Témoignage Rosette Dawidowicz

 

Témoignage Rosette Dawidowicz

Extrait de : Rosette Gelbard Dawidowicz, Souvenirs d’une petite fille juive sous l’occupation allemande

Bulletin n° 22 de la SEHT, 1998.

                                                                                      © SEHT

 

Quel âge aviez-vous en 1940, Mme Dawidowicz ?

J’avais huit ans, puisque je suis née en septembre 1932. Nous étions trois filles. Je suis la plus jeune des enfants. Mes parents habitaient rue Ferdinand Duval, dans le IVe arrondissement. C’est une rue qui se trouve dans le Marais, adjacente à la rue des Rosiers. Ils ont toujours vécu là, depuis qu’ils sont arrivés de Pologne.

 

Mon père est né en 1895. Il avait 19 ans à son arrivée à Paris. Son nom de famille était Gelbard. Dans cette même rue, il a fondé une imprimerie. Il a eu beaucoup de mal d’abord au départ. Ma mère était également Polonaise. Son nom était Kohn. Elle était couturière à façon. On a toujours eu des difficultés pour se nourrir. Mon père a commencé d’abord comme ouvrier dans une imprimerie. Il ne parlait pas le français. Il s’y est mis et on a toujours eu des difficultés financières parce que pour y arriver il fallait qu’il achète à chaque fois une machine plus moderne. Parce que le modernisme sévissait déjà à cette époque. S’il n’avait pas la nouvelle machine, il n’y arrivait pas. On faisait beaucoup de troc. Mon père, quand il imprimait par exemple des cartes pour une épicerie et que l’épicier lui demandait : « Combien je vous dois M. Gelbard ? » Il lui disait « faites-moi porter un sac de sucre, ou une caisse de mandarines ». Avec tous les commerçants c’était comme ça. Il n’y avait pratiquement pas de comptabilité, parce que c’était quasiment du troc.

 

On mangeait quelquefois beaucoup d’oranges, ou beaucoup de tel légume, ou beaucoup de sucreries de telle sorte, parce qu’on n’avait pas d’argent pour payer. Cela paraît archaïque, mais c’était comme ça, à Paris. Les rues étaient des petits villages. Il y avait peu de voitures. Les enfants jouaient dans la rue sans danger. Quand il y avait une voiture, c’était une envolée d’enfants qui allait d’un trottoir à l’autre, pour laisser passer la voiture. Puis on recommençait à jouer dans la rue. Les parents étaient aux fenêtres. Ils nous regardaient jouer. On se parlait d’une fenêtre à l’autre. Je devais avoir cinq à six ans. Comme j’étais la plus jeune des trois filles, mes sœurs étaient responsables de moi. Ma sœur Marguerite avait un an et demi de plus que moi et l’aînée, Gisèle, trois ans. Nous n’étions pas pratiquants. Nous étions ritualistes, c’est-à-dire que l’on respectait les fêtes religieuses. C’étaient les seules fois où mes parents allaient à la synagogue. Mes parents n’étaient pas du tout religieux.

Un jour que je jouais dans la rue, avec mes petits camarades du voisinage, une femme est venue vers moi, une dame que je connaissais. Elle m’a caressé la tête en me disant : « ma petite youpine, est-ce que ça va ? ».  Je n’ai pas compris ce que cela signifiait, mais j’ai senti que ce n’était pas gentil. Un jour que je me suis disputée avec ma sœur je lui ai dit : « tu es une Youpine ». Ma mère m’a lancé une gifle et elle m’a dit : « est-ce que tu sais ce que ça veut dire ? ». Je lui ai raconté que cette dame-là m’avait dit Youpine. Et c’est comme ça que j’ai compris réellement que nous étions juifs. Rien ne faisait de différence entre une autre famille et la nôtre, si ce n’est que mes parents parlaient en yiddish, quand ils ne voulaient pas que l’on comprenne quelque chose. À l’école, il n’y avait aucun problème de relation. C’était comme un petit village où tout le monde se connaissait. Il n’y avait rien de particulier.

 

Avez-vous été inquiétés par les persécutions antisémites d’Allemagne ?

On n’en parlait pas. On n’avait pas de radio. Les enfants jouaient dans la rue sans danger. Je ne me rappelle pas que l’on nous en parlait. Quand la guerre a été déclarée mon père a commencé à imprimer des tracts contre les Allemands. Il a été dénoncé et a été arrêté, il a été amené rue du Cherche-Midi. Ma mère a eu beaucoup de mal pour le faire sortir. C’étaient des tracts appelant à la Résistance contre l’Occupant. Mon père était un homme adorable. I1 était aimé dans tout le quartier. I1 avait une grande renommée pour sa bonté, sa gentillesse. La maison était toujours grande-ouverte pour toute personne dans le besoin. C’était comme, ça chez nous.

