le ministère Turgot 1774-1776

LE MINISTÈRE TURGOT

- 1774-1776 -

Sur les conseils de MAUREPAS, le jeune LOUIS XVI appelle TURGOT au gouvernement, d'abord à la Marine, en

juillet 1774, puis le 4 août au Contrôle Général , où il succède à l’abbé TERRAY.

TURGOT expose ses projets dans sa lettre au roi du 24 août 1774 : «Point de banqueroute, point d'augmentation d'impositions, point d'emprunts.» Il propose de mettre en oeuvre de saines méthodes d'administration et de réaliserdes économies, car les finances royales sont obérées par une énorme dette, égale à environ dix années de rentréesfiscales. Chaque année, le Trésor royal doit rembourser quelque 120 millions de livres, soit un montant équivalent à30 % du budget. Le ministre fait cesser divers abus et réduit ainsi les sommes dues par le Trésor. Quant à la question des impôts, sans doute la plus importante, elle doit être réglée à l'avantage mutuel du roi et du peuple ; ilne s'agit donc pas, selon TURGOT, d'augmenter les impôts, mais d'en améliorer la répartition pour aboutir auremplacement des vingtièmes par un impôt proportionnel aux revenus.

Nous ne donnerons pas le détail des réformes de TURGOT, mais un aperçu des idées qu’il entendait appliquer. Il est partisan d'une nette séparation des pouvoirs législatif et exécutif. Les lois doivent contribuer au bonheur public en dirigeant adroitement les intérêts, les passions et jusqu'aux vices des particuliers dans le sens de l'intérêt général ; l'autorité doit assurer l'ordre et la tranquillité de l'État sans jamais nuire à la liberté individuelle. La richesse provenant du travail, TURGOT est opposé à la charité, qui ne fait que «soudoyer l'oisiveté et tous les désordres qui en sont la suite» - Enfin, il est opposé à l'esclavage, qu'il considère comme une «abominable coutume».

 Si les privilégiés s’opposent à lui, TURGOT a le soutien des philosophes. VOLTAIRE traite ses opposants de« fripons » et de « reptiles ». CONDORCET reproche aux adversaires des réformes leurs « vues d’avarice et d’ambition » et leur      « vénération des sottises antiques ». Dans le monde rural les premières mesures sont bienaccueillies. La suppression des corvées soulève l’enthousiasme. Les paysans, dit VOLTAIRE, « donnent des marques d’adoration pour leur souverain. »

Anne, Robert, Jacques Turgot, Ministre d’État,

Contrôleur général des Finances,

Portrait gravé par Capitaine Fil, 1775
 
   

On chante dans les villages

Je n’irons plus aux chemins,

Comme à la galère,

Travailler soir et matin,

Sans aucun salaire,

Le Roi, je ne mentons pas,

A mis la corvée à bas. (1)

 

 

Début de la lettre au roi du 24 août 1774

La faiblesse de LOUIS XVI, l'hostilité des parlementaires et la haine de la reine MARIE-ANTOINETTE seront fatales à TURGOT. Les parlementaires trouvent des alliés chez certains princes du sang comme le prince de Conti, chez les privilégiés et dans les corporations. En mars 1776, le parlement de Paris présente des remontrances sur les édits de TURGOT. Devenu l'ennemi d'une formidable coalition d'intérêts, il doit démissionner, le 12 mai 1776, en même temps que MALESHERBES.

 

Considéré par les Anglo-saxons eux-mêmes comme l’un des pères fondateurs de la science économique, et un précurseur d’Adam SMITH, TURGOT a laissé une œuvre considérable. Signalons notamment ses Réflexions sur la formation et la distribution des richesses publiées en 1769 et 1770. (2)

 

2 - Les OEuvres complètes de TURGOT ont été publiées par DUPONT de NEMOURS en 9 vol. in-8 (1808-11), et l'essentiel en a été

donné par Eugène DAIRE, en 2 vol. dans la Collectiondes principaux économistes (1844). CONDORCET a écrit l'Éloge de

TURGOT. La Correspondance inédite de CONDORCET et de TURGOT (1770-79) a été publiée par Ch. HENRY (1883).

TURGOT VU PAR CONDORCET

(Extrait de Vie de M. Turgot, Condorcet, Londres 1786)

 

« Si l’honneur d’avoir été son ami est le seul titre à l’estime publique dont j’ose me flatter, si ce sentiment a été le plus doux peut-être que j’aie jamais éprouvé, l’amitié ne me fera point taire la vérité. Le même sentiment qui l’anima toute sa vie, (l’amour de l’humanité) m’a seul inspiré le désir d’en tracer le tableau et s’il était possible que je fusse tenté d’en altérer quelques traits, je me souviendrais alors d’avoir appris de lui, que le plus grand bien qu’on puisse faire aux hommes est de leur dire la vérité, sans déguisement comme sans exagération, sans emportement comme sans faiblesse.

Sa vie n’occupera qu’une partie de cet ouvrage. Après avoir dit le bien qu’il a fait  et celui qu’il préparait, après avoir montré ses vertus, ses talents, son courage dans le petit nombre des événements d’une vie toujours constamment dirigée par des principes invariables et simples qu’il s’était formés ; après avoir parlé de quelques ouvrages qui, dictés par une raison supérieure, renferment des vues aussi vastes que saines et bien combinées, et qui cependant sont presque tous au-dessous de lui ; il me restera encore à tracer l’histoire de ses opinions, de ses idées , de son caractère. Je sens combien je dois rester au-dessous d’un tel sujet : mais tous ceux qui me liront jugeront, par ce que je dirai, combien il était difficile de les bien remplir. Les hommes éclairés et vertueux verront tout ce qu’ils ont perdu en lui ; et ils me sauront gré des efforts que j’ai faits pour le leur faire mieux connaître. »

 

TURGOT VU PAR MICHELET

(Extrait de Jules MICHELET Histoire de France,

Nouvelle édition revue et augmentée, Paris, G. MARPON et E. FLAMMARON, tome XIXChapitre XIII)

 

« Le caractère unique de ce grand stoïcien, - absolu de vertu, de force et de lumière, - n’offre qu’un seul défaut : une ardeur sans mesure et qu’on trouvait sauvage, dans l’amour du pays, l’amour du genre humain.

Il se précipitait. En dix-huit mois, il fit l’œuvre des siècles, cent ordonnances, dont les considérants sont autant de traités forts, lumineux, profonds. Et la plupart étaient des victoires remportées sur la contradiction, après de grands débats dans le Conseil. Ce qui reste de ces débats montra sa vigueur âpre et son acharnement au bien. MALESHERBES lui-même, son collègue, étonné « vous vous imaginez, disait-il, avoir l’amour du bien public. Vous en avez la rage. Il faut être enragé pour forcer à la fois la main au roi, à : Maurepas, à la cour et au Parlement. »

- TURGOT répondait gravement : « je vivrai peu ».

Il devait mourir jeune. Mais, de plus, il sentait que le pouvoir allait lui échapper. Il était déplacé à Versailles, et son ministère y était une anomalie, un hasard, une erreur de MAUREPAS. Le plus léger des hommes avait choisi le plus austère. Il avait appelé l’esprit même du siècle et la Révolution près de ce jeune roi, dont le seul idéal, si différent était son père, ou son aïeul, le duc de BOURGOGNE ; il voulait adoucir, mais sauver les abus. »

 



Réagir


CAPTCHA