Le déporté politique Hilaire Sartorio

Du 28 rue de Poitou au camp d’Auschwitz-Birkenau

- le parcours tragique du triangle rouge* Hilaire Sartorio -

 

*Dans l’univers concentrationnaire nazi les détenus sont distingués en fonction du motif de leur déportation. Déporté politique, Hilaire Sartorio doit arborer sur sa poitrine un triangle rouge, frappé de la lettre F qui désigne sa nationalité.

 

La publication, dans le bulletin n° 39 de la SEHT, des souvenirs de Roland Colongo tourne nos regards vers le 28 rue de Poitou, lieu géométrique des engagements des jeunes résistants du Vert-Galant, en 1944. Ces souvenirs sont ceux d’un très jeune homme, entré dans la résistance à la veille de la Libération, comme son ami Jean Blanchot. À peine sortis de l’adolescence, ils appartiennent au groupe FTPF de Fernand Dive, dit Gourget. Si celui-ci exerce de larges responsabilités, en qualité de commandant de la région XI des FTPF, il  assume aussi un commandement local. Il dirige le groupe de résistants FTPF de Tremblay-lès-Gonesse, avec pour adjoint Georges Sartorio. Selon Jean Blanchot, l’adjoint du commandant Gourget « avait été envoyé en Allemagne au titre du STO. Revenu en permission pour la naissance de son fils Pierrot, il avait choisi de ne pas retourner en Allemagne. Le père de Georges SARTORIO, poursuit-il, avait été déporté dans les camps d’extermination et passé dans la chambre à gaz, pour finir au four crématoire ».

Jean Blanchot Les combats de la Résistance contre les nazis au Vert Galant, bulletin 26 de la SEHT, année2003, pages 36 à 40.

Ce témoignage nous invite à suivre le parcours du militant Hilaire Sartorio, père de Georges Sartorio.

Hilaire Sartorio naît le 2 janvier 1899, à Paris 19ème, de Victoire, Marie, Clotilde Morel, une blanchisseuse âgée de trente-sept ans et Emmanuel Sartorio, un fumiste de quatre ans son aîné. En 1940, il occupe un emploi de chaudronnier à la Compagnie du Gaz de Paris, usine des goudrons et dépôts de coke, au 15 rue de Cambrai, dans le 19e arrondissement, selon les rapports de police. Il a fait la connaissance dans son entreprise de Corentin Cariou, militant syndicaliste et conseiller municipal communiste du 19e arrondissement, avec lequel il s’est lié d’amitié.

 

Hilaire Sartorio, vers 1938, Archives d'Alain Sartorio, petit-fils d'Hilaire Sartorio

 

Le 6 décembre 1940, il est arrêté sur son lieu de travail, avec 8 autres militants et interné au Centre de Séjour Surveillé d’Aincourt. La liste des renseignements généraux informant le directeur du css d’Aincourt, sur les activités militantes des communistes arrêtés le 6 décembre 1940, le décrit comme « chaudronnier à la compagnie du gaz de Paris, ami intime de l’ex conseiller municipal Corentin Cariou*. Meneur très actif. Principal animateur de la propagande communiste auprès du personnel de la société du gaz. Domicilié, 28 rue de Poitou au Vert-Galant (Seine-et-Oise). »

*Corentin Cariou, Conseiller municipal de Paris a été démis de ses fonctions au titre du décret du 26 septembre 1939, portant dissolution des municipalités communistes, décision faisant suite au  pacte germano-soviétique du 24 août 1939

Roger Langeron,  préfet de Police de Paris, décide l’arrestation d’Hilaire Sartorio et de ses camarades, au titre de la Loi du 3 septembre 1940, loi qui prolonge le décret du 18 novembre 1939, autorisant les préfets à décider l’assignation à résidence, dans un centre de séjour surveillé, des « individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique. »

