Témoignage de Mme Waks-Lederman

 

 

Témoignage de Mme Waks-Lederman

Publié dans le bulletin n° 19 de la SEHT, année 1995, pages 41 à 47

  © SEHT

 

 

Text Box:

 

 

 

 

 

 

 

 

Exposition Le Juif et la France

au Palais Berlitz

Cliché L’Illustration, septembre 1941

 

Nombre de juifs en France en 1939 : 350 000

Déportés : 150  000, dont 20 000 enfants

Survivants : 3 000 dont 6 enfants

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Mme Waks, née Lederman. Je précise mon nom de jeune fille parce que c’était celui sous lequel j’étais connue à Villepinte. Je suis née en 1932, j’ai 62 ans.

 

Comment êtes-vous arrivée à Villepinte ?

Nous résidons à Villepinte depuis 1934-35. À 1’époque, on n’avait pas encore notre maison, on allait souvent dans la famille ou chez des gens. C’était la maison de campagne, c’étaient les vacances. On partait à la campagne. Pour nous, c’était la campagne. On était heureux de venir là. Ensuite mon père a acheté un morceau de terrain, celui où se trouve actuellement ma résidence. C’était, en somme, une baraque. On y venait, en fin de semaine, au mois de juillet ou au mois d’août. On était heureux comme ça.

 

A l’époque de la guerre, j’étais Parisienne. Maintenant, je suis une Villepintoise. Dans les années 40, pendant la guerre, on venait encore là, tant qu’on n’était pas inquiété à Paris.

En 1941, mon père a été envoyé à Beaune-la-Rolande parce que, avant de faire les grandes rafles, ils prenaient les jeunes. Il en était sorti quelques mois après, parce qu’il était très malade. Ma sœur, qui a réussi à le faire sortir, a été voir le préfet. Il avait une hémorragie cérébrale et il s'en est tiré, bon an, mal an.

 

En 1942, ce fut la grande rafle du Vel d’Hiv, le 16 juillet. Comme mon père aimait tellement Villepinte, il a dit : « On va partir à la campagne pour le 14 juillet. »  Nous voilà partis le 12 ou le 13, je ne me rappelle pas très bien. Arrivés à Villepinte, on apprend qu’il y avait eu la grande rafle à Paris, nous aurions été pris. Et c’est comme ça qu’on est restés à Villepinte, pendant toute la guerre. Cachés d’abord dans notre baraque. On n’était pas trop inquiété au début. On voyait les Allemands. Je suis née le 14 juin. Je reviens en arrière parce qu’en juin 40, les Allemands sont rentrés à Paris. Le jour de mon anniversaire, ils ont défilé. J’habitais rue de Belleville. Je les revois encore à travers les rideaux. Ensuite à Villepinte, l’hôpital a été occupé d’abord par les Allemands avant qu’il y ait des malades et tous les soirs on entendait "Heidi, heido, heida". On les entendait défiler. Ils passaient, mais ils ne nous embêtaient pas à cette époque. Tant qu’ils n’avaient pas d’ordres, ils ne nous embêtaient pas, en fait. De temps en temps, il y a eu des gens de pris. Et nous, nous étions à Villepinte avec mes parents et mes deux soeurs aînées. Elles ont vécu difficilement la guerre car c’étaient des jeunes filles à l’époque. Moi  j’étais enfant. Mon père devait retourner au camp, il ne l’a pas fait. Bien sûr, on a eu une carte d’alimentation en moins.

 

Il fallait se débrouiller. Donc j’allais rechercher le pain et le poisson. Moi, je circulais plus facilement parce qu’une enfant passait plus inaperçue. Quoique tous les gens savaient qu’on était juifs. Dès ce moment-là, nous ne sommes plus retournés à Paris. De temps en temps, nous y allions pour prendre des affaires. Il y avait des voisins qui étaient « Français » qui ont pu nous ramener des affaires de la maison. Et c’est comme ça qu’on est restés à Villepinte, mais dans de très mauvaises conditions.

