Témoignage de Samuel Adler

Témoignage de Samuel Adler 

 

Extrait de Dans l’antichambre de la déportation,

bulletin n° 28 de la SEHT, 2004, p. 35-36.

  © SEHT

 

Si beaucoup de Juifs ont traversé en famille les années noires des persécutions antisémites, d’autres ont été coupés des leurs, comme Samuel Adler dont la famille était domiciliée au n° 58, rue Vieille-du-Temple. Interné au camp de Beaune-la-Rolande en 1941, il avait alors 18 ans.

 

Au début de la guerre, ma famille habitait à Paris, 58 rue Vieille-du-Temple. J’y suis resté domicilié  jusqu’à notre arrivée à Tremblay, en 1946.

 

J’ai été interné en 1941, en camp de concentration. J’ai fait partie des familles juives que l’on a internées, sous le régime de Vichy. J’étais au camp de Beaune-la-Rolande. J’avais 18 ans. On passait tout notre temps au camp. On nous avait fourrés là, se souvient-il, et on n’avait rien à faire. On nous donnait à manger et c’est tout. C’était le système PÉtain. C’est lui qui nous a internés, après il nous a livrés aux Allemands.

 

J’étais au camp lors du décès de mon père, qui était encore rue du Temple, début 1942. Il est mort un samedi et l’on m’a prévenu. J’ai demandé une permission au commandant du camp, Monsieur Cucuat. Je me suis adressé à lui dès que j’ai reçu le télégramme m’annonçant le décès. Il m’a répondu :

- Plus de permission. Il y a eu trop d’évadés. Je ne peux pas vous donner de permission.

 

 

 

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Comme cela se passait un samedi et que les obsèques étaient prévues le lundi matin, je me suis arrangé avec les camarades du camp. Le dimanche, on faisait l’appel à 7 heures du matin et à 7 heures du soir. Il y avait deux appels par jour. J’ai demandé aux camarades de répondre présent pour moi. Dans la nuit du samedi au dimanche, je me suis évadé.

 

Je suis parti à pied, puis j’ai pris un autobus. J’ai poursuivi en autobus jusqu’à Orléans où j’ai pris le train qui m’a amené gare d’Austerlitz. J’ai pris ensuite le métro et je me suis rendu à la maison, où j’ai vu mon père pour la dernière fois. Il était étendu sur le sol. À cette époque-là, on ne mettait pas les dépouilles des défunts directement en bière. La tradition juive voulait que l’on attende avant de les déposer dans le cercueil, afin qu’ils puissent se manifester, s’ils n’étaient pas réellement morts.

 

Je n’ai pas bougé du domicile jusqu’au lundi matin, jour des obsèques. Après l’enterrement, je voulais retourner au camp, je ne savais rien du tout. Ma mère m’a dit :

- Comment ? Tu veux retourner au camp ? Il faut être fou, pour retourner au camp ! Maintenant tu vas filer en zone libre, a-t-elle poursuivi.

 

J’ai été aidé à cette époque par un couple de non-juifs, Monsieur et Madame Rousseau, qui habitaient 58, rue Vieille-du-Temple. Ils m’ont hébergé pendant huit jours, parce que je ne pouvais pas dormir chez moi.

 

Je suis passé ensuite en zone libre, où j’ai vécu jusqu’à la fin de la guerre, en faisant mille métiers. Je ne savais jamais le travail que je ferais le lendemain. Il fallait trouver toujours une activité pour subsister. Je suis resté pendant au moins huit mois chez un paysan à Cayrols, dans le Cantal.

Tous ceux qui sont restés dans les camps ou qui se sont présentés à la police ont été emmenés en déportation. C’est ma mère qui m’a sauvé en me disant :

- Non, non, non ! Il ne faut pas retourner au camp ! Tu vas aller en zone libre, on va te cacher là-bas.

 

Je suis resté en zone libre en bénéficiant assez longtemps du soutien de ma famille. Il y avait mon cousin, ma cousine.  Ils avaient une boulangerie dans le quartier Saint-Paul. Ils ont été déportés. Personne de ma famille n’est revenu. Je suis allé pendant longtemps au Lutétia. Je cherchais toujours mon frère, qui était mon cadet de deux années. Il était passé en zone libre. Je ne sais pas comment il a fait son compte, il a été se planter à Mérignac, où beaucoup étaient arrêtés, par les Allemands ou les Français. Il a été déporté, il n’est jamais revenu.

 

Maman a été déportée. Elle n’est jamais revenue. Mon oncle, ma tante, mes cousins, toute ma famille a été déportée Mon grand-père, à soixante-quatorze ans a été embarqué ! Toute ma famille a été déportée à Auschwitz. C’était une période épouvantable.

 

 Les racines de ma famille sont à Lotz, en Pologne. Mes grands-parents sont venus habiter chez mon oncle, à la boulangerie. Mon grand-père était trop âgé pour travailler, mais il se rendait utile, comme il pouvait. Après la Libération, je suis allé en Pologne, où j’ai vu les ravages de cette haine, si fatale à ma famille. Personne de ma famille n’est revenu. 



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