Domicilié au 28 rue de Poitou à Tremblay-lès-Gonesse, en Seine-et-Oise, Hilaire Sartorio ne relève pas de l’autorité du préfet de police de Paris, mais de celle du préfet de son département de résidence. Sans doute jaloux de ses prérogatives, celui-ci adresse, à son collègue de la Seine, une lettre datée du 14 février 1941. Il propose au préfet de police un subterfuge administratif plutôt ridicule qui restera sans effet. Évoquant le cas des pensionnaires du CSS d’Incourt domiciliés dans son département, il conteste leur arrestations entachée d’irrégularité : « il me paraît anormal qu’ils fassent l’objet d’arrêtés d’internement pris par vos soins, et c’est la raison pour laquelle je serais désireux de régulariser cette situation. Je vous serais reconnaissant de bien vouloir prendre des arrêtés d’élargissement, qui resteraient théoriques, n’étant suivis d’aucun effet, et que je complèterais immédiatement à la même date par des arrêtés d’internement signés par moi-même. » Mesure, contre mesure et retour à la situation initiale, Gribouille aurait pu être le signataire de la lettre préfectorale du 14 février. Toutefois, comme l’évoquera la fin de notre article, celle-ci aurait pu être fatale à un groupe de Résistance, quatre ans plus tard, si elle avait été prise en compte.

Le 6 septembre 1941, Hilaire Sartorio est transféré au CSS de Rouillé, en compagnie de 149 internés d’Aincourt. Situé dans la Vienne, le  camp d’internement de Rouillé a été ouvert le 6 septembre 1941, pour recevoir les 150 internés politiques de la région parisienne, syndicalistes ou membres du parti communiste, internés depuis le 5 octobre 1940.

Le 22 juin 1941, l’invasion de l’URSS par la Wehrmacht modifie profondément la position de l’appareil communiste. La prudence commandée par l’existence du pacte germano-soviétique n’est plus de mise et le parti opte résolument pour le sabotage et la lutte armée. L’appui apporté par Winston Churchill à l’Union Soviétique change le discours sur la guerre qui n’est plus présentée comme une guerre impérialiste, mais comme une guerre antifasciste. Désormais, il est possible de travailler avec les gaullistes alliés de l’Angleterre, tout l’appareil du Parti entre dans la lutte contre le nazisme.

À partir de septembre 1941, des otages, communistes dans leur très grande majorité, sont fusillés en nombre grandissant, après chaque nouvel attentat. Les représailles deviennent massives à partir d’octobre 1941. Au début de décembre 1941, le général Otto von Stülpnagel, commandant des troupes d’occupation et chef de l’administration militaire allemande en France, propose à ses supérieurs de remplacer les exécutions massives d’otages par la déportation d’otages communistes et juifs vers l’Est.

Entre août 1941 et la fin de l’année 1942, pour dissuader les groupes armés communistes de poursuivre leurs attaques contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, Hitler ordonne ces déportations dans le cadre de la croisade contre le « judéo-bochevisme », emblème de la guerre contre l’Union soviétique

Le 9 avril 1942, Hitler ordonne de renforcer les premières mesures par la déportation systématique de 500 otages communistes, juifs et « asociaux »,  pour chaque nouvel attentat.

Début mai 1942, les autorités allemandes adressent au directeur du camp de Rouillé une liste de 187 internés, à transférer au camp allemand de Compiègne, Frontstalg 122. Numéro 166 de la liste, Hilaire Sartorio arrive au camp allemand Royallieu de Compiègne, le 22 mai 1942. Il sera déporté à Auschwitz, le 6 juillet 1942, dans le convoi dit des « 45000 ».

Ce convoi est composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes et syndicalistes CGT et d’une cinquantaine d’otages juifs. Leur déportation a été décidée, dans le cadre des mesures de représailles allemandes, destinées à combattre en France les judéo-bolcheviks, responsables des actions armées organisées par le parti communiste clandestin, contre des officiers et soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941.

À son arrivée à Auschwitz, le 8 juillet 1942, Hilaire Sartotio subit le rituel d’accueil imposé par le protocole nazi : tonte, désinfection, paquetage, visite médicale.

 

Le déporté politique Hilaire Sartorio

 

Après l’enregistrement qui le catalogue « athée », il passe la nuit au Blok 13 où les 1170 déportés sont entassés dans deux pièces. Le 9 juillet, ils sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet, il est interrogé sur sa profession. Sur la base de ces interrogatoires,  les SS sélectionnent les spécialistes dont ils ont besoin pour leurs ateliers. Les déportés sélectionnés retournent à Auschwitz, les autres restent à Birkenau où ils sont employés à des travaux de terrassement et à la construction des blocks. Les SS ayant ordonné la destruction des archives, avant l’évacuation d’Auschwitz, on ne sait pas dans lequel des deux camps Hilaire Sartorio a été affecté.

