Charles IV de Lorraine en Pays de France : juin 1652-octobre 1652

LE SAC DE TREMBLAY ET DU PAYS DE FRANCE

PAR LES TROUPES DE CHARLES IV DE LORRAINE

 

CHARLES IV DE LORRAINE

 

En janvier 1652, le cardinal Mazarin revient en France et rejoint le roi à Poitiers, avec une armée considérable. Sitôt son retour connu, le Parlement qui l’a proscrit et banni du royaume renouvelle ses arrêts. Le duc d’Orléans, frère de Louis XIII, se déclare pour les princes. La guerre civile reprend, avec plus d’acharnement. CondÉqui avait le dessous en Guyenne rejoint l’armée des princes par poste, à Orléans.

En mai 1652, il attaque Saint-Denis dont il s’empare. Mais il ne peut tenir la ville qui est reprise à. quelque temps de là par les troupes loyalistes. C’est alors que se répand la nouvelle de l’approche de Charles IV de Lorraine.

 

Charles IV de Lorraine et son armée

Opposant depuis sa jeunesse à la politique de la France, Charles IV avait été chassé de Lorraine par les troupes de Louis XIII. Il avait passé sa vie à essayer de reconquérir son duché, les armes à la main. En 1652, il ne possède plus que son armée pour tout bien. Il en loue les services à prix d’or.

En 1652, tous les partis souhaitent son intervention dans la guerre civile. Pour contre-balancer la puissance de CondÉ, le duc d’Orléans, beau-frère du Lorrain, a sollicité son concours, qui n’était pas considéré comme une alliance étrangère. E son côté, le roi d’Espagne l’a payé pour soutenir CondÉ.

Enfin la reine Anne d’Autriche elle-même accepte son intervention et a demandé, en avril, le libre passage de son armée aux gouverneurs des places de Champagne.

Alors qu’il s’approche, Charles IV n’a pas encore arrêté sa conduite. Il est simplement déterminé à tirer le meilleur parti des événements en se vendant au plus offrant. Pour faciliter son avance, il a divisé son armée en deux corps.

Le premier, commandé par le colonel Fogge, comporte 3 000 fantassins et 1 500 chevaux. Ce sont de vieilles troupes aguerries. Elles viennent d’hiverner en Alsace et ont mis à contribution la plupart des villes de Rhénanie, contraignant par la violence celles qui n’acceptaient pas leur tribut. Le second corps, conduit par le duc en personne, est composé de 5 000 hommes de pied et 2 500 chevaux. Véritables professionnels de la guerre, ils comptent dans leurs rangs des Espagnols, des Polonais, des Allemands, des Lorrains, des Savoyards, voire même des Français. Ils sont d’autant plus redoutables que leur chef ne les paient pas. Ils se paient eux-mêmes sur les contrées qu’ils traversent, se conduisant partout en pays ennemi et se livrant au pillage.

Le duc est à l’image de ses terribles soldats. Il a servi tous les souverains de l’Europe. Il les a tous trahis, successivement. Il affiche le plus grand des cynismes et se fait gloire de ne pas s’embarrasser de scrupules. Sa deuxième femme, la Comtesse de Cantecroix, le suit aux armées. Il l’appelle « sa femme de campagne ». Pour l’épouser, il a répudié la princesse Nicole, fille de son prédécesseur. Le pape ayant refusé de lui accorder le divorce, il n’a pas hésité à braver son excommunication en devenant bigame.

Vivant au milieu de ses hommes, il a contracté leurs habitudes grossières, peut-être pour les flatter. Son langage est volontiers ordurier et il narre avec complaisance d’abominables histoires sur son armée. Il raconte qu’elle a vécu quinze jours sans pain, se nourrissant de tous les chiens et tous les chevaux morts et même de chair humaine. Selon une de ces horribles anecdotes ses soldats, ayant un jour capturé deux vieilles religieuses, « les mirent incontinent en pièces et en firent du potage qu’ils mangèrent avec la chair de ces religieuses dès qu’il fut cuit ».

Mais le rude guerrier n’a pas oublié les bonnes manières. Il sait, en certaines circonstances, se montrer charmant. Mademoiselle de Montpensier, qu’il vit beaucoup pendant la semaine qu’il passa à Paris au début du mois de juin 1652, note dans ses Mémoires « il venait avec moi au Cours, me divertissant fort ». À peine arrivé, Charles IV fait preuve de sa duplicité habituelle. Il fait semblant d’épouser le parti des princes, mais ne prend aucune initiative. Il est vrai que CondÉtient 3 places de Lorraine : Stenay, Clermont et Jemet, dont le duc demande la restitution. Ne l’ayant pas obtenue, il déclara « qu’il ne risquerait pas son armée pour quelqu’un qui retenait son bien et qu’il abandonnerait Condé à la garde de Sainte Geneviève »

 

La relation du curé Jehan Turquan*

Nous possédons un témoignage direct sur les exactions qui furent commises à Tremblay. Nous le devons au curé de Saint-Médard, Jehan Turquan. Il ne rédige pas une relation suivie des faits. Nous ne sommes pas en présence d’un mémorialiste soucieux de laisser un témoignage à valeur historique. Il s’agit de la rédaction d’un homme d’église qui émet un commentaire d’ordre spirituel, relatif à son ministère. Ce document débute par l’évocation d’une cérémonie de réconciliation qui se déroula le 11 juillet 1652, pour lever 1’intcrdit qui frappe le cimetière Saint-Médard.