 

 Quand i1 y a eu la grande rafle des Juifs, du 16 juillet 1942, la veille, le commissaire est venu le prévenir en lui disant : « M. Gelbard, on va venir arrêter tous les juifs. Prévenez le maximum de personnes que vous pouvez. Vos amis, votre famille, même les gens que vous ne connaissez pas. Faites le savoir; mais discrètement. Moi je vous le dis, cette nuit on va venir arrêter tous les Juifs du quartier. » Mes parents nous ont logées pour la nuit chez une Polonaise catholique qui habitait en face de chez nous. Je me rappelle avoir entendu des gens arrêtés dans cet immeuble. Ils criaient : « Non, laissez-moi ! » J’étais une gamine, j’avais le cœur qui battait. Ils sont venus chez mes parents qui n’ont jamais ouvert. Donc ils sont repartis. Le lendemain nos parents nous ont récupérées. Une vieille fille qui habitait dans cet immeuble avait un pavillon à Montfermeil. Mes parents lui ont proposé de le louer pour pouvoir se cacher. Nous sommes partis dans cette maison. On commençait à confisquer les biens des juifs. Celui qui s’occupait des Affaires juives aimait tellement mon père qu’il a pris le dossier et qu’il l’a mis sous le coude. L’imprimerie n’a jamais été réquisitionnée. Nous avons vécu toute la guerre à Montfermeil. On ne sortait pratiquement pas. On ne voulait pas attirer l’attention du voisinage. On n’allait pas à l’école. Mon père était un homme extrêmement actif, qui a toujours beaucoup travaillé. Rester inactif c’était pour lui difficile. Pour le ravitaillement nos voisins qui avaient un mur mitoyen avec nous et pouvaient rentrer par une porte dérobée, savaient que nous étions là et que nous étions juifs. De temps en temps ma sœur aînée sortait. On avait des difficultés pour l’argent, parce que mon père ne travaillait plus. Ma sœur aînée partait à Paris, voir des confrères de mon père. Elle leur proposait des rames de papier provenant de notre stock. Elle les revendait et ramenait cet argent à la maison. Pour aller de Montfermeil à Paris, à cette époque, c’était quelque chose. Elle devait passer par les Sept-Îles, avec un car. Ce n’était pas facile. C’est comme ça que l’on a vécu, difficilement, toute la période de la guerre.

 

Est-ce qu’il y avait des contrôles policiers entre Montfermeil et Paris ?

Bien sûr, mais ma sœur avait vraiment l’air d’une petite parisienne, d’une non-juive. Elle était jolie, mignonne, agréable. Elle ne portait pas l’étoile. Je me rappelle d’une journée à l’école, avec l’étoile. Il y avait une enseignante qui était juive. Elle m’a dit : « Rosette tu diras à tes parents qu’il ne faut pas mettre l’étoile ». Rentrée à la maison c’est ce que j’ai dit. Mes parents ont dit : « Oui. Elle a tout à fait raison » Alors que nous étions cachés à Montfermeil, ma sœur Marguerite est tombée malade. Nous avons appelé le docteur. Il a vu où nous étions cachés. I1 a diagnostiqué une appendicite, s’est occupé lui-même d’amener ma sœur à 1’Hôpital. I1 l’a déclarée sous son nom à lui. À ce moment-là on restait hospitalisé 8 ou 10 jours pour une appendicite. Elle est donc restée là-bas et les seules visites qu’elle a eues ce sont celles du docteur et de notre voisine.

 

Comment faisiez vous pour les cartes de ravitaillement a Montfermeil, vous qui étiez des clandestins ?

Mon père connaissait un monsieur qui habitait Chatenay-Malabry. Il a su que nous étions cachés à Montfermeil, peut-être par mon père. Il travaillait à la mairie et nous a fait envoyer des cartes. Cet envoi a été béni par mon père. Les cartes étaient à notre nom Gelbard. Sur la carte d’identité de mes parents la mention  Juif n’avait pas été portée. Arrivés à la fin de la guerre on n’avait plus rien. Il était trop dangereux pour ma sœur d’aller à Paris, parce qu’il y avait les bombardements, des rafles plus importantes. Alors là nous n’avons plus eu d’entrée d’argent. Nos voisins travaillaient dans une usine de Montfermeil. Ils ont raconté à des amis à eux qu’il y avait des juifs cachés qui étaient dans la misère. M. RecoupÉ a dit : « je veux voir ces gens et les aider ». I1 est donc venu et nous a amenées sur son vélo. Il habitait rue des Verveines, à cinq kilomètres. Ça faisait une trotte ! Il a apporté un sac de pommes de terre et il est venu nous voir régulièrement. Ce monsieur avait une femme et une fille. De temps en temps il nous invitait. On partait à pied, toutes les trois, dans cette maison et ils nous gavaient de confitures. Ils avaient un jardin où il poussait un tas de choses. On en ramenait à la maison. Un beau jour mon père a dit à M. RecoupÉ : « il me reste une alliance en or, celle de ma femme, la mienne, un vieux collier en or ». I1 a répondu : « il n’en est pas question. Vous gardez vos alliances et le collier. Je vais vous prêter de l’argent ». Leur fille Andrée qui était un peu plus âgée que ma sœur aînée, à l’insu de ses parents, a dit :

« Voilà, j’ai un petit pécule, je vous prête cet argent, ne dites rien à mes parents, vous me le rendrez quand vous serez libérés ». C’est comme ça qu’on a pu vivre encore jusqu’à la Libération. En fin de compte, je n’étais pas malheureuse. J’avais mes sœurs, mes  parents. Quelquefois on me pose la question. Non, je n’étais pas malheureuse.

