La Granges aux Dîmes, Monument Historique classé

LA GRANGE AUX DÎMES DE TREMBLAY

DU XIIème SIÈCLE À NOS JOURS

 

Classée monument historique par arrêté de mai 1939, la Grange aux Dîmes de Tremblay-en-France jouxte l’église Saint-Médard. Vue aérienne Combier, collection SEHT.

 

Première mention de la Grange aux Dîmes de Tremblay

Du IXème siècle à la Révolution, la terre de Tremblay appartient à l’abbaye de Saint-Denis. Elle lui a été donnée par l’empereur Louis Le Pieux, fils de Charlemagne et Hildegarde.

La première mention d’une Grange aux Dîmes est faite trois siècles plus tard par Suger, abbé de Saint-Denis  de 1122 à 1151,(1)

 

Administrateur remarquable, Suger quadruple les revenus de l’abbaye. Grand bâtisseur, il sera l’introducteur de l’art gothique en France, avec la basilique de Saint-Denis comme première réalisation. Il accorde un intérêt tout particulier à la terre de Tremblay. Lorsqu’il est élu à la tête de l’abbaye, le village est sous la coupe du comte de Dammartin qui le frappe de multiples obligations, l’impose à sa convenance, exige la livraison d’un contingent annuel d’ovins et se fait héberger plusieurs fois l’an aux dépens des habitants. En bon diplomate, Suger lui reconnaît un droit de suzeraineté, accepte de lui payer de sa bourse une rente annuelle de 10 livres à l’Octave de Saint-Denis, en échange de quoi le bourg appartient entièrement à l’abbaye, à l’abri de toute taille et contribution d’usage.

 

La paix établie, Suger entreprend des travaux considérables et nous donne une description du village. On y distingue déjà les deux pôles de l’agglomération : le Petit Tremblay au nord, le Grand Tremblay au sud.

Au nord, il fait construire  un nouveau château et une nouvelle grange, à l’intérieur de laquelle est conservé le produit de tous les champarts avec celui de la terre que l’abbaye met elle-même en exploitation, par quatre charrues (2)  

 

C’est au Grand Tremblay que Suger situe la Grange aux Dîmes. Elle est à côté de l’église, dans le château du lieu. Son emplacement est donc, à peu de choses près, celui du bâtiment actuel. L’abbé précise qu’il a bâti une enceinte autour du vieux château et qu’il a construit une tour dans laquelle ses successeurs pourront défendre leurs biens et leurs gens contre toute sorte d’ennemis.  Des vestiges du mur d’enceinte sont encore visibles, rue des Fossés.

 

Parce qu’il a su sécuriser le village, Suger est en mesure de renégocier le revenu de ses terres avec le fermier de la seigneurie. Alors que ses prédécesseurs retiraient 90 muids de grain de cette terre, il conclut un accord sur la base duquel le loyer de la ferme est porté à 190 muids, en sus de ce qui est gardé pour la semence et de ce qui est nécessaire à la consommation des bœufs, au salaire des bouviers, (3)  à l’entretien de quatre attelages avec leur matériel aratoire. 

 

(1) (SUGER, œuvres complètes De administratio suo). Conseiller de Louis VI, puis de Louis VII, l’abbé est un homme de pouvoir, très proche de Louis VII qui lui confie la régence du royaume en 1147, lors de son départ pour la croisade

(2) (il s’agit de la réserve, c'est-à-dire des terres exploitées directement par le seigneur ou son fermier.  La superficie de la réserve peut être estimée à 240 hectares environ, soit 80 hectares cultivées annuellement, à raison de 20 par charrue, plus 160 hectares de jachères, pour l’assolement triennal).

(3)  (le muid est une mesure de capacité variable selon les régions. Le muid de Paris contenait à peu près 37 hectolitres d’avoine).

 

Vestiges des remparts de Suger rue des Fossés  (cliché S.E.H.T)

 

                                                            SUGER (De administratio suo)     

                     

CURIAM AUTEM ANTIQUAM MURO CINXIMUS, DOMUM ECCLESIÆ INHÆRENTEM PENE DEFENSABILEM IBIDEM EREXIMUS; QUA MUNITIONE SUCCESSORES NOSTRI ET SUOS ET SUA, SI PLACET, CONTRA OMNEM HOSTEM DEFENDERE POTERUNT

 

" Nous avons fait entourer de murs l'ancien château et dans le même lieu nous avons fait construire, attenant l'église une résidence à peu près défendable ; avec ces travaux de fortification nos successeurs, s'ils le désirent, peuvent mettre en sûreté leurs gens et leurs biens contre toutes sortes d'ennemis."

 

Notons pour être complet sur le revenu de la seigneurie de Tremblay que l’abbé perçoit en outre les droits* de cens, de tensement, de mainmorte, de forfait, de taille. L’ensemble représente un revenu de  90 muids de froment.

 

* Droit de tensement : c'est le droit perçu par le seigneur, en contrepartie de la protection qu'il doit aux habitants.

   Droit de mainmorte : en vertu du droit de mainmorte, les serfs ne peuvent disposer par testament des biens qu'ils tiennent de leur seigneur.

  Droit de forfait : en cas de manquement au serment de foi et hommage prêté par le vassal à son seigneur (forfaiture), le fief

 

 

Description de la Grange aux Dîmes

La Grange aux Dîmes, cliché SEHT

 

La reconstruction de la Grange aux Dîmes intervient au terme de la guerre de Cent Ans, période de pénurie de matériaux de construction. Aussi a-t-elle réutilisé les vestiges du bâtiment détruit en 1420. Lors d’une restauration, entreprise par M. Pierre Dubois, le piochement de la façade a révélé des traces de l’incendie de 1420, ce qui prouve l’intégration des vestiges du bâtiment antérieur. Ce mur intégré à la construction n’appartenait pas forcément à la grange. Il n’est pas interdit de penser qu’il puisse avoir appartenu à l’église primitive, détruite par le même incendie. Certaines niches aménagées dans ce mur ont pour vocation évidente de porter des statues qui sont davantage à leur place dans un lieu du culte que dans une grange.

 

La raison qui a motivé le législateur pour le classement de l’édifice est la qualité de la charpente. Elle est beaucoup plus ancienne que le bâtiment et date du XIIème ou XIIIème siècle. Elle ne provient pas de l’édifice antérieur, car elle aurait été détruite dans l’incendie. C’est sans doute la grande pénurie de matériaux, en pleine période de reconstruction, qui a dicté le choix de matériaux de réemploi, importés d’une construction antérieure en ruine, plus ou moins voisine.

La charpente, cliché SEHT.

 

La charpente est soutenue par une double rangée de 7 poteaux de chêne qui composent un espace central de 7 travées. Cette charpente monumentale a justifié l’inscription à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques, par arrêté de mai 1939.