La profanation du cimetière de Saint Médard s’est produite le 3 juin 1652. « Un pauvre jeune homme » nous rapporte le curé, a été tué par les Lorrains, alors qu’i1 sortait de 1’csca1icr du clocher de Saint Médard. Cet assassinat s’est produit dans le cimetière qui, à cette époque, entoure 1’ég1isc et a le statut de terre sacrée. Cet acte sacrilège constitue une « pollution » c’est-à-dire une profanation, qui le frappe d’interdit. Pour le rendre à son usage sacré, i1 convient de le « réconcilier », c’est ce qui est fait le 11 août, conformément aux règles définies par l’archevêque de Paris, dans son manuel, précise le procès-verbal de la cérémonie. Qu’était allé faire le jeune homme dans le clocher ? S’y était-il posté pour observer 1’arrivée des soldats et donner l’alerte, peut-être en sonnant le tocsin ? Le curé ne mentionne ce trépas que parce qu’il frappe d’interdit le cimetière. Tout de suite après cette profanation, il évoque celle de son église, pillée par les soldats de Charles IV, qui ravagent également tout le village. Toutefois, précise le prêtre, les pillards n’osèrent pas perpétrer le plus grave des sacrilèges. Il avait enfermé les hosties consacrées dans le tabernacle et avait pris soin de parer son autel. Pour en imposer à la soldatesque, nous raconte-t-il, il avait disposé des cierges dans six chandeliers, autant de bougies, des tableaux et d’autres ornements, afin de faire comprendre que, derrière les espèces visibles du pain consacré, il y avait la réalité invisible d’un Dieu, dont on avait à craindre les jugements. Les pillards se contentèrent de voler les vases aux huiles saintes et les vêtements liturgiques. Le narrateur accorde la plus grande importance au fait que le tabernacle n’ait pas été forcé. Il compare les crimes de sang qui ont été commis, au crime suprême qu’eut constitué, à ses yeux, la profanation du corps de Jésus-Christ, présent dans les Saintes Espèces.

Les meurtres perpétrés sont considérés comme sacrilèges par le prêtre, mais le péché est moins grave que ne 1’eût été le sacrilège suprême, la profanation du corps de Jésus-Christ présent dans l’hostie consacrée. Cette opinion est celle d’un homme de foi, pour qui les réalités du monde visible sont moins importantes que celles du monde spirituel. Cette attitude ne se trouve pas que chez des hommes d’Église, au XVIIe siècle. La vie religieuse imprègne alors toute la vie sociale. Même chez des soldats professionnels habitués à commettre les pires forfaits, elle est encore présente. Même chez les pillards de Tremblay, qui commettent des crimes abominables, mais croient à la présence réelle du Christ dans l’hostie consacrée, au point de reculer devant la profanation d’un tabernacle. La gravité de ce sacrilège est telle que, lors des débuts de la Fronde, en 1649, un cavalier des troupes royales accusé d’avoir forcé un tabernacle, fut pendu haut et court, à Saint-Denis, sur la grande place, en présence de toute l’infanterie sous les armes. Ce fut la seule exécution capitale, alors que la plupart des villages environnants avaient été pillés par ces mêmes troupes.

 

La fuite des Tremblaysiens

À partir du mois de juin, le curé ne peut tenir ses registres au jour le jour. Il est contraint de quitter la paroisse, en raison, nous confie-t-il, des persécutions violentes dont il est victime, ainsi que son vicaire. Ces exactions et les vols dont ils sont l’objet les obligent à s’enfuir de nuit. La majeure partie des habitants a fait de même. Le mortuaire nous apprend que, selon leur état de fortune, ils se sont réfugiés à Bois-le-Vicomte ou à Paris. Nous savons, par ce document, que la dépouille d’une femme est ramenée en juillet de Bois-le-Vicomte « où la plupart du pauvre peuple était réfugié »

Le choix de Bois-le-Vicomte est judicieux. Cette terre a pour seigneur Mademoiselle de Montpensier. Les bonnes relations qu’elle entretient avec le duc de Lorraine mettent ses biens à l’abri des violences de ses terribles soldats. Nous n’avons pas de témoignage sur les conditions de vie des réfugiés. Nous pouvons toutefois les imaginer semblables à celles des paysans qui, dans les mêmes circonstances, se sont retirés dans d’autres châteaux ou monastères.

