les taxis de la Marne fiche historique


L’ÉPOPÉE DES TAXIS DE LA MARNE

Le 5 septembre, la 6ème armée entame vers l’Est un mouvement offensif, mais le 4ème corps, que Joffre a mis à la disposition de Maunoury, en le prélevant sur la 3ème armée n’a pas encore été amené tout entier à pied d’oeuvre.
La 8ème division, enlevée en chemin de fer le 2 septembre aux quais de Vienne-Ville et Sainte-Menehould, débarque à Pantin dans la nuit du 3 au 4. Elle est dirigée, dès le 6 au soir, sur les hauteurs de la rive droite du Grand Morin, où elle doit appuyer l’armée anglaise, à la demande de maréchal French.

La 7ème division n’a commencé ses embarquements en Argonne que le 3 septembre au soir. Deux accidents, un tamponnement puis un déraillement entre Troyes et Montereau, ralentissent les transports.

Pour pallier ces défaillances, le général Galliéni procède à la réquisition des taxis autos de Paris.

L’opération est exécutée sous les ordres du général Laude, directeur des transports du Camp Retranché de Paris. Les compagnies de taxis autos sont mises à contribution. Leur parc automobile est composé à 80 % de véhicules Renault AG1, équipés d'un moteur de 8cv leur permettant d'atteindre la vitesse de 46 km/h sur le plat. Grossi par les média, le rôle joué par ces taxis dans l’acheminement des renforts participant à la contre-attaque décisive de la Marne assoira définitivement leur célébrité.

Le 6 septembre, dès 22 heures, les taxis commencent à affluer sur l'esplanade des Invalides. La première colonne se forme sous les ordres des lieutenants Lefas et Lachambre, tous deux députés. Le départ est donné aux environs de minuit.
Le premier contingent de taxis parisiens, sous la conduite du lieutenant Lefas, a pour ordre de joindre Tremblay-lès-Gonesse, où des instructions lui seront données. Il est composé de 150 taxis de la réserve permanente et de 100 autres réquisitionnés. Le convoi quitte Paris à vide, par la Porte de la Villette et se dirige vers son objectif par la Nationale 2. Arrivé à 2 heures du matin, il trouvera sur place des troupes de la 92e Division territoriale qui ignorent tout de l’affaire. À trois heures du matin le capitaine Roy rejoint le convoi avec un contingent de 150 voitures militaires. Ce n’est qu’à 4 h 20 que parvient l’ordre de se mettre en route.

On se dirige vers Dammartin et le convoi s’arrête entre Villeneuve-sous-Dammartin et le Mesnil-Amelot où il stationnera toute la journée du 7 septembre. Lefas tirera profit de cette attente pour organiser à Tremblay un dépôt d’essence et de pneus.
D'autre part, dans la matinée du 7, la direction des Transports a continué à équiper de nouveaux taxis, ceux-là surtout qu'ont vu rouler les Parisiens; 700 sont dirigés sur Gagny, où le soir sont enlevés, par échelons, les trois bataillons du 103e qui débarqueront vers Silly-le-Long, le 8 septembre à l'aube.
Le 7 au soir, le convoi Lefas revient sur Tremblay et gagne Livry, par Villepinte et Sevran. Il y embarque le 104e d’Infanterie et effectue le transport jusqu’à Nanteuil-le-Haudouin. Il rejoint, au carrefour de la RN 2 et de la départementale 34, le convoi parti de Gagny. Ce dernier n’a quitté Paris que le 7 au matin.
De Dammartin à Nanteuil les deux convois, ayant effectué leur jonction, suivent le même itinéraire.

Intitulé « Historique des travaux effectués par la Direction des Transports du C.R.P depuis le 27 août 1914 et se rapportant à la Bataille de la Marne »(*) a été adressé, le 7 février 1916, au Général Gouverneur Militaire, par le lieutenant colonel Frocard. Ce document très complet permet de suivre, heure par heure, le détail des opérations de transport. En hommage aux chauffeurs des taxis parisiens, nous en extrayons l’ordre du jour du général Laude, en date du 8 septembre. Nous compléterons ce document par la citation dont a été l’objet le chauffeur Germain.

(*) Service Historique de la Défense 23N20

Le rapport du Lieutenant LEFAS

Camp retranché de Paris
-----------------------                                                          Paris, le 9 septembre 1914
Direction des Transports

 

 

J'ai l'honneur de rendre compte de la mission dont j'ai été chargée, du 6 au 8 septembre.