 

Les murs

La façade mesure 21,40 mètres, les côtés 35,33 mètres. L’entrée est précédée d’un porche haut de 3,60 mètres, surmonté d’une loge dans laquelle on peut accéder par un escalier en colimaçon. La montée de l’escalier est percée de meurtrières qui attestent la vocation de ce petit lieu, destiné à assurer la garde du bâtiment. Accolé au porche, à gauche de la façade, un petit appendice a pu servir pour le logement des gardiens.

 

Les murs latéraux mesurent de 80 à 90 cm d’épaisseur. Ils sont appuyés de contreforts pour absorber la poussée latérale des récoltes, lorsque le bâtiment était rempli de gerbes jusqu’au faîte.

 

Les contreforts sont construits en pierre de taille. La partie supérieure est profilée en sifflet, pour faciliter   l’écoulement des eaux. À l’est le pignon est soutenu par trois contreforts, à l’ouest il est appuyé sur les murs  

        latéraux du porche, qui jouent le rôle de contrefort.

 

Entre les murs latéraux, une série d’ouvertures assure la ventilation de l’édifice. Cette ventilation est nécessaire dans un lieu où l’on doit assurer la bonne conservation des récoltes et éviter les fermentations favorisées par la stagnation de l’air.

 

Le toit est composé de deux versants, inclinés à 50°. Il a une surface de 962 m2. Le versant sud, le plus visible, est recouvert de tuiles plates. Pour des raisons d’économie, le versant nord, masqué depuis l’extérieur de la ferme par l’église Saint-Médard, est recouvert de tuiles mécaniques.

 

Mur latéral sud, cliché SEHT.

 

Les murs latéraux sont appuyés de contreforts.

 

La charpente

La charpente est supportée par une double rangée de poteaux, qui composent un espace central de sept travées délimitant la surface utile du bâtiment. C’est la disposition la plus courante au Moyen-âge.

 

Tous les éléments de la charpente sont en chêne. Les 7 entraits, d’une section de 40 cm de côté, mesurent 11 mètres de long. Le poinçon qui joint verticalement le milieu de l’entrait à l’arbalétrier mesure 5,90 m.

 

L’arbalétrier long d’environ 14 m repose sur l’entrait et le faîtage. Une jambette distante d’1 mètre du poteau soutient l’arbalétrier. Le faux entrait relie le poinçon à l’arbalétrier et assure la solidité de l’ensemble.

 

Le lien de faîtage, ou contre-fiche, mesure 1,50 m environ. Il relie le poinçon à la panne faîtière et assure la stabilité du poinçon.

 

Les arbalétriers sont fixés à l’entrait grâce à deux planches de 50 x 10 cm de chaque côté.

 

Les chevrons de 10 cm environ de section reposent sur 5 pannes courantes. Ils sont espacés de 34 cm. Il y a un total de 77 chevrons par versant de toit.


Plan de la charpente

             

                                           

                               RELEVÉ DES MESURES DE LA GRANGE AUX DÎMES

                                                        se reporter au plan ci-dessus

 

Après analyse des documents publiés, il a été constaté qu’il n’existait aucun relevé complet des mesures exactes de la Grange aux Dimes. Pour combler cette lacune, une équipe de la SEHT composée de Maurice BRUNI, assisté de Réda AMIRECHE, Claude  MINART et Jacques VIOLLON a effectué un relevé exhaustif des mesures du bâtiment.

Sur cette base Claude MINART a dressé le plan du monument.

  • Largeur (épaisseur des murs comprise) : 21, 40 m
  • Largeur intérieure : 19,60 m'
  • Longueur (épaisseur des murs comprise) : 35,35 m
  • Longueur intérieure : 33,35 m
  • Largeur du portail : 4,10 m
  • Largeur du seuil du porche : 3,60 m
  • Hauteur du porche à la flèche : 3,60 m

 

La dîme à Tremblay, d’après le cartulaire de l’abbé Philippe

À la fin du XIVème siècle, le village est encore en pleine prospérité. Nous disposons d’un document qui nous présente un tableau exhaustif de la vie locale, juste avant le déchaînement des violences. Il s’agit du cartulaire de l’abbé Philippe, établi en 1411 sur instruction de l’abbé de Saint-Denis, Philippe De Villette. Successeur de Guy de Monceau, il reste à la tête de l’abbaye pendant près de vingt ans. Arrêté en 1418, en même temps que le connétable d’Armagnac, il a été l’une des innombrables victimes des luttes qui opposent Armagnacs et Bourguignons, les deux partis qui se disputent le pouvoir pendant le règne de Charles VI.

 

Le chapitre du cartulaire qui concerne Tremblay a été rédigé entre 1404 et 1408 par Mahiet De Villemoroy, dit Mahiet Pourpence, commis à cet office par le fermier de la seigneurie Dromin Le Gouy. Le document détaille les diverses taxes qui frappent le village. Les principales sont le cens et le champart. (4)  

 

Le cartulaire de l’abbé Philippe Archives Nationales, LL 1209, Folio 147 R°, cliché SEHT

feuille de tête des pages du document concernant Tremblay (Cf. transcription ci-dessous)

 

« Cest le papier des cens rentes rentes at autres revenus appartenant à mes seigneurs les Réligieux Abbé et convent de de lesglise mons. Saint Denys en France en leur ville et chastellenie de Tramblay.

Sont par Mahiet de Villeroy dit Pourpence naguaires clerc de la commanderie dicelle église lequel Mahiet estoit plege d’un appele Dromin le Gouy fermier de la ferme que mesdiz seigneurs ont a Tramblay. »

 

L'abbaye de Saint-Denis cumule à Tremblay les prérogatives du seigneur temporel et du seigneur spirituel. A ce dernier titre, elle perçoit la dîme, c'est-à-dire la fraction de récolte due au clergé pour l'entretien du culte et les œuvres de charité, nous dirions aujourd'hui les dépenses de solidarité sociale.

 

Toutes les personnes domiciliées à Tremblay sont assujetties à cet impôt, à l'exception de la noblesse ou du clergé. Toutefois, si nobles ou clercs exploitent des terres en fermage, ils sont soumis aux mêmes charges que les roturiers. L'abbé de Saint-Denis perçoit la moitié de la dîme due par les habitants de Tremblay pour les terres qu'ils exploitent à Roissy, Villepinte ou Vaujours. En contrepartie, si des paysans, domiciliés dans l'une de ces paroisses, exploitent des terres à Tremblay, les décimateurs de ces lieux peuvent prétendre à la perception de la moitié de celle due par eux à Tremblay.