La mère AngÉliquede Port-Royal nous les décrits ainsi : « C’est merveille que toutes les bêtes et les gens ne sont pas morts d’avoir été si longtemps enfermés les uns avec les autres. Nous avions les chevaux sous notre chambre et dans le chapitre, et, dans les caves, nous avions quelques quarante vaches a nous et aux pauvres gens. La cour était pleine de poules, de dindons, canes et oies, et, quand on ne les voulait pas recevoir, ils disaient - Prenez-les pour vous, nous aimons mieux que vous les ayez que les gens d’armes... L’église était pleine de blé, d’avoine, de pois, de fèves, de chaudrons, de meubles et de toute sorte de haillons ».Cette description est assez voisine de celle de Dom FÉlibien, que nous avons déjà évoquée. Elle concerne comme elle les événements de 1649. « Le monastère, écrit Dom Félibien, fut rempli d’hommes, de femmes, d’enfants et de troupeaux ; ce qui causa dans tous les lieux réguliers une fort grande incommodité, et par la suite une infection insupportable. » Bien qu’il n’ait fourni aucune précision sur le lieu de sa retraite, nous pensons que, comme celui de Mitry, le curé de Tremblay s’est réfugié à Bois-le-Vicomte. Il reste en effet en relation avec ses paroissiens, continuant à assurer dans sa paroisse certains enterrements, « avec très petite cérémonie ».

 

Le nombre de victimes

Dans les années qui précédent les événements que nous étudions, nous avons relevé, dans le registre mortuaire de Tremblay, cinq décès en 1647, et 1648, quinze en 1649, dix-sept en 1650, vingt-trois en 1651.

En 1652, nous avons noté un décès en avril, cinq en mai, un en juin, huit en juillet, douze en août, trente-quatre en septembre, trente-quatre en octobre, huit en novembre, cinq en décembre. Soit cent huit décès enregistrés pour l’année, contre treize, en moyenne les cinq années précédentes, ce qui représente une progression de huit fois environ la moyenne annuelle.

Après que le curé se soit enfui, en juin, il n’a plus été en mesure de tenir le registre mortuaire. Il ne l’a mis a jour, qu’après les événements. Une estimation du nombre des trépas figure au folio 228 verso, alors que la liste se poursuit jusqu’au folio 229 verso. L’estimation du nombre des victimes précède donc l’enregistrement des décès, ce qui n’est évidemment possible que dans le cas d’une mise a jour a posteriori. C’est en septembre et octobre que les victimes sont les plus nombreuses. Leurs noms ont été enregistrés le même jour. Cette réflexion nous est suggérée par la disposition graphique qui consigne les cas, les uns a la suite des autres, avec pour toute séparation un trait de plume. L’encre et l’écriture sont de la même veine. La graphie est rapide, difficile à déchiffrer. Le prêtre estime a environ une centaine le nombre des défunts dont il va consigner les noms sur son registre. Le bilan réel est beaucoup plus lourd. Il précise en effet qu’il n’inscrit que les noms de ceux « qui ont couru au-dessus de quatorze, quinze d seize ans », autrement dit il ne mentionne pas les enfants dans sa liste des défunts.

Des familles entières, nous apprend-il, sont décimées, dont certaines comptaient le mari, la femme et entre trois et six enfants. Quatre a cinq familles notables sont dans ce cas. Celle de Jehan Besault, ou il y avait trois enfants, celle de Desnoyelle ou il y en avait « trois ou quatre » et aussi ajoute-t-il quelques autres « ce que je certifie estre vray ».

Pour avoir le nombre total des victimes il convient également de tenir compte de celles qui ont fui et sont mortes sur le lieu de leur retraite. Les plus pauvres se sont réfugiés à Bois-le-Vicomte, les dépouilles de ceux d’entre eux qui y sont morts ont été ramenées à Tremblay. En revanche, il n’en a pas été de même pour tous ceux qui s’étaient retirés à Paris. Pour toute précision le document se contente d’avancer que leur nombre fut « assez notable ». Toutefois, le 25 novembre 1652, le corps de l’un d’entre eux, Maître Lefebvre, procureur fiscal de la seigneurie de Tremblay, est ramené de Paris pour être enseveli dans l’église Saint Médard.