En septembre 1942 une épidémie de typhus frappe le camp d’Auschwitz-Birkenau, les SS eux-mêmes en sont touchés. La direction SS du camp sélectionne tous les typhiques pour la chambre à gaz et les élimine par milliers. Diagnostiqué typhique, Hilaire Sartorio connaît la terrible infortune d’être sélectionné pour la chambre à gaz et le four crématoire. Cette sélection est attestée par les témoignages de Mathiaud Henri et Eugène Garnier, certifiés le 27 novembre 1945 par Madeleine Dechavassine, secrétaire générale de l’amicale d’Auschwitz.

L’acte de décès conservé aux archives d’Auschwitz Birkenau porte la date du 2 octobre 1942.

 

 

Attestation d'Eugène Garnier en date du 20/03/1946

 

Le plus étonnant, dans le destin d’Hilaire Sartorio, c’est qu’après don décès son domicile va être le siège de l’activité résistante de sa commune de résidence Nous citerons le témoignage de Jean Blanchot. « Le 28 rue de Poitou, C’était le siège des FTPF. On faisait venir des moutons, des vaches qui étaient abattus dans le sous-sol. On les distribuait après, en morceaux découpés, dans les lieux de Résistance, et même au-delà de la région de Tremblay. Il y avait aussi des armes cachées et c’est là qu’on a caché notre commandant DIVE, quand i1 a été b1essé... C’est le docteur Brumberg qui est venu le soigner. C’était le PC de la l1lème Région Nord. »

Madeleine Lainé-Blanchot confirme ainsi le témoignage de son frère :

« Cette maison du 28, elle n’a jamais été surveillée par les Allemands. Pourtant on avait des voisins qui étaient au courant... Elle a juste été repérée à la Libération quand mon frère et un autre ont tiré des balles. Ils sont montés sur le toit de l’éco1e de la Plaine et ont tiré sur les Allemands qui étaient de l’autre côté du canal. Malheureusement, comme c’étaient encore des novices, ils ont tiré des balles traçantes… alors là, on a été repérés : la rue devant la maison était blanche de poudre.

Heureusement, c’était la débâcle, ça nous a sauvés... Les Allemands s’en allaient. »

À première vue, il semble incroyable que le domicile d’un militant antinazi puisse servir de centre de commandement à un groupement FTPF, sans être inquiété par l’Occupant. Cela tient sans doute aux méthodes bureaucratiques de la machine nazie. Sartorio ayant été étiqueté par la police de Vichy comme militant communiste de Paris,  aucune investigation sur son passé n’a été menée en banlieue. Si la lettre du Préfet de la Seine-et-Oise en date du 14 février 1941 avait abouti, il est probable qu’il en eût été autrement.

 

 

Publication extraite de l’article de REVEL Hervé, bulletin 39 de la SEHT, année 2016  ©SEHT

 

Bibliographie

Claudine Cardon-Hamet, Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997

Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 éditions Autrement, 2005 Paris

Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Ministère de la Défense, Caen

Archives du CSS d'Aincourt, Archives départementales des Yvelines, cotes 1W.

Centre de Documentation Juive Contemporaine XLI-42 Liste du 22 mai 1942, liste de détenus transférés du camp de Rouillé vers celui de Compiègne

Centre de documentation de la  Fondation pour la Mémoire de la Déportation

The Archives of the Auschwitz-Birkenau State Museum in Oświę Death Books from Auschwitz (registres des morts d'Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau,

Jean Blanchot et Madeleine Lainé Blanchot Témoignage de Jean Blanchot et de sa sœur Madeleine Lainé Blanchot, Bulletin de la SEHT, n° 19, année 1995,

Jean Blanchot Les combats de la Résistance contre les nazis au Vert Galant, Bulletin 26 de la SEHT, année2003, pages 36 à 40.

REVEL Hervé, bulletin 39 de la SEHT, année 2016



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