Témoignage Simon Dawidowicz

 

 

 Témoignage Simon Dawidowicz

Extrait de 

                  Simon Dawidowicz, Souvenirs d’une enfance juive sous l’occupation

                                                                        Bulletin n° 21 de la SEHT, 1997.

                                                                                         © SEHT

 

Je suis originaire du Pas-de-Calais, d’une ville qui s’appelle Béthune. Je suis né à côté de Douai, dans le Nord. Ça faisait six, sept ans qu’on était dans cette ville. On parlait du nazisme, de tout ce qui se passait à l’époque, ce n’était pas comme aujourd’hui, on était vraiment gamins, très enfants. Je suis issu d’une famille d’origine israélite. Mes parents arrivaient de Pologne, comme beaucoup à l’époque. Ils quittaient les villages où il y avait une persécution des Juifs. Tout le monde essayait de partir. Mes oncles et tantes sont partis, certains en Angleterre, d’autres aux États-Unis, en Belgique et en France. Il y a eu comme ça, beaucoup de gens qui ont quitté la Pologne, pour aller dans différents endroits d’Europe et des Etats-Unis.

 

Il y a eu la déclaration de guerre. Nous, enfants, on vivait ça comme tous les enfants de l’époque. On y accordait une importance plus ou moins grande. Mes parents étaient des commerçants très connus dans la ville de Béthune. Les Allemands sont arrivés. Ils ont pris tout de suite en main l’administration de la ville. Le magasin de mes parents se trouvait à côté de la mairie ; juste en face, à 15 mètres, c’était la Kommandantur. Comme partout, il s’est créé immédiatement des réseaux de Résistance qui prenaient en charge les Anglais, nombreux dans la région, pour les rapatrier jusqu’en Espagne. Mon frère avait 18 ans à l’époque, il a aidé au rapatriement des Anglais avec les cheminots de la Résistance. On ne parlait pas encore du problème juif. On savait qu’en Allemagne il y avait beaucoup de rafles. Charlie Chaplin avait même fait un film Le Dictateur. On avait vu des images de ce qui se passait aussi bien au Ghetto de Varsovie qu’en Allemagne.

 

Nous enfants, nous étions d’une famille dont les parents étaient plus laïcs que pratiquants. On célébrait les fêtes traditionnelles, « Pâques », « Nouvel An », etc. On savait qu’on était d’origine juive, mais étant donné qu’il n’y avait que quatre familles juives à Béthune…

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La famille Gliksmann de Douai

Oncle et tante de Simon Dawidowicz

Archives du témoin

 

Raflée le 11 septembre 1942, la famille Gliksmann

fut internée  au camp de Malines

 le 11 septembre 1942

transférée vers les camps d’extermination

de Haute-Silésie, le 15 septembre 1942

convoi n° 84

aucun survivant

 

 

 

Nous, on avait des copains de religions et de cultures différentes. J’allais au Lycée de Béthune. Nous étions quatre enfants. J’avais deux sœurs et un frère âgé de 10 ans, j’étais le plus jeune. Une de mes sœurs avait 11 mois de plus et l’autre 3 ans. Mon frère avait, quant à lui, 9 ans de plus. Dans la Kommandantur, il y avait un agent de la Résistance qui avait appris, dans la matinée, qu’on allait ramasser les Juifs de Béthune à 14 heures. Cela se passait le 16 décembre 1940. Il est venu immédiatement nous avertir. Mes parents, connaissant les Allemands, grâce aux informations qu’ils avaient reçues d’Allemagne, étaient très inquiets et décidèrent de ne pas se laisser ramasser.

 

 

 

J’étais au Lycée. La vendeuse de notre magasin rentre dans la classe, va vers le professeur et lui dit un mot à l’oreille. Celui-ci me dit de rentrer immédiatement chez moi. Mes sœurs étaient dans le même cas et nous sommes tous rentrés à la maison. Mes parents nous ont dit que les Allemands ramasseraient les personnes d’origine israélite dès 14 heures et qu’il fallait que nous nous cachions. Le concierge de la mairie, M. Delestrez, acceptait de nous cacher, le temps que mes parents se sauvent et nous récupèrent ensuite. Ce concierge habitait au quatrième étage, au-dessus du commissariat et de la mairie, dans un petit appartement. Nous sommes allés le voir, il nous attendait, ma sœur et moi. Mes parents, avec mon frère et mon autre sœur, sont allés à la gare en emportant l’argent disponible, les bijoux, en abandonnant tout le reste. Ils ont pris le train en direction de Paris. Le concierge nous a demandé de rester dans 1’appartement avec ses trois enfants. Quand les Allemands sont arrivés, à 14 heures, ils n’ont trouvé personne. Ils ont ramassé une famille qui était restée ne croyant pas au danger. Ils furent les premiers Juifs à être ramassés. I1 y a un livre, là-dessus, qui donne le nom de tous les gens qui ont été pris dans le Pas-de-Calais.