Le nombre total des victimes est donc la centaine de décès mentionnés dans le registre mortuaire, augmentée du nombre des enfants et de celui des adultes trépassés à Paris. On peut estimer que le total avoisine les cent cinquante, soit environ le cinquième de la population de la paroisse, qui peut être évaluée a près de 750 habitants, si l’on se réfère aux données connues du siècle suivant. Toutes les victimes ne périrent pas directement des violences subies, beaucoup sont mortes de la misère engendrée par l’état de guerre et les pillages qui désorganisent la vie sociale, empêchent les paysans de vaquer aux travaux des champs. Circonstance aggravante aux yeux de leur curé, les victimes n’ont pas fait ce que l’on appelait, au XVIIe siècle, « une bonne mort ». Elles n’ont pas bénéficié des secours de la religion. Selon les estimations du prêtre, la moitié seulement d’entre elles ont reçu le Saint-Sacrement, celles qui communièrent le 3 juin, avant l’arrivée des gens de guerre. Ils ont eu, écrit-il, « grand avantage veu que on ne célébra ny peult on célébrer les sacrez mystères pendant ce temps-là, les deux églises estant pillez, les vaisseaux sacrez ravis et sacrilègement emportez et les prêtres volez et reduitz à s’enfuyr de nuict pour la persecution violente et les exactions estranges que l’on leur faisoit. »

 

Le séjour en Pays de France de l'armée de Charles IV de Lorraine

Dès que la nouvelle de l’approche du duc de Lorraine est connue, le duc d’Orléans et le prince de CondÉse portent au devant de lui. Selon Melle de Montpensier, ils l’ont rencontré tout près de Tremblay, au Mesnil-Amelot. Dans ses Mémoires, elle nous confie qu’elle même a envoyé un gentilhomme au devant de l’illustre arrivant, pour lui offrir sa maison de Bois-le-Vicomte. Après bien des tergiversations, le Lorrain finit par accepter de faire son entrée à Paris avec les princes. Il y arrive le 2 juin, vers 22 heures.

Surpris de l’accueil qui lui est fait, il déclare avec ironie qu’il n’aurait «  jamais cru pouvoir entrer dans Paris comme ennemi du roi et y être si bien reçu ».

Pendant qu’i1 s’installe à Paris, où il demeurera une semaine, une partie de ses soldats investissent Tremblay, ou ils pénétrèrent le 3 juin, vers 10 heures. Il est probable que leur approche est observée du haut du clocher et que l’alarme a été donnée, sans doute par le jeune homme qu’ils ont assassiné, au bas de l’escalier du clocher de Saint-Médard.

Le village est pillé. Les habitants sont l’objet des violences dont sont coutumiers les mercenaires de cette redoutable armée. Le curé note dans le mortuaire « le carnage de plusieurs pauvres gens blessez et ung tué ». Plusieurs est ici employé au sens qu’avait ce terme au XVIIe siècle, c’est-à-dire « beaucoup », signification qui s’harmonise davantage avec le terme « carnage » que ne le ferait le sens moderne.

Le curé Jehan Turquan ne se complait pas dans le récit des atrocités. Il ne les évoque qu’avec réticence, « non est pour dire » nous confie-t-il. Le curé de Mitry est plus précis. Le même jour les soldats de l’armée de Lorraine pillent ce village et son église, qui est frappée d’interdit, en raison des meurtres qui y sont commis. Le porte verges de l’église, âgé de 68 ans, est étranglé par les soudards puis jeté au feu. Deux autres habitants sont tués a coups d’épée. Un quatrième est pendu à la mangeoire de son écurie.

Le curé de Tremblay ne donne pas de semblables détails. L’assassinat est pourtant évident dans quelques cas comme celui du maître charretier, tué au pied du clocher, le 3 juin ou, en octobre, celui de Nicolas Fouquet « pauvre homme tué près du moulin de l’Orme », trouvé mort sur la place. Le prêtre ne détaille pas les atrocités commises par les soldats de Charles IV. Il se contente de qualifier globalement leurs actes. Les termes de « pilliartz et sacrilèges » viennent sous sa plume, ainsi que « la barbarie de ces gens sang humanité ». Les soldats ne se contentent pas de voler et de tuer, ils pratiquent la torture. Ils n’hésitent pas à s’attaquer à des vieillards. Ainsi, à Mitry, Claude Dufour « âgé de soixante-et-quinze uns et tout estropié de ses jambes fut tué de plusieurs coups d’espée ».

Les violences dont se rendent coupables les Lorrains, à leur entrée dans Tremblay provoquent une véritable panique qui vide le village de ses derniers habitants. Les blessés et malades, qui sont en état de le faire, quittent leur grabat, espérant échapper aux reîtres qui persécutent la paroisse. En raison de leur état ils ne sont pas en mesure de rejoindre leur famille à Bois-le-Vicomte ou a fortiori à Paris. Ils se retirent où ils le peuvent et meurent dans leur cachette, faute de soins, peut-être même de nourriture. Leurs cadavres sont retrouvés dans les endroits les plus surprenants : labours, jardins, caves.