Si un habitant de Tremblay cultive une vigne à Vaujours, l'Abbé se réserve le droit de prélever la moitié de la dîme du vin. Si une terre porte du chanvre ou du lin, elle doit la dîme de 1a récolte à l'Abbé.

 

Les autres charges qui pèsent sur les terres sont le cens et le champart. Le premier est une redevance annuelle foncière acquittée en espèces. Le second est également une rente foncière, mais elle est acquittée en nature, semblablement à la dîme, une partie de la récolte revenant au seigneur. Comme on est en période d’inflation, due à l’insécurité, le champart pèse plus douloureusement sur les revenus du paysan.

 

Le champart et la dîme étant acquittés en nature, les deux redevances sont liées et donnent lieu à un prélèvement unique de 18 gerbes sur 100 pour les habitants de la paroisse, de 14 sur 100 pour les habitants des paroisses de Villepinte, Roissy et Vaujours, exploitant à Tremblay des terres à champart. La différence de traitement s’explique comme nous l’avons vu par le fait que ces derniers acquittent la dîme dans leur paroisse de résidence.

 

Le produit des champarts est conduit par les assujettis à l'hôtel seigneurial. A leur dernier voyage, ils doivent en outre acquitter un droit annuel de deux deniers. (5) 

 

Bien entendu, le prélèvement d'un certain nombre de gerbes ne s'applique qu'aux céréales. Les autres récoltes sont l'objet d'un règlement approprié. Les cultures liées à l'industrie drapière semblent les plus imposées. Celle du pastel, appelé guesde, donne lieu à un doublement du cens. Mais si un cultivateur a plusieurs pièces affectées à cette culture, il peut choisir celle sur laquelle doit porter ce doublement. Il choisit celle qui a la plus petite superficie.

Bien que la plaine de France soit réputée, dès cette époque, pour la qualité de son blé, la culture de la vigne n'est pas totalement absente. Elle n'est pas soumise au droit de champart mais à celui du cens. Le cens des vins s'élève annuellement à 13 livres, 8 sols, 5 deniers. La toponymie a conservé le souvenir de cette culture, au lieu-dit les Petites Vignes.

Comme il est plus avantageux pour le paysan d'exploiter une terre à cens qu'une terre à champart, on relève des contestations réclamant l’assujettissement au cens. Dans les comptes de Mahiet de Villemoroy, pour l'année 1404, nous relevons que Thomassin Le Porcher, qui cultive 6 arpents de terre, prétend que seulement 3, selon lui, sont à champart, ce que conteste l'administration seigneuriale, qui fait état des redevances acquittées par ses prédécesseurs.

 

 

Les productions animales sont également taxées. Les agneaux donnent lieu au prélèvement d'une dîme. Les dix premiers restent au paysan, le onzième revient au seigneur. Au-delà des dizaines, le paysan acquitte une taxe d'une obole par tête (6)

(4) (pour plus de détails, voir La seigneurie de Tremblay au début du XVème siècle d’après le cartulaire de l’abbé Philippe, bulletin n° 10 de la SEHT, année 1986).

(5) (le denier est une monnaie de bronze valant la 12ème partie du sou tournoi, la 15ème du sou parisis). Il s'agit d'un droit forfaitaire, sans rapport avec la surface des terres exploitées. Il est acquitté une seule fois par an.

(6) (l’obole est une petite monnaie de cuivre valant la moitié d’un denier tournoi). Le même principe est appliqué pour les oies, sauf que la taxation à l'unité n'est pas précisée pour les reliquats de dizaine. Elle est probablement négociée en fonction de la valeur de marché du moment.

 

La situation politique, à la veille de l’attaque de la tour de Tremblay

 

Pour comprendre les raisons qui poussent les Anglo-Bourguignons à s’emparer de Tremblay, à la fin de l’an 1419, il faut rappeler les données stratégiques et politiques de cette époque. L’attaque se situe 4 ans après la défaite d’Azincourt. Lorsque Henri V d’Angleterre rompt la trêve conclue entre Charles VI et son père, il trouve un allié potentiel en la personne de Jean Sans Peur, duc de Bourgogne, déclaré rebelle par le roi et son Conseil armagnac. Le duc s’est abstenu de tout mouvement pendant l’invasion anglaise, mais il a défendu à ses vassaux de s’engager aux côtés de Charles VI.

 

Je ne crois guère que « depuis Clovis  France fut aussi désolée et divisée comme elle l’est aujourd’hui » écrit en 1419 le Bourgeois de Paris dans son Journal (7)

 

Deux ans plus tôt, le duc de Bourgogne s’est emparé de Paris et de la personne du roi. Échappé de justesse, le Dauphin s’est réfugié à Melun où il se met en sûreté. À deux reprises, le 14 juin et le 6 novembre 1417, le roi lui a confié la lieutenance du royaume avec pleins pouvoirs. Il obtient des appuis dans le centre de la France et prend le titre de Régent du royaume, le 26 octobre 1418. Il conduit ensuite des négociations avec le duc de Bourgogne, dont l’attitude est particulièrement ambiguë. Une entrevue a lieu à Montereau. Elle sera suivie de l’assassinat de Jean Sans Peur, qui scelle l’alliance du parti bourguignon avec les Anglais. Cent ans plus tard, un chartreux de Dijon, montrant à François Ier le crâne de Jean Sans Peur et, pointant le trou laissé par une de ses blessures, peut conclure assez justement : « Sire, c’est le trou par lequel les Anglais passèrent en France. »

 

Après l’entrée des Bourguignons dans Paris, l’abbé Philippe de Villette a été assassiné avec le connétable d’Armagnac, mais la châtellenie de Tremblay est restée aux mains du parti armagnac. Milet Baillet, seigneur du fief de la Queue, appartient également à ce parti.

 

Le cartulaire de l’abbé Philippe nous apprend que des travaux ont été entrepris pour conforter  la défense de la tour de Tremblay. On a rasé à cette occasion les masures qui bordent les murailles, celles-ci pouvant servir d’appui à d’éventuels assaillants. Dans le répertoire des revenus de l’abbé, le cartulaire mentionne les fours banaux et énumère en ces termes les personnes qui sont tenues de livrer du bois « il faut que toutes les personnes de Tremblay boisent (…) en est exempt l’hôtel de Milet Baillet.  Et pour cette franchise il a laissé à l’église de 14 à 16 sols de rente qu’il avait droit de prendre chaque année sur certaines masures mouvantes et tenues de lui, lesquelles furent abattues pour la fortification de la tour de Tremblay. » (8)

Maîtres de Paris, les Anglos-Bourguignons entendent chasser de la région tous les soutiens logistiques du parti armagnac, dont le Dauphin a pris la tête. Leur place forte la plus proche de Paris, à la fin de l’an 1419, est la tour de Tremblay. Elle sera donc la première attaquée.