Ensuite, il y a eu une grande rafle par la milice française qui a ramassé beaucoup, beaucoup de juifs, parce qu’il y avait énormément de juifs à Villepinte à cette époque. Ils se cachaient comme nous et étaient venus là pour ne pas être à Paris. Et à partir de ce jour, on ne pouvait même plus rester dans notre baraque.

J’allais chercher du lait tous les jours sur la route des Petits-Ponts. J’ai fait connaissance d’une dame qui me disait : « amène moi mon lait puisque tu vas chercher le tien »  et c’est ce que je faisais tous les jours. On a sympathisé, avec cette madame Antoinette, dont le mari était garde-champêtre, à l’époque, à Villepinte. Et puis le jour de cette grande rafle, c’était au coin de l’avenue Philippe de Girard et de l’avenue Villeneuve, toutes les femmes sont sorties parce qu’elles savaient qu’on ramassait les gens. Elles ne m’ont pas laissé aller plus loin. Heureusement, parce que si j’étais rentrée à la maison, je ne sais pas ce que j’aurais fait. Enfin, grâce à ces gens-là, qui ne m’ont pas laissé aller plus loin...

 

Mes parents sont restés dans cette baraque qui, par miracle, n’a pas été fouillée, parce que tous les gens tout autour ont été ramassés. Ils n’ont pas ouvert chez nous, alors que des voisins étaient venus dire bonjour ou bavarder. Et le soir, mes parents ne savaient pas où j’étais. Mon père est parti me chercher. Il a pensé que j’étais chez Madame Antoinette. Effectivement, elle a dit : « je garde Lili pendant un moment. Ne vous inquiétez pas ! » Et c’est là que nous sommes allés de cabane en cabane, pour nous cacher.

C’est pourquoi, si on en vient là, la Libération a été pour nous vraiment le grand jour. La Libération. On attendait, on écoutait. Un agent de Police qui s’appelait M. Beugni, il est peut-être décédé depuis, nous a donné son abri de jardin. Là, on se cachait. Quand il pleuvait, il pleuvait à l’intérieur. Un jour, mes parents étaient malades. On avait besoin du docteur. On avait peur de faire venir un docteur. On avait peur qu’il nous dénonce. Il fallait le faire venir. Quand il a vu les conditions dans lesquelles nous étions, il n’a même pas voulu être payé de sa visite.

Nous, on avait peur. Il y a d’autres voisins qui se méfiaient, au début ils disaient « Qu’est-ce que c’est que ces gens-là qui vivent dans cette cabane ? » puis après ils nous ont aidés. Ceux qui pouvaient, nous ramenaient du savon. Il y avait un monsieur qui travaillait dans une savonnerie. Mes sœurs connaissaient des jeunes gens à l’époque qui, eux, faisaient de la Résistance, qui ont réussi à nous aider un peu et qui faisaient du bien.

Le jour du 29 août est arrivé et je me rappelle, On était justement cachés là-bas et on est sortis. Ma mère a embrassé les mains du premier Américain qu’elle a vu. C’était le Libérateur. Il nous a fait signe : « Cachez-vous ! Couchez-vous ! » Car il y avait encore des obus qui venaient des deux côtés. Paris était déjà libéré et nous, pas encore. Et ça se battait encore. On était heureux de voir le premier libérateur.

Et puis, on est ressortis quand tout était calme, quoique ça ait bien duré un jour ou deux encore. Je ne me rappelle pas très bien. Après, c’était la fête. On y allait tous les soirs. Tout le monde était heureux. C’étaient les Américains qui jetaient les paquets de chewing-gum, les paquets de je ne sais quoi.

Je me rappelle, à la gare du Vert-Galant, nous sommes allés les voir. Ils étaient sur leurs chars. On était heureux. C’est vraiment la Libération. Je me rappelle avoir vu, dans l’avenue qui va à la gare du Vert-Galant, des soldats allemands prisonniers et un ami a voulu aller les frapper. Ils ne l’ont pas laisse faire et puis je suis restée là.