Ces fuites éperdues provoquées par la peur des sévices, ces morts solitaires de moribonds dénués de tout, réduits à se terrer dans les jardins ou les labours, comme un gibier aux abois, donnent la mesure tragique du sac de Tremblay et de sa région en proie aux brutalités inouïes de mercenaires qui ont fait 1’apprentissage de la cruauté durant les terribles campagnes de la guerre de Trente Ans.

 

Le camp des Lorrains

Nous ne sommes pas en mesure de déterminer en toute certitude la durée du séjour de l’armée de Charles IV dans notre région. La relation du curé Jehan Turquan nous apprend qu’elle s’établit à Villepinte, mais il ne précise pas la date et reste vague sur la durée de son séjour. « Attendu que le camp des Lorrains estoit à Villepinte, écrit-il, et qu’en ce lieu s’y trouvèrent avec toute l’armée ung espace de temps notable ».

Curieusement, Villepinte est le seul village à ne pas subir d’exactions. Il est probable que la présence de l’État-major impose aux soldats une certaine retenue. N’ayant subi aucune violence, l’église du lieu ne fut pas frappée d’interdit. Le culte y fut célébré sans interruption.

Dans le mortuaire, nous n’avons relevé que deux morts violentes. Celle de Charles du Four gendarme du roi, tué d’un coup de pistolet à la tête, le 12 juillet, dans une escarmouche aux limites de la paroisse. Celle également d’un jeune homme de Charny-en-Beauce, qui portait les armes dans l’armée de Condé.

Lorsque les Lorrains arrivent, en juin, le bruit se répand qu’ils vont passer par Saint- Denis, pour rejoindre Etampes où CondÉet l’armée des princes sont assiégés. Aussitôt la population de Saint-Denis quitte la ville pour se réfugier à Paris. Plus chanceuse que celle de Tremblay, elle est épargnée par les troupes de Charles IV qui prennent un autre itinéraire et se portent à Villeneuve Saint-Georges, ou elles établissent leur camp. Charles IV se porte au-devant de Turenne, mais il ne livre pas bataille. Il négocie. On manœuvre. Il se retire. Selon le mot de Voltaire, le cardinal de Mazarin lui offrit plus d'argent pour s’en retourner que le prince de CondÉne lui en avait donné pour venir. Après être sorti de France pendant une journée, pour respecter l’engagement qu’il a souscrit envers Turenne, il y revient à nouveau début de juillet, faisant preuve par là de son habituelle duplicité.

Il s’installe avec son armée à Villepinte. Les registres de catholicité de nos paroisses en ont gardé la trace. Celui de Vaujours, à la date du 29 octobre, à propos de l’inhumation de Denise Torigny, précise qu’elle « s’estoit retirée à Vaujours à cause des gens de guerre qui estoient campés au dit Villepinte sçavoir les Lorrains et les gens du prince et le jours après, ajoute ce document, Vaujours fut entièrement pillé ».

Les tribulations de 1’armée de Charles IV ont valu aux contrées traversées d’être pillées à l’aller et au retour, à chacun de ses mouvements. Bien entendu, notre région, qui est celle où il a séjourné le plus longtemps, a été la plus touchée, comme le mortuaire de Tremblay en garde la douloureuse preuve.

Faut-il attribuer aux seuls soldats de Charles IV les méfaits que connut le Pays e France ? Le curé de Tremblay les associe aux « autres de ceste ligue », celui de Vaujours précise qu’i1s séjournèrent à Villepinte avec « les gens du Prince ». Cette association est sans doute le fruit de leur commun commanditaire : l’Espagne.

Après l’affaire d’Etampes, CondÉorganise une fronde enragée, pour imposer sa domination, dans une tentative jusqu’au-boutiste, à laquelle le pousse son caractère. Il intimide Gastond’Orléans en faisant tirer sur lui un coup de pistolet. Il organise des manifestations populaires pour contraindre le parlement de Paris, faisant encadrer ces mouvements par de vieux soldats prêts à tout, déguisés pour la circonstance en ouvriers.

Apres avoir échoué dans ses tentatives, CondÉse replie sur la Picardie et la Champagne, en compagnie Charles IV de Lorraine, avec qui il ravage ces Provinces pendant l’hiver 1652-1653. Il devient alors une sorte de Condottiere, conduisant des soldats professionnels qui, selon 1’expression du temps, mangent les pays qu’ils traversent.

Ces exactions retournent l’opinion contre les princes. Le 6 septembre, Charles IV qui s’est rendu dans la plaine de Charenton, doit se réfugier dans une église pour échapper à la foule. Le récit du religieux de Saint-Denis, publié par Le Roux de Lincy et Douët d’Arcq, traduit ainsi ce revirement de l’opinion « L’on considéra pour lors dans Paris CondÉcomme un prince très malintentionné, qui n’avait ni crainte de Dieu, ni amour pour sa patrie (...) ».