 

Les gens qui nous cachaient étaient bien embêtés car les agents de police du commissariat montaient souvent à l’appartement pour prendre le café, « la Bistouille ». Il ne fallait pas qu’ils nous voient. Il y avait une grande table, comme souvent dans le Nord, autour de laquelle on pouvait s’asseoir à 10. Elle était recouverte d’une nappe qui touchait presque le sol. Il avait été décidé que, quand on entendrait des pas sur les grandes marches en marbre de l’escalier, on se cacherait sous la table. On ne nous voyait pas mais de là, on entendait dire : « il parait que les enfants Dawidowicz sont en ville. Il y a des bruits qui courent, ils sont recherchés. » Personne ne se doutait que nous, nous étions en-dessous. Cette famille risquait sa vie. Nous sommes restés comme ça pendant 2 mois, le temps que mes parents puissent trouver une filière pour nous rapatrier. Nous restions là, à paresser toute la journée, sans sortir. Pour la nuit, au cas où il y aurait eu une perquisition, M. Delestrez, avait trouvé une astuce. Il avait écarté du mur l’armoire de chambre à coucher. Il avait mis une petite caisse derrière pour qu’on puisse monter dessus. Ainsi on ne voyait pas nos pieds sous 1’armoire.

 

Au bout de deux mois, nos parents ont décidé nous faire venir à Paris. Les agents d’un réseau de Résistance sont venus nous chercher, un soir. Ils nous ont mis dans des sacs de pommes terre. Ils nous ont descendus, déposés dans une voiture et emmenés jusqu’à la frontière de la zone interdite. On n’avait pas le droit de circuler entre Paris et le Nord Pas-de-Calais. Le Nord Pas-de-Calais étant rattaché à la Belgique, il fallait franchir une ligne de démarcation pour se rendre à Paris. Je ne me souviens pas du nom de l’endroit. I1 fallait passer un petit pont pour aller de l’autre coté prendre le train qui allait à Paris. Ils nous ont dit qu’il fallait qu’on se débrouille pour traverser. Nous, on ne savait pas comment faire, on n’avait pas de papiers. On a vu un paysan arriver avec sa charrette tirée par un cheval. I1 allait passer le pont. On l’a arrêté, on lui expliqué que nous n’avions pas de papiers et que nos parents nous attendaient de l’autre côté. Il nous a fait asseoir à ses côtés, nous avons passé le pont. De l’autre côté, les Allemands nous ont arrêtés. Ils ont demandé au paysan son laissez-passer et il leur a dit que nous étions ses enfants. Les Allemands nous ont laissé passer.

 

Nous avons ensuite pris le train pour Paris. Nous avions l’adresse de mes parents qui vivaient dans un hôtel en face du cinéma Rex. Nous sommes restés là pendant un mois. Mes parents se sont ensuite arrangés pour passer en zone libre. Cela s’est fait avec 1’aide d’un passeur et a été riche en péripéties. Nous avons marché à travers bois  en évitant les Allemands. Nous sommes arrivés à Pau, dans les Basses-Pyrénées. Comme nous ne risquions plus rien, je suis allé au Lycée Henry IV. Nous occupions un petit appartement. Mes parents se débrouillaient. Ils travaillaient à droite, à gauche, pour se faire un peu d’argent. Puis ce fut 1’arrivée des Allemands en zone libre. De nouveau, il y a eu la chasse aux Israélites. Mes parents ont eu peur et ont décidé de nous mettre à l’abri. Ils ont cherché un réseau de Résistance qui veuille bien nous placer dans une famille. I1 en existait un qui connaissait des familles protestantes qui acceptaient de cacher des enfants juifs recherchés. Une de ces familles, M. et Mme Cadier qui possédait une propriété de plusieurs hectares de vigne et de maïs à Lagor, près de  Pau, a accepté de nous accueillir, ma sœur et moi. Mes parents, eux, sont partis dans la région de Grenoble, au pied du Vercors, avec mon frère et ma grande sœur. Mon frère est entré dans la Résistance. Nous nous étions donc cachés chez ces gens qui nous considéraient comme leurs enfants. Nous allions au Temple, le dimanche. On nous avait présentés comme des enfants protestants, dont les parents étaient partis aux Etats-Unis avant la guerre, et n’avaient pas pu revenir. Tout s’est bien passé pendant plus de deux ans. Bien sûr, nos parents nous manquaient. Ces gens nous considéraient comme leurs enfants. Ils en avaient trois plus jeunes que nous et nous nous entendions bien. Un jour, notre mère adoptive nous a conduits à Pau, chez le photographe, afin de pouvoir envoyer des photos à nos parents avec qui nous correspondions quand même. Le photographe se trouvait être le propriétaire de l’appartement où nous habitions avant. Il a fait les photos puis il nous les a adressées à la gare. Après, nous pensons, mais nous n’avons pas de preuve, que les Allemands, qui recherchaient les familles juives, ont dû aller le voir sachant qu’il nous avait loué un appartement. Il a dû leur dire qu’il avait vu des enfants et qu’il savait où ils se trouvaient Toujours est-il que la gendarmerie du village a téléphoné à mes parents adoptifs - ils s’appelaient Cadier - en les prévenant qu’ils avaient reçu un appel téléphonique de la Kommandantur, affirmant que ces gens cachaient des enfants juifs. Les gendarmes étaient dans l’obligation de venir, mais ils ne souhaitaient pas nous trouver. On est allé se cacher dans les bâtiments. C’était immense. La gendarmerie est venue et a constaté qu’il n’y avait personne. Quelques jours plus tard, c’était au tour de la Gestapo. Nous avions également été avertis. Ils sont donc repartis sans nous avoir trouvés, mais les Cadier avaient peur. Ils risquaient leur vie. Nous avons donc décidé de rejoindre nos parents au pied du Vercors. Monsieur Cadier nous a accompagnés jusqu’à Tullins-Fures, où nos parents étaient cachés, sous une fausse identité.