 (7) (Journal d’un Bourgeois de Paris, choix de chroniques et mémoires sur l’Histoire de France par J.A.C Buchon, Paris, Société du Panthéon littéraire, 1863, page 641). Ce propos désespéré reflète bien la situation exacte de Paris et du royaume alors envahi par l’Anglais, ravagé par la guerre civile et gouverné par un roi fou, jouet des factions rivales (8) (8) (les premières manifestations d’aliénation mentale de Charles VI datent de 1392).

(8)   (Archives Nationales, LL 1209, déjà cité).

 
 

L’attaque de la tour de Tremblay et l’incendie de janvier 1420

 

De nombreuses chroniques rapportent l’attaque de la tour de Tremblay. Nous suivrons plus particulièrement celle du Religieux de Saint-Denis, Michel Pintoin et la Chronique de Charles VII de Jean Chartier. (9)

(9)

  • Michel Pintoin, Cronica caroli sexti, chronique du Religieux de Saint-Denis, contenant le règne de Charles VI de 1380 à 1433, traduction de M.L Bellaguet, éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 1994, tome 3.
  •  Jean Chartier, Chronique de Charles VII roi de France, nouvelle édition revue et corrigée sur les manuscrits, suivie de divers fragments inédits, publiée par Vallet de Viriville, Paris, chez P. Jannet libraire, 1858).

 

Dans le courant de l’année 1419, les négociations de paix reprennent entre les Anglais et Charles VI. Au cours de ces pourparlers, les négociateurs cèdent aux Anglais le pont de Beaumont-sur-Oise, ce qui provoque un vif mécontentement car ceux-ci sont en mesure de bloquer l’approvisionnement de Paris. Pour apaiser les esprits, les Anglais respectent la trêve conclue et se joignent aux troupes du roi et du duc de Bourgogne pour attaquer les points forts des Armagnacs.


Charles VI, d’après La Chronique des roys de France puis Pharamond, Jean d’Ongoys, 1576, cliché SEHT.

 

L’aliénation mentale de Charles VI, jouet des factions rivales, accentue la division du royaume et ne permet pas de repousser l’envahisseur anglais.

 

Au début de l’an 1420, les Anglos-Bourguignons décident de prendre la tour de Tremblay. Ils envoient une troupe de quatre à cinq cents hommes pour l’attaquer, sous le commandement d’un capitaine nommé Gautier de Jaillart.

 

Les Armagnacs n’ont laissé dans la place qu’un petit contingent d’une cinquantaine d’hommes à peine. Comme il est alors d’usage dans les sièges, une guerre psychologique s’engage entre les deux camps. Gautier de Jaillart somme la place de se rendre. Celle-ci repousse ses menaces avec hauteur et rétorque qu’elle va recevoir le renfort des châteaux environnants. Pour finir, les Anglo-Bourguignons annoncent aux assiégés qu’ils vont faire venir de Paris du matériel de siège.

 

Avant que n’arrive l’artillerie des assaillants, les défenseurs décident de quitter les lieux. Afin de couvrir leur retraite, ils mettent le feu à plusieurs granges, notamment la Grange aux Dîmes. Michel Pintoin ajoute qu’ils pillent l’église. Il semble plutôt qu’elle ait été détruite dans l’incendie.

 

Pour couvrir leur retraite, les assiégés laissent sept des leurs dans la place. Ceux-ci jugent plus prudent de ne pas engager un combat trop inégal et entament des négociations. Comme les Parisiens ont rompu le pont-levis et sont entrés les premiers à l’intérieur de l’enceinte, les assiégés choisissent de s’adresser aux Anglais pour négocier leur reddition, ce qui provoque des disputes entre les assaillants, les uns estimant avoir été plus hardis que les autres.

 

Les conséquences de l’épisode sont la ruine totale du village, la destruction de la tour, de la Grange aux Dîmes et de l’église. Michel Pintoin déplore cette perte en ces termes : « avant de partir, ils pillèrent l’église paroissiale du lieu, et mirent le feu à la plus belle grange de tout le pays, voisine de la tour ; c’était une grange assez vaste pour contenir les moissons de presque toutes les campagnes des environs et qui fournissait au monastère royal de Saint-Denis du blé en quantité suffisante pour la consommation annuelle des religieux ».

 

La paix revenue, la Grange aux Dîmes sera la première bâtisse d’importance reconstruite à Tremblay. Ce sont à l’évidence des raisons économiques qui ont dicté ce choix. En revanche la construction de l’église n’a été entreprise qu’un siècle plus tard, sous le règne de François Ier.

 

La dîme à la veille de la Révolution, d’après le champartreau de Tremblay

 

Au XVIIIème siècle, l’impôt direct est représenté par la taille payée au roi et la dîme due au clergé. À la veille de la Révolution, les luttes tutélaires ont obtenu l’atténuation de beaucoup des impôts seigneuriaux. Les plus lourds, comme le champart, ne subsistent plus que par poches.

 

Pour étudier l’impact de la dîme à Tremblay, nous disposons d’un document très précis, le champartreau. Conservé aux Archives nationales, il contient le répertoire exhaustif des propriétaires de fonds de la paroisse, avec mention du régime fiscal de chaque parcelle et leur localisation, dans un atlas en 4 cahiers, sorte de préfiguration des futurs cadastres. L’exemplaire conservé aux Archives nationales porte la signature de Louis Courtier,  titulaire du bail de la ferme seigneuriale en 1788. Elle apparaît au-dessus de la mention :

« J’ai reçu de Monsieur le Cellerier les champartreaux en quatre cahiers dont ceux-ci sont la copie, à Saint-Denis ce 12 août 1788». . (10)

CHAMPARTREAU DE TREMBLAY (Archives nationales, N4 S-et-O 32) Cliché SEHT.

 

Le document présente les plans et dénombrements des cantons de la seigneurie, conformes aux déclarations pour le Terrier faites en 1779. Le titre du registre trahit le conservatisme de l’Abbaye, en matière de fiscalité seigneuriale. Bien qu’il concerne principalement la dîme, il fait référence au champart, le plus lourd des impôts seigneuriaux.

Le champart est le droit détenu par les seigneurs des fiefs de lever une quantité de gerbes sur les terres de leur censive. En général, comme à Tremblay, le prélèvement représente 10 % de la récolte.

 

La dîme est la fraction de récolte due au clergé. Pour les céréales, elle s'élève à 6%, ce qui fait un prélèvement de 16%, lorsqu’elle s’ajoute au champart. (11) 

 

LE CHAMPARTREAU. cahier 2, cantons 10 et 11 en partie, 12. Archives nationales, N4 S-et-O 32, Cliché SEHT..