 

Les ruines laissées par la guerre civile en Pays de France

En 1652, la guerre civile atteint une sorte de paroxysme, avec généralisation des actes de pillage. La Cour le reproche à ses généraux. Pour se justifier, ils répondent qu’il leur faut bien tolérer ces désordres, lorsqu’ils ne sont pas en mesure de payer leurs soldats. Avec une franchise tout à fait déconcertante d’Harcourt écrit même a Mazarin : « dans les huit ou dix lieues où nous avons séjourné depuis deux mois, nous avons mangé le pays sans rien laisser ». Si les pillages sont tolérés dans les armées du Roi, lorsque la solde ne peut être assurée, ils sont érigés en principe permanent dans l’armée de Charles IV qui se distingue sur ses rivales par un acharnement particulier à détruire. Ses soldats ne se contentent pas de moissonner les récoltes et d’enlever le cheptel, ils ravagent les contrées qu’ils traversent.

Dans une lettre du 28 juin 1652, la Mère AngÉlique Arnaud écrit ; « la maison de mon frère d’Andilly a été non seulement pillée par les Lorrains, mais presque démolie, les arbres arrachés et tous les pauvres paysans estropiés ».

Aux ruines et aux exactions que font subir les soldats, s’ajoutent les maladies qu’ils véhiculent. La concentration humaine et le manque d’hygiène des camps propagent la peste à travers le royaume. Le mot ne figure pas dans le mortuaire tenu par Jehan Turquan, mais la progression du taux de mortalité enregistré entre juin et décembre 1652, ne peut pas trouver d’autre explication que dans la propagation d’une épidémie, facilitée par le manque de nourriture, la désorganisation du tissu social, la promiscuité animale et humaine des lieux où se concentrent les fuyards qui, comme les habitants de Tremblay, ont déserté leur logis pour échapper aux exactions de leurs tortionnaires.

Pour lutter contre la misère, les organisations charitables se mobilisent. L’un des efforts les plus remarquables est organisé par Saint Vincent de Paul. De son coté l’archevêché de Paris coordonne l’ensemble de 1’opération. Dans notre région, elle est exécutée par les révérends Pères jacobins Réformés de Gonesse. À la différence des autres stations charitables, ils ne précisent pas le nombre exact des nécessiteux. Ils sont, selon eux, en si grand nombre qu’il est impossible de les compter. Ils se contentent de préciser 1’effectif des malades, ajoutant que « le nombre des nécessiteux est encore plus grand que celui des malades, y ayant autant de nécessiteux que de vivans, puisque la ruine est universelle ».

À la date du 29 décembre 1652, si les pillages répétés dont ils ont été victimes ont réduit tous les habitants à la misère, certains sont de surcroît frappés par la maladie. Le nombre des malades est de 15 pour Gonesse, 4 pour Sevran, 11 pour Aulnay, 16 pour Tremblay, 10 pour Garges, 50 pour Villicrs-le-Be1, 92 pour Ecouen, 245 pour l’ensemble de la Station, mais 0 pour Villepinte.

La station de Saint-Denis, tenue par deux ecclésiastiques et par les Révérends Pères Récollets est, elle, en mesure de préciser le nombre des nécessiteux. Il sont 40 pour Saint-Denis qui compte 50 malades ; 34 pour Franconville qui en dénombre 6 et 16 orphelins.

Le 30 décembre 1652, le chapitre de l’abbaye de Saint-Denis, assemblé capitulairement, examine la situation des possessions de l’abbaye. Il est établi que les armées du roi et de ses ennemis ont ruiné la plupart des fermiers, lesquels ne sont plus en mesure de remplir les obligations contractuelles de leur fermage. Il est décidé de leur dépêcher quelques religieux de la communauté pour évaluer les dégâts et consentir les remises qui s’imposent.

Toutes les armées se sont rendu coupables de pillages, celle de Turenne, celle de CondÉ, celle de Gaston d’Orléans, celle de Charles IV de Lorraine. Cette dernière est incontestablement la plus terrible. Les habitants de Tremblay et des environs ont eu l’infortune de la voir longuement séjourner chez eux. Ils l’on durement payé dans leur chair et leurs biens.

 

CONCLUSION

La plupart des témoignages que nous avons consultés s’accordent à situer en 1652 le point culminant des exactions subis par les campagnes autour de Paris. Les faits rapportés sont si terribles que le lecteur se pose la question d’une éventuelle exagération. Malheureusement, ils sont confirmés par l’ana1yse du nombre de décès enregistrés dans les mortuaires.

De tels excès ne pouvaient que mobiliser la majorité de la population contre les fauteurs de trouble. Cette évolution est perceptible dans la lettre des bourgeois de Paris envoyée au Roi.

