Témoignage d’Albert Guelblum

Témoignage d’Albert Guelblum

 

témoignage extrait de  :  Une famille juive sous le régime Nazi, À Paris et Villepinte , Albert Guelblum, bulletin n° 29 de la SEHT, année 2005, pages 36 à 39. © SEHT

 

Les grands-parents du témoin qui habitaient Paris ont acheté un terrain à Villepinte, en 1937.

 

Pouvez-vous vous présenter, Monsieur Guelblum ?

Je suis né en octobre 1935 à Paris, juste avant le Front populaire. Mon père comme beaucoup de membres de ma famille a participé au Front populaire. Il travaillait aux Galeries Barbès, où il était manutentionnaire. Les chefs de service traitant leur personnel avec brutalité, il s’est pratiquement engagé aux côtés du Parti communiste, sans être encarté. Comme beaucoup de juifs, il était à la CGT. À l’époque la CGT avait repéré la situation de ces immigrés, exploités par leurs employeurs.  La CGT les aidait à défendre leurs droits.

 

Mon père faisait partie d’émigrés qui ont connu la Révolution en Russie. Ils sont venus en France en 1922.  Ils ont vécu dans des conditions précaires. Ils habitaient dans les bidonvilles de la porte de Clignancourt, avec des « gens du voyage » : rats, promiscuité, mais entraide. À son arrivée en France, il était enfant, il n’avait que 12 ans, mais il ne pouvait pas aller à l’école car il fallait faire bouillir la marmite : chiffonnier, apprenti plombier, photographe, manutentionnaire…..

 

En 1930 lorsqu’il prend la nationalité française, il a 20 ans. Il part au service militaire.

 

J’évoque mon père qui a été le pilier de mon histoire. En 1930, il a pris la nationalité française parce qu’il se sentait Français  et parce que cela lui permettait de subvenir plus facilement aux besoins de sa famille. Il a exercé tout un tas de métiers. Il a été d’abord plombier, puis est entré aux Galeries Barbès, fameux marchand de meubles où il a connu les difficultés des travailleurs de l’époque. En 1939 arrive la déclaration de guerre. Mon père est mobilisé. J’avais quatre ans. Je n’ai connu mon père que jusqu’à l’âge de quatre ans. Il est parti combattre sur la ligne Maginot. Il a fait la guerre. Il a été capturé par les Allemands. Prisonnier  en Allemagne, il s’est évadé avec un ami. C’était un battant. Ils n’ont pas accepté cette situation de prisonnier. Ils ont volé une ambulance allemande,  sont passés en Suisse. Là il a été interné et a bénéficié des protections de la Suisse pour les prisonniers évadés d’Allemagne. Puis il a choisi de quitter l’internement. C’était la belle vie en Suisse. Il a même chanté  Minuit Chrétien à la messe de Noël, avec son ami Emmanuel. Ils ont rejoint Paris en 1941.

Text Box:

 

Famille Brauer Guelblum

à Villepinte, vers 1938

(archives du témoin)

 

de gauche à droite sur ce cliché

au 1er rang Jankel Brauer

son épouse

 Anna, Daniel Guelblum

au 2ème rang,

entre les époux Guelblum

Suzanna Brauer

à la droite de Suzanna

son frère

 

Seul Daniel Guelblum

a survécu à la déportation

 

 

 

Il est resté quelques mois à Paris. Il y avait à cette époque la ligne de démarcation. Le problème juif était déjà bien installé, puisqu’en 1941 il fallait déjà se déclarer. Il y avait les lois de Pétain, bien en vigueur. Mon père ne s’est pas déclaré. Mon grand-père maternel l’a fait. Il était français pourtant. Il avait fait la guerre de 14.

  •  Vous voulez que l’on se déclare ? Il s’est déclaré.

-    Vous voulez que l’on porte l’étoile ? On va porter l’étoile. C’était traumatisant, mais c’était la règle. Il fallait au maximum suivre la Loi, ne pas être en défaut.

 Mon père a entendu dire que des réseaux de résistance se mettaient en place dans la région de Grenoble. Avec le frère de ma mère, ils ont essayé de rejoindre ces réseaux. Il avait pu se faire démobiliser à Avignon. Il est remonté à Paris. De Paris, ils ont essayé de rejoindre les réseaux de Résistance. Sur la route, ils se sont fait prendre à Angoulême, avec son beau-frère. Ils ont été internés à Pithiviers, en attendant de connaître leur destination. À Pithiviers ils ont été repérés comme juifs.

  • Guelblum, Brauer, vous êtes juifs.
  • Non, on est résistants.