Le champartreau répertorie, sur quatre cahiers tous les propriétaires de fonds, avec plan des différentes parcelles, par canton.

Le régime fiscal de chaque pièce est représenté par une couleur :

  • bleu pour le champart,
  • vert pour le demi champart,
  • rouge pour les terres de la réserve seigneuriale,
  • jaune pour les terres d’église, exemptées du paiement de la dîme.

Sur le document les pièces de terre de grande dimension appartiennent au clergé.

Les pièces 247, 248, 272, 376, 390, 437 appartiennent à l’abbaye de Saint-Denis;

Les pièces 91, 158, 271, 321, 334, 382, 389  appartiennent aux Dames de Saint-Cyr et autres Religieux exemptés du paiement de la Dîme.

Le document permet de visualiser les vastes proportions des parcelles appartenant au clergé

 

 

Nous ne reprendrons pas ici l’analyse du document. Signalons toutefois qu’il nous a permis de présenter une étude exhaustive de la propriété foncière à la veille de la Révolution (12) 

Ce qui frappe à la lecture du champartreau, c’est l’inégalité des régimes fiscaux, au titre de la dîme. Elle va de l’exemption totale à une charge maximum de 16% des récoltes.

  • L’exemption totale concerne les terres d’église. Le plus souvent celles du chapitre des Religieux de l'Abbaye de Saint-Denis ou des Dames de Saint-Cyr.
  • Le deuxième régime fiscal est la dîme simple. Il s’agit d’un prélèvement effectué sur les récoltes à proportion de 6%. Il  touche une superficie de 1.193 arpents (13)   

        Pour estimer le revenu escompté, le registre présente deux projections.

- La première  prend pour hypothèse une récolte de 250 gerbes par arpent, soit à raison de 6% de la récolte, un rendement fiscal de 15 gerbes. Au total les 1.193 arpents produisent  une dîme de 17.895 gerbes représentant une valeur marchande de 10 sols l’une, soit un revenu fiscal de 8.947 livres 10 sols.

- La seconde prend pour hypothèse une récolte de 300 gerbes par arpent, soit un rendement de 18 gerbes de dîme. Au total les 1.193 arpents produisent 21.474 gerbes de dîme, soit un revenu de 1.244 livres. (14) 

  • Le 3ème régime fiscal est le demi-champart. Son assiette repose sur une superficie assez

faible : 76 arpents. Elle ajoute à la dîme un prélèvement supplémentaire de 5%.

Dans l’hypothèse d’une récolte de 250 gerbes à l’arpent, le demi-champart produit 2.089 gerbes, soit un revenu de 1.044 livres 10 sols.

Dans l’hypothèse d’une récolte de 300 gerbes à l’arpent, il produit 2.508 gerbes, soit un revenu fiscal de 1.244 livres.

 

  • Le plus élevé des prélèvements fiscaux d'origine seigneuriale est le champart. Cumulé avec la dîme, il représente 16% de la récolte. Son assiette porte sur une superficie de 214 arpents.

Dans l'hypothèse d'une récolte de 250 gerbes par arpent, il rapporte une dîme de 40 gerbes par arpent. Pour les 214 arpents, le produit s'élève à 8.480 gerbes. Evaluées à 10 sols l'une, elles donnent un revenu de 4.240 livres.

Dans 1'hypothèse d'une récolte de 300 gerbes l'arpent, la dîme passe à 48 gerbes par arpent, soit un produit total de 10.272 gerbes. Evaluées à 10 sols, elles donnent un revenu de 5.136 livres.

 

      On peut comparer le prélèvement fiscal de l’Abbaye à celui de l’impôt royal : la taille. Le document de référence pour le calcul de cet impôt est l’état de situation de la paroisse. Il  répertorie l’ensemble des terres, mais le clergé et la noblesse en sont exemptés, ainsi que les officiers royaux. (15) 

 

      L’état de situation de la paroisse de l’année 1785, une année moyenne, s’élève à 13.759,2 livres pour la taille réelle, c’est-à-dire celle du produit de la terre, essentiellement supportée par les fermiers en corps de ferme. Pour la taille personnelle, représentant l’impôt sur le logement et les activités à caractère commercial, artisanal et industriel, le montant de la paroisse est de 1.700 livres. Comme Tremblay bénéficie d’une réduction de 40 livres pour le nombre des indigents, le montant définitif de la taille est de 15.050 livres (16) 

 

      Au total, le prélèvement fiscal opéré par l'Abbaye sur les récoltes représente une valeur de 14.231 livres dans l'hypothèse basse, 17.117 livres dans l'hypothèse haute, correspondant à une bonne récolte. On voit que, les mauvaises années, le prélèvement seigneurial, pour les seuls revenus de la terre, est proche du produit total de la taille. Il lui est nettement supérieur les bonnes années, bien qu'il ne porte que sur une partie du territoire de la paroisse, puisque en sont exclues les terres du clergé.

 

 

(10)  (Archives nationales, N4 S-et-O 32).

(11) On appelait grosses dîmes celles qui étaient sur les gros fruits, comme le blé ou le vin ; menues dîmes celles que l'on levait sur le menu grain et sur le menu bétail ; dîmes vertes, celles que l'on levait sur les légumes, le chanvre, etc. On appelait nova/es les terres nouvellement défrichées et mises en labour. Elles jouissaient généralement d'exemptions, ce qui n’était pas le cas à Tremblay. Le bail du fermier lui confiait la responsabilité de la levée de ces divers impôts, moyennant commission).

(12)  (bulletin n° 14, année 1990, évolution des patrimoines fonciers à Tremblay-en-France, de l’Ancien Régime au lendemain de la Révolution, pages 2 à 84).

(13) Mesures royales :

                    1 pied = 12 pouces        1 arpent = 100 perches      1 perche = 22 pieds     1 quartier = 25 perches

                    1 arpent ou 100 perches de 22 pieds de côté représentent un carré de 220 pieds, soit 51,07 ares.

                    1 perche = 484 pieds carrés, soit 51,07 m2).

(14) la livre n’est pas une monnaie réelle, mais une monnaie de compte, dont la valeur varie dans le temps. En 1778, une livre représente 20 sols, 1 sol vaut 12 deniers. Le 12 germinal an 3, lorsque la livre est supprimée, elle représente 12 sols, valant 12 deniers).

(15)  (les états de situation de la paroisse sont conservés aux Archives départementales des Yvelines).

(16)  (pour une étude complète de la fiscalité locale à la veille de la Révolution, voir  bulletin n° 12 de la SEHT, année 1988, de l’Ancien Régime à l’aube de la Révolution, Tremblay 1788/1791, pages 3 et suivantes).