 

Quelle était votre vie quotidienne à cette époque-là ? Vous n’alliez pas l’école ?

Ah oui, la vie quotidienne ! Je suis allée trois jours à l’école de Villepinte. Il fallait quand même aller à l’école. Mes parents voulaient que j’y aille. Mais je n’y suis allée que trois ou quatre jours, je ne me rappelle plus.

Un soir, mon père est venu m’attendre à l’école en me disant : « tu rends les livres » parce qu’on entendait que les Allemands ramassaient les enfants aux sorties des écoles. Donc, il n’était plus question Text Box:  que j’aille à l’école non plus. Alors, je n’y suis pas allée pendant 3 ans. J’ai essayé de rattraper un petit peu. J’ai eu mon certificat d’Etudes primaires, j’étais contente.

 

 

Quelle a été votre vie quotidienne, pendant ces trois années ?

Au départ, quand nous étions chez nous, avenue du Vert-Galant à Villepinte, (...) ma mère et mon père étaient très malades. Ma mère a même perdu un œil, faute de ne pas pouvoir l’opérer. On avait trop peur. On vivait dans de très mauvaises conditions. Quand on était cachés là, il y a eu des gens qui essayaient de nous ramener des produits  de la ferme. Comme mon père était cordonnier-bottier, il avait réussi à ramener des outils de Paris. Il essayait de réparer, dans les fermes, ou de travailler pour les familles.

 

On ramenait un petit peu à manger quand même. On ne peut pas dire qu’on est morts de faim. Ce n’est pas vrai, mais c’était du juste. On se débrouillait. Un policier nous ramenait souvent du blé. On n’achetait pas de pain parce qu’on n’avait pas assez de tickets. On moulait le blé dans les anciens moulins à café. On allait à la boulangerie, chez Marc à Villepinte. À l’époque, il s’appelait Marc, maintenant c’est Petit et on ramenait le blé moulu qu’on passait au tamis. Des fois, elle me disait : « Elle n’est pas blanche ta farine de blé » alors, on la repassait au tamis, on revenait. Des fois on faisait du pain nous-mêmes. On avait une cuisinière à charbon. Je sortais un petit peu, j’avais des copines quand même.

 

Alors, comment vous présentiez-vous ? Qu’est-ce que l’on vous avait recommandé de dire, de ne pas dire ? Ne fallait-il pas se méfier quand même ?

On se méfiait beaucoup. On avait peur parce qu’on voyait les Allemands passer. Il y avait des gens qui dénonçaient. On a eu la chance, grâce aux gens de Villepinte. Ils ont été "sympas". Je rends hommage à cette madame Antoinette qui a été très gentille avec moi: Il y en a une autre, qui est toujours en vie, madame Winceski qui habitait au coin. Sa fille, était une amie, à l’époque, une petite copine comme on disait. On sortait quand même malgré tout, mais on restait cachés à la maison. J’allais faire les courses, j’avais un vélo. J’allais au Vert-Galant, faire ce qu’il y avait à faire. Mes parents ne sortaient pas du tout. Mes soeurs allaient de temps en temps à Paris, pour essayer d’avoir un peu de travail. Mes parents avaient peut-être un peu d’économies, comme beaucoup de gens, mais comme on devait manger, les économies s’épuisaient, alors c’était difficile.

 

Portiez-vous l’étoile ?

L’étoile, on la portait à Paris. C’était obligatoire. Si on ne la portait pas on se faisait arrêter. Si on nous voyait avec, on se faisait arrêter quand même. Mes sœurs, qui allaient souvent à Paris, portant l’étoile, mais elles la cachaient. Si elles avaient un revers, elles la remettaient au-dessous pour dire oui et non, au cas où... Elles ont souvent risqué leur vie à Paris, en rentrant en gare. Bien souvent à la gare, quand elles voyaient des gens, elles cachaient l’étoile. Parfois, dans le train, elles entendaient parler des Juifs. C’était toute la guerre ça. Un jour, c'était pas malin de sa part, ma sœur entend « Les juifs, je les reconnais, les juifs sont ci, les juifs sont ça »".