Ils ont été arrêtés par la police française, mais ensuite remis à la police allemande. À partir de son arrestation, nous n’avons plus eu de nouvelles de mon père.

 

Nous habitions boulevard Barbès, vers la porte de Clignancourt. Mon père a été déporté. Ils ont été d’abord envoyés à Auschwitz, déportés comme juifs depuis Beaune-la-Rolande. Ils avaient avoué être juifs, plutôt que Résistants, pensant ainsi être mieux protégé des fusils allemands. Ils sont passés par Drancy, mais ils n’y sont restés que peu de temps. À Auschwitz,  il y a eu immédiatement la sélection. Mon père a été immatriculé sous le matricule 177381 qu’il portait tatoué en bleu sur le bras. Il n’est pas resté longtemps sur Auschwitz, parce que les Allemands se sont aperçus qu’il avait été arrêté comme résistant. Comme il était de solide constitution, que l’on avait besoin d’hommes pour les camps de travail et non d’extermination, il a été transféré d’Auschwitz à Gross Rosen  qui n’était pas un camp d’extermination, mais un camp de travail, courant 1943. Il a été à nouveau immatriculé 126152 (ce n’était plus des êtres humains, mais des matricules) ! Là, il a toujours lutté pour survivre.

 

Mon père s’est toujours porté volontaire pour les travaux les plus dangereux. Il a entendu  que l’on pouvait travailler au déminage dans les champs. Il savait que ces champs étaient cultivés avec des pommes de terre. Cela lui permettait de récupérer pendant le déminage des pommes de terre enfouies dans la terre, ce qui lui permettait de compléter le régime alimentaire. Et des fois de revendre quelques pommes de terre, de les troquer contre d’autres moyens de survie. Il a travaillé dans ces champs et a eu la chance de s’en sortir. Il a travaillé aussi sur des chantiers de soudure de rails de chemins de fer. De la soudure autogène, cela lui permettait de profiter de la chaleur du poste de soudure pour compenser le froid glacial de ces pays. Comme il parlait yiddish dans son enfance et que le yiddish est une langue qui a des consonances germaniques, il a vite appris à parler allemand. Cela lui a permis de s’exprimer en allemand avec ses geôliers.

 

A chaque fois il a trouvé des moyens pour se sortir de cette situation. Un jour ils ont trouvé qu’il avait des pommes de terre. Il a été frappé, martyrisé.  On lui a dit :

  • tu veux manger ? on va te faire manger.

Il y avait des expériences médicales dans ces camps-là. Ils l’ont gavé. Ils lui ont fait avaler des litres et des litres de soupe. Ils l’ont laissé comme mort. Gonflé comme une outre. Finalement sa nature lui a permis de se tirer de cette situation et d’un certain nombre d’autres. Il n’a pas tout raconté, bien évidemment. Comme Text Box:  beaucoup de déportés il était discret sur ce qu’il avait vécu.  Pourquoi ? 

-Parce que, répétait-il parfois, quand j’y pense, je ne me crois pas moi-même. Comment veux-tu que d’autres me croient ? J’ai vécu des périodes tellement iniques, tellement dures et difficiles que je n’arrive pas à concevoir comment j’ai vécu tout ça. Comment veux-tu que d’autres puissent croire tout ça ?

Beaucoup de rescapés des  camps ont été discrets pendant les premières années, parce que, se disaient-il, si on raconte ça, on ne nous croira pas.

 

Avec la percée des armées soviétiques sur le front de l’Est, Gross Rosen plus proche de la Pologne, a été « évacué » en janvier 1945. Le 10 février 1945, il se retrouve à Buchenwald …La Résistance commençait à s’installer dans les camps mais elle était très précaire. Il était avec des hommes illustres comme Dassault, Marcel Paul, Blum paraît-il.  Le 11 Avril 1945, grâce à la Résistance interne et à  l’armée américaine cette fois, Buchenwald est libéré. Il est sauvé !

 

 

 

Où et comment avez-vous vécu la période de l’Occupation ?