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Remise du diplôme desJustes

aux enfants Cadier

par son excellence

 l’ambassadeur  d’Israël

 

La cérémonie

s’est tenue

à

Tremblay-en-

France

le 3 mai 1992

sous la présidence

du député-maire François Asensi

cliché Roger Coz

 

 

 

 

Nous étions toujours sur le qui-vive car il y avait toujours des descentes d’Allemands, ainsi que de Résistants. On avait deux ports d’attache, dont l’un au bord de l’Isère à Saint-Quentin. Comme les Allemands étaient arrivés en grand nombre, nous sommes allés nous réfugier dans une petite bicoque au bord de l’Isère. Le lendemain matin, au réveil, nous avons vu plein de camions allemands, arrivés pendant la nuit dans le but d’anéantir le maquis du Vercors et de l’Oisans. C’était en 44, quelques mois avant la Libération. Ils avaient investi tout le secteur. Nous étions dehors et nous regardions. Des Allemands passèrent et deux d’entre eux dirent dans un russe parfait, en parlant de mes deux sœurs : « Tiens, elles sont mignonnes ces deux petites-là. On se les ferait bien » Ma mère, qui comprenait le russe, car elle était d’origine polonaise et avait travaillé avec des ouvriers russes, entendit cela et leur répondit : « Bonjour. Vous êtes les bienvenus, venez prendre un verre.» Alors les gars éberlués d’entendre parler russe, acceptèrent, tout heureux, l’invitation. Mon père leur demanda pourquoi ils portaient l’uniforme allemand. Ils répondirent qu’ils avaient été enrôlés dans l’armée allemande car l’Allemagne avait envahi la Russie. Mon père leur apprit que l’armée soviétique avait repoussé victorieusement les Allemands jusqu’à la frontière. Les soldats se regardèrent, n’y croyant pas. Mon père leur montra une carte de l’Europe affichée où, après avoir écouté Radio-Londres, il plantait des épingles, afin de suivre la progression des armées russes. Les gars complètement ébahis s’en allèrent retrouver les autres soldats et leur communiquèrent probablement ces informations. Le commandant allemand, ayant eu vent de cela, vient en voiture accompagné par deux soldats, mitraillette au poing. Il entre chez nous en disant : « Partisans ! Partisans ! Perquisition ! »

 