Elle en a eu tellement marre qu’elle a dit

 « Qu’est-ce que j’ai moi de particulier ? 

-Et rien .... 

-Eh bien, je suis juive, »

 Elle était tellement énervée. Ça n’était pas malin da sa part d’avoir fait ça, mais à force d’entendre parler... Il faut dire qu’elles étaient jolies, mes soeurs.

 

Chez vous, étiez-vous pratiquants ?

Oui, mais pendant la guerre non.

 

Vous ne faisiez pas le shabbat ?

On ne faisait pas le shabbat, pas du tout.  C’est-à-dire, on savait. Il n’y a qu’une fois, je me rappelle pendant que nous étions cachés dans cette cabane, c’était Pâques. Nous n'étions pas très stricts chez nous, mais pratiquants traditionalistes et on mange pendant 8 jours de la matza. Je disais : « Papa, on ne peut pas cette année » et on a eu, je ne sais pas comment, un paquet. Et j’ai fait une prière car on ne pouvait pas en manger Dieu me pardonnera. Je ne pouvais pas penser à tout ça. 

 

Vous étiez une petite fille, quelle perception aviez-vous de tout cela ?

La peur surtout. La peur d’être pris. On a vécu avec la peur. On savait qu’on était Juifs et qu’on était inquiétés et qu’on allait nous prendre. Personne ne savait ce qui se passait, que les gens étaient déportés. On savait qu’on les prenait, mais pourquoi ? Mon père avait été pris à l’époque à Beaune-La-Rolande. Au départ, le 15 mai 1941. Je me rappelle des dates, car c’est l’anniversaire de ma mère. Il a été pris, il travaillait et c’est tout. C’est après que l’on a appris, comme vous savez, ce qui s’est passé.

 

Quels contacts aviez-vous avec la population ? Certains vous ont-ils aidés ? Comment cela s’est-il passé ?

Je sortais pour faire les commissions, donc les gens savaient. Oui, ils nous ont aidés, pas vraiment. Certains nous ont aidés. Ce policier qui nous a ramené du blé. Il y en a  d’autres qui travaillaient à la ferme, ils avaient à cœur  de nous ramener un petit quelque chose. Déjà d’être avec et de ne pas être trop inquiétés, c’était énorme. On était dans cette cabane et des gens nous ont dénoncés à la propriétaire, en disant qu’est-ce que vous faites là ? Le monsieur qui nous a prêté l’abri de jardin n’était pas le propriétaire, il exploitait le jardin. Cela a été toute une histoire d’aller voir cette femme, de lui expliquer. Ça s’est bien passé, en fait, puisqu’on est là. Mes sœurs sont allées à Sevran pour chercher je ne sais pas quoi. (On sortait quand même malgré tout). Il y avait deux filles qui sortaient avec des Allemands. Elles ont dit de mes sœurs : «  ça c’est des judes ! »  Elles ont eu peur. Ce jour, ils n’avaient pas envie de ramasser. Ils ne les ont pas inquiétées. Mes sœurs ont eu peur. Les « Français  » qui étaient là ne nous ont pas inquiétés. Je  dis Français mais on est tous Français. Je veux dire les catholiques, les non-juifs.

 

 À  la ferme, l’été, on allait à la cueillette des petits pois. Ça nous donnait le droit d’acheter des petits pois, le soir. Alors, un matin je me lève à 5 h, mais il n’y avait plus de sacs. C’était la ferme Dauvergne, dans le Vieux-Pays de Villepinte. Tout ça c’étaient des champs. Les gens savaient qu’on était juifs. Ils ne nous ont pas inquiétés. D’autres gens de Villepinte ont été déportés.

 

Vous le saviez entre vous ? Comment circulait l’information ?