Elle affiche encore une hostilité à Mazarin, coupable selon elle d’avoir fait venir autour de Paris les gens de guerre qui ruinent la contrée. Elle accuse la Cour de cacher au monarque « les vols, les pillages d’églises, les violements et les incendies (...) ». Cette ignorance supposée est la marque que, au moment ou se multiplient les initiatives militaires du parti des Princes, la personne du Roi demeure, dans la conscience collective, le recours espéré, pour mettre fin aux violences.

Au cours de notre étude nous avons suivi plus particulièrement les tribulations de l’armée de Charles IV de Lorraine qui intéressent directement notre région. Le 6 juin, il conclut un traité avec le Roi, par l’intermédiaire de Mme de Chevreuse et de ChÂteauneuf.Aux termes de l’arrangement le siège d’Etampes sera levé, à la suite de quoi, le duc, quitte de ses engagements envers l’Espagne, se retirera.

 

Pour se donner l’apparence d’avoir sauvé l’armée des Princes enfermée dans Etampes, le Lorrain a fait mouvement et établi son camp à Vi1leneuve-Saint-Georges, où il a fait construire un pont de bateaux menaçant les troupes du Roi. Mais Turenne repassant la Seine à Corbeil se porte vers son camp, où il le surprend, ne lui accordant qu’une demi-heure pour se décider entre la bataille ou la retraite.

Ayant opté pour la deuxième solution, il reprend la route, pillant avec encore plus d’ardeur qu’à l’aller. Il se porte jusqu’à la frontière, sort du royaume pendant une journée. Estimant avoir accompli à la lettre les engagements qu’il a souscrits par traité, il revient sur ses pas début juillet. C’est au cours de cette deuxième expédition qu’il établit son camp à Villepinte.

Nous avons trouvé les douloureuses traces de son passage dans les archives municipales de Tremblay et des villes voisines. Nous n’avons relevé aucune mention du camp de Villepinte dans les ouvrages imprimés que nous avons consultés. Nous attribuons ce silence au fait que Charles IV n’a participé à aucun des combats qui se livrèrent. La relation du sac de Tremblay que nous avons étudiée était jusqu’ici inédite, bien que couvant 7 feuillets. Il est probable que l’écriture hermétique de son auteur, le curé de Tremblay Jehan Turquan, a laissé le document à l’écart de toute analyse, laissant dans l’oubli quelques-unes des pages les plus sombres de l’histoire de la ville et de la région.

Les violences par lesquelles CondÉa essayé de s’imposer, notamment l’incendie de l’Hôtel de Ville, le 4 juillet 1652, lui ont retiré peu à peu le soutien de la majorité de la population. Après cela, quand le duc de Lorraine ose se présenter à Paris, il est arrêté à la porte Saint-Martin. S’il l’avait franchie, il aurait été mis à mal par le peuple.

Nous sommes loin du soutien populaire que recevait quelques mois plus tôt le parti des Princes. Le 13 octobre CondÉquitte Paris. Le 21 le Roi y fait son entrée solennelle. Les Frondeurs sont vaincus.

À la fin du mois d’octobre, Charles IV de Lorraine quitte définitivement la région. Il se porte ensuite sur la Champagne qu’il ravage en compagnie de Condé, pendant 1’hiver 1652-1653

 

Mémoires de la Grande Mademoiselle

Mercure de France 2005

Anne, Marie, Louise d’Orléans, dite la Grande Mademoiselle, 1627- 1693 était une princesse du sang, petite fille d’Henri IV, fille de Gaston d’Orléans et de Marie de Bourbon, duchesse de Montpensier. Elle était donc la cousine germaine de Louis XIV

 

Arrivée du duc de Lorraine

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Depuis que Monsieur s’étoit déclaré, il avoit envoyé plusieurs fois à M. de Lorraine, qui lui faisoit toujours espérer qu`il viendroit; M; le prince y envoyoit aussi. Enfin M. le comte de Fiesque arriva, et dit qu’il viendroit tout de bon : ce fut a la considération des Espagnols, et point du tout à celle de Monsieur ni de M. le prince. Un beau matin l’on vint dire ; « M. le duc de Lorraine est à Dammartin, » qui n’est' qu`a huit lieues de Paris, sans que l’on l’eût su en chemin. Aussitôt Son Altesse Royale et M. le prince montèrent à cheval pour l’al1er voir car 1’on ne croyoit pas que ce jour-là il dût venir coucher à Paris. J’envoyai un gentilhomme pour lui offrir ma maison de Bois-le·Vicomte , qui est à moitié chemin de Dammartin a Paris: Monsieur et M, le prince le trouvèrent au-delà du Mesnil, et dès qu`il les eut vus il résolut de venir avec eux: à Paris ; en même temps Monsieur en envoya avertir Madame, qui me le manda. J’étois au Cours ; je m’en allai au Luxembourg en toute diligence; il arriva tard. En entrant dans la chambre de Madame, il vint à moi pour me saluer ; je me reculai, ne trouvant pas à propos qu'i1 commençât par moi. Il se mit à railler avec elle sur tout ce qui lui étoit arrivé depuis qu’il ne l’avoit vue, ensuite avec moi ; puis il se tourna sur le sérieux, et`me fit mille civilités. Il me parla de la vénération que les Espagnols avoient pour moi, à cause de l'affaire d’Orléans; bref, cette conversation fut plus à ma louange que sur nul autre chapitre. Je le trouvai le plus agréable du monde, et l’on ne s’en étonnera pas, car il est assez doux d’entendre dire du bien de soi ; mais tout de hon il l’étoit en tous….

