Marc Cuvelette dans l'enfer nazi du camp d'Ellrich

Marc Cuvelette *

déporté  pour avoir tenté de se soustraire au STO

 

*Marc, Louis Cuvelette, né le 5 décembre 1920 à Paris, est décédé le 10 mars 1945 au camp de Mittelbau. Avant sa réquisition au titre du Service du Travail obligatoire, il réside à Tremblay-lès-Gonesse, dans le quartier du Bois Saint-Denis.

Léonce Cuvelette nous a laissé une relation très complète de son propre séjour en Allemagne, au Service du Travail Obligatoire. En revanche, il donne peu de précisions sur le sort de son frère Marc. Ce laconisme tient en partie de l’incapacité relative de s’attarder sur un passé douloureux et surtout à l’absence d’information sur le calvaire subi par un frère tendrement aimé.

Dans ses souvenirs, il évoque à deux reprises la disparition de Marc. La première fois, c’est au sujet de ses voisins Ofredi qui avaient deux fils « Émilien, l’aîné, et Louis parti pour Buchenwald avec mon frère. Contrairement à Marc, lui en est revenu ».  Ce « lui est revenu » traduit la frustration de la famille du disparu, qui regarde avec envie le bonheur de ceux qui ont eu la chance de retrouver les leurs après la guerre.

Mon enfance et adolescence à Tremblay-lès-Gonesse par Léonce Cuvelette, bulletin n° 37 de la SEHT, année 2013

Léonce Cuvelette revient sur le sort tragique de son frère aîné, au moment où  lui-même est requis pour le Service du Travail Obligatoire. Le personnel de l’entreprise qui l’emploie compte quatre hommes, en âge d’être requis pour le STO. Deux d’entre eux sont espagnoles et ne sont pas mobilisables, le troisième est père de trois enfants.

Quand j’ai annoncé à mes parents que j’étais bon pour l’Allemagne, ils étaient consternés. Marc était déjà parti, nous ignorions où. Je crois que sa femme le savait, mais elle n’a jamais voulu le dire. Je l’ai revue plus tard, à mon retour d’Allemagne. Âgée d’un ou deux ans de moins que moi, elle habite en Bretagne.»

Mon Séjour en Allemagne au Service du travail obligatoire par Léonce Cuvelette bulletin 38, année 2014

                 

Marc Cuvelette, 1943, Archives de Maurice Cuvelette, fils du déporté politique.

 

 

Au moment de leur départ au STO, la situation des frères Cuvelette est différente. Léonce est célibataire, son frère est marié. On sent dans le récit du cadet que, libre de toute attache amoureuse, il s’adapte relativement bien à sa nouvelle condition, qui lui permettra même de rencontrer sa future épouse. Au contraire Marc est marié et tentera d’échapper à sa réquisition, ce qui lui coûtera la déportation. Son épouse, informée du sort malheureux de son mari, par le maire de la localité où il a été arrêté, opposera un mutisme complet aux questions de son beau-frère Léonce. Peut-être se sent-elle, à tort bien entendu, en partie responsable du sort de l’être aimé qui a voulu la rejoindre.

                 

Marc Cuvelette et son épouse. Archives de Maurice Cuvelette, fils du déporté politique.

 

L’exploitation de la main-d’œuvre française par le 3ème Reich, par le biais du Service du Travail Obligatoire, ne se situe pas exclusivement sur le sol allemand. Elle sévit également pour la construction du Mur de l’Atlantique, grandiose fortification illusoire, édifiée en Europe par l’organisation Todt, sur trois mille kilomètres de littoral.  En France, de Dunkerque à Hendaye, des centaines de milliers d’hommes asservis, sont employés sur ce chantier pharaonique. Marc Cuvelette sera l’un d’eux. Exilé dans cette gigantesque fourmilière, du côté de Brest, il souffre d’être séparé  de son épouse et de son fils. Il choisit d’entrer dans la clandestinité pour se soustraire à la férule nazie et se réfugie, avec l’un de ses compagnons, à Cadouin, où il déniche un emploi dans une entreprise d’exploitation forestière. Il rêve de faire venir sa petite famille dans ce coin de Dordogne, où il se croit en sécurité. Le 23 décembre 1943, il est arrêté par  la Gestapo et déporté en Allemagne, en compagnie de son camarade Mattéoda.

        

Cadouin, Dordogne, vue aérienne, CPA édition Combier, collection SEHTPour échapper au STO, Marc Cuvelette se réfugie en 1943 à Cadouin, où il se croit en sécurité et espère faire venir son épouse et son fils.

 

On ne connaît pas les détails qui ont conduit à leur arrestation. Une lettre adressée aux  familles a-t-elle été interceptée ? Une dénonciation a-t-elle signalé à la Gestapo une exploitation forestière qui cachait des réfractaires en son sein ? Ignorant le sort de Mattéoda, la jeune épouse de Marc s’adressera à lui pour récupérer la valise du disparu. Leurs camarades de travail, dans l’incapacité d’identifier le propriétaire des objets qu’ont laissé derrière eux les deux hommes arrêtés par la Gestapo, envoient le tout à Tremblay, laissant à la famille de Marc le soin d’en faire le tri.