Le 6 septembre, à onze heures du soir, Monsieur le Gouverneur militaire de Paris a fait demander si nous pouvions lui procurer douze cents taxis-autos, partant de Paris à minuit et demie, rendus à 2h du matin place de la mairie à Tremblay-lès-Gonesse. Étant donné l'heure, il n'a pas été possible de trouver plus de dix conducteurs dans les garages en sus des cent cinquante qui constituaient notre réserve permanente. C'est donc avec un convoi de cent soixante taxis, qui s'est augmenté en route de quelques voitures de rencontre, que le sous-lieutenant La Chambre et moi sommes partis, et arrivés à l'heure dite à Tremblay. Là nous avons été rejoints par un autre convoi d'autos militaires conduit par le capitaine Roy et plusieurs officiers. Certaines des autos militaires ayant une grande capacité, le total des deux convois pouvait enlever quinze cents hommes de troupe.

Les convois sont restés sans ordre jusqu'à quatre heures du matin. Ils ont ensuite été envoyés par la route de Paris à Maubeuge. La tête de la colonne à Villeneuve-sous-Dammartin dans la direction de Dammartin. Ils y ont reçu la visite de M. le général Laude, et de l'officier d'administration Brossard qui amenaient un ravitaillement complet. Nous sommes restés dans cette position aux ordres du général commandant la 6ème armée jusqu'à quatre heures (16 h.) du soir. On nous a fait alors faire demi-tour, et on nous a dirigés sur Livry, pour y prendre une division d'infanterie et la transporter partie à Nanteuil, partie au Plessis-Belleville. D'autres taxis ont été envoyés de Paris à Gagny pour coopérer à la même mission.

L'embarquement a commencé à Livry à 19h. L'ordre de départ a été donné à 20h. Lanternes éteintes. Notre convoi a suivi la route de Sevran, Villepinte, Tremblay, Le Mesnil-Amelot, Villeneuve-sous-Dammartin, Dammartin, Le Plessis-Belleville, Nanteuil. Un autre convoi, transportant une partie des 103ème et 104ème à destination du Plessis s'est rencontré avec le nôtre à la sortie de Dammartin. Le convoi suivait la petite route qui vient de St-Mard à Dammartin. De nombreuses erreurs de direction s'étant produites là, chez les conducteurs d'autos, je suis resté de 22h à 23h30 ­ ma voiture étant en réparation - à ce carrefour, dirigeant les voitures qui y convergeaient. Je ne suis parti qu'après m'être fait remplacer dans cet office par un double planton, emprunté au petit détachement du génie qui se trouvait heureusement de passage à Dammartin.

J'ai rejoint le gros des convois à 24h près du Plessis au milieu d'un encombrement ou tout du moins d'un amoncellement de voitures tel qu'on a dû faire mettre pied à terre aux soldats transportés. Le capitaine Roy, que j'ai rencontré, m'a donné l'ordre de revenir sur Livry et Gagny, enlever ce qui restait de la division d'infanterie. Un certain nombre de taxis ont pu exécuter cet ordre individuellement. Nombre d'autres sont restés le long de la route, soit par défaut de pneus ou d'essence, soit fatigue extrême des chauffeurs (quelques-uns étaient en service depuis quarante heures), soit défaut d'ordre ou d'ordres contradictoires. Le sous-lieutenant La Chambre a réuni quelques voitures (une quinzaine) à Villeneuve-sous-Dammartin, a fait reposer les chauffeurs deux heures dans leurs taxis, et a rejoint Livry le 8 septembre à 6h du matin. De mon côté, j'avais rencontré avant Dammartin un nombreux convoi de taxis et d'autos militaires (soixante environ) se prétendant immobilisés là par un ordre, contraire à celui du capitaine Roy. J'ai d'abord essayé de provoquer une décision au moyen du téléphone installé à Dammartin, puis d'une estafette qui passait à motocyclette. N'ayant pu y parvenir, et l'heure s'avançant, je me suis conformé à l'ordre du capitaine Roy, chef de convoi, en ramenant toutes ces voitures et celles que j'ai pu trouver à Tremblay où elles se sont réapprovisionnées en essence, en eau et en huile ; et de là à Livry, où nous sommes arrivés le 8, à Sh30 du matin. Un grand nombre de taxis et d'autos sont venus individuellement nous y rejoindre. À 8h il y en avait plus de deux cents, et en outre on en signalait cent autres à Gagny.