 

L’affaire d’Etampes : trahison du duc de Lorraine

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Après que M. de Lorraine eut été quelque temps couché sur le sable à faire mille contes, Monsieur le résolut à monter à cheval ; et ils allèrent dans un petit bois : ils tinrent conseil, où M. de Lorraine leur promit positivement de faire passer la rivière à ses troupes, qui étaient toutes en bataille. Sa cavalerie étoit fort belle, mais pour son infanterie elle ne l’étoit pas trop ; il y avoit des Irlandais, qui pour l’ordinaire ne sont ni de bonnes ni de belles troupes : tout ce qu’ils ont de recommandable sont leurs musettes. Comme nous eûmes vu tout, il fit repasser la rivière à trois ou quatre régimens de cavalerie, qui repassèrent dès que nous fûmes parties. Il demeura cinq ou six jours en ce poste là : tous les marchands de Paris y allaient vendre leurs denrées, et il y avoit quasi une foire dans le camp ; les dames de Paris y allèrent aussi tous les jours. M. de Lorraine venoit de fois à autre à Paris caché, en sorte que l’on ne le pouvoit trouver. Il vit Mme de ChÂtillon ; qu’il trouva fort belle : aussi n’avoit-elle rien oublié pour cela ; elle eût encore été bien aise de faire cette conquête, du moins que l’on l’eût cru. Un jour, après avoir été visité du roi d’Angleterre, il nous manda qu’il étoit fort pressé, qu’il seroit obligé p/247 de donner bataille et qu’on lui envoyât du secours. Il troubla notre divertissement, car nous allions danser quand cette nouvelle vint. M. le prince(CondÉ) s’en alla changer d’habit pour monter à cheval et aller au devant de notre cavalerie ; car M. de Lorraine avoit mandé à Etampes que dès que les ennemis auroient levé le piquet ils sortissent, et qu’il iroit les joindre : de sorte que M. le prince trouva nos troupes vers Essonne ; elles y demeurèrent le reste de la nuit. M. de Beaufort partit en même temps que M. le prince pour mener à M. de Lorraine ce qu’il y avoit ici de troupes, qui n’étoient pas bien considérables, n’étant que des recrues. Dès qu’il fut arrivé, il lui dit qu’il étoit si pressé qu’il ne pouvoit rester ; que le siège d’Etampes étant levé, qui étoit le seul sujet de son voyage, il avoit traité avec M. de Turenne, et avoit un passeport pour s’en retourner avec ses troupes.

 

Bois-le Vicomte

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Après l’échec de la Fronde des princes, lorsque Gaston d’Orléans demande à Mlle de Montpensier de partir pour pour Bois-le-Vicomte PrÉfontaine*lui répond

 « L’intention de Mademoiselle est de suivre Votre Altesse Royale, et de ne la point quitter, ou de demeurer auprès de Madame. Quand la bienséance n’y seroit pas, Votre Altesse Royale considérera, s’il lui plait, que Bois-le-Vicomte est une maison au milieu de la campagne, et que les armées sont tout autour, qui pillent ce qui passe. Ainsi les pourvoyeurs de Mademoiselle seront tous les jours pillés, et il n’y a pas plaisir, dans la conjoncture présente, de dépendre à tout moment de ces messieurs les généraux. De plus, la bonté de Mademoiselle a faut qu’elle a permis pendant cette guerre à quantité de gens de se retirer dans ce château, où il y a plusieurs malades, de sorte qu’il faudroit un long temps pour retirer l’infection qui y est. »

 

*PrÉfontaine attaché à la maison de Mlle de Montpensier, chargé de mettre au net les mémoires

 
 

 

BIBLIOGRAPHIE:

résumé de l’article de REVEL Hervé, Pillages et massacres perpétrés à Tremblay et dans le Pays de France pendant la Fronde,bulletin n° 9 de la SEHT, 1995, pages 7 à 19



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