Scène de l'accident dans PIERROT LE FOU

L’un des endroits les plus insolites de Tremblay-en-France se trouve au nord du territoire communal, à quelques centaines de mètres du Petit-Tremblay, à proximité de l’ancienne route de Soissons. Un pont surplombe la plaine, sur laquelle il appuie trois arches de béton, soutenues par des piliers longilignes. Le tablier de l’ouvrage débouche sur le vide, il domine le sol qui se trouve quelque dix mètres au-dessous. De forme légèrement incurvée, il amorce une courbe que l’imagination peut prolonger à l’infini a travers la plaine de France qui s’ouvre devant lui. La partie supérieure est surmontée d’une rampe en fer forgé aussi inutile que l’ouvrage qu’elle couronne. Cette œuvre surréaliste qui ne conduit nulle part n’est pas une matérialisation de l’acte gratuit vanté par une certaine littérature, elle est l’œuvre d’ingénieurs dûment mandatés qui ont exécuté un ouvrage public pour lequel ils imaginaient un autre avenir.

 

CONSTRUCTION DE LA LIGNE AULNAY-SOUS-BOIS-RIVECOURT PAR SENLIS, 1913. Excavatrice à vapeur en action, au nord de Tremblay-lès-Gonesse.

CPA, collection SEHT, cliché Héricourt

 

CONSTRUCTION DE LA LIGNE AULNAY-SOUS-BOIS-RIVECOURT PAR SENLIS, 1913. Pelle à vapeur, en action, au nord de Tremblay-lès-Gonesse.

CPA, collection SEHT, cliché Héricourt

 
   

Il s’agit d’un des vestiges d’une ancienne future ligne de chemin de fer qui devait relier Aulnay-sous-Bois à Rivecourt, par Senlis. En 1913 le chantier fut ouvert et des engins mécaniques s’attaquaient à la plaine de France pour édifier les remblais de l’ouvrage. En 1913, à quelques centaines de mètres de la ferme de Mortières, on put voir à l’œuvre, au chemin de Voyeux, une excavatrice et une pelleteuse à vapeur. Les travaux furent suspendus pendant la guerre de 14/18 et la tranchée ouverte ne fut comblée que quelques cinquante ans plus tard, lors de la construction de l’aéroport CharlesDe Gaulle.

 

Notons que la construction de cette voie de chemin de fer figurait au programme électoral de Jules Princet, en 1922. Maire d’Aulnay-sous-Bois et conseiller d’arrondissement il fit publier une carte intitulée LE PORTRAIT DU PAYS, « estimant plus conforme à la délicatesse, à la sincérité et à la modestie de donner à tout électeur le Portrait du Pays à défendre, plutôt que le portrait du candidat à élire. » Sur ce document l’amateur de littérature qu’était Jules Princet filait la métaphore du portrait « nos lecteurs, écrivait-il, remarqueront comme une mèche au front, le trait de la ligne de RIVECOURT. C’est une mèche que nous caressons, que nous avons à notre programme et dont nos concurrents font leur « toupet. » Mais, c’est bien connu, les promesses électorales n’engagent que ceux qui les écoutent. Ne répondant pas à une nécessité économique, le projet fut abandonné. Les ouvrages d’infrastructure dont la construction précède celle des voies jalonnent encore, de place en place, le tracé de cet ancien rêve de nouveau chemin de fer. Le pont de Mortières en est un des vestiges.

TOURNAGE DEPIERROT LE FOU, 1965, cliché Gibal, collection SEHT.

Jean-Paul Belmondo et Anna KARINA au cours du tournage d’une des scènes du film.

 

 


TOURNAGE DEPIERROT LE FOU, 1965, cliché Gibal, collection SEHT.

Jean-Luc GODART et Jean-Paul Belmondo devant le vieux pont qui domine la plaine

En 1965, le site du pont de Tremblay a inspiré un des plus grands réalisateurs du cinéma français, Jean-Luc Godard. Il y tourna quelques scènes de son Pierrot le Fou. Tourné avec une équipe de jeunes acteurs comprenant Jean-Paul Belmondo, Anna Karina, Dirk Sanders, Raymond Devos, Graziella Galvani, il valut à notre ville la présence d’un plateau prestigieux. Bâti d’après le roman de Lionel White, le scénario transcende la trame policière en suivant le héros sur une double thématique très rimbaldienne : quête désespérée de l’amour fou et révolte personnelle contre le conformisme de l’ordre établi.

 

Nous avons, grâce au studio Gibal, quelques photos des scènes de ce film mythique, tournées sur le territoire de Tremblay. Nous les devons au regretté Raymond Baldeyrou

 

Le Pont de l’ancienne ligne de chemin de fer a été choisi par Jean-Luc Godard pour tourner la scène de l’accident. Elle se situe dans le premiers tiers du film, au début de la fuite de Marianne et Ferdinand. Quand ils arrivent à proximité du pont, quelques carcasses de véhicules jonchent la chaussée. Dans l’un d’eux, on aperçoit un cadavre de femme. Pour égarer la police, les fuyards mettent le feu à leur 504. Ils partent ensuite il pied, à travers champs. Pierrot le Fou tente d’échappera son destin en simulant un accident. Il se déroule sur un lieu symbolique, un pont totalement inutile. Le site du tournage est un peu à l’image de l’échec du héros qui ne peut que se briser dans la recherche d’un absolu qui n’existe pas. Nous conclurons cette modeste étude sur Jean-Luc Godard, en laissant le mot de la fin à Marie-Claire Wuillemier : « Pierrot le Fou représente une tentative limite de la recherche propre à Godard pour faire entrer l’expression cinématographique dans l’essence même de la poésie. »

TOURNAGE DEPIERROT LE FOU, 1965, cliché Gibal, collection SEHT.

Scène de l’accident ?

 

Bibliographie :

Bulletin n° 22 de la SEHT, article de H. Revel : « Le vieux pont et le cinéma »



Réagir


CAPTCHA