir ce qui se passait : il a juste eu le temps de la baisser avant que les tuiles ne dégringolent juste au-dessus de lui. Il l’avait échappé belle. À l’heure du déjeuner, un collègue allemand nous racontait que, depuis que trois de ses fils avaient été tués au combat, il aimait le führer plus que jamais, et que si son quatrième et dernier subissait le même sort, il adorerait Hitler et prierait pour lui avec encore plus d’acharnement !

 

Les Alliés gagnaient du terrain. Les soldats allemands, qui savaient leur défaite proche, avaient enlevé leur insigne nazi. Au café, à cause des explosions, on avait fermé les volets, par sécurité. Deux serveuses russes, assez belles, originaires d’Ukraine, savaient que leurs compatriotes allaient arriver incessamment. Après leur service, elles avaient voulu aller voir où en était la progression des vainqueurs. On entendait des explosions dans la rue en face de la Voltastrasse ou elles se rendirent. Bien mal leur en a pris. Un obus a explosé à proximité et l’une d’entre elles a été blessée à la poitrine par une dizaine de petits éclats. À son retour, on l’a installée sous une table. Frau Richter et Charlotte s’en sont tout de suite occupées mais n’avaient pas d’alcool pour désinfecter les blessures. Je m’étais souvenu que, dans mes bagages, il me restait une petite bouteille d’alcool de menthe. Ce qui a très bien fait l’affaire.

 

Cette fiche sur la vie d’un Tremblaysien au STO a été rédigée sur la première partie des souvenirs de Léonce Cuvelette publiés dans les bulletins 38 et 39.  Rentré en France en 1945 avec son épouse, Charlotte  Moj, dite Lottie, la jeune Germano polonaise dont il a fait la connaissance chez Siemens, Léonce Cuvelette retrouve un emploi dans son ancienne entreprise. Plus tard, conclut-il, ma femme et moi avons monté une société, porte de la Chapelle.

Doyen de la SEHT, Léonce CUVELETTE est décédé en janvier 2015. Nous avons publié les souvenirs qu’il nous avait confiés dans les bulletins de la SEHT.

- Mon enfance et adolescence à Tremblay-lès-Gonesse, aux débuts du lotissement du bois Saint-Denis, bulletin n° 37 pages 37 à 42.

- Mon séjour en Allemagne au Service du travail obligatoire, 1ère partie, bulletin n° 38 pages 24 à 34.

- Mon séjour en Allemagne au Service du travail obligatoire, 2ème partie, bulletin n° 39 pages 30 à 36.

 

Seule une partie des souvenirs de Léonce Cuvelette est publiée ci-dessus. Pour  la version complète, consulter les bulletins 37, 38 et 39 de la SEHT

 

 

 

 

La famille CUVELETTE, leur fille et leur ami Ernest MATHIEU, 1950, archives de la famille
À gauche Léonce CUVELLETTE, appuyé sur son ami MATHIEU ; à droite,  son épouse Charlotte dite LOTTI ; au centre, leur fille Jeanne dite PÉPÉ.

 



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