Où il n'y avait plus de troupes à enlever, celles qui restaient (un bataillon) étant parties dans la nuit par chemin de fer de la gare de Sevran à celle de Dammartin. D'ailleurs avant d'utiliser les chauffeurs, il aurait fallu les faire coucher deux heures et les faire manger. Je m'y préparais, quand à l0 h l'ordre nous a été apporté, par un officier de la place, de rentrer à Paris. J'ignore si pareil ordre a été donné et transmis pour Gagny. À 11h30, le 8 septembre, le sous-lieutenant La Chambre et moi étions de retour à la Direction des transports.

Il n'y a eu aucun accident de personne à ma connaissance ni aucun accident grave de voiture ce qui est extraordinaire, étant donné les conditions difficiles dans lesquelles le service a été effectué. Il pourrait y être paré dans l'avenir par certaines mesures de précaution sur lesquelles j'ai l'honneur d'attirer ci-après votre attention.
La bonne volonté des chauffeurs a été entière. Monsieur le général Laude a pu le constater. Tous ont donné plus de trente-six heures de service continu, sans repos complet. Un mot de remerciement du général qui leur rappellerait sa visite et qui serait lu dans les garages y produirait assurément le meilleur effet. Aucun acte d'intempérance n'a été signalé quand on a distribué du vin aux chauffeurs, beaucoup ont demandé qu'on y joignit de l'eau potable, qu'ils eurent apprécié davantage.

Mesures de précaution à signaler pour l'avenir

I - Heure de départ des convois

Les heures où le plus grand nombre de chauffeurs se trouvent réunis dans les garages sont 6 heures du matin et 6 heures (18 h) du soir : au moment de la sortie et à celui de la rentrée du plus grand nombre de voitures. En dehors de ces heures, on ne peut compter que sur la réserve réquisitionnée en permanence, c'est-à-dire sur un total de 150 taxis-autos au maximum. Cette réserve toutefois peut être augmentée, si le Gouvernement militaire le juge nécessaire.

II - Direction à donner aux convois

Il serait utile que les convois puissent se rendre directement du garage au lieu où ils doivent être employés, ou tout au moins à un centre désigné pour être leur lieu de ralliement pendant la durée des opérations.
Si les convois avaient pu se rendre directement de leur garage à Livry, le 7 septembre, à 16 h, ils seraient arrivés plus tôt qu'en partant de Villeneuve-sous-Dammartin, où on les a fait stationner toute la journée. Les chauffeurs eurent été frais, les voitures approvisionnées et en état. On aurait pu embarquer les troupes sur-le-champ, et faire deux transports dans la nuit (au lieu d'un seul) : à la condition que chaque chauffeur, en quittant Livry ou Gagny, eût reçu l'ordre d'y revenir aussitôt son chargement conduit à bon port.
La vitesse des taxis rend inutile, aux environs de Paris, la précaution qu'on est obligé de prendre avec les voitures à chevaux, et qui consiste à les faire venir pour les avoir sous la main. Pour les taxis, ce stationnement est inutile et fâcheux : il use les provisions d'essence, fatigue les voitures et les chauffeurs ; il ne sert qu'à encombrer les routes.
D'autre part, la différence de vitesse des voitures, la difficulté de transmission des ordres (dont nous parlerons plus loin) rend indispensable d'indiquer à chaque chauffeur individuellement son centre de ralliement après la mission terminée. Ils ont prouvé qu'ils sont très capables de s'y rendre individuellement, et qu'on peut compter sur eux pour revenir au rendez-vous fixé.

On évitera de la sorte un fait qui s'est produit: après l'ordre donné aux voitures présentes le 8 au matin, de rentrer au garage, d'autres voitures sont revenues à Livry et à Gagny, peut-être encore ailleurs, et y ont vainement attendu des ordres. Ces ordres leur auraient été laissés à la mairie, si ces points avaient été désignés comme lieu de ralliement, au début des opérations.

III - Encadrement des convois

Outre les deux officiers nécessaires pour chaque convoi (un à la tête, un en queue de convoi), il serait indispensable d'y adjoindre au moins deux gradés : un sous-officier et un brigadier. Le sous-officier est nécessaire, comme il sera dit plus loin, pour la transmission des ordres, et pour la distribution des vivres. Le brigadier est nécessaire comme jalonneur, à certains points de direction.
Les officiers ne peuvent quitter leur poste pour assurer l'ordre dans la colonne, sans y être remplacés par des gradés.
Les causes de désordres dans les colonnes de taxis sont les suivants :

a) arrêt d'une partie de la colonne à un moment donné. Dans Paris, les agents de police, sous prétexte de se renseigner, arrêtent les derniers taxis, pour leur demander où ils vont. J'ai dû faire des observations à plusieurs de ces agents, qui agissaient en réalité par simple curiosité.

b) erreurs de direction. La différence de marche des taxis cause des vides importants, des interstices assez grands pour que les colonnes se trouvent coupées en plusieurs tronçons. D'où nécessité de jalonner les changements de direction.

c) tendance des taxis à doubler les files et à se dépasser. Une surveillance continuelle est nécessaire pour éviter les encombrements. d) aux points de stationnement dans les villages et carrefours, il serait parfois utile de constituer des parcs. Mais ceci encore devrait, pour être fait, être prévu à l'avance.