Marc Cuvelette arrive au Camp de concentration de Buchenwald, le 24 janvier 1944. Il est enregistré comme « déporté politique Français », sous le matricule 43355. Le 6 mai 1944, les SS le transfèrent  au camp de Dora, annexe du camp de Buchenwald, à cette date.

La société concentrationnaire repose sur une hiérarchie stricte, conforme à l’idéologie nazie. Au sommet on trouve les détenus allemands non juifs, suivis des Européens du nord et de l’ouest, puis des Tchèques. Les détenus soviétiques, juifs et tsiganes, les plus exposés aux mauvais traitements, se classent au bas de l’échelle. 

Archives du Mittelbau-Dora Concentration Camp Memorial, journée du 10 mars 1945.

En sus de leur nationalité, les détenus sont distingués en fonction du motif de leur déportation.  Triangle jaune pour les juifs, brun pour les tsiganes, rouge pour les politiques, noir pour les asociaux, rose pour les homosexuels, vert pour les condamnés de droit commun. Tout détenu non allemand doit porter l’indication de sa nationalité. Marc Cuvelette doit arborer ostensiblement sur sa poitrine un triangle de tissu rouge, sur lequel est inscrite la lettre F indiquant sa nationalité, au dessous de son matricule 43355.

En octobre 1944, Dora obtient le statut de Camp indépendant et est enregistré officiellement comme camp de concentration de Mittelbau. Quelques temps après, Marc Cuvelette est employé à Ellrich, annexe du nouveau camp de concentration de Mittelbau.

Centre de documentation du Mittelbau-Dora Concentration Camp Memorial, courriel en date du 06/01.2016

Hans Friedrich Karl Franz Kammler est à l’origine de ce camp. Ingénieur civil et général SS, il est chargé en mars 1944, de la construction d’abris souterrains pour protéger l'industrie aéronautique des attaques aériennes. Il crée le Sonderstab Kammler et vient s'établir à Bischofferode, au pied du Himmelberg. Les nazis font alors venir des détenus sur place pour amorcer les chantiers. Ils vont creuser les souterrains du B3, B11, B12 et réaliser les infrastructures extérieures B13. La main d'œuvre vient du camp de concentration de Buchenwald. Il n'y a pas assez de place pour tous ces travailleurs forcés à Dora. Il faut créer alors de nouveaux camps, l'un sera établi à Harzungen, l'autre à Ellrich, à côté de la gare.

En novembre 1944, Marc Cuvelette est recensé par les SS dans le registre où sont inscrits tous les résidents du Camp Ellrich, peut-être le plus terrible de l’univers concentrationnaire Nazi. Stéphane Hessel dans la préface de Ellrich 1944-1945 écrit : « l’auteur démonte et explique l’ensemble du phénomène de transfert sous terre des usines d’armement et de l’utilisation sans retenue de la main-d’oeuvre concentrationnaire pour ce qui était devenu pour les nazis une guerre totale. C’est ainsi qu’après l’enfer de l’aménagement du tunnel de Dora, le creusement sans merci d’une multitude d’installations souterraines donna naissance à l’enfer d’Ellrich. Mais, à cette date, 1’offensive alliée avait commencé et le compte à rebours était en marche. Alors, un phénomène d’improvisation et de désorganisation vint ajouter à l’horreur habituelle, une dose d’horreur supplémentaire qui eut raison des malheureux désignés pour un départ vers Ellrich. La vie moyenne d’un détenu dépassait rarement les quatre semaines. Près de la moitié ne possédait ni gamelle ni cuillère. Certains se trouvent démunis de vêtement. Le travail d’esclave, dans la poussière des explosifs où dans la boue et le froid, est sans répit et sans repos possible sous l’œi1 sadique de l’encadrement SS et des kapos et autres chargés de fonctions au sinistre triangle vert de criminel, dont le seul but final est de tuer. »

Stéphane Hessel, Préface de Ellrich 1944-1945 Un camp de la mort lente dans la Nébuleuse Nazie, ouvrage de l’historien Jens-Christian Wagner, édition Tirésias, 2013.