Ça se savait. On voyait bien qu’il y avait une rafle, qu’on ne sortait pas, que les gens étaient ramassés. Quand il y a eu cette grande rafle et que justement j’étais dehors, les gens ne m’ont pas laissé aller plus loin. Il  y avait une dame, Mlle Jeanne, qui travaillait au sanatorium. Je ne crois pas que c’était une soeur. Elle travaillait ou elle était à l’Église là-bas. Je vous dis, elles ne m’ont pas laissé aller plus loin, parce qu’on savait qu’il y avait une grande rafle. Personne n’avait été prévenu bien sûr, on ne pouvait pas savoir. Et ce jour, tous les Juifs qui étaient à Villepinte ont été ramassés. Il y en avait beaucoup à Villepinte à cette époque là. On était les seuls rescapés.

Ça tient à quoi des fois. On était les seuls, il y avait mon père, ma mère et mes deux sœurs qui étaient cachés sous le lit. Il y eut des périodes où on était dans une autre cabane, où j’étais cachée sous le lit avec mon père, ma mère et une cousine. Il y avait une petite vieille, on lui avait donné du pain, tout ce que l’on avait, pour qu’elle se taise.

Elle parlait avec un Allemand qui était venu ramasser des gens qui habitaient en face de cette petite maison. Elle radotait, la pauvre, mais on avait peur qu’elle dise. Mais elle n’a rien dit. Alors, on est sortis de sous le lit, le soir. On a vécu la peur, mes parents malades et mes soeurs qui étaient des jeunes filles. Parfois, elles sortaient pour aller à Paris, pour chercher du travail, pour travailler pour gagner un petit peu. Elles avaient encore plus peur que moi, car elles étaient à Paris avec l’étoile cachée. Il y a une période où elles n’allaient plus du tout à Paris, parce que c’était trop dangereux. On restait des journées entières à Villepinte. Les journées s’écoulaient comme ça.

 

Que retient-on de tout ça quand on est petite ?

J’ai retenu une chose. Je vais vous dire les paroles d’une chanson d’Aznavour « les enfants de la guerre ne sont pas des enfants, mais les enfants de la guerre sont restés des enfants. » Et en fait, cette chanson me revient, parce que c’est vrai. J’étais quand même toute jeune, mais je l’ai ressenti. C’est pour ça que je dis que d’autres enfants de mon âge ne l’ont pas ressenti de la même façon. Il y a des fois, on est amer mais ça peut passer l’amertume. Les années font que... mais, il y a des fois on est quand même amer.

 

Amer de quoi ?

Amer d’avoir vécu ça. Alors, si on en revient à notre Libération, c’était quelque chose d’extraordinaire. Ma mère a embrassé le premier Américain qu’elle a vu. Elle lui a embrassé les mains. Il lui a dit : « Cachez-vous ! Cachez-vous ! » Il ne lui a pas parlé en français, mais il lui faisait signe de se cacher pour ne pas recevoir encore les obus. C’était le grand jour. On a dit : « à la fête de la Libération, on ira tout le temps, on ira tout le temps ». Bon ! Les années ont passé, on y allait au début. Pas mal d’années, on y est allés. Tous les 29 Août quand c’était un samedi soir ou un dimanche soir, on allait à la fête de la Libération. C’était gai, tout le monde était heureux. C'était vraiment la fête pour tout le monde. Les gens étaient heureux d’être libérés.

 

Avez-vous des souvenirs de bombardements ?

Oui, alors-là, je me rappelle de la première alerte. C’était à Paris. Nous habitions rue de Belleville, près du métro Pyrénées. C’était un bon abri. C’était la première alerte. Je me rappelle même de la robe que j’avais. Ma mère me dit « Vite ! Vite ! » Elle m’aide à m'habiller et on est allé dans le métro, il y avait des bombardements. Mon père n'aimait pas aller dans les abris. Il y avait des bombardements à Villacoublay où il y avait une base aérienne.

 

Dans cette période difficile, avez-vous gardé des souvenirs de bons moments ?