 

Les batteurs en grange

La capacité de la Grange aux Dîmes doit permettre le stockage des gerbes prélevées par les décimateurs, c’est-à-dire les 17 895 gerbes de la dîme simple, les 2 508 du demi-champart et les 10 272 du champart, soit un total de 30 675 gerbes. À cette masse se rajoute la récolte de la réserve seigneuriale, c'est-à-dire celle de la ferme du château dont la superficie au XVIIIème siècle, avant la Révolution, est de 462 arpents 97 perches et demie. En tenant compte de l’assolement triennal, on peut estimer que la superficie emblavée de la réserve est d’environ 150 arpents, ce qui représente une production annuelle théorique minimum de plus de 37 500 gerbes, pour un rendement de 250 gerbes l’arpent, soit un produit au moins égal à celui des dîmes.

 

Il faut disposer de locaux d’une capacité suffisante, pour contenir le produit cumulé des dîmes et de la réserve seigneuriale, sachant que les céréales sont stockées en gerbes à cette époque et non en grains comme de nos jours. Cette nécessité explique les vastes dimensions de la Grange aux Dîmes. Ce besoin impérieux d’une vaste capacité de stockage explique qu’elle ait été le premier bâtiment reconstruit après la guerre de Cent Ans, avec un siècle d’avance sur la reconstruction de l’église, entreprise seulement sous le règne de François Ier. (17)

L’encyclopédie de Diderot précise « dans les granges le laboureur à son blé en gerbes et le grain est encore dans l’épi. Lorsque le blé est dans la grange, l’acheteur choisit en différentes gerbes plusieurs épis qu’il égraine dans sa main, pour connaître la qualité du grain dont il juge par la forme, la couleur, la grosseur et le poids. Il prend garde surtout si le tas ne sent pas l’échauffé ou le pourri, si le grain est bien sec, s’il n’est pas coti*, il compte les mailles de l’épi et il regarde si les grains à son extrémité sont bien nourris. » (18) 

* meurtri

 

Stockées en gerbes, les récoltes sont battues au fur et à mesure des besoins par des ouvriers spécialisés dans cette tâche, les batteurs en grange. Ils doivent disposer d’une aire de plusieurs mètres carrés par ouvrier, ce qui augmente d’autant la capacité indispensable pour le traitement des récoltes. Cette tâche s’effectue au fléau, instrument composé de deux bâtons attachés l’un à l’autre au moyen de courroies. Plusieurs hommes peuvent battre ensemble, en se mettant deux par deux à environ trois à quatre mètres de distance. Généralement ils se disposent en cercle.

 

Quand le grain est séparé de l’épi, il faut le purger des impuretés, avant de le livrer à la consommation. On obtient ce résultat par le vannage. Le van est un instrument en osier dans lequel on place une certaine quantité de grain battu. L’ouvrier tient le van à deux mains, appuyé sur les cuisses. Il fait sautiller le grain, en cadence. Les corps les plus légers sont emportés par le vent, les autres remontent à la surface où ils sont rassemblés à la main et enlevés.

    

BATTEURS EN GRANGE, d’après L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Cliché SEHT.

Fig.1 Voiture chargée de gerbes, que l’on décharge à la porte de la grange. Fig.2 Gerbes destinées aux batteurs. Fig.3 Batteurs en grange occupés à battre les épis. Fig.4 Ouvrier qui rassemble en tas avec une pelle les grains sortis des épis. Fig.5 Ouvrier qui prend du grain pour le vanner.

 

 

Le battage au fléau requiert des hommes particulièrement vigoureux. Il faut que le batteur  lève son instrument environ 37 fois par minute et le fasse tomber chaque fois avec force. S’il travaille 10 heures par jour, ce qui est généralement le cas, il frappe 22 000 coups avec un instrument assez lourd, aussi ce ne sont que des hommes en pleine force de l’âge qui peuvent être employés à ce travail(19).

 

Nous avons étudié de façon assez complète la crise des subsistances de 1793 dans des articles auxquels nous renvoyons le lecteur. (21)  Nous n’évoquerons pas ici le problème de la taxation du prix du pain, ni celui des troubles révolutionnaires. Nous nous limiterons au rôle des batteurs en grange, pour rester dans le cadre de notre sujet. Entre août 1793 et mars 1794, la question des batteurs en grange est évoquée six fois dans les délibérations de l’Assemblée municipale de Tremblay. (20)

 

Le 24 août 1793, le district de Gonesse envoie deux commissaires : Pierre, Claude Lemaire et Louis, Mathieu, Armand Dusson. Ceux-ci viennent préciser les exigences du district : fourniture de 4 quintaux par charrue.

 

Ils restent sur place pour se joindre aux initiatives de la Municipalité en matière de réquisition et de recensement des grains. En outre, le battage du huitième de la récolte de la commune est requis. Commissaires et municipaux décident de prêter le concours de leur autorité aux fermiers pour les aider à recruter des batteurs à un prix raisonnable, tout en veillant à ce que le prix de vente du grain soit limité au prix maximum autorisé. Une double pression est exercée par les autorités. Elles entendent limiter le coût de la main d’œuvre et le prix de vente du grain.

 

Au cours du même mois, le district décide d’augmenter le nombre des batteurs à Tremblay et de le porter à quatre par charrue. Un troisième commissaire est envoyé, afin de vérifier que les fermiers se sont bien conformés aux ordres reçus. Ils sont avertis qu’ils risquent la confiscation de leurs grains, et sont menacés d’être traités en ennemis publics, à l’initiative de la municipalité et du Conseil de surveillance de la Commune.

 

Le 21 brumaire an II (11 novembre 1793), en raison du manque de batteurs, la municipalité procède à la réquisition de plusieurs citoyens pour battre le blé, à compter du jour même, chez les cultivateurs. Ils sont requis au nom de la loi. Les cultivateurs qui refuseraient des citoyens envoyés au nom de la loi seraient traités comme rebelles et dénoncés par la municipalité aux autorités supérieures. Les citoyens requis pour battre et qui s'y refuseraient seraient également traités comme rebelles et dénoncés. Ces menaces de dénonciation proférées dans un temps où la guillotine est à l’œuvre quotidiennement, avaient sans doute la capacité de stimuler les ardeurs.

 

Le 18 p1uviôse an II (6 février 1794), les réquisitions sont portées par le district à 12 setiers par charrue et par décade. La municipalité estime qu’il est impossible de satisfaire à cette exigence parce que les cultivateurs manquent d'ouvriers. Il manque environ 20 à 25 batteurs. En conséquence, la Municipalité prie le district de les lui fournir.

 

Le 20 p1uviôse an II (8 février 1794), après convocation au son de la cloche, il est fait lecture des décrets, au temple de la Raison, ci-devant église, lieu choisi pour la réunion de l’Assemblée municipale. Il est constaté par l’Assemblée que le manque de batteurs rend impossible la fourniture des quantités requises. Enfin, le 18 ventôse (8 mars 1794), il est constaté que les cultivateurs se disputent les batteurs requis par la municipalité.