Tous les récits des survivants décrivent le camp comme l’un des plus effroyables. Transféré à Ellrich, le 3 mars 1945, après avoir connu d’autres enfers, Maxime Cottet évoque ainsi son arrivée dans le camp de l’effroi  « Ellrich … Nous venons d’être transférés dans le pire des camps qui soit, où les plus forts ne tiennent pas deux mois. La trique redouble d’action par rapport à Harzungen. La soupe est de la pulpe de betterave râpée dans de l’eau, et déclenche infailliblement la dysenterie. La distribution de pain est irrégulière, les vols encore plus fréquents. Au Revier (« infirmerie »), les malades sont abandonnés à eux-mêmes, nus et avec demi-ration : être malade, c’est mourir en deux jours. Il faut tenir coûte que coûte… » …: « Quand nos effectifs diminuent de moitié, on nous adjoint de nouveaux arrivants qui viennent d’Harzungen et de Dora, eux-mêmes absorbant le trop-plein de Buchenwald. Mais Ellrich fait le vide : terminus… »

le Mémorial de Dora, notice consacrée à Ellrich 

Début mars 1944, Marc Cuvelette tombe gravement malade, les SS le transfèrent du sous-camp d’Ellrich à l’infirmerie du camp de Mittelbau. Le 10 mars 1945, son décès est enregistré dans les archives du camp, avec au regard de la date, la mention tuberculose pulmonaire. La page dans laquelle nous avons relevé ce décès est un concentré de l’horreur nazie, véritable melting-pot de nationalités couchées dans la mort ce jour-là : 14 Russes, 12 Polonais, 6 Français, 2 tsiganes, 2 Belges, 1 Tchèque, 1 Juif. Pour les nazis, les Juifs sont des apatrides et il ne saurait être question de leur attribuer une quelconque nationalité, pas même post mortem. L’inventaire macabre récapitule 7 causes de morts : 14 exécutions (12 Russes, 2 Polonais), 8 pneumonies, 6 entérocolites (Enterokolitie), 5 cas de faiblesse (körperliche Schwäche), 4 de tuberculose (Kreislaufversagen bei lungen tbe), 1 péricardite (Perikarditis), 1 insuffisance cardiaque (Herzinsuffizienz) **. La brutalité criminelle des nazis se classe en tête de ce sinistre palmarès, avec 14 exécutions, viennent ensuite les problèmes pulmonaires provoqués par le creusement des tunnels qui expose la main d’œuvre forcée à respirer les poussières sans aucune protection (12 cas de pneumonies et tuberculoses). La malnutrition explique les 6 atteintes de problèmes intestinaux et les 5 morts de faiblesse. Remarquons enfin que la page qui a retenu notre attention n’enregistre pas les décès dans l’ordre chronologique. Elle mélange 3 dates : un décès daté du 9 mars, 23 du 10 mars, 11 du 11 mars. Ainsi le décès enregistré sous le n° 140 date-t-il du 9 mars, alors que le n° 141 est du 10 mars et le n° 142 du 11 mars. On sent que l’administration du camp a du mal à suivre la cadence de la machine de mort.

 

 

 

Page des archives du camp de Mittelbau dans laquelle est enregistré le décès de Marc Cuvelette, à la date du 10 mars 1945. Archives du Mittelbau-Dora Concentration Camp Mémorial.

 

Extrait de la page des archives du camp de Mittelbau dans laquelle est enregistré, à la date du 10 mars 1945, le décès de Marc Cuvelette, né le 5 décembre 1920. Le document précise la cause de la mort : "Kreislaufversagen bei lungen tbe" (tuberculose)Archives du Mittelbau-Dora Concentration Camp Mémorial.

 
 

À moins d’un mois de la reddition de l’armée allemande qui sera signée à Reims, le 7 mai 1945, le régime nazi est au bord de l’effondrement. Les armées alliées sont engagées dans l’offensive finale et foncent vers Berlin. Dans les camps, les bourreaux n’en poursuivent pas moins leur œuvre de mort. Le 10 mars 1945, Marc Cuvelette a vingt-cinq ans, lorsqu’il s’éteint à l’infirmerie du camp de Mittelbau. Il laisse derrière lui une jeune veuve et un petit enfant. Il a été déporté politique pour le seul crime de les avoir trop aimés.

 

Fiche extraite de Hervé REVEL, bulletin n° 39 de la SEHT, année 2016 © SEHT 

 

Bibliographie

- Archives du Mittelbau-Dora Concentration Camp Memorial

- Jens-Christian Wagner, Ellrich 1944-1945 Un camp de la mort lente dans la Nébuleuse Nazie, éditions Tirésias, 2013.

- Division des Archives des Victimes des Conflits Contemporains, Service historique de la défense, Caen

- Archives Nationales, copie des archives de la Croix-rouge

- Léonce Cuvelette

  • Mon enfance et adolescence à Tremblay-lès-Gonesse, bulletin n° 37 de la SEHT, année 2013
  • Mon Séjour en Allemagne au Service du Travail Obligatoire bulletin 38, année 2014

- Maurice Cuvelette, archives de la famille de Marc Cuvelette

- Le Mémorial de Dora, notice consacrée à Ellrich  

- Hervé REVEL, Marc Cuvelette, déporté dans l'enfer nazi du camp d'Ellrich, pour avoir tenté de se soustraire au STO, bulletin n° 39 de la SEHT, année 2016.



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Avatar Baudrier Pierre

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Le 31-08-2016 à 11:36:32

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Le 31-08-2016 à 11:37:06

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