Oui, oui sûrement. Là je ne me rappelle pas tout de suite. On menait la vie comme on pouvait. Des bons souvenirs... je ne saurais pas dire. J’étais gosse. J’avais un coq, ça n’a rien à voir avec tout ça. J’avais un petit poussin, que j’aimais bien. Le chat de la voisine l’a croqué. Ce sont des souvenirs d’enfance.

 

Qu’est-ce qui vous faisait tenir ?

L’espoir d’en finir. L’espoir que la guerre allait finir. On y croyait, bien qu’il y ait eu des moments de désespoir. En fait, on attendait les Anglais, mais ce sont les Américains qui sont venus ici. On parlait toujours des Anglais. Effectivement, les Anglais ont débarqué, mais ici ce sont les Américains qui sont arrivés. On avait de l’espoir, en fait.

 

À vous entendre, lorsque vous racontez tous ces moments-là, que vous racontez presque avec sérénité, il n’y a pas d’amertume ?

On ne sent pas de haine ? Non, elle est passée. La colère ? Je crois que non. C’est peut-être mon caractère. Il y a eu la colère quand on a su ce qui s’était passé avec les déportés. On était tristes parce que mes parents étaient malades. Mon père marchait tant bien que mal. C’était dur, parce que mon père parlait bien et ma mère avait un accent quand même. On sentait qu’elle n’était pas Française. Elle ne sortait pas pour ne pas avoir à parler. Mon père parlait bien le français, il avait moins d’accent. Mais quand même, s’il avait parlé avec des gens, on aurait vu. C’est pour ça que mes parents ne sortaient pas. Ils avaient trop peur de se faire remarquer. On restait chez nous, sauf quand on avait besoin d’aller d’un endroit à un autre pour se cacher. On essayait de récolter quelque chose. Une fois, mon père a réussi à réparer les bottes d’un fermier contre de la nourriture. Il ramenait, tout content, des choses.

Encore une anecdote : un jour, il réussit à ramener un pot de confiture, je ne sais pas comment. Ma sœur le casse. C’était la catastrophe.

Ma mère faisait à manger sur cette cuisinière tant bien que mal. On se débrouillait disons pour manger, parce qu’il y avait les cartes d’alimentation. On ne les avait plus à la fin parce qu’on avait trop peur d’aller les chercher.

J’allais faire les courses. Ma petite cousine était cachée avec nous, à côté. On allait faire les courses toutes les deux. Une fois, j’ai trouvé un portefeuille contenant des cartes d’alimentation. Je l’ai ramené à la maison.

Text Box:  Qu’est-ce qu'on fait ? On les a rendues. On aurait pu très bien les garder et en profiter. Il n’y avait pas d’argent mais les cartes d’alimentation c’était mieux que de l’argent. On les a rendues. C’était quelque chose de trouver ça.

 

 

 

Que racontez-vous à vos petits enfants sur cette période-là ?

Ils sont encore petits. Ils ont sept ans, mais parfois je me demande quand je leur raconterai cela. Mais je le leur raconterai quand même.

Ou à vos enfants alors ?

À mes enfants, je l’ai raconté. Ils savent quand même. Mon fils a 37 ans donc il est au courant. Quand je le racontais, j’ai dû le faire avec haine, avec colère parce qu’il disait : « c’est à cause des Allemands que ton père est mort ». Maintenant les choses sont différentes. Je l’ai raconté, aussi à ma fille, mais peut-être sans haine. Je leur ai raconté tout ce qui s’est passé. Ils le savent bien sûr.

 

Qu'est-ce que l’on garde de tout ça ? Si vous aviez quelque chose à en retenir; que diriez-vous ?