D'une manière générale, les taxis se sont admirablement comportés.
Ils passent partout : sur les trottoirs, dans les ornières. Ils tournent dans un très petit rayon. Ils savent à merveille sortir d'un encombrement. Les conducteurs ont beaucoup d'initiative, et tous ceux que j'ai chargés de missions individuelles s'en sont parfaitement acquittés. Malgré leur réputation d'indiscipline, nous n'avons eu aucun fait grave à leur reprocher. Les petits défauts signalés ci-dessus ne sont que peu de chose auprès de leurs qualités.

IV - Transmission des ordres
Il est impossible que l'officier intercalé dans une colonne se porte constamment d'un point à l'autre sans encombrer la route. D'ailleurs pour faire ce manège il faut disposer d'une auto plus rapide que les taxis, et la Direction des Transports n'en a pas de disponible. La transmission des ordre ne peut donc se faire que par l'entremise d'un sous-officier, le long de la colonne.

V - Vitesse des convois
Pour le bon ordre de la colonne, et pour ne pas fatiguer les autos, il ne faudrait pas dépasser 16 kilomètres à l'heure.
Mais les taxis, pris surtout isolément, peuvent pousser et ont tendance à pousser beaucoup plus. Il faut absolument les modérer.

VI Ravitaillement des convois
Il faudrait prescrire aux Cies de donner toujours à leurs chauffeurs un jour de vivres (en pain, viande froide, et boisson: l'eau n'existe presque nulle part). En outre, qu'ils aient des récipients (bouteilles, quarts, bidons) pour les distributions de vin, café, benzol, huile.

Un essai a été fait, par le capitaine Roy, de réapprovisionnement sur un point donné (Tremblay). Ce dépôt central peut être utile, pour envoyer les voitures y chercher un stock. Mais de façon générale, il est nécessaire de ravitailler la colonne par des autos qui la suivent, en portant : 1) les vivres et la boisson pour les hommes; 2) le benzol (en bidons de cinq litres, rapides à distribuer) ; 3) un fût d'huile; 4) un tonneau d'eau pour les radiateurs, l'eau étant partout introuvable, avec des brocs pour la distribuer rapidement; 5) une yoiture de réparation, portant notamment des pneus, chambres à air et bouteilles à air.

Cette organisation, essayée sur l'ordre du général Laude, avec le concours zélé de l'officier d'administration Brossard, est la seule qui ait utilement fonctionnée. Il n'y a manqué que le concours d'un sous-officier, indispensable pour la distribution des vivres.
La mobilité étant le caractère essentiel d'un convoi d'automobiles, il faut qu'il se ravitaille en marchant.

Le lieutenant commandant le détachement,

 

               A. Lefas

 

 

 Lieutenant Alexandre LEFAS
cliché SEHT

 

Citation du Lieutenant LEFAS,
Cliché SEHT.

 Affectation du Lieutenant LEFAS
cliché SEHT
La Renault AG-1,
CPA collection SEHT

 

 

 
 

Taxi Renault AG-1

Ce sont des véhicules de ce type qui ont été utilisés les 6 et 7 septembre 1914.
cliché collection SEHT

Rapport du Lieutenant Lefas en date du 9.septembre.1914.

Service historique de la défense cote 23N20. cliché SEHT


 



Les réactions

Avatar Jean-Claude TRUTAT

Magnifique travail. Félicitations

Le 16-09-2014 à 18:36:10

Avatar André SERRANO

Président cantonal du Souvenir Français, j'essaie avec mes petits moyens, de constituer une exposition que je souhaiterais réaliser au cours des années 2016, 2017 et 2018 dans l'Isère. Permettez-moi de vous féliciter pour la constitution de ce fonds ainsi que de sa présentation. Pourriez-vous me dire s'il me serait possible d'obtenir de votre part, au moins des grandes photos avec des textes de présentation ?

Le 21-01-2016 à 03:25:03

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