Nous habitions boulevard Barbès, au rez-de-chaussée d’un immeuble, un petit appartement qui donnait sur la cour. Ma mère travaillait pour subvenir aux besoins de la famille. Elle avait trouvé un travail à Stalingrad. Au métro Stalingrad. Elle portait l’étoile. J’ai porté l’étoile. Elle travaillait dans les bureaux. C’était chez  Cima Walu, une boîte américaine, un gros constructeur de matériel agricole. Ce qui lui permettait d’avoir de temps en temps un petit peu de nourriture, parce qu’il y avait des agriculteurs qui achetaient du matériel et donnaient au personnel quelque nourriture. Dans la vie courante on achetait avec des tickets de rationnement. Là, elle pouvait bénéficier de quelques extras. Les agriculteurs, de temps en temps, faisaient de petits cadeaux de nourriture au personnel. Le gros problème c’était celui des familles mono parentales. La maman travaille, les enfants sont livrés à eux-mêmes.  Il se trouvait que mes grands-parents maternels n’habitaient pas très loin. Ils habitaient Montmartre, au n° 11, rue Bachelet. Pendant les vacances, je remontais les quelques centaines de mètres qui séparaient le boulevard Barbès de la rue Bachelet et je restais chez ma grand-mère. On était sans nouvelle de mon père. Lorsqu’on était prisonnier, la Croix-Rouge donnait des nouvelles, mais lorsqu’on était déporté, c’était fini. On ne savait rien. C’était l’angoisse permanente.  Dans l’immeuble où l’on habitait, il y avait des croix de feu, des miliciens. Des inscriptions Mort aux juifs ! Au Pilori ! On en trouvait plein la cour. Ma mère portait l’étoile. On ne savait pas si l’on devait se cacher. Ma mère allait travailler à pied. Elle savait qu’il y avait des rafles, que l’on risquait de se faire rafler quand on prenait le métro. Pour aller de Marcadet-Poissonnière à Stalingrad, il y avait un changement. Elle faisait le chemin à pied deux fois par jour, par tous les temps.

 

Je fréquentais l’école communale, rue Pierre Budin. Mon premier souvenir c’est celui de la déportation de mes grands-parents. Le 7 août 1943, j’étais boulevard Barbès, avec ma mère. C’était la période des vacances scolaires, c’était un samedi matin.  Ma grand’mère est venue me chercher, comme elle avait l’habitude de le faire, de très bonne heure, avant que ma mère ne parte travailler.  Il faisait très chaud. C’était une journée d’été. Je remontais  la rue Labat, une rue perpendiculaire à cette rue Bachelet. On est sur les hauteurs de Montmartre. La jeune sœur de ma mère descend affolée à notre rencontre : on vient arrêter papa ! Il avait soixante ans. À cette époque, à cet âge-là, on était usé, parce que la médecine n’avait pas fait les progrès qu’elle a fait depuis. On monte avec ma jeune tante et ma grand-mère. On voit des policiers dans la maison.  Deux policiers avec des manteaux en cuir  noir et des chapeaux. C’était sûrement la Gestapo. Je ne sais pas si c’étaient des policiers allemands ou français. Je suppose que c’étaient des Allemands qui parlaient français. Ma grand-mère disait : qu’est-ce que vous voulez à mon mari ? On ne comprend pas ! Il était 7 heures et demie, 8 heures, très tôt le matin.

  • On vient chercher Monsieur Brauer. Dépêchez-vous de lui donner quelques effets.
  • Mais c’est un homme malade, il est souffrant, il est soumis à un traitement médical, il n’a rien fait, il est Français, il est ancien combattant.
  • Dépêchez-vous, on n’a pas de temps à perdre.

 Alors ma tante a dit :

  • je ne peux pas laisser mon père comme cela. C’est un vieux Monsieur. Donnez-nous des explications.
  • On n’a pas le temps. On prend tout le monde.

 

Mon grand-père était tailleur. Il avait des coupons de toile noire. Ils ont pris quelques effets et ont fait u. Les deux policiers embarquent tout le monde. On commence à descendre la rue. Ma jeune tante qui a gardé son sang-froid me dit :

- Va prévenir nos voisins, va prévenir Madame Caussat. Elle aurait pu faire parti des Justes. * C’étaient de bons voisins.

- Va prévenir Mme Caussat qu’on est parti, qu’on a été arrêté par des policiers.

Je me suis échappé. Un Allemand a essayé de me rattraper, mais j’ai couru. Ils avaient l’air d’être pressés. Je suis allé chez la voisine. Elle m’a dit : ils sont peut-être encore dans la rue. On a regardé par la fenêtre. Je les ai vus, avec leur baluchon sur le dos tourner la rue Labat pour descendre vers Château Rouge. Et je ne les ai plus revus. La voisine m’a gardé. Ma mère est arrivée vers midi. Un voisin qui était en bas lui a dit :

- on est venu chercher votre famille.

Ma mère s’est effondrée. Ce monsieur, un homme de couleur, l’a prise dans ses bras et l’a soutenue.  Ma mère n’avait plus de nouvelle de son mari, de ses parents, de sa sœur. On s’est retrouvé boulevard Barbès, en  pleine guerre, avec l’étoile jaune sur la poitrine. Des miliciens dans l’immeuble. On ne savait pas de quoi le lendemain serait fait. Ma mère devait travailler.