Je ne sais pas. Je pourrais dire qu’on a vécu vraiment des moments difficiles. On pense que ça ne se reproduira pas. Quand on voit tout ce qui se passe dans le monde on se dit « Comment est-ce possible encore ? » Tous les massacres des enfants, c’est horrible. On a vécu des moments horribles, mais on ne savait pas ce qui se passait. Je ne sais pas ce qu’on peut en retenir. Quand certains disent « Pourquoi vous êtes-vous laissé faire ? » Avec le recul on le dit. Même moi, enfant, je disais y’a qu’a pas se laisser faire. Quand les hommes partaient, ils disaient « peut-être qu’on laissera les femmes tranquilles » et ainsi de suite. Le contexte de l’époque était bien différent. Je pense que maintenant, les gens ne se laisseraient pas prendre. Enfin, on ne sait pas. Il en reste de l’amertume certainement. Mais la vie a repris le dessus quand même.

 

Si vous aviez à expliquer ce que c’était qu’être juif sous l’Occupation à un jeune qui n’a pas du tout connu cette période, voire même à quelqu’un qui ne soit pas juif ? Que diriez-vous ?

Je ne sais pas. Qu’est-ce que c’était ? Pourquoi ? Je ne comprends pas. C’était la haine des Juifs. Il faut dire qu’il y en a encore aujourd’hui aussi malheureusement. Mais on ne comprend pas la haine des Juifs. C’est Hitler qui a lancé ça. Je me rappelle des affiches dans les rues. Je vois encore une affiche représentant un gros balai qui sert à nettoyer les rues « Pour que votre maison soit propre, nettoyez les Juifs ! » Il y avait plein de propagande. C’est peut-être ça qui a influencé les jeunes. Pas seulement les jeunes.

Beaucoup de gens sont devenus antisémites. Pourquoi ? Justement, on se pose la question. Pourquoi ? On ne sait pas pourquoi, il y a tant d’antisémitisme, pourquoi, il y a la haine. Il y a eu, il y a toujours la haine du Juif. Maintenant, il y a la haine d’autres aussi, c’est certain. C’est ça le malheur.

 

Est-ce que vous aviez connaissance de Français qui résistaient ?

J’ai entendu parler de Résistance bien sûr. Mais pas trop vraiment. En fait, tout le monde se cachait de tout le monde. Je ne vous parle pas de Juifs mais des non-Juifs qui étaient Résistants, qui n’osaient pas non plus dire et qui avaient peur de se faire dénoncer. En fait, tout le monde avait peur de tout le monde, à l’époque. Il n’y a pas que les Juifs qui se sont fait prendre, malheureusement aussi, les Résistants.

Il y en a quand même eu pas mal à Villepinte. Il y avait le Docteur Brumberg, qui a fait beaucoup aussi. Ils se réunissaient chez lui. En fait, c’était le réseau de Résistants.

Ça, je l’ai appris plus tard, il a fait beaucoup. Le Dr Brumberg était juif. Tous les résistants allaient chez lui. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Il est peut-être mort. Je le connaissais aussi.

 

Que diriez-vous en résumé à un jeune, pour qu’il comprenne ?

C’est justement la question que je me pose. Ça veut dire quoi ? Pourquoi ? Je ne sais pas pourquoi la haine du Juif. Vous pouvez me le dire vous ? Je ne sais pas quoi dire. Pourquoi y a t il eu cette propagande lancée par les Allemands et les Français, à l’époque. Y en a pas mal qui ont suivi, vous le savez très bien. Pourquoi y a t il eu cette haine du Juif ? « Le Juif sent mauvais, le Juif est comme ça... » Ce n’était pas vrai ! Il y en avait dans les villages qui ne savaient pas ce que c’était qu’être Juif. Quand on leur disait, ils ne comprenaient pas, ils croyaient que c’était un monstre. Ça, c’est la propagande. Je me rappelle, au début de la guerre, on nous avait évacués dans un village de la Sarthe. On n’y envoyait pas que les juifs, mais tout le monde, pour ne pas rester à Paris. Quand on parlait de Juifs, les gens ne savaient pas ce que c’était. Ils ne comprenaient pas. Juif, ça voulait dire quoi ? Presque le diable. On est fait pareils. C’est une simple question de religion.



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