 

Avez-vous eu des alertes ?

 

Il y avait des bombardements. I1 y avait des rafles peut-être à Montfermeil. Mais on avait un grand mur qui fermait notre jardin. On avait l’impression d’être protégés. I1 y avait le risque d’être dénoncés, mais j’étais trop jeune pour le ressentir. Mes parents devaient le ressentir autrement.

Dans ma famille il y a eu des disparus. Mon père avait une sœur qui habitait le même immeuble que lui. Elle avait un fils. Ils ont quitté l’immeuble le jour de la rafle.

 

Est-ce en août 1944, lors de la débâcle allemande, que vous avez pris conscience des dangers que vous avez courus ?

Les bombardements nous faisaient une peur terrible. Par contraste avec mes parents, j’avais tellement peur à ce moment la que moi j’étais devenue religieuse. Je croyais en un Dieu qui devait être protecteur. Tous les soirs, je faisais une prière, que j’avais inventée. Je devais la dire tout haut et on ne devait pas s’endormir avant d’avoir dit Amen. Mes parents et mes sœurs ont toujours respecté cela. Quand j’étais enfant j’ai toujours pensé que c’était grâce à cela, grâce à Dieu qui nous avait protégés, que l’on avait été sauvés. C’était une prière à moi, qui n’appartenait à aucun rite : « mon Dieu protège-nous, Fais que nous ne recevions pas de bombe, Que les Allemands ne nous arrêtent pas, »... des choses comme cela.

 

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La famille Gelbard, 1940

Archives du témoin

 

 

 

Derrière leurs trois enfants

M. Gelbard pose aux côtés de son épouse

avec  sa belle-sœur, à gauche du cliché

Rosette Dawidowcz- Gelbard

la plus jeune des trois sœurs

pose à la gauche du cliché

 

 

 

 

 

Qu’avez-vous ressenti à la Libération?

C’était enivrant. Tout d’un coup on pouvait aller partout, se promener partout, dire que l’on était là, que l’on était vivant. C’était une ivresse. C’était vraiment quelque chose. Tout de suite mes parents ont voulu que nous allions à l’école. Mon père est tout de suite allé à Paris, avec les F.F.I. Les gens qui occupaient notre appartement ne voulaient pas le rendre. Il y a eu un procès, mais très rapide. De colère, parce qu’ils devaient rendre l’appartement, ceux qui 1’occupaient ont occasionné quelques dégâts. Ils ont brûlé la table avec le fer à repasser... Mais mon père a pu récupérer l’appartement.

Nous étions locataires, mais c’étaient nos meubles. Nous avions tout laissé quand nous sommes partis.

À Montfermeil, nous étions séparés de la rue par un grand mur. De l’autre côté il y avait un jardin avec une grille. Nous, les enfants, nous étions derrière cette grille. Les Américains sont venus vers nous baragouinant. L’un parlait un petit peu français. On nous a posé la question :

- Jew ?

- Oui

Certains sont venus, des juifs et des non-juifs. On a commencé à raconter comment nous avions souffert de la faim, d’être enfermés. Ils nous ont amené de grands faitouts de leur cuisine militaire, remplis de nourriture. Du beurre, du café, des tas de choses que l’on ne connaissait plus. Jusqu’à ce qu’ils s’en aillent on a eu de nombreuses visites de soldats qui venaient nous ravitailler. L’un qui parlait bien français nous a écoutés. On lui a raconté que M. et Mme RecoupÉ nous avaient beaucoup aidés, les voisins également. Ma sœur aînée est partie avec eux chez M. et Mme RecoupÉ et les a ramenés chez nous. Ils lui ont dit : Qu’est-ce que vous désirez pour vous remercier d’avoir sauvé ces gens ? Il a répondu : « je ne veux rien du tout. Je l’ai fait parce que j’estime que c’était mon devoir. Mais j’ai une moto qui ne marche plus parce qu’il n’y a plus de carburant. Si vous pouviez me donner un peu d’essence, vraiment cela me ferait plaisir  » Ils lui ont ramené des jerrycans d’essence. On a toujours été en relation avec la famille RecoupÉ. Ils sont décédés, mais on reste toujours en relation avec leur fille. Ils ont été inscrits sur le monument des Justes. I1 y a eu une cérémonie à Paris, dans le IVe arrondissement. La fille et ses enfants ont été réunis, l’ambassade d’Israël était représentée.

 

 

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Dans le jardin des  Recoupé à Montfermeil

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