Nous avions joué dans la grange juste à côté. Nos corps avaient donc laissé des traces. Voyant cela, l’Allemand crut que des partisans avaient dormi là et dit : « Vous, tous fusillés. Vous trahir patrie ! » Ma mère leur a dit en allemand : « Vous vous trompez, je viens du nord et dans le nord on parle polonais, russe et allemand. » Elle commence à se défendre. L’Allemand se radoucit un peu, demande les papiers. Ma mère présente ses faux papiers au nom de madame Rivière. L’Allemand demande les papiers des enfants. Mes sœurs avaient des papiers au nom de Duroc et moi je m’appelais Simon Ginet. I1 demande les papiers de mon père et comme celui-ci avait le type d’Afrique du nord, il s’appelait Mahmi Ahmed, né à Oran. J’ai même retrouvé sa carte d’identité dernièrement. Le gars regarde ces papiers et dit : « Qu’’est-ce-que c’est que ce cirque ! Je ne comprends rien. » Alors, ma mère lui dit : « Monsieur l’officier; écoutez : j’étais mariée ave M. Duroc, j’ai eu ces deux filles, il leur a donné son nom. Puis après, j’ai eu ce garçon avec M. Ginet qui lui a donné son nom et maintenant je vis en concubinage avec monsieur» L’Allemand s’exclame : « Oh ! Là ! Là ! Ce n’est pas vrai ! Je vais vérifier ça. C’est louche. » Il s’en alla, en disant qu’il allait revenir. Ma mère dit qu’il fallait trouver un moyen de s’en sortir. Il y avait un garde armé devant la maison. Elle se mit au lit, décida de jouer la malade qu’on devait emmener d’urgence à l’hôpital. L’Allemand revient une heure après, en demandant où était ma mère. Mon père lui apprit qu’elle était malade suite à la visite de l’officier. L’Allemand va la voir. Ma mère jouait si bien la comédie qu’il la crut mourante et fut très impressionné. Il partit et revint avec du chocolat, des conserves  disant qu’il était quand même obligé de faire des vérifications. Mon père lui dit : « Soyez gentil, laissez-moi au moins l’emmener à l’hôpital. » Le voisin nous prête sa voiture puis je reviens. « Vous rendez-vous compte si elle meurt cette nuit ? » L’allemand fut sensible et donna son accord. Le voisin vint et emmena tout le monde dans sa voiture.

 

Nous voilà partis non pas pour l’hôpital mais pour Tullins-Fures. Le voisin devait dire qu’il nous avait laissés à l’hôpital. On s’en était sortis de justesse. Quelques jours après, a eu lieu le débarquement des Américains et des Anglais, puis ce fut la Libération. Nous sommes donc repartis à Béthune dans le Pas-de-Calais, retrouver la boutique de mes parents et reprendre une vie normale.

 

Pendant la guerre, des commissaires aux affaires juives avaient été nommés et tout avait été vendu. Ce qui est extraordinaire, c’est que des gens de la ville, des commerçants qui nous connaissaient, étaient venus acheter ce matériel au cas où nous reviendrions pour nous le restituer. On a retrouvé des comptoirs, des objets chez ces gens. Les locaux avaient été repris, eux, par la ville de Béthune. Le maire de l’époque, M. Beuvry, avait racheté les locaux et avait installé, dans l’appartement et la boutique, les services municipaux. Quand nous sommes arrivés pour reprendre nos biens, car nous ne possédions plus rien, les fonctionnaires se trouvant là acceptèrent de partir et allèrent en informer le maire. Nous commencions à débarrasser quand le maire est arrivé tout affolé. Il ne voulait rien savoir : « Vous ne récupérerez rien. Les locaux appartiennent maintenant à la mairie.» Mes parents décidèrent de rester quand même. Le maire s’en va. Une heure après arrive le Commissaire de Police avec des agents. Il dit : « il paraitrait que vous voulez squatter ? » Mes parents lui en expliquèrent les raisons, car il ne connaissait pas notre histoire. Il s’exclama alors « je refuse de vous expulser. Vous restez là, vous ne bougez pas.» Il est allé voir le maire et tout s’est arrangé. Mes parents ont pu rouvrir leur boutique, en empruntant. Je voudrais dire qu’au moment de la rafle de 1940, à Béthune, mon frère était allé avertir ma famille de Douai : oncle, tante et cinq enfants, ainsi que celle d’Avion, à côté de Lens. Il leur avait conseille de partir, compte-tenu de la situation. Ils n’ont jamais voulu partir. Ils ont tous été déportés et aucun n’est revenu. Nous sommes les seuls rescapés. On n’a jamais retrouvé personne de notre famille en France et en Pologne. Maintenant nous en possédons la liste et avons la certitude de leur déportation.

 

Une association « Les Justes » avait été fondée avec l’aide du gouvernement israélien de l’époque.

Le mot « Justes » désigne les gens qui ont sauvé des enfants Juifs. Au cours d’une cérémonie émouvante, à Tremblay, et qui m’a fait beaucoup plaisir, Monsieur le Député-maire, François Asensi, en présence de Monsieur l’Ambassadeur d’Israël, a pu remettre la médaille des « Justes » aux familles qui nous avaient sauvés, ainsi qu’à leurs enfants qui résident dans le midi. L’une habite à Bayonne et l’autre à Toulouse. La même cérémonie a eu lieu à Béthune, afin de remettre la médaille des Justes à la famille Delestrez. Je suis toujours en relation avec eux. Cela nous a fait plaisir de constater que de nombreux enfants ont été sauvés, grâce à des familles françaises qui ont risqué leur vie.

 

 

 

 

 



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