La ferme de Mortières

LA FERME DE MORTIÈRES

 

Le tableau général des ventes des domaines nationaux effectuées dans le département de Seine-et-Oise nous détaille les acquisitions de Jean Girardot de Marigny

Dans les premiers mois de l’année 1791, il achète au Total 1.240 arpents 75 pour la somme de 1 079 700 livres, soit 50,15% de la superficie des terres vendues au titre des biens nationaux sur Tremblay.

 

Ancien gérant de l'ancienne maison de Necker et Thelusson devenue en 1789 la société Greffule, Montz et Compagnie, Jean Girardot de Marigny est un représentant éminent de la banque protestante (1). La fortune de sa famille était déjà établie au XVIIe siècle. Elle prospérait alors à Paris, dans le commerce des bois et pratiquait déjà le commerce international avec des correspondants à Londres et Genève où s'étaient établis certains de ses membres, après la révocation de l'Édit de Nantes. En 1756 le banquier Georges Thobie de Thelusson épousa une Girardot de Vermenoux. En 1772, Jean Girardot de Marigny remplaça son beau-frère Thelusson dans la raison sociale de banque fondée avec Necker (2). Sa mère, amie de Necker, fut marraine de Mme de Staël. Qualifié par Lüthy de « banquier philosophe » Girardot de Marigny était aussi un amateur d'art. De 1772 à 1789 la maison Girardot, Haller et Cie plaça de nombreux emprunts d'État et fut souvent la banque du gouvernement. En 1785 elle aida Calonne à constituer la Compagnie des Indes. En 1791, il était associé commanditaire pour 400 000 livres dans la nouvelle société, très liée au duc d'Orléans. Les capitaux qu'il avait accumulés lui permirent de remporter la plupart des enchères de biens nationaux à Tremblay, entre janvier et mars 1791. Les terres alors acquises par lui représentaient, au total, une superficie de 1240 arpents 75, soit 50,15 % des biens nationaux de la commune.

La présence de banquiers aussi puissants ne permettait pas à de simples paysans de venir concurrencer leurs offres d'achat. Seuls d'autres financiers pouvaient se le permettre. Parmi eux on relève le nom du célèbre savant Lavoisier, ancien Fermier général. Il achète la ferme de Mortières, le 15 février 1791. Elle représentait une superficie de 450 arpents de terres labourables, en 10 pièces, soit 18,20% des domaines nationaux de Tremblay.

Délibération de l'Assemblée municipale de Tremblay du 30 juillet 1790 relative à la ferme de Mortières, registre des délibérations de l'Assemblée ùmunicipale, années 1788-1791, fol 161.

La délibération recense les  Domaines Nationaux dont la municipalité déclare se porter acquéreur.Selon le document  la ferme consiste "en un grand corps de ferme contenant plusieurs bâtiments et lieux, grande cour et jardin potager et verger contenant environ neuf arpents affermés au sieur Michel Billoüard, avec la quantité de quatre cent soixante cinq arpents ou environ".

Faute de moyens financiers, la délibération restera sans effet et l'enchère sera enlevée par Claude de Bersy, ci-devant jusge à Gonesse, au profit d'Antoine, Laurent Lavoirier, pour la somme de 470 500 livres soit plus du double de l'estimation de l'Assemblée municipale en date du 30 juillet 1790..

  La ferme de Mortières,vue aérienne, Cliché J.-J. Moreau, Aéroports de Paris, collection SEHT

La fortune considérable de Lavoisier lui venait de sa charge de Fermier général, dont les revenus lui avaient servi à financer ses recherches. Député suppléant aux Etats généraux de 1789, il devient membre en 1790 de la commission pour l’établissement du nouveau système des poids et mesures.

Nommé secrétaire de la Trésorerie en 1791, il propose un plan pour la perception des impôts (3). Lorsque la Convention décréta les Fermiers généraux d'arrestation, le 24 novembre 1793, il se constitua prisonnier. Le 8 mai 1794 il était condamné à mort et guillotiné, le jour même.

Perlet évoque l' exécution du maître de Mortières dans son journal du matin des Amis de la Liberté et de l'Egalité du 14 prairial an III. À propos du procès de Fouquier Tainville il note : « Au nombre des condamnés était le savant Lavoisier, député suppléant à l’assemblée constituante, directeur général des poudres et salpêtres de l'arsenal, qui demandait de vivre encore quelque temps, pour achever des travaux utiles à la France et à l'espèce humaine. On lui répondit que la République n'avait pas besoin de chimistes, et Lavoisier périt comme les autres. »

Après le supplice du savant, les effets saisis dans la demeure qu'il avait louée en meublé, par bail du 28 novembre 1792, à Pont-la-Montagne (Saint-Cloud,) furent mis en vente.

 

Antoine Lavoisier et son épouse Marie-Anne Pierrette Paulze, portraits par Jacques, Louis David, 1788

Après Thermidor, le 8 germinal an III sa veuve Marie-Anne, Pierrette Paulze demanda la levée de séquestre de la ferme de Mortières. Le Directoire de Gonesse lui donna satisfaction.

Le 22 juin 1965, un décret du Conseil d’État prononce la déclaration d’utilité publique (DUP) relative à la création du nouvel aéroport de Paris.  Le projet est intégré au schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme (SDAU) de la région parisienne. À partir de 1965, la procédure d’expropriation des propriétés sises sur le terrain d’assiette de l’opération  est enclenchée. La ferme de Mortières, ancienne possession des abbés de Saint-Denis puis des Dames de Saint-Cyr et de Lavoisier est expropriée.

Elle est détruite lors de la construction de l’aérogare n° 1, ouvert au trafic en avril 1974.

 

(1) Cf. J.-M. Moriccau Une nouvelle donne économique. Les adjudications de fermes autour de Paris, dans Paris et Ile-de-France, Mémoires publiés par la Fédération des sociétés historiques et archéologiques de Paris ct de 1'Île-de-France, tome 41, 1990, pages 444, 445.

(2) ouvrages de référence :

  • Herbert LUTHY, La Banque Protestante en France de la révocation de l'Édit de Nantes à la Révolution, Paris 1961.
  • Romuald SZRAMKIEWICZ Les régents et censeurs de la Banque de France nommés sous le Consulat et l'Empire, Genève, 1974.

 (3) Il développa son plan dans un traité intitulé de la richesse territoriale du royaume de France.

Bibliographie

H. REVEL Evolution des patrimoines fonciers à Tremblay-en-France, de l'Ancien Régime à la Révolution, bulletin n° 14 de la SEHT, 1990. Pages 2 à 84.

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