 

C'est sans aucun doute pendant l'hiver 1793-1794 que le rôle des batteurs en grange dans l'approvisionnement du marché aux grains de Gonesse apparaît avec le maximum d'acuité. S'ils cessent le travail, la crise des subsistances dont on sait les incidences sur les mouvements révolutionnaires, connaît une phase aiguë, aussi toutes les autorités sont-elles particulièrement attentives à la surveillance de cette main d'œuvre stratégique.(21)

 

 

 (17) de 1420, date de l’incendie, à 1579, date de la dédicace de Saint-Médard, le culte a été célébré à l’église Saint-Pierre et Saint-Paul, au Petit Tremblay).

(18) Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers, Lausanne et Berne, 1778, tome 5).

 (19) Il n’est pas toujours facile de les recruter, particulièrement lorsque la main d’œuvre agricole se fait rare et que l’approvisionnement des marchés est problématique. Cette situation se rencontre de façon aiguë en 1793, lorsque la crise des subsistances génère les tensions sociales les plus fortes de l’époque révolutionnaire. (20) D’après Cours élémentaire d’agriculture J. Girardin et A. Du Breuil, Paris Langlois - Leclercq et Victor Masson, tome 1, pages 531 et suivantes).

(20)  La question des subsistances à Tremblay, de 1789 à 1792, bulletin n° 13 de la SEHT, année 1989, pages 16 à 37).

 (21) Le marché de Gonesse est l’un des principaux fournisseurs en grains de Paris et Tremblay est l’un des gros producteurs qui approvisionnent ce marché.

 

Le banquet civique donné le 30 nivôse an II à la Grange aux Dîmes (20 janvier 1795)

Le 10 nivôse an II, le Conseil général de la commune, c’est-à-dire l’Assemblée générale de tous les habitants de Tremblay décide d’organiser une solennité républicaine pour célébrer la « Liberté, l’Égalité, la Fraternité et la libération de Toulon. » (22) 

 

Cette décision se situe dans une période aiguë de la mobilisation révolutionnaire. La Convention selon le mot de Danton a jeté en 1793, en défi à l’Europe, une tête de roi. Les volontaires de la République se battent sur deux fronts : aux frontières contre l’ennemi extérieur, en Vendée contre les contre-révolutionnaires. Le pouvoir local n’est plus l’affaire exclusive du Conseil municipal, il doit compter avec le Conseil de surveillance et le Conseil général de la commune. Le 9 nivôse, tous les titres de féodalité, c’est-à-dire les archives de la châtellenie de Tremblay, sont brûlés en place publique. Le blé saisi par la municipalité est mis à la disposition des pauvres. Il est fait défense de crier « Vive le tyran » dans les manifestations publiques (entendons qu’il est défendu de crier « Vive le roi »). Les citoyens sont invités à crier « Vive la Nation » et « Vive la République ».

 

La fête révolutionnaire du 30 nivôse comportera l’élection d’une déesse de la Liberté, escortée de 12 compagnes sachant chanter, le défilé d’un cortège conduit par la déesse de la Liberté et la célébration d’un martyr de la Liberté. Le 25 nivôse, le citoyen Gatier est chargé de l’acquisition du buste de Michel Le Pelletier. Il est également habilité à se faire délivrer par le citoyen Courtalot, inspecteur des effets déposés aux Menus Plaisirs, rue Bergère à Paris, tous les effets propices à remplir le vœu des citoyens de Tremblay pour la fête qui doit être célébrée le décadi prochain.

 

La Fête ne se résume pas à un simple défilé ponctué de l’apothéose d’un martyr de la Liberté, elle se prolonge d’un banquet civique qui se tient à la Grange aux Dîmes. Le lieu a été choisi pour sa grande capacité d’accueil et pour sa portée symbolique. Après la destruction des titres de féodalité, la tenue d’un banquet civique, dans l’ancien centre de collecte de l’impôt, a valeur de revanche sociale pour les participants.

 

Chaque citoyen a été invité à déposer au préalable chez la citoyenne Courtier, fermière de la ferme du ci-devant château «  une bouteille de vin par personne et enfant de 12 ans et au-dessus ». Pour pourvoir aux frais, il a été perçu 5 livres par homme et 2 livres 10 sols par chaque femme, la déesse et ses 12 compagnes étant exonérées de cette dépense. Il a été procédé au nettoiement du pavé sur le parcours du cortège. Chaque citoyen a été invité à  « ne laisser aucune butte de terre ni fumier, et tous ceux qui en ont été invités à les transporter dans leur cour ou dans les champs sous 24 heures, sous peine d’être frappés de 5 livres d’amende au profit des pauvres et d’être poursuivis par la police correctionnelle. »

 

« Nous n'avons rien cru mieux faire » conclut la délibération municipale « pour rendre cette fête des plus célèbres que de procéder en même temps à l'apothéose d’un défenseur martyr de la liberté, et en effet nous avons exposé dans la principale place de cette commune le buste de Michel Le Pelletier, mort et assassiné pour la défense de la liberté, et cela en présence de la citoyenne Opportune Potdevin choisie dans toute la commune et à la majorité des voix pour représenter la déesse de la Liberté ; accompagnée de douze de ses compagnes parmi lesquelles deux représentaient les déesses de l'Égalité et de la Fraternité ; et toute la commune s'y est transportée avec l'enthousiasme que demandait cette fête, et tous à l'intention de prêter le serment exigé par la Loi, ce qu'ils ont tous juré. »

   En souvenir du banquet civique du 30 nivôse an II, la Société d'Études Historiques de Tremblay et l'Association pour la célébration du Bicentenaire de la Révolution française en Pays de France organisèrent, avec l'aimable autorisation des propriétaires, un banquet civique à la Grange aux Dîmes, le 25 vendémiaire de l'an CXCVII (16 octobre 1988).

 

(22) d’après Les notes manuscrites de Lucien NOËL bulletin n° 28 de la SEHT, année 2004. Les notes de Lucien Noël constituent la seule source d’information sur les registres des délibérations du Conseil municipal pour la période du 25 juillet 1793 au 30 germinal an II. Ce document, aujourd’hui disparu, était présent lors d’une inspection des Archives, en 1933).

 

Sécularisation de la Grange aux Dîmes

Jusqu’à la Révolution, la Grange aux Dîmes est l’élément clé de la gestion de la seigneurie de Tremblay. Située dans l’enceinte de la ferme du château, elle est à la fois le lieu où l’on conserve le produit de la dîme et des champarts et les récoltes de la réserve seigneuriale.