 

Comment avez-vous échappé aux persécutions nazies ?

 

On a subi les bombardements de la Chapelle. Il y avait deux points névralgiques pour la défense du nord de Paris : la gare de triage des Poissonniers et les grands magasins Dufayel, où les Allemands avaient installé leur quartier général. Nous avons eu la chance de ne pas être arrêtés comme le reste de la famille. C’est le destin, un concours de circonstances. Nous avons eu la chance de subsister dans un milieu plus qu’hostile.  À l’époque il y avait les privations, la séparation, les bombardements. J’allais à l’école. Je crois que je portais l’étoile juive, mais que je la cachais. Il y avait les bombardements. Certains immeubles avaient des caves. Elles étaient signalées abri. Il y avait une cave dans notre immeuble, au 92 boulevard Barbès.  Il y avait une cave dans l’école que je fréquentais, rue Pierre Budin. Il y a eu un bombardement dans la journée. C’était très rare. En général ils avaient lieu pendant la nuit. On avait évacué l’école. Les élèves, accompagnés de leur instituteur, ont quitté l’école.  Un éclat d’obus m’a brûlé le bras.  J’ai échappé aux Allemands, j’ai échappé à la déportation. J’ai échappé à cet éclat, alors que l’on regagnait les abris.

 

Je ne sais pas combien nous étions à porter l’étoile dans ma classe. Je crois que nous étions quelques-uns. Je me souviens des jeux. Sur le plan des relations entre juifs et non juifs, je n’ai pas de souvenirs. C’était la guerre. On était tous dans la même situation. On subissait les bombardements.  On voyait les immeubles s’écrouler autour de nous. On voyait des morts, des blessés.  On voyait des Allemands dans les rues.  Lorsque les réseaux de résistance se sont mis en place, les gosses du quartier, dont j’étais, ont aidé les maquisards à monter les barricades, au coin du boulevard Barbès.

 

J’ai été scolarisé jusqu’au bout, avec la chance d’échapper aux déportations. On a eu la malchance avec la déportation de mes grands-parents, sur dénonciation d’un voisin. Mon grand-père Jankel Brauer a été déporté le 1er septembre 1943, convoi 59. Dans ce convoi, il y avait Brauer Jankel, mon grand-père, Brauer Anna, ma grand-mère et Brauer Suzanna, ma tante,  née en 1917. Elle avait 26 ans. Mon grand-père avait 60 ans, ma grand-mère 62. Dans ce convoi, il  y avait 551 hommes, 441 femmes, 8 personnes dont le sexe n’a pas été déterminé, 130 enfants de moins de 18 ans, parmi lesquels j’aurais pu me trouver. Il y avait des familles avec 6 ou 7 enfants.  À l’arrivée à Auschwitz,  232 hommes ont été sélectionnés, ainsi que 106 femmes. Seulement 13 miraculés, dont 3 femmes, ont survécu, selon l’ouvrage de Serge Klarsfeld le Mémorial de la déportation des juifs en France.

 

Quand votre mère et vous avez-vous retrouvé votre père ?

 

Daniel, mon père est rescapé. Le 11 Avril 1945 Buchenwald est libéré, comme je l’ai dit précédemment. La Croix-Rouge diffuse les listes de rescapés par les médias de l'époque, en prévenant directement les familles autant que possible.

Des heures, des nuits, des mois d'angoisse, d'attente, d'espoir puis de résignation.

Mon père est d'abord rapatrié au centre d'accueil de l'hôtel Lutétia à Paris. On le retrouve à l'hôpital Saint- Louis, infesté de gale pour s'être réfugié dans les latrines du camp, afin d'échapper au massacre final des Nazis. Il ne pèse que 37 kilos, mais il est vivant.

J'ai enfin un père, comme les autres enfants.

Aucun de mes grands-parents paternel et maternel, oncle, tante n'est revenu. Quelques années plus tard ils ont été reconnus "Morts pour la France", je dirai plutôt, Morts pour l'Humanité, car la Shoah avec son cortège de victimes innocentes, servira tôt ou tard l'Humanité tout entière, pourvu qu'on ne les oublie pas.

Les années ont passé, la vie a repris, mais de mes grands-parents maternels il ne me reste aujourd’hui que le terrain qu’ils avaient acquis à Villepinte. J’y ai bâti notre maison.

 

* Justes  distinction honorifique  décernée par l’État israélien aux personnes qui ont aidé les Juifs à fuir les persécutions nazies.



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