 

Lorsque les terres du clergé situées au terroir de Tremblay sont mises en vente, au titre des Biens Nationaux, la ferme du château est l’objet de la première vente, le 13 janvier 1791. (24)  (29) d’après le Tableau des ventes des Domaines Nationaux effectuées dans le département de Seine-et-Oise en exécution des lois antérieures à celle du 28 ventôse an IV, district de Gonesse. Archives départementales des Yvelines. Q 354) Cette priorité ne fait qu’entériner la position dominante du domaine, siège de la châtellenie, lieu du pouvoir féodal depuis le IXème siècle ! L’acquéreur est un financier parisien, Jean Girardot de Marigny, ancien  gérant de la banque de Necker et Thelusson, devenue en 1789 la Société Grefule, Montz et Cie. L’homme est un représentant éminent de la banque protestante. La fortune de sa famille était déjà solidement établie au XVIIème siècle. Au début de l’année 1791, il entreprend à Tremblay une série d’acquisitions, conduites en 3 mois. Elles portent sur une superficie de 1.240,75 arpents pour la somme de 1.079.700 livres. Il réunit les terres de la ferme du château, de la ferme de Conac et celles des bénédictins de Saint-Martin-des-champs, des dames carmélites de Paris, celles des abbayes de Longchamp et d’Yerres. À lui seul, il emporte 50,15 % des Biens Nationaux de Tremblay. Les dimensions de la Grange aux Dîmes permettront l’accueil de l’ensemble des récoltes de céréales du vaste domaine qui vient de se constituer. (25) (25) voir pour plus de détail Évolution des patrimoines fonciers à Tremblay-en-France, de l’ancien régime au lendemain de la Révolution, bulletin n° 14 de la SEHT, année 1998, pages 2 à 84).

 

Les autres principaux acquéreurs de Biens Nationaux seront aussi des financiers parisiens comme le savant Lavoisier, le 15 février 1791, pour la ferme de Mortière et  Guillaume Mallet, le 25 mai, pour celle de Chalmassy.

 

Les mutations foncières qui viennent de se produire portent un coup définitif à la puissance de l’abbaye de Saint-Denis. Un siècle plus tôt, Louis XIV avait porté un premier coup en partageant en trois menses les possessions de l’abbaye, puis en supprimant le titre d’Abbé et en donnant la mense abbatiale aux Dames de Saint-Cyr. Celles-ci possèdent encore à Tremblay la ferme de Mortières, à la veille de la Révolution. En 1791, les principales fermes de la commune connaissent un changement de propriétaire, mais la structure foncière reste sous le régime de la grande propriété, ce qui protègera la Grange aux Dîmes en permettant l’entretien d’un bâti considérable, forcément onéreux. En revanche, l’entretien de nombreux bâtiments sécularisés, comme l’église Saint-Pierre et Saint-Paul du Petit-Tremblay, ne sera pas assumé par le nouveau propriétaire, ce qui conduira à leur démolition. Ce ne fut heureusement pas le cas de la Grange aux Dîmes, inscrite à l’inventaire des Monuments historiques en mai 1939. Cette mesure place le bâtiment sous la protection de l’État et apporte des partenariats financiers qui allègent la charge du propriétaire, pour les opérations lourdes. Elle est une garantie de durabilité, pour l’avenir du monument.

DÉLIBÉRATION DU CONSEIL GÉNÉRAL DE LA COMMUNE DU 13 DÉCEMBRE 1789.

Archives municipales, Registre des délibérations de l’Assemblée municipale, séance du 13 décembre 1789, page 28.

 

" Et le dit jour il a été fait lecture à l'Assemblée des lettres patentes du roi et du décret de l'Assemblée nationale portant que tous titulaires des bénéfices et tous supérieurs de maisons et établissements ecclésiastiques seront tenus de faire dans deux mois la déclaration de tous les Biens dépendant des dits bénéfices, maisons et établissements, du 18 novembre 1789 et l'exemplaire de la présente lettres patente a été déposé pour être annexé au présent registre. "

 

 

Utilisation actuelle de la Grange aux Dîmes

La Grange aux Dîmes appartient actuellement à un GEFA Groupement d'Exploitation Familiale Agricole, dirigé par M. Christian Dubois. Il produit annuellement de 900 à 1.000 tonnes de blé stockées dans le bâtiment, de la fin août à février-mars. La solidité des murs latéraux permet sans difficulté d’absorber la poussée latérale de la masse stockée.

 

Les propriétaires du monument autorisent les visites, sur demande, et ouvrent au public l’accès du monument dans le cadre des Journées européennes du Patrimoine.

 

La Société d’Études Historiques, avec l’aimable autorisation du propriétaire et les collaborations du Service culturel municipal et du Festival de l’Ile-de-France a organisé des concerts et présenté des expositions pour faire connaître le bâtiment au public. La première de ces manifestations a eu lieu en juin 1978 avec la présentation de l’exposition Aperçu historique de la vie de Tremblay, du Moyen-âge à nos jours. La manifestation a été doublée d’un concert-promenade donné par l’orchestre du Palais royal, dirigé par Kléber Besson.

 

En 1988, dans le cadre de la célébration du Bicentenaire de la Révolution Française, à l’initiative de la SEHT, un banquet civique s’est tenu à la Grange aux Dîmes, en souvenir de celui qui avait rassemblé toute la population de la commune, le 30 nivôse an II. Cette commémoration a eu lieu le 16 octobre 1988, 25 vendémiaire de l’an 197 de la République Une et Indivisible.

 

La poursuite de manifestations culturelles dans le monument est devenue actuellement très difficile, en raison des exigences des commissions de sécurité qui réclament des travaux que le statut privé du bâtiment ne permet pas pour l’instant d’envisager. Fort heureusement, les Journées européennes du Patrimoine et la libéralité des propriétaires pérennisent pour le public la possibilité d’accéder au monument.

 

Bibliographie

  • Dossier Inscription du Vieux-Pays à l’inventaire des sites, commission départementale des sites, 3 juin 1071, bulletin de la SEHT n°3, 1977, pages 9 à 11.
  • REVEL Hervé La Grange aux dîmes de Tremblay, bulletin de la SEHT, n° 15, 1991, pages 40 à 47.
  • BENSADON Didier, Etude architecturale, description extérieure, supports de charpente, bulletin de la SEHT n° 18, 1994, pages 19 à 41.
  • REVEL Hervé La Grange aux Dîmes de Tremblay-en-France, du XIIème siècle à nos jours, bulletin de la SEHT n° 29, 2005, pages 2 à 25
  • SUGER (Abbé) : De administratio suo sur son administration abbatiale de Tremblay, œuvres complètes,  bulletin de la SEHT n° 29, 2005, 


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